‹ L'histoire; entretiens sur l'évolution historiqueChapitre 26 sur 32 · DISLOCATION DE L EMPIRE ARABE · texte numérisé non relu

DISLOCATION DE L EMPIRE ARABE

et parricide, le despote capricieux et le roi sans cervelle (119I- 1197-1199).

Il existait néanmoios encore (pour un siècle, 1291) des princes, marquis et comtes chrétiens d'Antioche, de Tiipoli, d'Arménie et, à Ptolémaïs, un roi — Henri de Champagne, . Âmaurj, ou quelque autre — de temps en temps dégagé par un coup de main des templiers ou un secours d'Europe. En H97, notamment, des troupes germaniques battirent, non loin de Tyr, l'Ayoubite Malek-Adel, et reprirent Sidon, Béryte, Laodicée; et puis il aviot que le titre, tombé en quenouille, écliut à un hobereau champenois, Jean de Brienne. Or, tandi^i que celuici fatiguait te monde de ses sollicilations, un jeune prince grec, Alexis, cherchant des amis k son père détr&né, promeltait A un pape ambitieux. Innocent III, le retourdeByzanceàl'orthodoiîe romaine (1199). Bientôt les appels éloquents d'un pécheur repenti, Foulques, curé de Neuiliy, eui'ent réveillé le goût des aventures pieuses. On s'ennuyait tant dans les châteaux, malgré les brigandages, les intrigues et les orgies! Et la quatrième croisade fut résolue, la plus extravagante et pourtant la mieux conduite de toutes, qui n'en eut pas moins les conséquences les plus tragiques et les plus burlesques. Toute cette force engagée au service de la croix fut détournée au profit de Venise. Cette campagne, dirigée contre tes Turcs, s'abattit sur des chrétiens et prépara la ruine du seul obstacle sérieux que l'Islam eût rencODlré danii l'Europe orientale (lS02-120i).

L'armée sainte, recrutée surtout en Flandre, en Champagne et en Italie, reconnut pour chef, d'un accord presque unanime, Boniface de Hontferrat. Ce fut une expédition privée, sans rois, sans resiiources d'État; il fallut pourvoir aux dépenses par des rapines féodales, surtout par des emprunts onéreux, par des ventes encore et des abandons de terres, de serfs et de revenus, et l'on ne parvint même pas à parfaire mille marcs d'argent exigés par Venise po Ce qui manquait fut payé en corvées déi venu que les soldats de la foi aideraient

blique à reprendre et à châtier Zara révoltée. De plus^ une forte part du butin futur était réservée à Venise. Moyennant quoi, la ville des lagunes donna ses galères et prit le commandement réel. Son doge, Dandolo, un étonnant vieillard de quatre-ving^dix ans, conduisait la flotte, et il la conduisait^ malgré quelques répugnances de croisés scrupuleux, à Durazzo> àCorfou, au cap Malée, à Négrepont, à Âbydos, puis, à travers la Propontide, à Scutari, eu face de Constantlnople. Il s'agissait de rétablir un Isaac Gomnène, père du jeune Alexis. Les croisés n'étaient pas fort nombreux, vingt mille environ, contre deux cent mille combattants qui garnissaient les tours de Timmense ville. En dix jours, cependant, les Français débarqués à Galata, les Vénitiens embossés dans le port même, eurent raison des murs, des soldats et de l'usurpateur. Le père Isaac restauré promit tout ce qu'on voulut; le fils, Alexis, se hâta de courir en Thrace, en Macédoine, pour annoncer la victoire, mais montra peu d^empressement, ou trop de zèle, à humilie^ l'orthodoxie byzantine devant Torthodoxie romaine. Suspect à la fois aux croisés et à ses sujets, il fut soudain assassiné par un Ducas (Murzufle) d'ancienne lignée impériale. Les Occidentaux se préparaient à punir Alexis; ils entreprirent de le venger. Le résultai fut le même. Après un second siège, des plus laborieux — il dura trois mois — Constantinople fut prise, quelque peu incendiée et, cette fois, pillée à fond. Baudoin de Flandres aux Biaquernes, Montferrat au Boucoléon, se virent, avec stupéfaction, successeurs de Constantin (avril 1204). Le pape, tout d'abord indigné de Taventure, pensa les excommunier ; mais il réfléchit bien vite que le triomphe des Latins lui rendait la suprématie sur l'Église grecque.

Cependant, douze grands électeurs, après le sage refus du

vieux vaillant doge Dandolo, donnèrent la couronne à Baudoin,

jeune, brave et violent. L'empereur eut les palais Impériaux et

'uart de Tempire. Les trois autres quarts furent distribués

fs aux barons et aux alliés : aux Vénitiens le patriarcat

trois quartiers de la capitale, les Cyclades, les Sporades,

LES CnOlSADES. 497

la Crète, In plupart des villes marUimes de l'Egée et de l'Adriatique, toute une chaîne de riches comptoirs commeTciaux ; aux Français, la Bithynie, la Tlirace, la TItessalie, l'HelIade, le Péloponèsa.Boniface de Monferrat était roi de Macédoine, On vit des ducs de Nicée. d'Athènes, des princes d'Achaïe, des grands sires de ThËbes, des seigneurs d'Argos, de Corinthe. Guillaume de Champlitle, GeofTroy de Villehardauin, l'histonen, maréchal de Champagne, fondaient en Morée ud État qui devait survivre il Kempire latin. Les Grecs, épouvantés d'abord, ahuris, bienl6I révoltés, contemplaient celle mascarade insensée, cette dislocation étrange et soudaine d'un Ëtat si antique. Beaucoup d'entre eux se réfugiaient en Épire, à Nicée, S Trébizonde, oii quelques Lascahs, des ConinËne, des Vatacës, des Paléologues, etc., s'étaient proclamés empereurs; beaucoup appelaient les Turcs, les Serbes, les Bulgares.

En fait, l'empire lalin, qui dura cinquante-sept ans, ne fut qu'une longue et triste fiction. Assiégé de toutes parts, ébranlé par de continuelles révoltes, emporté pièce à pièce par les Grecs d'Asie, miné par les Grecs d'Europe, ravagé par les Bulgares, il connut à peine dix années de paix relative, sous un Henri, second empereur (1206-1216); il n'eul que des chefs, braves souvent, malheureux ou incapables de proticer de succès momentanés, des Baudoin, des Jean de Brienne ; pas un de ces habiles qui maîtrisent la fortune. Tous ces pourfendeurs se montrèrent notablement inférieurs aux princes byzanlins qu'ils avaient tant méprisés. Ce fut une honte pour l'Europe chrélienne que celle croisade impie, détournée de son but (chimérique mais noble), au profit de quelques centaines d'aven chie de marchands. Ce fut un jour de d que ce jour de printemps, où Micbel les Génois en haine des Vénitiens, ent) auicris de: «Victoire et longue vie à Mie empereurs des Romains! n [1261).

Nous ne nous étendrons pas davanta^ lions, inutiles ou funestes, des chrétien: l'bistoirg.

mentionnées s'il y a lieu. MaisTesprilde fanatisme et de rapine déchaîné par TÊglise enfanta, dans TOccident même, des croisades plus faciles et plus odieuses, qui ne peuvent être passées sous silence. L'une, dirigée par les ckevaliers teutoniques et porte-glaive contre les Slaves et les Borusses qui restaient fidèles à leurs dieux nationaux, a germanisé par le massacre et la terreur le Mecklembourg, la Foméranie, laPrusse,la Livooie, toute ht côte Baltique. Encore s*attaquait-elle à des sauvages et k des païens. L'autre, abominable attentat contrôles populations civilisées du bassin de la Garonne, a mis au front de Rome une taclie de sang indélébile et suscité Tborrible monstre Inquisition.

Le midi de la France, sous ie gouvernement des ducs de Suyenne, des rois d'Aragon et des comtes de Toulouse, ces derniers aussi riches et aussi puissants que des rois^ vivait, depuis fa fin de la période carlovingienne, dans une complète indépendance et dans une prospérité inconnue à la France du noid. Le régime social y différait sensiblement des mœurs brutales importées par les Germains. Les institutions du municipe romain avaient préservé du servage féodal une bourgeoisie fière et libre, industrieuse et lettrée. Tandis que la langue (foc, dialecte ffonore, y traduisait en odes, en élégies amoureuses» en spiii- ^elles satires, les vives passions du Midi^ des écoles, des assemblées instruites, y entretenaient les esprits dans une agitation perpétuelle. Les commentaires arabes et juifs des philosophes grecs, les souvenirs de la culture antique, y aiguisaient la raison. Le clergé ne trouvait, ni chez la noblesse, ni chez les citadins, Faveugle respect qu'il avait imposé aux âmes incultes du Nord. Tout en concourant avec un brillant courage à la délivrance du saint sépulcre, les comtes de Toulouse, les vicomtes de Béziers eu de Carcassonne s'étaient laissés pénétrer par le libre esprit J de leurs conseillers, de leurs magistrats, de leurs sujets. Quoi d^étonnant si des hérésies, anciennes et nouvelles, «^étaient réveillées ou développées dans ces pays longtemps ariens et frottés d'islamisme? L'hétérodoxie s'y épanouissait à Taise. Gnostiqucs, manichéens, panthéistes, y modifiaient à leur gré le

cahe et ta docirme, les sscremenla du baptimtf et du n Déjà, au ïii* giècle, nn fameux hérétique, Pierre de Bruys, avait été tirftléà Saint-Gilles. Dès {167, les aaniehéena Atatent assez rorts ponr tenir nn véritable concile, sous la jH^ndesee d'un certain Nicétas, venn de Constanlinopre. Le adnt-siige alarmé lançait des anathèmes, envoyait à AIbi, à Toubnse, des courriers porteurs de bulles d'exeomnninicati on. Innoeeal fil, qnî poussait an degré snprtme la manie d'ingérence dans les alTaires d'autrai, s'avisa d'installer à Toulouse deux juges des hérésies, deux moines de Cheaax, qui furent en Tait les premiers isquisiteurs pour la foi. En 1306, paraH TEspegncrf Dominique, bient&t le violent légat Pierre de Casteinau. En 1209, un concile de Saint-Gilles condamne à la flagellation le comte de Toulonse Raymond, qui s'; soumet. Cette humiliation inouïe n'apaise pas l^nsolent poutire. Partout les moines prêchent la eroiiiade. La Flandre, la Lorraine, la (Campagne, l'Ile-de-France, la Boargogne, fonraissent à l'envi des troupes d'aventuriers, de baiMs, d'archevêques, de prélats sanguinaires, qui, de Lyon, nrarchent sur Béziers. Nord contre Sud. C'est une guerra de race, envenimée par la Furie clérreale.

Un terrible moine, l'abbé àt Clteaux, celui qui va crier: A Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! >, un brigand imp>tejrable, Simon de Montrort et de Leicesler, mènent la campagne et la curée. On archidiacre de Paris dirige les sièges. Au ste de Béliers, on égorge cinquante mille hommes. A Carcassoune, par surcroît, on brûle vifs quatre cent cinquante hérétiques. Les populations fugitives sont traquées, massacrées dans les cMteaux des montagnes (1210). A Lavaur, quatre-vingts chevaliers sotrt pendus ; la dame du c Amnistié, puis excemi vainqueur, ne possèdt bas. Le roi d'Aragni, délivrer des Ahnohadi Bv«c les comtes de F devant Muret. Quinie

Angleterre (i2i3), et SimoD, iDYesti par an concile de Montpellier de tous les territoires qu'il a déyastés, prête au roi de France un hommage fictif pour les comtés et vicomtes de Toulouse, de Narbonne, de Carcassonne et de Béziers (1216). £nfin, au siège de Toulouse qui Tavait chassé, ce parangon de perfidie et de cruauté fut tué d'un coup de pierre. La chance tooroa. En 1222, Raymond YIl avait reconquis Théritage de son père. Mais, de la Garonne à la Méditerranée, tout était détrmt; les poupleSi décimés, épuisés par les persécutions et les représailles, pleurèrent leur force anéantie, leurs industries perdues, bien pluS| leur verve originale et libre. De ce temps date pour eux cet hébétement dévot qu'ils n'ont pas secoué encore. Il est vrai que cet affaissement valut quelques provinces à la monarchie française. Mais la force des choses aurait suffi à les lui assurer; et Louis YllI (1226) se fit peu d'honneur en s'appropriant les reliefs du festin de Montfort. La hyène après le tigre. Tel fut le mémorable brigandage qu'on appelle la croisade des albigeois. Ici encore la religion de paix avait appliqué sa devise : « Partagez les dépouilles ! » £n repaissant de sang et de ruines les ambitieux sans scrupule, elle s'est pour toujours assuré la complicité du bras séculier. Avec plus d'autorité que jamais, eUe pourra dire aux puissants : <k J'ai condamné vos ennemis, exterminez les miens! Mes juges ont prononcé la sentence, fournissez les bourreaux, allumez les bûchers ! Sinon je lance sur vous la foudre et l'interdit. Je vous livre à mes légats et, s'il le faut, à vos peuples! » £t ce pacte odieux^ aveugle qui ne le voit pas ! timidement brisé, nous domine encore. En moins de trois cents ans, rÉglise romaine avait accumulé donation sur donation, dime sur dime, et les justices, et les titres et les privilèges. Ses évêques et ses abbés s'étaient faits princes, ducs, barons, ministres, pairs et grands électeurs. Le saint-siège avait humilié des empereurs, excommunié des rois, cassé des mariages, réduit au vasselage les monarchies de Naples, d'Angleterre, de Hongrie, -^iné les albigeois, abattu le schisme et le trône d'Orient, nphe social et politique était complet.

Mais les victoires ont leurs contre-coups. Les campagnes les mieux conduites et les plus fructueuses amènent souvent des résultats qui, d'abord inaperçus, contre-minent les conquêtes les mieux assises. En travaillant pour elle seule, l'Ëglise avait travaillé contre elle-même.

A leur départ, les seigneurs vendaient ou engageaient leuTS bieus, et le clergé y trouvait son compte à peu de frais ; mais d'autres en proRlaient aussi. Ruinés par les équipements, les soldes et les rançons, les nobles durent trafiquer de leurs droits, tailles, justices, corvées, tonlieuxj de là ces abonnements avec les villages et les villes, ces chartes qui rendaient aux artisans, aux marchands et bourgeois coalisés une certaine part de liberté personnelle et d'indépendance politique. Le mouvement communal, qui signale aussi bien en Allemagne et en Italie qu'en France le début du ii" siècle, va directement â rencontre de l'idéal chrétien. Il oppose & la préoccupation vaine du salut les intérêts terrestres, présents et vitaux ; il éveille l'esprit d'initiative, cette bète noire de l'Eglise. En attendant les conllits de doctrine, il suscite les différends temporels. Dans l'abbé, dans l'évëque, les vilains s'habituent à distinguer le seigneur féodal,) lui résister, à le combattre au besoin.

Si la vie aventureuse des barons croisés procure aux habitants des villes et des bourgs un répit salutaire, elle favorise singur.èrement, surtout en France, l'extension du pouvoir royal. A taSùt de toutes les occasions, absences, morts, minorités, la loyauté s'insinue, parfois se jette violemment, dans toutes les >èches de l'édiQce féodal, mettant la main sur les revenus délaissés, sur les terres, les citadelles, voire sur tes héritières orphelines.

Les communes : Noyon, Saii Amiens, Orléans, Ëtampes, Bea appuyèrent les révoltes, tou torité régulière, qu'on aima dans son propre intérêt sinon préférèrent un maître à mille

êH l'histoire.

MSte cramponnée au trône, que Tiograte royauté va sacrifier Je peuple laborieux aux frivoles héritiers des conquérants bari^ares. Mais la rupture partielle du réseau féodal n'en a pas natoûis laissé passer dans TOccident un pen d'air et de Junaière.

La réYolte était partout, sourde, coofuse, indécise. Partout on «entait dans la vaste prison un désir va^e de iilMrté. Il fallut permettre à Tart de crever les épaisses murailles romanes^ quille à les oontre-buter d'écbasses et d'arcs-boutaais; et, au irairers de Tespace flottant sous les hautes ^^tes ^tlnques, laisser pénétrer à flots dans la citadelle du mystère le jour, coloré joyeusement par les verrièires immenses ; tolérer les filles arabesques^ les gargouilles hardies et les chapiteaux goguenards, là fallut subir les parodies sculptées de l'épopée mystique, et les meaues impiétés des romans et des fabli«ix.€ar k pensée aussi tirait sur ses lisières*

Entreprises au nom de la foi, les croisades n'ont pas été sans profit pour la science. Les peuples de l'Asie Mineure et de la Syrie avaient gardé, avec le luxe byzantin, quelques vestiges du génie grec. Comme, en des terres bouleversées par ^elque catastrophe, on voit renaître par endroits un arbuste, une touffe d'herbe pu de fleurs ; de même la vieille culture heUénvque reparaissait çà et là dans ces contrées piétinéeset saccagées par le fanatisme arabe et la barbarie turque : phikisophes, médecms, mathématiciens, astronomes, que, de pioche en proche et de langue en iangue, pèle-mèk avec les légères orfèvreries, les riches étoffes et les tapis orientaux, des traducttons portèrent en Italie, en France, en Allemagne, pour accroître le maigre fonds de savoir dispensé par TÉgiise à ses clercs et à ses fidèles.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier à fond les doctrines gui se dissimulent sous les noms de nmninalisme et de réalisme, il suffît que tous 1» penseurs du ku«, du xra» siècle entendent libérer la philosophie du servage religieux ; ils ne voient plus en eUe VaneUla théologie ; ils parient au nom de la raison : par cela seul ils ébranlent la foL La trinité, disait Roscelin en 1^8^ est un mot, fiaUis voeig ; qu'importe qu'il ait dû se rétracter devant un coa-

cile de Soissotis? Qu'importe que le fameux Pierre Abélard ait louvoyé entre Âristote et Platon : s'il a défini la foi «l'approbation des choses qu'on ne voit pas » ; s'il s'est élevé contre les esprits « présomptueusement crédules » qui acceptent une croyance sans examen? L'enthousiasme àe ses auditeurs saluait en lui autre chose que la subtilité, autre chose que l'éloquence. Et l'Église le savait bien. Bernard, le fougueux abbé de Citeaux, le poursuivait d*une haine furieuse : « Tous pensent ceci ! » Abélard répond : «Moi, je pense autrement. » Âbélard ose appliquer à tout ses hardies investigations et « dépasse orgueilleusement les limites que nos pères ont posées ». « Sus à cet homme qui livre aux fluctuations de la raison humaine h foi que le passé nous a léguée ! Il mérite, non des réponses, des coups ! »

Parmi les nombreux disciples d'Abélàrd, on cite deux évêques: Gilbert de la Porée, taxé d^athéisme; Jean de Salisbury, admirateur de Caton d'Utique, et le fameux révolutionnante Arnaud de Brescia. Un Alain de Lisle, un Amaury,un David de Dinan, enseignaient que a tout est un, tout est Dieu, Dieu est tout », que <( Dieu est la matière première », qu' « il y a identité entre le Créateur et les créatures », que « chaque homme est un membre du Christ » ; que a Dieu n'est ni plus ni moins dans l'hostie consacrée que dans le pain ordinaire »; ils annonçaient la fin du règne du Fils et Tavènement de l'Esprit (le Paraclet d'Abélard). Un concile de Paris (1209) prétendit faire justice de ce dangereux préspinozisme. Par trois fois (1209, 1215, 1230), l'Église essaya de bannir des universités VHistoire naturelle^ même la Métaphysique d'Aristote. Elle dut se contenter de concilier le péripatétisme avec la foi : besogne nullement difficile et qu'exécuta avec succès le très ingénieux Thomas d'Aquin.

Avec le rationalisme grec et le panthéisme arabe des Averrhoès et des Maimonide entraient dans les écoles l'érudition, Tinstinct et l'amour de la science. D'immenses compendiums (Albert le Grand, 21 vol. in-folio ; Vincent de Beauvais, Spéculum mundi, 10 vol. in-folio, etc.) rassemblèrent toutes les connaissances acquises. Les mathématiques, l'astronomie, compliquée nécessai-

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rement d'astrologie, se développèrent ; J'alchiraie, allumant ses fourneaux innocents, demanda du moins à l'expérience la confirmation de ses chimères.

L'orthodoxie devient rare^ même dans TÉglise, et il ne seraât guère malaisé de découvrir, soit dans le raisonneur et judicieux « bœuf de Sicile » ou « ange de TÉcoie », Thomas d'Aquin, soit dans rilluminé Bonaventure (Jean de Fidenza), quelque maxime douteuse ; à plus forte -raison, dans les Alexandre de Haies (Anglais), les Raymond Luiie de Majorque, sorcier et missionnaire, martyrisé, en Afrique, à plus de quatre-vingts ans.

Le vrai grand homme du xiii« siècle est Roger Bacon (1214-1 294), doctor mirabiliSy génie nécessairement isolé dans un temps qu'i( dépasse de toute la tête. Ses erreurs, ses malheurs aussi (vingtquatre ans de prison et d*avanies), il les dut à son éducation chrétienne et scolastique; mais ses éclairs, ses intuitions de l'avenir, ne procèdent que de lui-même. C'est un précurseur. « Quand un homme, a-t-il dit, vivrait des milliers de siècles, 9 apprendrait toujours, sans parvenir à la perfection delà science. Ce qu'on appelle Vanliquité est la jeunesse du monde. » 1/ demande à la mécanique des chars qui, sans chevaux, courront d'une merveilleuse vitesse ; à la résistance des liquides une force capable de mouvoir les plus grands navires ; il évoque des appareils qui permettront de visiter sans asphyxie le fond des fleuves et des mers ; des machines pourvues d'ailes artificielles et qui fendront les airs; enfin, des instruments n qui doivent rapprocher pour la vue les objets lointains, grossir les caractères de récriture la plus menue à d'incroyables distances, et mettre les étoiles à la portée des yeux ». S'il n'a pas découvert ces engins de notre puissance, il était digne de les inventer. Aussi la postérité, pour laquelle il a vécu, l'enlève au siècle qui a paralysé son génie et le transporte, à côté de son compatriote François Bacon, au seuil de la philosophie et de la science modernes.

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