CALIXTE III. — LA COMÈTE DE
« La bibliothèque de Martin V% dijt un auteur protestant, est si dépourvue de livres, qu'il prie instamment un évêque de Maestricht de lui en envoyer des parties les plus reculées de la Germanie ^ »
On devrait peut-être conclure de ces paroles
i A.Boft., L <?., 24.
que Martin ^^ un des plus dignes papes qui aient occupé la chaii-e de saint Pierre , ne reculait devant aucun sacriiice pour agrandir la bibliothèque pontificale ; mais ce n'est pas là l'intention de Fauteur. Il veut faire entendre qu'on vivait à Rome dans une grande ignorance, puisqu'on était arrivé au milieu du septième siècle sans avoir lait de collection de livres. L'anecdote que Ton cite pour appuyer cette accusation est entièrement controuvée. Voici les paroles du pape Martin à Amand, évèque de Maestricht : « IN ous avons fait donner au porteur les reliques des saints qu'il nous a demandées ; mais, à l'égard des livres, il ne nous a pas été possible de lui en céder, notre bibliothèque en a trop perdu ; et il était si pressé de s'en retourner, qu'il n'a pu en transcrire \ »
Ce n'est pas le Pape qui demande des livres, c'est à lui qu'on s'adresse pour en avoir; la bibliothèque n'est pas sans ouvrages, bien qu'elle ait souiîert dans le pillage du palais de Latran exécuté dix ans auparavant par l'hérétique Isace,
^ Reliquias sanclorum de quibus prasentium lalor nos adirionuit, darî prœcepimiis : nam coilices jam cxinanili sunl à noslrâ bihliolbccà , el unde ei daic nullalenus habuimus; Iranscilbere aalem non poUiit, quoniam fcslinanlcr de hàc civilale regredi properavit. (Labbe, Vî, 885 Epist. Mari, ad Am. Traj.)
exarque de Ravenne ' ; mais elle n'en a point à doubles exemplaires, et le Pape ne veut pas se dépouiiler des exemplaires uniques qu'il possède. Quelle transformation les textes de Thistoire subissent sous la plume de certains écrivains !
Les reproches adressés au pape Zacbarie pour avoir condamné comme hérétique un prêtre qui soutenait l'existence des antipodes ont eu plus de retentissement. Ils ne sont pas mieux fondés. Voici le fait ;
Boniface , évéque de Mayence , avait envoyé plusieurs lettres au Pape pour lui demander son avis et son conseil sur la validité du baptême administré en termes barbares ou avec une forme altérée , sur la conduite à tenir avec des imposteurs qui parcouraient le pays en se disant prêtres
( Inorcssus est îsacius patricius in episcopiun» LalerauciisCj et fuit ibi |.ci- (lic3 0c(o Diquc dum onir.es suhslaïUiam illain do|)roc"Jarcp.tur. (Ânast ; Hisl. de yili>i Rovi. Ponl., Se ver.)
OU évéques sans pouvoir justifier leur prétention et ce qu'il fallait faire à l'égard du prêtre Virgile dont l'amLition et la singularité d'esprit répandaient le tiouble dans lEglise d'Allemagne.
Boniface/ répondant à ces diverses lettres par une seule, lui dit que la validf'.^ du baptême ne dépend pas de la vertu du ministre; qu'il ne faut baptiser que lorsque le baptême est incertain par exemple quand il „'â pas é(é administré au nom des trois personnes divines; qu'il faut condamner en concile et soumettre à la règle monastique tout inconnu qui osera usurper le nom. le titre et les fonctions de prêtre ou d'évêque. Le Paj.e condamne ensuite le prêtre écossais Samson, parce qu 1 enseignait qu'on peut devenir chrétien sans
bapteiiie et parla seule imposition des mains; puis il ajoute :
« Vous nous avez aussi écit, vénéré frère, au
sujet de ce Virgile que nous ne savoiis si on doit
le nommer prêtre. Paice que vous l'avez couvert
de confusion en le co„^ ainquant d'erreur, il s'ef-
oi'ce de vous nuire en semant la division cntr«
usetOdnon duc de Bavière, disant que ij;;
;'""' désigne connue successeur d'un des q„a-
eevequesque vous avez ordonnés : c'est faux-
'-quités'estmenti à elle-même. Quant à :
perverse et dangereuse doctrine , s'il est prouvé qu'il soutient contre Dieu et sa conscience qu'il y a un autre monde et d'autres hommes sous la terre, un autrer soleil et une autre luTie, chassezle de l'Eglise après en avoir délibéré en concile, et déposez -le du sacerdoce. Nous avons aussi écrit au duc de Bavière de nous l'envoyer, afin de l'examiner soigneusement nous-mème et, dans le cas où il serait convaincu d'erreur, de le condamner selon les saints canons *. »
Qu arriva-t-il après la réception de cette lettre? l'histoire n'en dit rien.
Si nous en croyons l'opinion commune , le prévenu se disculpa si bien de cette accusation, qu'il devint dans la suite évéque de Salzbourg.
Scientifique^ient parlant, le système des aa-
i Va hec inlinialuin csl à tuâ fraternà Saïutllaîe qubd Virgilius illc, ncscimus si dicatur presbvier, malignaliir açltersùm te pro eo qubd confuiidebatur a le cnoneum se esse à calliolicà doctrinâ, inimissione» lacieiis Oàiloni duci Ikïoruin ut odium inler le et illiim scminaref, aièng quod et à noMscsset absilutus ut unius defunctiex qua4uor episco» pis qi'.os tiu illic ordinavit fraleinilas diœcesim obliiieict : quod nequaquaiii verumcsl, quia nienlita est iniquilas sibi. De perveisà autem et iniquà doctiiiià ojiis qui coulra Dcuni et aniniam suam loculus est s* clarificatuni fueril, ila euin confilcri quod alius miindus et alii hominrssub Icnà siul, scu sol et luna,luinc babilo concilie ab Ectlcsià pelle saccrdotii bonoïc piivaUim. Atlamen ot nos sciilieiiles prsefalo duci evocal(»rias piitnoininalo Yirfjilio mitliiuus lilteras, ul nobis prœscnlalus et subtili iudagalione requisilus se erroueus fucrit invcnlus, canonicis ssuclionibu» condemnetur. (Acf. conc, in, i0i2.)
tipodes tel que le concevait Virgile était faux : il n'y a pas sous la terre un autre monde qui soit éclairé d'un autre soleil et d'une autre lune que ceux que nous voyons, et qui soit habité par des hommes d'une nature différente de la nôtre. On comprend aussi que ce système put être exposé de manière à éîre contraire à l'Ecriture-Sainte, et devenir un sujet de scandale pour les fidèles : par exemple, si son auteur eût prétendu que ces autres hommes qui habitaient cet autre monde ne descendaient pas comme nous d'Adam et n'avaient pas été rachetés par le même Sauveur. Il devait donc, sous ce point de vue, exciter nécessairement l'attention de Boniface et de Zacharie. Il est probable que si le prêtre irlandais avait dit au souverain Pontife : « La terre est ronde * ,
I M. Michelet regarde le prôîre viif^;!; comme le pre;nic'r auteur qui ait parlé des antipodes : a Ce fut un Irlandais, di{-il , un disciple de saint Colomban , Virfjitc de Salzbourg, qui affirma le premier que la terre élait ronJeel que nous avions des antipodes. » {Hisl. de France, t. i. Tiv. lij c. \). Le systimc des antipodes élait connu lien avant Virgile. Saint Augustin {de Civil. Dei.wi, 9), saint Grégoire de Nysso [in Canl., Or., 10), Laclance [Ins'it. divin., lu. 2'.), saint IlilVire {in Psalm. 2, n» 23), Origoiic {de Princip., n, 5). et avant eux Lucrèce ( lora. i, V, 40î>o), en avaient fait mention.
Plusieurs Pères de l'Eglise, notamment saint Basile, saint Grégoire da Nysse, saint Grégoire de Nazianzc, saint Atlianase, ont cru a la sphéricité de la terre (Philoponon, Créalion du monde, m, 13), qu'avait enseignée avant eux liinc l'ancien {llisl. nat. , tom. i, liv. ii, n° 64) , et même Arislole(d<5 Cœlo, i, ^4).
II u'est pas établi no» plu? que Virgile crut que la terre était ronde.
nous n'en connaissons qu'une partie; par-delà les mers, il est encore de vastes régions dont les habitants, rachetés par le sang de Jésus-Christ, dorment cependant à Fombre de la mort, personne ne leur ayant encore annoncé la bonne nouvelle : donnez-moi, avec votre bénédiction, les pouvoirs nécessaires , et j'irai faire connaître notre Maître jusqu'aux extrémités du monde ; » le pape Zacharie aurait probablement accueilli sa demande avec joie, lui dont le zèle éclairé et les vertus éclatantes ont mérité d'être loués par un des plus violents ennemis de l'Eglise de Rome. « Pourquoi , dit Photius , passerai-je sous silence les pontifes romains Grégoire et Zacharie, hommes d'un mérite éclatant, qui ont augmenté le troupeau par des enseignements d'une sagesse divine , et ont même brillé par le don des miracles'?»
Mais supposez que Virgile ait été réellement condamné , et uniquement pour avoir soutenu
il semblerait nicDie le contraire, parce qu'il suppose un autre soleil «t une autre lune pour ëclairor les antipodes..
Enfin nous ferons observer que Virpile n'était pas disciple Je saint Co» loinban, puisque celui-ci était mort en Lombardic cent trente ans avant l'arrivée de Virgile en Allemagne.
Mais plùl à Dieu que les ouvrages de M. Miclielel no reufermaMeol que des erreurs de cette nature !
4 rboiius, apml Maii Script., vol. i, 24.
Texistence des antipodes, que ses opinions n'eussent aucun rapport avec le dogme et qu'il les eût formulées avec la clarté et la science d'Herschell ou d'Arago , pourrait-on se servir de ce fait pour arguer l'infaillibilité du Pape? Nullement. Zacharie se serait trompé sur une question d'astronomie ; mais qui a donc jamais soutenu qu'il ne pouvait pas le faire? Cette insistance des ennemis du Saint-Siège à reproduire ces vieilles objections prouvent tout simplement qu'ils ne connaissent pas la doctrine catholique. Le Pape, pas plus que l'Eglise, n'est infaillible dans ce qui n'est pas du -lomaine de la révélation.
Ce principe de solution s'applique pareillement l\ la difficulté exposée dans le paragraphe suivant, ce qui n'a pas dû nous empêcher de l'éclaireh* d'une autre manière.
Nous lisons dans la Notice scientifique de M. Arago , publiée dans V Annuaire du Bureau des longitudes, 1832 :
a Lorsqu*en 1456 on vit paraître réclatante comète qui devait revenir dans le mois de novembre 1835, le pape Calixte en fut si effrayé qu'il ordonna, pour un certain temps , des prières publiques dans lesquelles, au milieu de chaque jour, on excommuniait à la fois les comètes et les Turcs ; et afin que personne ne manquât à ce devoir , il établit l'usage, qui depuis s'est conservé, de sonner à midi les cloches des églises. »
La traduction est un peu libre, en voici une plus fidèle :
« Depuis que f-.alixte III eut été élevé au soU" veraiii poutinc^V, il employa tous ses soins pour réunir les premiers chrétiens contre les Turcs et arrêter les progrès de Mahomet II. Pendant qu'il sollicitait ainsi toute la chrétienté à se liguer contre cet empereur, on vit au ciel une comète chevelue qui paraissait toute en feu. Les astronomes dirent que l'apparition de cet astre présageait une peste affreuse, la cherté des vivres et quelque terrible bataille. Calixte ordonna que des prières publiques auraient lieu pendant quelques jours pour apaiser la colère divine , alin que, si réellement quelque malheur devait arrives, les Turcs, seuls elinemis du nom chrétien, en eussent à souffrir. Il ordonna, en outre, que Ton ferait des prières continuelles à l'effet de deman-
der à Dieu qu'il daignât secourir ceux qui combattaient contre les Turcs ; et, pour engager les fidèles à mieux remplir ce devoir, il accorda des indulgences à tous ceux qui réciteraient trois foisTOraison dominicale et la Salutation angélique, au milieu du jour, au son de la cloche \ »
^I. Arago, en bon confrère, a voulu disculper les savants du quinzième siècle; mais il ne s'est pas montré historien véridique en parlant des sentiments du Pape et en blâmant sa conduite. Les astronomes décidèrent que la comète à longue chevelure rouge présageait des malheurs, cùm mathematicl dicerent , le peuple naturellement embrassa cette opinion; Calixte seul refusa d'y croire, comme le prouve cette forme dubitative , si qidd immincret; mais, en homme habile, il voulut faire tourner au profit de l'Eglise des préjugés qu'il aurait essayé en vain de combattre de front. Il invita les fidèles â la prière et aux bonnes œuvres, et leur rappela que, si l'influence des comètes était douteuse, les dangers que faisait courir au
1 Apparente deinde pei* aliquot dios coraetà crinito et rubeo, cùm malhcmalici iiigeiitem peslem, caritalcm annona; , magnam aliqutm cladem fulurum dicerent, ad avciiendam iram Dei Caliitus aliquot di*« tum supplicationibus decrevit ut, si quid bominibus immiueret, totiua »d in Tuitos chrisiiani nominis hoslcs conrerlcret. Mandavit preelerea, ete, {flist. Plalinœ., Caliil.)