CHAPITRE V
SAINT MARCELLIN. — ACCUSATIOIS d'iDOLATRIE.
Nous lisons dans le Brémaire romam :
«Marcellin, pape, était romain de naissance. Sous la cruelle persécution de l'empereur Dioclétien , il céda à la frayeur et offrit de l'encens aux idoles des faux dieux. Bientôt touché de repentir , il se rendit au concile de Sinuesse , parut devant les évoques revêtu d'un cilice, et avoua publiquement sa faute ou versant un torrent de larmes. Personne toutefois n'osa le condamner , mais les Pères du concile s'écrièrent à l'unanimité : « Ce n'est pas nous , c'est toi-même qui seras ton juge; le premier Siège ne pont être jugé de personne. » Pierre, lui aussi, faiblit devant son devoir et obtint paroillemonl. par des larmes, le pardon de son péché.
« Do retour à Home, Marcellin alla trouve^' l'em-
pereur et lui reprocha vivement de l*avoir engagé à commettre un si grand crime ; Dioclétien irrité le iit arrêter avec trois autres chrétiens nommés Claude, Cyrinus et Antonin , ordonna qu'on leur tranchât la tête, et que leurs corps, au lieu d être inhumés, fussent jetés à la voirie. Trente-six jours après cet événement, le bienheureux Marcel, averti en songe par saint Pierre, procéda à la sépulture des martyrs. Leurs reliques furent portées solennellement au cimetière de Priscille , sur la voie Salaria , par les prêtres et les diacres accompagnés de flambeaux, et au chant des hymnes sacrés. Marcellin gouverna TEglise sept ans onze mois vingt-trois jours. Pendant ce laps de temps il lit; au mois de décembre , deux ordinations auxquelles prirent part quatre prêtres et cinq évêques, pour diverses contrées ^. »
Le pape Nicolas V\ dans sa lettre à Michel , empereur de Constantinople , rappelle aussi le même fait :
I Marcclllnus romanus , in immani illi Dioclelianl împera(oris pcrïcoulione, tcrrore perleriilus, deoram simulacris llius adbibuil. Cuj:is i e.cali r.iox illuiu lauloieic pœniluit ul Sinucssam, ad concilium plurimoriim episcoporum, vcneril cilicio indulus : ubi lacrymis profusis sieîiis £ui;m palair. confcssus csl. Quein (amen dauinare aissus est nemo, ici Oiuiies uni voco il iinavcriml : « Tuo te oro, non nostrojudicio judica; nam prima Scdes "a ncmiiie judicalur. » Petrum quoque propler eamdcm anim'i inriirnilalem Jeliquissc. cl a Deo simllibus lacrymis veniam impelra!:se.
î\IarceHinus Romain reversus impcralorem adit, graviter cura accusans qubd so ad tanlam impiclalcm inipulissel; quam ob rem il'.c Marccllinum unUcum tribus aliis cbrislianis, Claudio, Cyrino et Anionino, caput plecli jubé», eic. (26 aprilis. In fcslo SS.CUUet ùJamlUni, PP. et MM.)
« Du temps de Dioclétien et de Maxi mien-Auguste, dit-il, Marcellin, éveque de la ville de Rome, depuis insigne martyr , fut tellement circonvenu par les païens que , entrant dans leur temple , il jeta sur le feu quelques grains d'encens. A celte nouvelle , plusieurs autres éveques s'assemblèrent en concile et commencèrent une enquête. Le Pape avoua lui-mume la faute qu'il avait commise; néanmoins aucun d'eux n'osa prononcer un jugement contre lui , et ils répétèrent à diverses reprises : « Juge ta cause toi-même, sans attendre nos suffrages. » Et de nouveau : « Nous ne devons pas prononcer de sentence, recueille la cause en ton sein.» Et puis encore : « C'est toi-même qui vas t'absoudre ou te condamner. » Et enfin : « Le premier Siège ne connaît pas de juges *. »
Pour ne rien oniettre de ce que rauii(iuil('; raconte de la eluite de Marcellin , nous transcrivons ici la légende de ce Pape, que nous Ircuivonsdans le Liber Pon(i/icali% ouvrage attribué à .\nastase le bibliothécaire :
« Marcellin, romain de naissance, lils de Projet , occupa le siège apostolique pendant huit ans six mois et quinze jours , sous les consulats de Dioclétien , de Constantin et de Maxime , depuis le 30
i Kpiftl. ad Mit'h. iuipcr. Conslanlin.
juin de Tan de J^sus-Christ 296 jusqu'au 15 janvier 304.
u De son temps une grande persécution désola l'Eglise. Dans le court espace d'un mois, dix-sept mille chrétiens souffrirent le martyre en divers lieux. Marceliin lui-même fut conduit au temple pour sacrifier aux idoles, ce qu'il fit \
« 3Iais peu de temps après, touché de pénitence, il remporta la couronne du martyre avec Claudius , Quirinus et Antonin, qui eurent, comme lui , la létc tranchée en haine de la foi, par l'ordre de Diodétien. En marchant au supplice, le bienheureux Marceliin recommanda au prêtre Marcel de résister aux volontés de l'empereur païen.
«Les corps des martvrs restèrent sans sépulture pendant trente-six jours sur la voie publique ; Dio-, détien avait donné cet ordre pour effrayer les chrétiens. Le 25 avril , Marcel vint pendant la nuit recueillir ces restes sacrés, et, accompagné des prêtres et des diacres , il les ensevelit au chant des hymnes sacrés dans le cimetière de Priscilla, sur la voie Salarie . à côté du tombeau de saint Crescen tien, comme il l'avait recommandé lui-même avant sa mort. Sa crypte est devenue célèbre, et on la visite encore de nos jours.
' { Ipsâ Marcellinui ad sacrificandum duclus est ut tiiuriGc«ret, quotl ft fecit: el post paucos dici, pœnilenlià ductus . ab eodem Diocleliano, pro fidc Christi, cuin Claudio... capile sunl Iruftcali el martyrio cor©wanlur. {Liber rontif.)
« Dans deux ordinations qu'il fit au mois de décembre, il conft^ra les saints ordres à quatre prêtres, deux diacres et cinq évêques, pour divers lieux. Après son pontificat il y eut un interrègne qui dura quatre ans huit mois quinze jours, à cause de la per* sd'cution de Dioclétien ^ »
Il ne faut pas s'étonner que, sur la foi d'auteurs si graves, on ait cru longtemps à la chute du pape Marcellin. La publication des actes du concile de Sinuesse aurait dû corroborer cette opinion, elle produisit un effet tout contraire. Koel Alexandre ^ ,, Pagi % les Bollandistes* et autres savants critiques ne virent dans ce document qu'un tissu de faussetés et d'anachronismes; ils démontrèrent que tout était supposé , le concile et ses actes; et ainsi s'écroula Tunique base d'une tradition erronée dont Fleury n'a pas même voulu faire mention dans son Histoire de r Eglise. Toutefois le Père des Annales ecclésiastiques, Baronius, avait fait ses résen es sur le fond, tout en avouant que de nombreuses altérations étaient évidentes , et le Bréviaire romain avait conservé la légende que nous venons de faire conïiaîtrc : c'était ménager une résurrection à l'an-
1 Liber Ponlif., lilarceU. — 2 Ilisl. eccl., vi, C52. » Ad auo. 502; 40. — // la Calai. Rom. Poulif. ii, 43.
cicnne opinion. En eiïet . Muratorî en Italie et le docteur Sommier en F ux théologiens
ultraroontainSjFonte^ ii plu-
tôt les Bénédictins jr teaux, qui ont édité la ^ (xsii), la rappellent avec isi-
bîe, tout en observant qu'ils n'ixcminent p^as
's écrivains p:-t-5reproduire. Vi\ opusi 'ient îepns-?-'^
suivaii .
« Marcellin fut idolâtre. La plupart des Docteurs de l'Eglise racontent qu'il renonça solennellement à la religion chrétienne, et qu'il sacriûa aux dieux de Rome. Un donatiste le lui reproche aussi, dans un écrit d'Augustin. Quelques évêques ont en vain cherché à sauver son honneur. On a monirè la fausseté de rhistoire qu*un concile se serait refusé à proncer sur lui après sa chute, sous prétexte qu'un èque de Rome n'avait pas de juge aunlessus de lui dans ce monde. 11 mourut en 304*. »
On renouvelle Faccusation , ne faut-il.pas renouveler la défense? Pour la présenter complète, nous donnerons d'abord le texte même du concile , noT!s examinerons ensuite les preuves in-
I Peu Abrf^é de VEklwn êt$ Hf», par J. Aic«st. Sut. 17,
trînsèques de supposition quMl contient» et enfin nous montrerons ce qu'ont dit du pape Marceliin les premiers fiistoriens de TEglise.
CONCILE DE SIKLESSE . AN DE JESLS-CHBIST 303.
1 . — Marccilm, évéquede Rome; Urbain, pontife du C«pilote. — Dénonciation du pape Marceliin»
« Sous l'empire de Dioclétien et de Maxiniien, comme la croyance aux dieux du paganisme s'affaiblissait, que plusieurs attaquaient les fondements de leur culte et révoquaient en doute la sincérité de leurs adorateurs, un certain personnage , nommé Urbain, pontife du Capitole, vint trouver Marceliin , évêque de la ville de Rome , afin d'avoir ave<j lui une discussion sur les sacrifices dus aux dieux. Cet homme plein de malice dit à l'Evéquc de Rome : «Si votre Christ,que vous dites né de lu Vierge Marie, est Dieu, pourquoi les Mages qui, appelés par une étoile et, sur les indications d'Hérode, se sont
rendns pvt;^ dt; sa crèche, lui ont-ils offert des présents? et quels présents? de l'or, de l'encens et de la myrrhe ^ Pourquoi cette conduite, s'ils n'eussent cru que c'est par ce moyen que le prêtre apaiserait celui que vous dites être ressuscité , vivre, et être assis sur un trône? » Marcellin répondit: « Les Mages n'offrirent pas à cet enfant des présents pour faire un vain sacrifice , mais pour montrer que celui que les Juifs méconnurent plus tard était réellement le Seigneur Dieu tout-puissant. » Urbain reprit alors : « Nous irons un soir tous les deux devant nos maîtres , les invincibles et trèsdéments empereurs Dioctétien et Maximien . et je vous poserai en leur présence la question des sacrifices. » Les jours appelés Yukaniens étant arrivés, Urbain ditàl'Evêque : « Dressonsdeux formules en forme de pétitions, et allons les offrir aux trèscléments princes. » Cela fut accepté. Marcellin et Urbain, oprès avoir dressé leurs écrits, vinrent les présenter aux vénérés empereurs. Marcellin évoque deUome, fidèle à la foi et confessant le Cln-ist, dit aux princes: « Empereurs, que le monde entier vénère et redoute . quels éclaircissements désirez-vous de moi sur la question des sacrifices ? Offrir de l'eneeus aux dieux est une superstition. » Or Urbain reprit: « Princes très-cléments et invincibles, je répondrai
1 Si christ»» vesler, qucni dicilis natum de Maiià Viigine, Dcus fst, •jiiorij atl ipsum piaevià luce missi Magi ab HoroJc oLluleruut ei mutifiaV i|Uî«? auiuai, ibus cl inyrrbaui.
à ces pontifes qui soutiennent que le divin Jupiter et l'invincible Hercule sont des simulacres fabriqués par les hommes , ce grand Jupiter qui avec Saturne mesure, comme nous le savons, le ciel, la terre et la mer : Tévêque Marcellin doit, comme nous, offrir de l'encens à ces divinités. » Dioclétien dit : « N'insultez pas cet homme; il ne nous a suscité jusqu'ici aucune difficulté , il ne nous a occasionné aucun embarras ; prenez plutôt son avis : je suis pei'suadé qu'il ne nous est pas opposé, et qu'il ne dira rien contre nos dieux immortels. » Alors Romain et Alexandre dirent secrètement à Dioclétien : « Seigneur, |>rince invincible, si par vos conseils et vos caresses vous ramenez cet homme à votre sentiment, vous verrez facilement tout le peuple de Rome au pied des autels , et les nations s'empresseront d'offrir des sacrifices à nos dieux. »
2 . — Dioclétien ; sacrifice offert aux idoles par Marcellin.
« Or Dioclétien dit à Marcellin, évéque de la ville de Rome : « Je le sais , votre prudence est fort grande; et moi, au contraire, je suis haï et des dieux et du monde entier. Venez donc, et prétez-moi votre appui et le secours de votre éloquence. » Et, se dirigeant vers le temple de Vesta et d'Isis, il y introduisit Tévéquc. Marcellin était accompagné de deux diacres, Caïus et Innocent, et de trois prêtres,
Urbain , Castorîus et Jiivénal. Dès qu'ils virent le Pape entrer dans le temple, sans attendre ce qui allait arriver, ces cinq compagnons prirent tous la fuite pour aller raconter aux autres prêtres ce qui se passait; ils les trouvèrent dans le Vatican, au palais de Néron. Une foule de chrétiens, pour s'assurer de la vérité du fait, accoururent au temple et virent lEvêque brûlant de l'encens et devenu l'ami des empereurs. Ceux qui se rendirent au lieu de l'événement, alin de rendre témoignage à la vérité, soiit : Bonose, Maxime, Carpilion, Cyprien, Olympius, Prisque , Hercule, Androphime, Victor, Benenat, Epipliane , Crispin , Tliéodule, Alexandre, Romain, Bajule, Quiriace , ïhéodule , Caritose , Amitersio , Honorât , Crescent , Maxime , Probin , Urbique, Concorde, Néaple, Réfrigère, Sébastien, Calphuriuus , Julien , Epiphon , Habetdeum , Crispieu , Crescens , Rapula , Cyprien , Abentius , Exquiro , Venerius , Orfitus , Carpulius , Constance, Ursus, Valentinien, Prisque, Sévère, Probus, Fauste, Antoine, Quirile, Homobon, Albule, Pulsanor , Caritto, Crispien, Herculentius, Pierre, Nonnosus, Thespias, Marin, Fabius, Honestule, Furinus, Domitien, Hymule, Capillat, Lugundin , Vénérose , Aurélien , Inipcditus , Agapet, Concorde, Boniface , Cyprien, Major, Piéparat , Auxencc , Corporanus, Bouushomo, Salluste, Organ, Abundius, Tunilus, Népotien.
Tels sont ceux qui ont été choisis, nombre de la
livre d'Occident, pour déclarer qu'ils ont vu l'évéque Marcel.lia sacrifier aux idoles *.