‹ L'histoire; entretiens sur l'évolution historiqueChapitre 25 sur 32 · DISLOCATION DE L'EMPIRE ARABE · texte numérisé non relu

DISLOCATION DE L'EMPIRE ARABE

Faissanoe des premiers Âbbassides : Haroun-al-Raschid ; Al-Mamon, Motassem; leur goût poar les arts et les sciences. — Développement des hérésies : Ismaéliens, Ghyites, Karmathes. — Sécession de l'Afrique : Edrissites, Âglabites, Fatimites. — Da Korassan bactrien sortent les Tahérides, Soffarides, Samanides, Bouides. — Retour offensif des Grecs : Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès. — Les khalifes à la merci de leur garde turque. — Mahmoud le Gaznévide conquiert l*Âsie d'Ispahan à Delhi. •— Coup d'œil sur Tlnde depuis Alexandre. — Étrange stabilité sociale au milieu de vicissitudes sans nombre et sans fin.— Le régime des castes, le prestige du brahmane, ont résisté qua-

i torze siècles à Tesprit bouddhique. — Éclat et fécondité des arts, des lettres et des sciences. — L'Inde civilise Tlndo-Chine et les îles de la Sonde. — Par la propagande bouddhiste, elle répand son esprit en Chine, au Japon, au Tibet et jusqu'en Mongolie. — Mahmoud protège Firdouci autenr du Shahnameh^ la grande épopée persane. — Les Turcs Seldjoucides, Togrul^ Alp- Arslan, Malek-Shah : immensité de leur empire, brillante époque. — Malek «mpoisonné par les Haschisckm. —- L'Egypte sous les Fatimites Mansour- Billah, Moêz, Azis. — Démence et divinité de Hakem. — Longue et étrange «arrière du khalife Mostanser-Billah.» Dynastie ayoubite fondée par Saladin.

— L'Espagne sons les khalifes Oméyades ; talent et puissance des Abdérames.

— Anarchie musulmane. — Ouerre continuelle avec les chrétiens des Asturies, de la Navarre, de l'Aragon, puis de la Castille et du Portugal. — Almora- ▼ides et Almohades. — Éléments ethniques et moraux du caractère espagnol.

En projetant sur un trop vaste espace les Arabes fanatisés» Texplosion soudaine de l'islamisme condamnait leur empire à une dislocation rapide. Rien de plus contraire^ d'ailleurs, au tempérament arabe que l'ordre et Tunité. Les premiers successeurs du Prophète avaient donné l'exemple des rivalités les plus implacables, et l'usurpation des Oméyades avait suscité de perpétuelles révoltes. Dès le milieu du viii« siècle, les Abbassides (756) perdaient l'Espagne et n'exerçaient sur l'Arabie et sur l'Afrique qu'une autorité précaire. Il est vrai que leur domination était vaste encore, tout à fait comparable à celle des anciens rois de Perse et des plus puissants Sassanides. Le choix de leur capitale, fondée ou plutôt restaurée en 762, Bagdad (le nom est

perse: « don de Dieu [Bag\ »)^ sur la rive orientale du Tigre à quelques lieues au nord de Ctésiphon^ marque bien^ ce semble^ Tinsensible substitution de l'esprit persan, de la culture iranienne, à l'étroit et stérile génie arabe. Les Abbassides, yisiblement, on<( eux-mêmes subi l'influence du milieu ambiant : ils cèdent h l'attrait des arts, des lettres, des sciences, fondent des écoles, attirent à Bagdad des philosophes, des mathématiciens, des astronomes byzantins.

Les Grecs avaient mis à profit les démêlés entre Oméyades et Abbassides pour regagner quelque terrain en Asie Mineure ; mais, en 782, une armée de cent mille Arabo-Persans, s'avançant jusqu'à Scutari, força l'impératrice Irène à une paix onéreuse. Haroun, qui commandait ces troupes au nom de son père Mahadi, et qui allait occuper le trône des khalifes pendant vingt ans (786-809), fut le plus grand et est resté le plus fameux des héritiers d*Abbas. Puissant guerrier, il envahit huit fois le Pont, la Phrygie, la Gilicie et fit grand massacre des soldats et des sujets de Byzance. « Chien de Romain^ fils d'une mère infidèle, écrivait-il à Tempereur Nicéphore, j'ai lu ta lettre^ tu n*entendras pas ma réponse, tu la verras ! ■ Et, franchissant les neiges du Taurus, il balayait l'Asie Mineure jusqu'au delà de Tyane et d'Angora, et il exigeait que la monnaie du tribut fût frappée à son effigie et à celle de ses fils. Puis il rentrait dans ses palais de Racca ou de Bagdad se délasser parmi ses femmes et ses lettrés ; ou bien il organisait quelque voyage fastueux dans les diverses provinces de son empire, chez ses vassaux du Khorassan, de rÉgypte ou de l'Arabie. Il fit ainsi à la Mecque cinq pèlerinages solennels. Violent, terrible en ses vengeances, il était volontiers clément envers les petits et juste à sa façon, lorsque ses intérêts et ses préventions n'étaient pas en jeu ; assez juste du moins pour que l'Orient lui en ait décerné le surnom : el Reschid. Ses successeurs Al-Mamon et Motassem furent comme lui puissants et magnifiques (813-842)^ sacrifiant les hommes par milliers à leurs fureurs guerrières^ et capables de souiller leurs sandales pour ramasser dans la boue un vieillard affamé. A Texemple de

DISLOCATION DE l'eMPIRE ARABE. 469

leur père et de leur aïeul, ils favorisèrent les arts, les lettres et les écoles. Al-Mamon faisait rechercher à Gonstantinople, en Syrie, en Egypte, en Arménie, les écrits d*Hippocrale et de Galion, de Ptolémée, d'Euclide, de Platon et d'Aristote. Des traductions et des commentaires arabes conservaient et répandaient dans le monde musulman des connaissances encore ignorées de rOccident chrétien. Les astronomes d'Al-Mamon relevèrent, dans les plaines de Sennaar et de Koufa, un degré du grand cercle terrestre. Il y eut à Bagdad près de neuf cents médecins.

Ce grand mouvement intellectuel, qui durant trois siècles se propagea dans toutes les régions englobées par Tlslam, marquait à la fois la renaissance des nationalités étouffées et Taffaissement de Ténergie arabe, la décadence de l'orthodoxie fruste et brutale des Abou-Bekr et des Omar. Les vrais musulmans déploraient les encouragements donnés par les gardiens même de la foi, les khalifes, vicaires du Prophète, aux disciples de la science et de la raison ; ils y voyaient le germe d'hérésies qui, par ces temps de fanatisme, dégénéreraient en discordes civiles, fables à un empire atteint déjà dans sa force et dans sa cohésion. Ils ne se trompaient pas. Le souvenir d'Ali et de ses fils, toujours présent aux populations de la Chaldée et de la Perse, confondu avec la légende mazdéenne des douze Amésaçpentas, allait engendrer la doctrine des incarnations successives manifestées dans les personnages plus fabuleux que réels qu'on appela les douze Mans et dans la suite indéfinie des Mahadis,

Un Persan, Abdallah (896), d'accord avec des sectaires dits Ismaéliens, prêchait une sorte de mysticisme dualiste, une ré* forme à la fois politique et religieuse. Parmi ses émissaires, l'un, Ahmed, surnommé Zerma^A, prenant les titres bizarres de Guide, de Verbe, d'Esprit -Saint, de Héraut du Messie, de fils d'Ali, d'envoyé de Jean-Baptiste et de Gabriel, envoyait lui-même douze apôtres révolutionner l'Arabie. Bientôt maîtres de toute la côte occidentale du golfe Persique,les Karmathes ravagèrent impunément toute la Syrie au sud de l'Ëuphrate, mettant à sac Balbek, Koufa, Bassora, courant jusqu'aux portes de Bagdad. Ces guer-

riers-brigands se plaisaient à dépouiller les caravanes de pèlerins ; un de leurs chefs mèmey en 929, tomba sur la Mecque en pleine solennité, passa au fil del'épée cinquante mille hommes, et enterra trois mille morts dans Tenceinte sacrée. Il emporta la Pierre noire. Quant aux khalifes, réduits à des armées de mercenaires qui se faisaient battre, ils se voyaient de plus en plus confinés dans leurs fonctions spirituelles. Encore leur titre,, usurpé déjà par les Oméyades d'Espagne, allait-il être réclamé par les Fatimites, autres Ismaéliens^ établis en Afrique. Un second Abdallah, disciple du premier^ un moment prisonnier d'uiè Abbasside, avait réussi à s'enfuir jusqu*au Maroc, à déposséder les Edrissites et les Aglabites, et^ sous le nom d'ObeiduJiah-e/- Mahdi (909), fondait l'empire fatimite, dont la capitale, Mahadia^ sur les ruines d'Aphrodisium (Tunisie), devait quelque soixante ans après être oubliée pour le Caire.

Les démembrements du khalifat d'Orient n*étaient pas tous intermittents comme celui des Karmathes, ou lointains comme ceux des Toulonides et Iskidites d'Egypte (dès 868) et desFatimites de Numidie. C'était le Khorassan, libre et florissant d'aiileur^,. sous les Tahérides ; c'était la Perse, conquise par un aventurier transoxien, Yakoub, fils de Soffar (873), puis rendue pour quelque temps aux khalifes par des gens qu'on désigne sous le nom de Samanides^ et qui venaient aussi de Tancienne Sogdiane; c'était la Mésopotamie et la Syrie septentrionale, de Mossoul (sur le haut Tigre) à Alep, tombées aux mains des princes de Hamadan (892-1001) ; et puis la Perse encore, détachée du khalifat parles Bouides (933), qui régnaient de la Caspienne à l'Océan. Ces Bouides furent même appelés à Bagdad par un khalife dégoûté du monde et, sous le titre à*émir al omrah, y exercèrent Je pouvoir civil et militaire.

Ce x^ siècle tout entier est pour TOrient musulman comme pour rOccident chrétien une époque de lamentable anarchie, et par suite un répit relatif pour les Byzantins. Deux empereurs, un peu plus braves ou plus libres de leurs mouvements que leurs prédécesseurs, tentèrent, et avec succès, de reconquérir le sud

DISLOCATION DE L'ëMPIRB ARABE. 471

de TAsie Mineure et la Syrie (963-976). Nicéphore-Phocas enleva d'assaut Mopsueste; Tarse, prise par famine, fut vidée de musulmans, repeuplée d'orthodoxes grecs. Les défilés de l'Amanus n'étaient pas défendus; Antioche, Alep, Hiérapolis, Apamée, Émèse, vainement secourues par de fortes bandes hamadanites, furent prises d'assaut, saccagées, rançonnées par les chrétiens tout comme elles l'eussent été par les sectateurs du prophète. L'empereur Zimiscès campa dans les jardins de Damas. L'Euphrate que, depuis Héraclius, nul général romain n'avait franchi, n'arrêta pas Zimiscès. Déjà, maître de Samosate (la ville de Lucien), d'Ëdesse, d'Amida, de Nisibe, jadis boulevard de l'empire, il marchait sur Bagdad, quand la maladie, peut-être des menaces russes ou bulgares, le rappelèrent en Europe. Sa mort mit an à des conquêtes qui ne pouvaient être gardées ; Antioche cependant, les villes de Cilicie et llle de Chypre furent ratta*chées pour quelques années à la chrétienté.

Mais des ennemis plus puissants que les Romains, plus imprévus, surtout, allaient s'approprier et relever le pouvoir échappé aux mains affaiblies des khalifes. Depuis le milieu du ix« siècle, ils se massaient autour des palais même de Bagdad, ils descendaient du Karism et de la lointaine Transoxiane avec les aventuriers sofrarides,samanides, dont ils formaient les armées. C'étaient les Turcs, bandes guerrières, demi-nomades, que nous avons vus tant de fois envahir Tempire perse, et qui, sous le nom de Khadjars, occupaient déjà le sud-est de la Russie, entre la Caspienne et le Tanaïs, entre le Volga et le Caucase. L'Islam, qu'ils avaient embrassé, en fit de dangereux serviteurs, des soldats tout trouvés pour remplacer les contingents arabes amoindris et les recrues peu sûres levées chez les Mèdes, les Persans et les Mésopotaroiens. Ils vendaient aux khalifes de nombreux esclaves, enlevés dans les steppes, et s'engageaient eux-mêmes avidement au service des chefs de leur religion. Peu leur importait du reste; ils étaient à qui payait la solde, en Egypte aux Toulonides qui étaient d'origine turque, en Grèce aux empereurs qui les soudoyaient richement. Motassem en avait installé cinquante

mille à quelque distance de Bagdad (840), à Sumara sur le Tigre; et bientôt les souverains abbassides se virent à la merci de leur garde turque, qui les déposait, les égorgeait à plaisir, qui les défendait et les trahissait tour à tour.

Vers la fin du x« siècle, un Turc, Sébectagi, esclave d'un général samanide^ s'était emparé de Gazna, ou Gizni, dans VAfgba-nistan (975); son fils Mahmoud, conquérant fameux, le premier qui ait pris le titre de sultan^ occupait, vers 997, tout T orient de Tempire, d'Ispahan à Tlndus, de la Transoxiane et de la Caspienne jusqu'aux rivages de l'océan Indien. Il n'en faisait pas moins profession de respecter le pouvoir spirituel des khalifes. Mahmoud porta Tlslam au delà de Tlndus.

Si l'histoire avait pour condition première une chronologie strictement datée, elle ne saurait guère où se prendre dans les quelques siècles qui ont suivi l'extinction de la dynastie bouddhiste, dite Maurya, qui compte parmi ses plus puissants souverains Ghandragupta, et surtout Piyadasi (Âçoka), moraliste naïf, mais conquérant ou politique fort habile. C'est ce Piyadasi qui, le premier peut-être, a réuni sous le même sceptre, plutôt sous la même suzeraineté^ le nord de l'Inde et, sur les deux rivages de la presqu'île, deux bandes épaisses aboutissant à la pointe méridionale. Il a, pour la plus grande joie de nos indianistes^ quelque peu abusé de récriture, récemment importée (ni* siècle), prodiguant sur d'innocents rochers les maximes les plus vertueuses. On retrouve de ces inscriptions du Guzerate à rOrissa, des confins de l'Afghanistan au Mysore. Les dominations intermittentes de rois indo*grecs (250-50), indo-perses (Gondopharès, celui-ci mêlé à la légende de Saint-Thomas), des Sakas, Yue-tchi, Kouchans (Kanishka, 78 après J.-C), qui couvrent d'un faible vernis grec une adhésion simultanée au culte persan et aux croyances bouddhiques, ces dynasties étrangères, dis-je, ne s'étendent guère au delà des régions de l'Indus et du haut Gange, U tout le pays, et surtout le grand triangle sud défendu par nts Vindya, à une foule de principicules locaux et de rois nment pourvus (car l'Inde, qui renferme aujourd'hui près

DISLOCATION DE L BUPIRB ARABB. 473

de trois ceat millions d'hommes, peut fournir sept ou huit empires plus grands que la France, l'Autriche ou l'Allemagne). Tandis que le Kashmir, le Népal, vivent à part, le Guzérate et le Malva deviennent le siège d'une puissante famille, les Kchatrapas, qui règne à Oudjéin, jusqu'au v" siècle ; l'Hindoustan central-nord- oriental, de l'Himalaya jusqu'au Qeuve Nerbuilda, est, vers le iv° (319), sous l'autorité des Gouptas ; les Ghats occidentales abritent les Ëtats des Salakarojs ; les Chaloukyas du Dekkan ontpour vassaux les Pallavas (Condjévétam), les Kadorabas, les Pandyas, les Gangas (Uysore), Au commencement du vu* siècle, il semble que le coniluent du Gange et de la Djumna, et les cités assez voisines de Kanodje, Allahabad, Patna [Patalipoutra), anciennes capitales d'Asoka, ont pris une nouvelle splendeur sous les Stladitjas ; cette dynastie a pour fondateur le descendant d'un obscur vaîcya (négociant), un prince vaillant et lettré, Harcha Vardhana (60T-6S3).

C'est à l'aide de très nombreuses inscriptions qu'on a pu rassembler les noms de ta plupart des rois aiïérents ï ces divers groupes, et tes ranger dans un ordre approiîmatif. Autant de pays, autant de dynasties dans l'Inde, autant d'ères qui se juxtaposent et s'enchevêtrent. Il n'importe ici. La véritable histoire de l'Inde est celle de ses populations, de ses institutions sociales si étranges, de ses religions, de sa littérature et de ses arts. Dans un pays beaucoup trop vaste pour qu'ils pussent jamais le remplir, les Aryas ont établi des cadres sociaux si durables, que les plus violentes catastrophes n'ont pu encore en briser les ineitricables compartiments. Des catégories sans nombre de professions, d'industries, de métiers, de classes hybrides de toute couleur, se sont échelonnées dans les interstices de ta hiérarchie fondamentale, reliant par gradations insensibles les quatre grandes castes : sacerdotale, guerriè (brahmanes, kchalriyas, vaîcyas et ç millions de hors-caste ou paharyas, d'i rentrés dans une demi-sauvagerie, la cuivrés, de bronzés et de noirs, sans

de nombreux envahisseurs, s'est pliée à ce morcellement inOni d^intérôts et de devoirs, qui assurait la prééminence du prêtre et du guerrier. Sans doute, il est arrivé plus d'une fois que l'ambition et le talent ont introduit, surtout dans Tordre des kchatriyas,des éléments étrangers et socialement inférieurs. Mais la caste brahmanique, intangible et hautaine^ s'est préservée avec horreur de tous les mélanges et de toutes les intrusions. Elle a bravé l'esprit égalitaire du bouddhisme et l'a étouffé, après une lutte de quatorze siècles. Dans les ermitages de la forêt ou dans les palais des rois, dans la richesse ou le dénuement, son orgueil indéfectible Ta maintenue au-dessus de tous les pouvoirs passagers, au-dessus des lois, dans une sphère surhumaine.

La supériorité incontestée des brahmanes n'impliquait rien de ce que nous entendons par théocratie. Nulle part ailleurs liberté plus entière n'a été laissée aux croyances et aux philosophies. Tous les dieux : Siva, la mort rénovatrice de la vie ; Ylchnou, qui sauve indéfiniment le monde par ses incarnations bienfaisantes; Krichna, le joyeux noir qui élève la grâce et la foi au-dessus des œuvres, vivaient côte à côte dans les villes et les campagnes et ne se gênaient pas dans leurs innombrables sanctuaires. Bouddhistes et jaïnas même, tant qu'ils n'attaquaient pas la préTogative brahmanique, développaient sans entraves leurs théories mystiques. Au milieu des sectes religieuses, le rationalisme de Kapila, Tatomisme de Kanada, Tidéalisme de Vyasa, et vingt autres conceptions du monde et de la vie se partageaient les penseurs. Tous les genres littéraires, poésie, épopée^ drame, toutes les sciences, ou ce qui en tenait lieu, médecine, astronomie, grammaire, pullulaient dans cinquante capitales, sans que rien contrariât l'opinion et la fantaisie des auteurs. Que de noms justement célèbres la rapidité de ces notes me force de passer sous silence : les Bartrlhari, les Bhavabhouti, les Kalidàsa, tous ces esprits ingénieux et fleuris que la légende rassemble autour d'un roi Vikramaditya, vers le premier siècle avant et après notre ère, et qui, plus probablement, appartiennent à l'époque où nous sommes précisément arrivés !

DISLOCATION DE L EUFIRE ARABE. i7S

Telle avait coulé, pendant raille ans d'indépendance, pleine de contrastes et cependant uniforme, prospère en dépit des révolutions fréquentes, heureuse an milieu des famines et des pestes, indiiTérente aux destinées, l'existence de l'Inde, avant les terribles invasions des Arabes, des Turcs, des Afghans et des Mongols.

Bien qu'assez vaste pour constituer un monde, l'Inde n'était pas resiée chez elle. Sa civilisation avait gagné le Cambodge, dont nous restituons aujourd'hui le brillant passé. Les dieux du brahmanisme ont régné sur l'Indo-Chlne, sur Java, sur diFTérents points de la Makisie. Le bouddhisme surtout a étendu son empire sur un espace immense ; il semble qu'à mesure que la doctrine faiblissait dans son pays natal, elle grandissait chez les étrangers ; portée k Ceyian dès le lëgne de Piyadasi et introduite vers le premier siècle en Chine, bien avant son admission officielle, elle se propage, par le nord-ouest, de Cachemire à Kaboul, à Balk, h Bokara et dans les Turkeslans, chez les Kirgises, les Kalmouks et les Uongols ; par l'est, en Birmanie (iSO), au Japon (S92], en Cochinchine, à Siam (632}; bienlAt au Népal et au Tibet, à Java, Bali et Sumatra, répandant avec elle, parmi des races, soit déjà fatiguées, soit insoucieuses de la vie, l'abandon physique et moral, la paresse extatique et l'espoir d'une mort définitive. Il va sans dire que le bouddhisme, singulièrement déchu de la hauteur souveraine où son fondateur avait cru le placer, par delà les fictions divines et les sottes pratiques, s'était partout graduellement imprégné des basses dévotions qu'il venait détruire. Cette religion alliée, ou qui du moins plaçait le sage — ou prétendu tel — au-dessus de tous les dieux, devenait la plus encombrée de grotesques fétiches, de litanies et patenOtres qui ne redoutent aucune comparaison. Et c'est prâ< cisément cette facilité A s'adjoindre, à en-'-"-— — '~"'- ■*' croyances populaires, très indifTérentes à b< qui lui a rallié environ le tiers du genre bu lions d'âmes.

Dou£e expéditions toujours victorieuses é

tion de Mahmoud jusqu'à Kanoge, à Patalipoutra. Rien n'arrêtait ses hordes infatigables, ni montagnes, ni déserts^ ni ûeuveSy ni saisons, ni vaillante résistance des peuples. Tantôt, francMsisant le haut Indus et les montagnes du Tibet, il fondait sur la vallée du Gange ; tantôt il descendait dans le Guzérate, et partout il détruisait les temples brahmaniques ou jaïoas, entre autres la célèbre pagode de Sumnat, défendue par cinquante milie hommes; il emportait les immenses richesses amassées et cachées par les brahmanes; et, partout, imposait la vraie reli^oo, le culte du Dieu miséricordieux. Avec lui le Persan, l'Arabe, envahirent les dialectes issus du sanscrit, indouî, guzérati ; et du mélange sortit une langue fortement hybridée^ rindoustanl Pendant plus de trente ans, les trésors et les tributs de Delhi, de Lahore^ de Moultan, affluèrent à Gazna. L'esprit de Mahmoud parait s'être élevé avec sa fortune. Sa cour devint le rendezvous des artistes et des poètes ; c'est pour lui que le plus célèbre des poètes persans, Firdouci, composa le Shah-nameh, le livre des rois, précieux amalgame des traditions populaires de la Perse païenne; le Touraaien triomphant accueillit avec bienveillance le récit des anciennes gloires de l'Iran.

Pour recruter aisément ses armées, Mahmoud avait attiré dans le Khorassan, aux confins de la Médie, de fortes colonies turques. C'était une nécessité et une imprudence. Â mesure que la paix, affermie par degrés, réduisait à l'inaction ces bandes qui ne vivaient que de pillage, la rébellion couvait dans les campements tartares; des cavalcades furieuses s'échappaient à travers le Tabaristan,rAderbaïdjan, la Perse. Vainement le sultan Masoud, fils et successeur de Mahmoud, essaya de réprimer ces incursions; il fut vaincu en bataille rangée à Zendekan ; et, en 1038, le beg Togrul, petit-fils de Seidjouk, proclamé sultan à Nichapour, refoula les Gaznévides jusqu*à l'indus et domina sur l'Iran tout entier. Maître de la Perse arrachée aux Bouides, il daigna restaurer à Bagdad le khalifat abbasside^ défendu à grand'peine par l'émir al omrah contre les prétentions et les armes des khalifes égyptiens, des Fatimites du Caire. Togrul était fort orthodoxe. U

DISLOCATION DE l'eMPIRE ARABE. 477

vint^ se fit apporter les têtes dek rebelles (4055) et^ se prosternant au pied du trône de Kayem (le khalife), se releva lieutenant temporel du vicaire è^u Prophète. Une seconde fois, il eut l'occasion de délivrer son pape, retombé aux mains des Ghyites ; tenant dévotement par la bride la mule sacrée, il ramena le khalife de la prison au palais. Kayem dut l'accepter pour gendre. Le neveu de Togrul, Alp-Arslan (1063-1072), passa TEuphrate. La Gappadoce, FArménie, la Géorgie, subirent sa loi. Ses lieutenants s'avançaient en Phrygie (1068), lorsqu'un brave soldat^ élevé au trône par une impératrice Ëudoxie, Romain Diogène, tenta d'arrêter cette nouvelle invasion. Trois campagnes heureuses avaient refoulé les Turcs jusqu'à TËuphrate. Une armée grecque de cent mille hommes, où figurait un corps normand commandé par Ursei de Bailleur avait emporté en Arménie la forteresse de Malazkerd (1071). Mais, dans une bataille décisive, la cavalerie barbare enfonça la phalange. Romain, prisonnier, ne recouvra sa liberté qu'au prix d'un million de pièces d'or et d'un lourd tribut. Alp-Arslan marchait à la conquête du Turkestan (1072), lorsqu'il périt assassiné. Malek-Shah^ son fils, acheva son œuvre, franchit le Yaxartes, étendit son empire jusqu'aux frontières de la Chine, dans le Kachgar. Ses lieutenants prenaient Damas, Jérusalem (1076), et poursuivaient jusqu'en Egypte les hérétiques fatimites. Un prince de sa tribu, Soliman, guerroyant contre les faibles successeurs de Romain Diogène, finissait par s'emparer de toute TAsie Mineure et se faisait appeler sultan de Roum (1074-1084). L'empire seldjoucide, avec ses dépendances, couvrait, de la Chine au Bosphore^ un territoire plus vaste que l'ancienne monarchie de Darius, et Ton ne peut douter qu'il n'y régnât une sorte de prospérité, une civilisation relative, vraiment singulières parmi tant et de si fréquentes révolutions; les lettres, les sciences y florissaient comme au temps des grands khalifes; et, jusqu'à Samarcand, jusqu'à Bokhara, des écoles brillantes formaient des médecins, des écrivains et des philosophes^ Al-Kendi, Alfarabi, un scepticomystique, Al-Gazali> un péripatéticien, Avicenne (Ibn-Sina). Ces

achevait Tœuvre de Mansour.Non content de donner un royaume aux sectateurs d'Âli^ Djouhar voulut installer le nouveau commandeur des croyants dans une capitale plus belle que Bagdad (968). Â côté d*une bourgade accrue par Amrou, il éleva la Yk" torieuse, Âl-Kaher, celle que les croisés appelèrent Alcaîro, le Caire. 11 y construisit deux palais et la célèbre mosquée £1- Âhzar, la plus considérable après celle de Touloun. Moez se décida enfin à quitter Mahadia. 11 apportait avec lui de fabuleux trésors qui lui permirent d'alléger les impôts. Le nom dukhaViîe abbasside disparut des prières publiques, et la doctrine Ismaélienne, avec ses neuf degrés d'initiation, substituée à Tlslam, fut enseignée au Caire dans des logesy dites assemblées de la sagesse.

Âzisy second khalife d'Egypte, enleva la Syrie au khalife de Bagdad. Après lui, Hakem, sorte de Néroa et d'Ëlagabale, se livra aux pires extravagances (996-1021). Parfois, U lui prenait fantaisie de condamner les femmes à la réclusion absolue et défendait aux cordonniers de faire des chaussures pour elles; ou bien il ordonnait que toutes les maisons fussent ouvertes et éclairées pendant la nuit. Tantôt, zélé musulman, il faisait arracher toutes les vignes du Fayoum et transcrire en lettres d*or douze cent quatre-vingt-dix exemplaires du Coran; il persécutait les chrétiens et les juifs, et rasait le Saint-Sépulcre à Jérusalem. Tantôt, il se proclamait dixième incarnation du Très- Haut, souverain des vivants et des morts, et prouvait sa divinité par rincendie du Caire. U adorait une montagne. Ce dément est encore regardé par les Druses comme le Messie et le révélateur de leur religion. Pour eux, il n'a pas été assassiné en 1021, et le monde attend sa venue.

Mostanser-Billah (1036-1094) ne se montra guère moins insensé ; il prétendit au khalifat universel et y parvint pendant un an, grâce à la complicité d'un émir ai omrah; la monnaie, à Bagdad, fut frappée à son nom. Togrul-Bey, nous Vavons dit, mit ^n à ces fantaisies. Le règne de Mostanser fut marqué par

Hranges calamités. Sans cesse placé entre deux rébellions, à

DISLOCATION DE L'ëMPIRE ARABE. 481

Halep et en Afrique^ il eut à subir la plus cruelle des famines. La crue avait manqué. Un petit sac de blé valait 1 500 francs, un chou 75 francs, un œuf 15 francs. Tout aliment disparut. On se mangea. Les enfants, les femmes, les hommes même étaient enlevés dans les rues et dépecés par un peuple de cannibales. Mostanser avait en vain demandé du blé à Constantinople et pillé les richesses déposées par les chrétiens dans le temple de Jérusalem. Honni, conspué^ dépouillé de tout par ses gardes du <;orps, Iraqué dans son harem, tandis que ses femmes, sans bijoux, toutes nues, s'en allaient mourir de faim dans les rues, lui-même, affublé de haillons, assis sur une natte, n'avait plus pour compagnons que deux vieux esclaves à peine vêtus. Cependant, moins patient que Job, il finit par obtenir le secours d'un gouverneur de Syrie, extermina les émirs turcs et les tribus arabes révoltées, enfin redora son trône pour vingt ans encore et mourut en paix. Son alliée devenu son vizir^ avait gouverné sagement ; les pertes de l'agriculture s'étaient réparées, et la passive Egypte oublia ses longues misères.

Le fils de Mostanser, Mostaali (1094), reprit d'abord Jérusalem aux Turcs ortokides, mais ne put la défendre contre les croisés. Les incursions des Normands de Sicile (Roger II) en Afrique^ la perte de Tripoli de Barbarie, de Mahadia, berceau de la dynastie, à Torient les entreprises des rois de Jérusalem, affaiblirent l'empire fatimite. Épuisée par les excès et les vices, la race d'Obeidullah et de Moêz ne produisit plus que des rois fainéants, réduits par leurs ministres au rôle d'imans ou de pontifes. Le pouvoir était aux mains de vizirs qui changeaient à tout moment. Un dernier khalife, El-Added, secouru d'abord, puis dépossédé par un Atabek de Syrie, que nous retrouverons^ le fameux Noureddin (1171), se vit confiné dans un coin de son palais, tandis que Salah-Eddin fondait en Egypte et en Syrie la brillante dynastie des Ayoubites.

Depuis bien longtemps, l'extrémité occidentale du mondg musulman s'était isolée du khalifat orthodoxe. L'élément berber s'y était fondu avec les envahisseurs arabes, accept' l'histoire.

et la foi nouvelles, ne contestant pas la suzeraineté lointaine, mais, en fait, gardant son indépendance.

Ce fut dans les vallées de l'Atlas, chez les Zénètes, tribu à laquelle appartenait sa mère, que TOméyade proscrit^ Abd-ei- Rhaman, recruta les mille cavaliers qui débarquèrent avec lui en Espagne. C'était assurément un homme supérieur, et son règne fut pour TËspagneun âge de prospérité qu'elle n'a jamais retrouvé, même après l'annexion du nouveau monde. Les khalifes de Cordoue ont été, entre l'Ëbre, le Minho et les deux mers, des souverains aussi et plus nationaux que les rois wisrgots, si étrao. gers aux mœurs et aux goûts des Ibères latinisés. Par eux^ tout d'abord, l'Espagne avait reconquis son indépendance et sa dignité. Simple annexe de l'Afrique, province de la Syrie, elle redevenait une puissance autonome, et véritablement une nation, ce qu'elle n'avait guère été depuis les conquêtes carthaginoise et romaine. Sans doute l'Islam était la religion d'État, mais un Islam mitigé et tolérant ; sans doute une majorité chrétienne était dominée et gouvernée par une minorité musulmane et d'origine étrangère; mais la sagesse du fondateur et de quelques-uns de ses descendants avait ménagé entre les deux races, sinon une fusion complète, au moins un accord tel, que les prétendus libérateurs chrétiens ne purent le rompre que par de détestables et funestes violences. Nous ne voyons que trop ce qu'ont fait d'un si grand peuple, d'un si magnifique pays, les fureurs de l'Inquisition, les stupides massacres et proscriptions de Maures, de Mozarabes, de Juifs et le joug catholique.

L'œuvre d'Abdérame P' a été fort exactement résumée par Ruelle et Bréholles, peu suspects de sentiments anti-chrétiens. Aussitôt qu'il se vit affermi dans sa conquête, Abdérame, disentils, s^occupa d'organiser « un gouvernement régulier et stable, appuyé sur la tolérance et la civilisation », concept peu familier^ sinon tout à fait inconnu, aux plus illustres sectateurs du Coran : ce qui prouve bien le rôle des initiatives individuelles dans l'histoire et le rare génie d'Abdérame.

a Le royaume fut divisé en six gouvernements: Tolède, Mérida,

rT 1

DISLOCATION DE L EUPIHB ARABB. 4S3

Saragosse, Valence, Grenade, Murcie; cliaqua gouvernemenl eo quatre districts. » De Cordoue, où il avait Tixé le siège de som empire, le lihalife commandait à quatre-vingts villes de premier ordre, à trois cents moins considérables. Douze mille vUlagea ou hameaux ornaient les bords du Guadalquivir. Des irrigations ingénieuses, artifice importé des sablas do la Syrie et de la Bactriane, Ceriilisèrent les plaines stériles. L'agriculture, le commerce, les industries des armes (Cordoue, Tolède], du drap (Uurcie), de la soie (Grenade], firent affluer l'abondance dans tes villes, et partout la richesse et la prospérité. Les chrétiens purent sans peine acquitter le tribut de dix mille onces d'or, dix mille livres d'argent, dii mille ciievaux, dix mille muleta, mille cuirasses, raille lances et mille épâes, qui leur garantissait U conservation de leur culte, de leurs magistrats et de leurs lois. On ne voyait dans le pays que champs et vergers, que routes, canaux, ports, fontaines et monuments.

Abdérame était passionné pour les beaux édifices ; les deux cent mille maisons, les neuf cents bains, Les six cents mosquées de sa capitale ne lui suffisaient pas; il éleva cette splendide mosquée de Cordoue dont les colonnes sveltes et les arcatures pleines de fantaisie charment encore nos yeux, Fondateur de bibliothèques, d'écoles, il avait établi dans son palais une académie. Il voulut que ses eufanls, confiés aux maîtres les plus célèbres, apprissent non seulement à gouverner les hommes, mais à les gouverner avec justice. Celle expression : justice, ne doit pas être entendue au sens rigoureux que nous ne pourrîoni pas même lui donner aujourd'hui, mieux vaudrait remplacer ce lerme si vague encore par les mots: bienveillance, clémence j ces vertus, assez peu communes au vui° siècle éclat chcï le premier khalife de Cordoue.

I.e dixième siècle fut encore une époqu klialifat de Cordoue. Les descendante d'Abdéj après une guerre de quatre-vingts ans, à é lable insurrection de malandrins mal coni longtemps maîtres de Tolède, trouvaient touji

les Pyrénées ; ils étaient en relations de commerce^ d'alliance même avec les empereurs grecs; quoiqu'en guerre perpétuelle avec les Espagnols chrétiens du nord, ils entretenaient avec leurs princes des rapports courtois. On rapporte qu'un roi Sanche obtint de se faire traiter à Cordoue d'une maladie que ses médecins ne savaient pas guérir ; il fut gracieusement accuei Jii et bien soigné, sans qu'aucun serment lui fût extorqué par trahison. Au contraire, on lui prêta une armée pour regagner sa couronne.

Âbdérame III, presque égal au fondateur de la dynastie, mena durant cinquante ans (912-960) une existence noble et magnifique. 11 employa vingt-cinq ans et deux cent vingt millioDs à construire, à trois lieues de Cordoue, une vilJe de plaisance (Âl Zohra), « la fleur n, dont le palais et la mosquée, décorés d'innombrables colonnes orieutales, d'incrustations précieuses, de jets d'eau « en vif argent », avaient exercé le talent des meilleurs artistes byzantins. Six mille trois cents femmes, concubines, eunuques, égayaient le harem d' Abdérame, et lorsqu'il avait recours aux batailles pour se distraire de ces voluptés, les douze mille gardes à cheval qui lui faisaient escorte portaient des baudriers et des cimeterres ornés d'or. On est fâché pour cet homme heureux qu'il ait voulu, à la Salomon^ poser pour la mélancolie : « Tous mes vœux ont été comblés, écrivait-il ; rien n'a manqué à mon bonheur; et cependant je n'ai compté que quatorze jours exempts de malaise ou d'inquiétude. Hommes, apprenez par mon exemple ce que valent le monde et ses plaisirs. »

Mais nous philosophons ; et le khalifat languit, et le khalifat s'écroule. Non pas que la bravoure, même le talent, aient manqué à l'heureux Hakkam (961-976), paisible protecteur des bibliothèques et des hôtelleries, fondateur de l'Université de Cordoue; non pas que l'invincible Al-Manzor (976-998) n'ait, durant vingt-deux ans, par une série de brillants retours offensifs, refoulé jusqu'au pied des Pyrénées des Kamires et des Bermudos, X des Garcias, voire un comte Borel auquel il reprit pour un noment Barcelone ; qu'il n'ait reconquis le Portugal, et Coïmbre,

DISLOCATION DE l'eMPIRE ARABE. 485

et Lamego, et Tuy, et Braga^ envahi les Asturies, insulté la ville sacrée de Saint-Jacques-de-Gompostelle ; mais tout a une fin : Al-Manzor fut tué dans une bataille incertaine^ près de Médina- Gœli. Ce ne furent pas les progrès des États chrétiens, livrés alors à des discordes intestines, ce furent les révoltes et les rivalités des walis, des gouverneurs musulmans, qui substituèrent à l'unité de direction une anarchie semblable au morcellement féodal. La longue minorité du khalife Hescham, qui, à trente ans (1008), était encore réduit aux amusements de l'enfance, permit à un de ses cousins, puis à un Berber, chef de la'garde africaine, d'usurper tour à tour la couronne (1012-1017). La douceur, relative, introduite dans les mœurs par les premiers Oméyades, avait fait place à une cruauté tout orientale. Les compétiteurs s'exterminaient, s'empoisonnaient à Tenvi ; il y en eut un qui décapita de sa propre main son rival. En 1031 s'éteignirent la dynastie et le titre de khalife, à moins qu'on accorde une vaine prééminence à quelques chefs qui se succédèrent à Gordoue jusqu'en 1060. Huit ou dix émirs se partageaient l'Espagne musulmane ; Murcie, Badajoz, Séville, Algésiras, Grenade, Valence, Saragosse, Tolède eurent des émirs indépendants. Les provinces d'Afrique étaient déjà séparées de l'Espagne.

Des sectaires arabes, les Almoravides, avaient pris possession du Maroc; ils y fondèrent, en 1069, la ville de ce nom. Quelque vingt ans plus tard, leur chef, appelé au secours de Séville menacée par le Castillan Alphonse VI (1086-1088-1091), vint, de sa personne ou par ses lieutenants, mettre à la raison la plupart des émirs brouillons. Ce premier Almoravide, Youssouf, mourut centenaire à Maroc dans les premières années du xii® siècle. Sous ses deux successeurs et, après eux, sous d'autres Magrebins, les Almohades (unitaires), l'Espagne musulmane ne laissa pas tarir la vie intellectuelle que lui avait infusée le génie d'Abdérame. Au milieu de perpétuelles guerres, d'assauts, de tueries, les grandes villes gardèrent leurs industries, leurs arts, leurs écoles, illustrées par les Ibn-Gebirol (Avicebron), Avempace (Ibn-Bhadja), Tophaïl, Averrhoès, Maimonide, tous acharnés tra-

ducteurs et commentateurs, parfois originaux, d'Âristote, de Platon et de Plotin. Il s'était opéré^ de Saragosse à Lisbonne, en passant par Tolède, une sorte de mélange islamo-judéo- chrétien qui convenait à merveille aux populations métissées d* Arabes, de Berbers, de Maures, d'Ibères et de Wisigots. Les émirs d'ailleurs, toujours en guerre soit entre eux, soit avec les rois voisins, souvent alliés par les armes ou même les mariages avec les princes navarrois et castillans, ressemblaient peu aux austères et farouches croyants d'Asie et d'Afrique.

Le fanatisme, ici> était du côté chrétien ; il fallait donc qu'une foi dévorât Tautre ; et des deux parts la guerre sainte se poursuivait, pleine d'épisodes héroïques qui sont entrés dans la légende du Cid. Ce guerrier fameux était un personnage réel, Rodiigue de Bivar, champion intermittent des rois de Castille et d'Aragon, parfois de quelque émir, avant tout soigneux de sa propre gloire ; il prit Valence et la garda jusqu'à sa mort (1099).

A glaner ainsi, dans la chronique touffue de trois siècles, quelques événements, quelques noms, ou vraiment dignes de mémoire, ou entrevus un moment dans la mêlée confase, nous avons épuisé la patience du lecteur. Nous nous perdons dans un dédale sans fil, sans lumière directrice. C'est le moyen âge. Il faut le traverser pourtant, et le jour n'apparaît pas encore. Les croisades, du moins, énorme effort suivi d'un échec lamentable, mais aussi causes imprévues d'une grande évolution sociale et intellectuelle, vont nous offrir des scènes plus grandioses, l'épisode central de la lutte entre l'Islam et la chrétienté.

La Chrétienté se oonstitoe en face de Tlslam. — Enthousiasme déferre l'Ermite; habileté d'Urbain IL — Première croisade; la cohue naïve des pauvres est exterminée en Hongrie et en Asie Mineure ; la chevalerie d'Occident est éeartée et jouée par l'empereur byzantin. — - Les croisés, vainqueurs en Phrygie, épuisés par les maladies, les fatigues, les divisions et fantaisies personnelles, conquièrent péniblement la Phénicie. — Partis six cent mille, ils arrivent quarante mille à peine devant Jérusalem. — Courte royauté de Oodefroi de Bouillon. — Échecs lamentables de la seconde et de la troisième croisade. — La quatrième aboutit, non à la délivrance du Saint-Sépulcre, mais à la ruine de l'empire grec. — Horrible croisade des Albigeois. — Résultats des croisades : triomphe apparent de la papauté ; ébranlement du système féodal ; émancipation des communes ; accroissements de la monarchie capétienne ; éveil des esprits ; renaissance des xii* et xiii' siècles. — Abélard et Roger Bacon.

L'hlam, obéissant à riropulsion d'un pouvoir unique, à la fois religieux et militaire, n*avait rencontré jusqu'ici que des résistances isolées et sans cohésion. Surpris par une invasion universelle et simultanée, les États européens^ à peine formés, à peine christianisés, avaient lutté pour la vie plus que pour la foi. Ils avaient assez à faire de se défendre en même temps contre les Northmen et contre les Sarrasins. Le Saint-Siège» malgré son ambition et son adresse» était si loin de pouvoir commander, qull sollicitait et redoutait tour à tour la protection des rois, des empereurs et des chercheurs d'aventure. Ce fut seulement au xi« siècle que l'énorme développement des richesses ecclésiastiques, rinfluence exercée sur les malheureux habitants des campagnes par la douceur relative du clergé, sur les barons grands et petits, tous rustres insolents et ignorants, par la finesse pateline des abbés, des évêques frottés de quelque littérature ; ce fut au XI* siècle que ces diverses causes assurèrent à l'autorité dite spirituelle la direction de la politique européenne.

Lorsque la destruction du saint sépulcre par l'insensé Hakem, les avanies dont les walis et les begs syriens et turcs abreuvaient les pèlerins chrétiens, eurent soulevé dans rOccident une indignation d'abord funeste aux Juifs ^ qui certes n'en pouvaient mais — ; surtout lorsque les diatribes enflammées de Pierre TËrmite eurent monté les esprits à un certain diapason de fanatisme ; un pape> qui se trouvait dans une situation des plus difficiles, entre un antipape et un empereur irrité, saisit la chance heureuse offerte à la théocratie par l'unanimité de l'opinion, disons du sentiment public. Urbain II, un Champenois, après avoir tenu à Plaisance un important concile, vint prêcher la croisade à Glermont-Ferrand ; il arrogeait ainsi au pontife romain la direction suprême, non de tel ou tel royaume, mais d'une sorte d'entité supérieure, de catégorie, qui englobait d'avance tous les États unis par une religion commune, en un mot, de la chrétienté.

Cette conception était inévitable en présence de l'unité musulmane; mais elle n'en a pas moins marqué d'avance, comme les moutons d'une bergerie (les ouailles}, marqué d'une étiquette religieuse tous les États, tous les peuples, tous les hommes, dont l'Église prétendra désormais régenter les actes et les volontés. Le concile, en réglant quelques points de discipline ecclésiastique, s'ingérait de garantir à tous ceux qui partaient pour délivrer le tombeau du Christ, non seulement des indulgences — ils en eurent fort besoin ! — mais aussi la conservation de leurs biens et le maintien — très illusoire — de la trêve de Dieu, Cette institution (j'aurais dû la mentionner; elle datait d'un siècle environ) interdisait le pillage et les guerres privées durant quatre jours sur sept ; son nom en dit plus que de longs volumes sur les beautés du régime féodal.

Si pesante était la vie^ que des foules en délire, hommes, femmes, enfants, se levèrent à la voix du pape et de Termite. Tous, criant : « Diex le volt ! Diex le volt ! » attachaient à leurs vêtements des croix rouges distribuées par les prêtres. Tous désertaient la servitude ; tous, ayant dans les yeux le mirage de la

terre promise — la Terre saiote — fuyaient la terre de corvée et de désolation. Sans vivres, sans armes, par ceataines de mille, ils se ruaient à la libertâ. Leurs bandes, accrues en chemia, franchissaient les fleuves et les moDtagDes, entraînant, débordant leurs cliefs éperdus, Pierre l'Ermite, le moine GoUscbalk, Gautier sans Avoir. L'immense caravane affamée vivait de pillage, inondait la vallée du Danube et les plaines de Hongrie^ semait de malades et de morts les champs de l'Ulyrie et de la Thrace, et, réduite des deux tiers, ne toucbait le rivage d'Asie que pour tomber sous les coups des Turcs Seidjoucides.

L'empereur grec, Alexis Comnëne, dont les appels imprudents avaient ému l'Europe et éveillé l'ambition du ponlife romain, s'était hâté de jeter au delà du Bospliore ces alliés imprévus, aussi dangereux qu'inutiles. Anxieux, conslerné, il attendait maintenant les soldats de h croix, les armées, qui déjà s'ébranlaient, annoncées par l'informe cohue populaire. Tout en prodiguant les remerciements, les promesses de bon accueil et de concours dévoua, il postait sur le passage probable des barbares ce qu'il pouvait rassembler de troupes levées à la liftte, réparait ses murailles et ses villes fortes. Cependant, la noblesse d'Occident, du grand feudataire au plus mince vassal, engageait ses revenus, vendait ses terres, se pourvoyait de chevaux, de hauberts, de lances, d'épées et de haches d'armes.

Les rois n'avaient pas remué. En Angleterre, Guillaume le Roux avait •■ consolider les conquêtes paternelles ; en France, Tobscur Philippe I" espérait tirer profit du départ de ses incommodes voisins. En Allemagne, Henri IV se maintenait à grand'peine contre ses fils et ses compétiteurs.

Hais les princes, les ducs, les comtes, les barons, tous les cadets illustres, Hugues de I brouillons aventureux, Robert Robert de Flandre, et Raymoi les Tancrède d'Apulîe, formaie

La plupart étaient vaillants, rons, tous avides et envieux.

490 LBISTOIRE.

Un seul, par l'austérité de ses mœurs, par le sérieux de ses convictions, tranchait sur ce bruyant et frivole état-major, k une bravoure sans défaillance, à une foi sans égale, il joignait une gravité, une sagesse conciliante, une connaissance parfaite du français et de l'allemand, qui lui assurèrent le respect universel et lui valurent, trop tard il est vrai, le commandement suprême de ces forces indisciplinées. Cet homme était Godefroi de Bouillon, duc de la basse Lorraine, qu'on disait descendant de Gharlemagne.

EnGn, par terre, par mer, après cent hésitations, cent que* relies, arrêts, mésaventures, en dépit des embûches et des trahisons byzantines, la multitude empanachée des chevaliers d'Occident s'amassa devant Gonstantinople (1096). Alexis Comnène mania ces hôtes suspects avec dextérité, flattant les hautains, éblouissant les naïfs, gorgeant d'or les rapaces, faisant valoir auprès des personnages graves les droits de Tempire sur tous les territoires qu'ils allaient enlever aux infidèles. Il réussit enGn à se faire prêter par les plus intraitables, et dans une cérémonie solennelle, foi et hommage pour leurs conquêtes futures.

Déposés et réunis sur la rive asiatique, les croisés débutèrent par le siège de Nicée, devenue la capitale des Turcs, et qui devait être replacée sous la puissance directe de l'empereur. Celui-ci, pour plus de sûreté, traita sous main avec Tennemi; au moment où l'armée chrétienne préparait l'assaut décisif, la bannière grecque flottait sur les murailles. Penaudes et sans butin, les saintes milices, allégées de quelques braves, s'avancèrent en Phrygie dans un appareil vraiment formidable. La cavalerie comptait cent mille combattants; Finfanterie pullulait, traînant avec elle un monde de servants, d'armuriers, de^ ribaudes et de jongleurs; c'était une multitude d'environ cinq cent mille âmes. Mais la victoire difficile de Dorylée, les chaleurs de la Phrygie brûlée, les fatigues éprouvées en Isauiîe, eu Pisidie — il périssait parfois, de soif et d'épuisement, cinq cents personnes en un jour ! — sept mois de combats sous Antioche, la 'iseite, la débauche, les défections de Baudoin (frère de Gode-

Troi), qui avait saisi l'occasioD de se faire prince d'Bdesse en Mésopotamie; de Bohémond, qui avait gardé pour lui Antiocbe ; de Rayrooud, qui guerroyait pour son compte en Syrie; avaient, en mai 1099, réduit à moins de quarante mille hommes cette élite de l'Occident. Enfin, las de querelles, de perfidies réciproques, les pieux guerriers reconnurent l'impérieuse nécessité de l'union. Bien peu s'en fallut qu'ils ne pussent réduire ces régions tant de fois et si aisément conquises, la Syrie, la Phénicie, la Palestine, ces proies des Assyriens et des Égyptiens, des Perses, des Grecs, des Arabes et des Turcs. Cette honte fut, pour une fois du moins, épargnée à l'Occident. Raiitaillés perdes vaisseaux de Gênes et de Pise, les croisés suivirent la côte jusqu'à Césarée; les émirs de Tripoli, de Tyr, de Sidon, de Ptolémaïs, trop faibles, leur avaient payé tribut. Hais les musulmans accouraient sur les deux rives du Jourdain, pillant les églises, massacrant les chrétiens, il fallait se h&ter. Un succès de Tancrfede à Bethléem ouvrit la route ; bientôt, des collines d'Emmaûs, on aperçut la ville sainte, on la salua décris d'allégresse. Le siège dura quarante jours; la famine, la lassitude allaient achever la ruine des croisés, quand Godofroi, en personne, réussit à abattre sur un mur le pont d'une tour roulante (lit juillet 1099]. Derrière lui, les vainqueurs, décimés, exaspérés, fondirent sur la population musulmane et immolèrent au Dieu de paix soixante-dix mille victimes hucnaines.

Huit jours après, Godefroi de Bouillon se trouva roi de Jérusalem, Jaiïa et une vingtaine de bourgades. Ses alliés l'aidèrenl d'abord & remporter sur le sultan d'Egypte la victoire d'Ascalon; puis on l'abandonna à lui-même. Avec l'appui de Tancrède, qui lui donnait trois cents chevaux et deux mille fantassins, avec le concours de son frère Baudoin, prince d'Bdeste, il réussit h soumettre plusieurs villes de la côte. Tout en f^nsniyani t-etin royauté précaire, il chargea quelques légistes constitution, un code applicable à une sociéti par des gens du Nord, par des Germains tatinii libérations sortirent les Assises de Jérusalem,

deux, écrit en français, et qui fut une des bases du droit au moyen âge.

Les fatigues inouïes —et si inutiles — delà croisade ne laissèrent à Godefroi qu'un an d'existence. Dès juillet iiOO, son frère fut appelé à sa succession et réussit à régner dix-huit ans sur un territoire à peine égal à Tancienne Judée. Les Turcs conservaient Damas et Haiep. Mais il y eut des vicomtes de Jérusalem^ des ducs ou marquis de Tyr et de Tibériade, et de Ptolémaïs, et de Sidon. Les grands feudataires d'£desse et d'Xntioche tenaient le premier rang. Des moines guerriers^ hospitaliers de Saint-Jean, templiers, chevaliers teutoniques, se signalaient par de brillants faits d'armes; une flotte norvégienne, commandée par le roi Sigurd^ maintenait les communications entre les villes côtières; et si l'Europe eût montré quelque peTsévérance, des secours réguliers auraient assuré l'œuvre, si précaire, de la première croisade. Mais les pertes énormes d'une entreprise si mal conçue avaient refroidi le zèle de la chevalerie ; des intérêts pressants, le mouvement communal en France, les guerres civiles en Allemagne et en Italie, l'égoïsme assez naturel de l'empire grec, qui consacrait toutes ses forces à l'occupation de ses provinces reconquises, condamnaient le nouveau royaume à un isolement funeste. La captivité momentanée d'un second Baudoin, les attaques réitérées d'un atabek de Mésopotamie, des victoires stériles, des échecs douloureux, les incursions et les assassinats des Ismaéliens embusqués dans certaines forteresses du Liban, venaient coup sur coup affaiblir et décourager les soldats du Christ. Tancrède était enfermé, assiégé dans Antioche. Edesse, prise et reprise, resta aux mains des musulmans. La chute de cette première principauté chrétienne émut enfin l'Europe ; le pape se décida à faire prêcher une seconde croisade.

A la voix de Bernard, abbé de Clairvaux (H45], la France et l'Angleterre, la Flandre, l'Allemagne, Tltalie se levèrent. Le roi de France Louis Vil prit le premier la croix à Vézelay, et, après lui, une foule de seigneurs du nord et du midi. Les juife furent rudement pressés et dépouillés. L'empereur Conrad llï,

qui s'était croisé à Spire, s'avançait déjà vers le Danube à la tête d'une nombreuse armée. Les Français, déclinant les offres du roi de Sicile Roger (1147), suivirent les Allemands par terre ; en quittant Constantinople, où Manuel Comnène, contraint et forcé, leur avait fait un accueil amical, ils pensaient trouver, en Pbrygie, Conrad victorieux; ils le recueillirent blessé, fugitif. L'expédition germanique avait été défaite, anéantie par les Turcs. Louis VII, avec une impéritie totale, suivit les côtes de rionie, atteignit Ephèse, Milet, força, non sans pertes, le passage du Caïstre, du Méandre. Cerné dans les montagnes de Lycie, il s'échappa sur quelques navires, abandonnant à la fureur des Turcs des milliers de soldats, qui furent massacrés (1148). D'Antioche, où les plaisirs de sa femme Éléonore le retinrent trop longtemps, il gagna enfin Jérusalem. Conrad l'y avait précédé. Le jeune roi Baudoin III les mena devant Damas. L'indiscipline et la trahison firent échouer une entreprise dont le succès était certain ; et Louis, sans armée, sans gloire, brouillé avec sa femme, retourna piteusement dans son royaume (1149).

Trente ans s'écoulent. Les Francs, livrés à eux-mêmes, souvent vainqueurs, plus souvent vaincus, divisés par des querelles féodales, par les rivalités haineuses des hospitaliers et des templiers, s'épuisent à repousser un sultan habile et puissant, Noureddin; les rois Baudoin IV et V, Guy de Lusignan, Amaury, luttent et succombent. Salah-Eddin, lieutenant, rival et successeur de Noureddin , maître de la Mésopotamie, de la Syrie, bientôt de rÉgypte, enveloppe de toutes parts un royaume morcelé, corrompu. A la tête de quatre-vingt mille hommes, il assiège Tibériade, bat et prend le roi Lusignan, enlève Ptolémaïs, Naplouse, Jéricho, Joppé, Beryte, Ascalon, et entre, par capitulalion, dans Jérusalem (1187). Tyr et Tripoli résistent seules. Les lamentations de l'évêque Guillaume de Tyr suscitent une troisième et tardive croisade, moins misérable, mais aussi infructueuse que la précédente.

L'enthousiasme des populations, bien que chauffé à blanc par les prédicateurs, s'était si fort attiédi que les princes levèrent

un impôt sur les récalcitrants. Après deux ans d'extorsions violentes, les dépouilles des juifs, la dîme saladine, les ventes de terres et d'empIois> mirent les rois d'Angleterre et de France,^ Richard Cœur de Lion et Philippe-Auguste, en état de s*embaiquer, l'un à Marseille, Tautre à Gènes, avec des armées délite^ sans femmes ni bagages superflus. Us évitaient les retards désastreux de leurs prédécesseurs.

Cependant, Tempereur d'Allemagne, Tillustre Frédéric Barberousse, pareillement accompagné de troupes choisies, les précédait par terre, triomphait, comme son oncle Conrad, des embûches et de la mauvaise foi byzantine, écrasait Bulgares, Serbes, Macédoniens, prenait Andrinople, épouvantait CoDstan* tinople, passait le Bosphore, taillait les Turcs en pièces à Iconium, s'engageait dans les défilés du Taurus...etse noyadt dans un ruisseau. Les privations, les excès, tes maladies avaient détruit son armée. Cinq mille Allemands rejoignirent le roi Lusignan sous Ptolémals (1190).

Richard et Philippe, qui s'étaient joré une amitié éternelle,. se brouillèrent à Messine et se quittèredt mal réconciliés. Ils s& retrouvèrent devant Ptolémaîspourse contrecarrer sourdement» Après maints démêlés, maintes négociations incorrectes avec Saladin, une bataille heureuse, un rude siège, amenèrent la capitulation de Ptolémaîs. Tout pliait devant la force, l'impétueux courage et la volonté impérieuse de Richard. Philippe» froissé dans sa dignité, quitta la partie^ laissant son éclatant et sédui* sant rival se consumer en exploits fameux, en victoires sans fruit» en coquetteries paladines, avec le tenace, le rusé sultan, et obtenir, par un traité honorable, quelques avantages précaires^ pour les chrétiens d'Orient. Jérusalem ne fut pas délivrée cette fois. Le pauvre Guy de Lusignan obtint le royaume de Chypre^ que Richard avait naguère enlevé û un malchanceux Comnène. Quant au glorieux Richard, son naufrage et sa captivité dans les prisons autrichiennes appartiennent moins à l'histoire qu'au ''man et à la musique. Le bon ménestrel, le gai compagnon,. >louissant guerrier, ne doivent pas faire oublier le fils rebelle

Page 1