CHAPITRE XUL
BONIFÀCE III REÇOIT DE l'eMPEREUR PHOCAS LE TITRE d'évéque UiMVERSEL.
Boniface III marcha sur les traces de ses prédécesseurs Pelage et Grégoire. Il avait rempli les fonctions d'ambassadeur à Constantinople, et était en estime pour sa science et sa vertu auprès de Tempereur Pliocas. Il demanda à ce prince plusieurs . grâces qui lui furent accordées, entre autres la restitution du Panthéon, et un édit impérial qui déclarait que le litre d'Evéque universel n'appartenait qu'à TEvèque de Rome et 'nterdisait au patriarche de Constantinople de le prendre jamais. Voici dans quels termes Anastase le bibliothécaire raconte le fait : « Boniface, romain de nation, fils do Jean Cataudioce, siégea huit mois et vingt-huit jours. Il obtint de'
Pliocas empereur que le siège apostolique de Pierre apôtre, c est-à-dire l'Eglise romaine, serait la tète de toute l'Eglise, parce que l'Eglise de Constanlinople s'intitulait la première de toutes les Eglises ^ »
Cette intervention du pouvoir tenqujiel n'eut pas pour elTet de donner à l'Evèque de Uome un privilège qui lui appartient de droit divin , mais elle réussit à faire cesser pour quelque temps une confusion de termes fâcheuse et le scandale que donnaient à FEglise les orgueilleux patriarches de Constantinople. « C'est à cette époque , disent le vénérable Bède et le diacre Paul ^ que fut établie la coutume de réserver pour FEvèque de Rome seul le titre de Paj^e donné jusque-là à tous les évèques , et d'appeler patriarches les titulaires des quatre grands sièges , Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Mais les évoques de Constantinople revinrent bientôt à leurs errements, et l'on trouve souvent leur nom, surtout depuis Photius, suivi de cette fastueuse et schismatique qualilication : » Par la grâce de
1 Hic olilinuit apud Pliocam priucipem ut ScJcs apostolica beali Peli» apostoli caput esset omnium Ecclesiarum , id csl Ecclesia romana, quia Ccclesia Conslanlinopotilana piimam se ©mnium Eccîesiarum scsibebat. {Uist, de vilis Rom. Pont., Ron. llî.j
2 l. de Ral.4mp. l. xviii Rom. Jfisï.)
TOUR IF. ù
Dieu archevêque de la nouvelle Rome, Constantinople, et patriarche œcuménique'. » Les Papes, au contraire, à l'exemple de Grégoire-le-Grand, préféreront en général s'appeler simplement « évê* que, serviteur des serviteurs de Dieu,» ou «évêque de rEglise catholique ^ » Plusieurs cependant, obligés par les circonstances d'user réellement du titre qui leur appartient, s'appelleront Pape xmwersel^ Evêque de l'Eglise unwer selle ; et Grégoire VII , voyant que plusieurs évêques voulaient se soustraire à sa juridiction et que l'empereur se préparait à faire élire un antipape, consacra par une loi cette qualification qui exprimait son pouvoir, et déclara anathème à tous ceux qui voudraient l'usurper '^ Tous ont exercé dans l'Eglise la suprématie attachée à leur dignité, mais en conservant la chose ils ont employé ou négligé le nom selon les circonstances : moyens différents pour arriver au même but. Mais re- Nenons à ledit de Plioeas.
Binius et Labhe disent (jue l'iMiipereur ne le rendit qu'en haine de Cyriace, patriarche de Constantinople: d'autres critiques assurent que le
1 Miseralioiic tliviiià arcliiepisiopiis noY;© Uoiiue, Constanliiiopolis, ci œcuincnicus palriarcha.
2 Eniscopus, servus 5civoruiu Dei. — calholicaî Ecclcsiœ episcopu*. , 5 Palroleyw t. c.wviii, col. 07j.
texte primitif porte que Fempereur décida, non que le siège de Rome serait , mais qu'il était la tête de toutes les Eglises \ Nous ne voyons pas quel inconvénient peut se rencontrer à admettre que Tempereur Pliocas prit cette mesure sur les instances du pape Boniface III , et dans les termes rapportés par Anastase. Plût à Dieu que l'assassin de Fempereur Maurice n'eût pas eu d'autres reproches à se faire î
« Il y a, dit-on, contradiction manifeste entre la conduite de Boniface et celle de Grégoire. » L'un et l'autre, au contraire, se sont proposé le même but : empêcher un évêque de prendre un titre qui ne lui appartenait pas; et, pour l'atteindre, ont employé divers moyens, entre antres l'intervention de l'cMiipereur de Constantiiiople.
Saint Grégoire dit que « tout évêque qui s'appelle universel est le précurseur de l'Antéchrist. » C'est vrai, quand cet évêque ira pas le droit de prendre cette qualitîcation, ou lorsque en ayant le droit il en use uniquement pour satisfaire un sentiment d'orgueil, ou lorsqu'il attache à cette
< Slaluil Seiloui RomauaiU capul e>se omiiiuin Eiclusiaruni. (Pd//'0kgiœ\. cxxviii, col. 673.)
expression un sens contraire à la foi callioHqni\
« Phocas était nn monstre couronné. » Nous le savons, et n'avons garde de le louer de ses actes criminels. Mais celui qui consiste à user de son autorité pour maintenir la paix dans l'Eglise et défendre la vorilé, n'est pas de ce nombre. Dans la conduite des hommes les plus pervers on peut trouver (juelquefois des actions dignes d'éJoges. Cyrus était païen, et il ordonna aux Isiaélites de rebâtir leur temple. Nabucliodonosor adorait des idoles, el il lit un décret pour défendre de blasphémer le nom du vrai Dieu.
. Eniin, ce décret a fourni aux controversistes protestants la matière diin reproche encore plus grave que ceux que nous venons de résumer , mais aussi peu fondé : « Le décret du tyran Phocas, disent-ils, voilà le berceau de la suprématie du Pape '. »
C'est s'arrêter trop tôt; l'histoire fournit plusieurs documents analogues beaucoup plus an-
^ « la primauté de TEv^quc <]o Rome <laio du sixième siècle.» PuciUX, « Honiface recul de l'empereur Phocas le litre à^Evêquc universel, et devint ainsi, craprès l'opiuioii (le sou anlénri'dck^esscur le pape Gi-'.-^oirc, un précurseur de rAulechrisl. o .-l. Bost.
« Kn sorte que chez vous personne ne sait quand a eommcncd le pouvoir des Papes. (OOf.).» Malfin.
cîens. Bonîface III fut élu en 607 , et en 53.1 on lisait dans les Novclles de Justinien : « Nous décrétons, conformément à renseignement des conriles, que le Pape de Rome est le premier de tous les évèques '. »
Justinien lui-même, quelques années auparavant, prononçait ces paroles que Ton peut lire au livre premier du Code qui porte son nom ^ : «Nous avons écrit au très-saint Pape de Fancienne Rome, afin de conserver l'unité de toutes lès Eglises par le lien qui est en lui ; car nous ne souffrons pas que, dans ce qui tient aux choses de FEglise, on manque d'en référer à sa Béatitude , puisqu'il est le chef des très-saints Pontifes de Dieu ; et nous le faisons d'autant plus volontiers que, toutes les fois que des hérésies se sont produites dans nos régions, c'est par le jugement de ce Siège vénérable qu'elles ont été réprimées. » En 445, Tempereur Valentinien, dans une lettre adressée à son collègue ïhéodose , proclame ouvertement la primauté du Pape : « Nous sommes obligés de défendre avec zèle l'honneur et la dignité de saint Pierre, et d'avoir
^ Sancimus secundùm eorum doriniliones sanclissimum scnioris PkOTns Papam primum esse omnium saccnlotuni. (Jiist., Vor. 431, cap. 2.) 2 Leg. 7. Latbe, «(( ann. 535.
8G soin que rien n'empêche son successeur TEvéque de Rome, qui a toujours eu la primauté du sacerdoce, de juger en toute liberté de la foi et des évêques ^ » Nous lisons aussi dans le Code Théodosien - : « Puisque le mérite de saint Pierre prince de Tépiscopat, la dignité de la ville de Rome et Tautorité du sacré concile ont confirmé la primauté du Siège apostolique, nous défendons que personne , dans sa présomption , ose rien entreprendre contre Tautorité de ce Siège. »
Mais pourquoi chercher le fondement et Torigine de Tautovité des Papes dans les décrets des empereurs de Constantinople? la tradition des premiers siècles ne la reconnaissait- elle pas quand elle appelait TEvéque de Rome « premier des pasteurs , Evêque des évèques , Patriarche œcuménique, sommet culminant de la juridiction , centre de Tunité, fondement de l'Eglise, etc. ^? »
On peut même remonter plus haut. Que Ton ouvre les Evangiles , et Ton verra le divin Fondateur de l'Eglise conférer les pouvoirs à celui qui doit la gouverner en son nom : 7V es
4 Conc, t. Il, inler r.pisl., Pii^amb. conc. Cfiak.
2 Tit. 2^1, de Episc. ordin.
3 Nous avons vu, au chapiiro premier (lom. i, pag. 47) , \e$ Père» el les Conciles épuiser loutcs les rcs'-ources du langage pour rccoimailre la prééminence «le Piorro ot de ses successeurs.
Pierre, et mr cette pierre je hâ tirai mon Eglise* — Je te donnerai les clefs ch( royaume des eiefrx, — - J'ai prié pour toi: ta foi ne défaillira pas. — Pais mes agneaux , pais mes brebis. — Confirme tes frères. Voilà le véritable extrait de naissance de la suprématie des Papes. C'est Jésus Christ lui* même qui Ta formulé, et il est contre- signé saint Matthieu, saint Luc, saint Jean»
ss