CITÉ DANS LEURS BULLES CES LETTRES APOCRYPHES
« La Papauté , à mesure qu'elle grandissait enpuissance et en autorité , s'efforçait de reculer la date de cette autorité et de persuader aux peuples chrétiens non-seulement que son pouvoir avait été tel qu*on le voyait au huitième siècle, mais que le malheur des temps lui avait enlevé une partie de ses droits légitimes : elle eut recours à des moyens peu honorables pour soutenir ses prétentions. Vers 785 le pape Adrien remit h Anghelramm évêque de Metz, qu'il avait gratifié du pallium et du titre d'archevêque, une collection de canons rassemblés par
un Espagnol nommé Isidore Mercator. A la suite des canons étaient insérées des lettres décrétales des Papes des trois premiers siècles, lettres parfaitement inconnues jusqu'alors , et renfermant des maximes tout-à-fait nouvelles. Ces lettres défendaient de tenir aucun concile, même provincial, sans la permission du Pape, et représentaient les appels des jugements des évêques et des conciles à l'Evêque de Rome comme chose tout ordinaire dans l'Eglise primitive. Anghelramm , et Rikulfe archevêque de Mayence , répandirent le recueil d'Isidore dans la Gaule et la Germanie. Alcuin avait rétabli la critique grammacale, mais personne ne soupçonnait même l'existence de la critique historique ^. »
Tout est faux ou inexact dans ce passage , et le fait historique que l'on cite et les conséquences que Ton eu tire. Et d'abord, il n'est pas établi que le pape Acfricn F'" ait donné un recueil quelconque de canons à l'évéque de Metz : quelques exemplaires des opuscules d'Hincmar l'assurent, il est vrai ; mais d'autres exemplaires disent le contraire, et Fleury trouve que c'est le récit de ces derniers qui est le plus vraisemblable.
« Le successeur de Magenaire dans la charge
^ M. Henri Marlio, Uist. de France, ii, 457.
d'archichapelain fut Ingelram ou Enguerraii' évêque de Metz, à qui Ton attribue une collection de canons qui porte aussi le nom du pape Adrien , comme Payant donnée à Enguerran le treizième des calendes d'octobre, indiclion neuvième, c'est-à-dire le dix-neuvième de septembre 785, lorsque Ton examinait sa cause. Mais d'autres exemplaires portent que ce fut Enguerran qui la présenta au Pape, ce qui est plus vraisemblable, vu la différence quïl y a entre cette collection et le code des canons que le pape Adrien donna au roi Charles environ dix ans auparavant. La principale différence consiste dans les exinùis des fausses déer étales d'Isidore, dont est remplie la collection d'Enguerran; et c'est la première fois que nous tiouvons ces décrétai es em|)loyées '. »
Il est certain ensuite que, si le pape Adrien a fait cadeau à Tévèque Enguerran d'une collection de décrétâtes, ce n'était pas celle qui porte le nom d'Isidore Mercator ^ En effet, Adrien I^
1 Fleiny, ïllsL ecci, XLiv, 22.
2 La colloclion connue sous le nom à^Isidore Mercalor cônlienl : A^ l<es ciiujuaiilc canons «los Apoircs ;
îT' Les canons lUi second tomilc général et ceux du concile d'Fplié«« que Dcnif le l'elil n'avait pasdunnéi;
5° Le» canons des conciles tenus eu Grèce, ca Afri(j[ue, en IVancc ci
élu pape à la mort d'Etienne III, en 772, mourut en l'an 795: or, d'après M. Guizot lui-même, les fausses décrétales d'Isidore n'ont été connues que plus tard, a Dans la première moitié du neuvième siècle, dit-il, entre les années 820 et 849 , on voit paraître tout-à-coup, toujours sous le nom de saint Isidore, une nouvelle collection de canons. Cestdans le nord et l'est de la Gaule franque, dans les diocèses de Mayence, de Trêves, de Metz, de i Reims,etc., qu'on la rencontre d'abord, elle y circule sans contestation ; à peine si quelques doutes percent çà et là sur son authenticité ; elle acquiert
■\^ Des lellres décrcHales, dont une foule sont altribuces à des Papes qui ne les ont |)as écrites, notamment aux Papes depuis Clément I*' jusqu'à Silice ;
ô" Cnfin divers monumenls , tels que la donation de Constantin , le concile de Rome sous le pape Sylvestre, la lettre d'Albanase à Marc cité© en partie par Graticn , etc. Qucl(|uei»uiis de ces derniers ont été trop Ic- IJèrenienl Irallés d'apocryphes. Plusieursciiliqucs mtfdernes , enlreaulre» D. Guéranger, ont prouvé qu'une élude plus approfondie de l'anliquilé ecclésiastique permettait de soutenir leur aullienticiié au moins comme probable.
Quel est le véritable auteur de celte collection? on ne l'a jamais su. Les meilleurs critiques conviennent aujourd'hui qu'elle n'a pas été faite su Espagne . comme on l'avait cru d'abord , mais certainement dans la Gaule franque, très-probablement à Mayence ; que le nom d'Isidore Mer- (alor, ou Pcccator, car les exemplaires offrent ces deux leçons, est, sclou iouic apparence, d'un pseudonyme; que l'auteur était un évoque, peuljèlrc Eblion archevêque de Reinis, déposé par le parlement au concile de irhionville, et retiré longlemps à Tabbave de Fui Je où lo IrouTait uno pmmense bibliothèque.
bientôt une autorité souveraine : c'est la collection dite des fausses décrétales ^ ,y>DBi\i{\. Blondell, dont le jugement sur cette matière est du plus grand poids , recule même cette époque. Selon cet habile critique, il faut placer l'apparition des fausses décrétales dans la seconde moitié du neuvième siècle ^ Une preuve sans réplique que cette collection n'a pas paru au huitième siècle, c'est qu'on y trouve textuellement un canon sur les chorévéques dressé par le concile de Paiis, qui se tint en Tannée 829.
Ajoutons que ce n'est qu'un siècle plus tard que l'on voit clairement les Papes rappeler dans' leurs écrits quelques-unes des lettres qui ne se, trouvent quedanslacollection d'Isidore Mercator^l
Enfin, en admettant le fait tel que le raconte M. Henri Martin, il s'ensuivrait simplement que le pape Adrien partageait l'erreur commune sur l'authenticité d'un certain nombre d'écrits inconnus jusque-là, et ayant trait à divers points de discipline.
Pour l'accuser d'avoir soutenu ses prétentions
\ Uist. do la Civil, en Fr., il, Icç. 27.
2 PsiUilo-lsidoyus, ProL, cap. 4 et 5.
8 Flcuiy se honipe quand il soulicnt que Nicolas I"" les a citées vcri \ 'an 700. Blondell a démonlié posilivcmenl que les ddcrcMalcs que cite Nicolas ne sont pas les fausses d'Isidore, mais U$ Yi'aics dei Papes pré- :<}dcnis. {rmido-isidorus, Proleg', c. ^9.)
ipar des moyens peu honorables, il faudrait qu'il eût été lui-même l'auteur de cette collection, ou au moins qu'il eût su qu'elle contenait des pièces supposées, ce qu'on ne peut prouver.
Mais est - il vrai que les fausses déerétales « renferment des maximes tou la fait nouvelles , » comme le dit M. Henri Martin ? qu'elles aient « détruit le droit ancien, bouleversé la discipline, créé des coutumes nouvelles, » comme l'assurent Fleury, Bergier, Fébronius, Van-Espen ? qu'elles soient « les titres légaux et écrits des droits des Papes, » comme le veut M. Guizot ? Non, le croire serait une erreur pire que la première. Les décrétâtes d'Isidore Mercator sont fausses quant au nom et à la date qu'elles portent, elles sont vraies et authentiques quant aux choses qu'elles contiennent. « La coutume d'Isidore, dit iMuratori, est de ne rien écrire sans s'appuyer sur l'autorité de quelque auteur ancien; souvent même il se contente d'en transcrire très-fidèlement les paroles, comme le montre Blondell dans son ouvrage.— Je ne puis l'approuver, dit de Marca n parlant du même critique protestant, quand il
acharne à déchirer ces lettres, alors qu il conste 'u'elles sont presque entièrement composées de passages empruntés aux lois des empereurs, aux
canons des conciles el aux anciens Pères de l'Eglise \ — Elles sont longues, dit Fleury lui-même, et remplies de lieux communs; et on, a découvert , en les examinant curieusement, des passages de saint Léon, de saint Grégoire et d'autres auteurs postérieurs aux Papes dont elles portent le nom ^. »
« Les fausses dccré taies ont été supposées : dans la forme elles sont fausses ; mais sont-elles | également fausses dans leur objet , dans leur ! coutume? les pensées, les principes, les règles, I les enseignements, les avis qu'elles renferment | sont-ils également faux ? Non, les fausses décréla- i les forment au contraire un excellent livre pour les ecclésiastiques ; elles exposent leurs devoirs avec prudence, zèle et justesse; elles déterminent | leurs droits et fixent leur sort par des lois sages et j des règles sûres; elles sont un tissu de passages j empruntés aux Ecritures, aux Pères, aux conci- | les, aux écrivains ecclésiastiques et à la législa- | tion des empereurs, enfin aux autorités spéciales \ et compétentes , depuis le concile d'Elvire en | 305, jusqu'au concile tenu à Paris en 829 \ » j
De sorte que, à proprement parler, les fausses
4 Concord., 1. ni, c. o, »" I.
2 Hist. ecclôs., liv. xliv, c. 2.
3 L*abb«5 André, Diclionn. de droit canon, art. DùrclaUf.
déerétales ne sont qu'une compilation de docu* ments divers déjà connus et reçus dans l'Eglise. Qtez les suscriptions, et vous -aurer un excellent manuel de jurisprudence ecclésiastique.
Un second fait qui prouve que les fausses déerétales devaient nécessairement contenir des choses très-peu diiïérentes de la discipline en usage quand elles parurent, c'est la facilité avec laquelle elles furent accueillies de tous. Nulle réclamation ne s'élève contre la nouvelle collection d'Isidore; j)a]'toul on la regarde comme un complément * de celle qu'avait publiée Denis le Petit, et une confirmation des Capitulaires de Charleniague. On ne connaît aucun décret des Papes qui l'approuve; les hérétiques mêmes en ont fait la remarque ^. Çà et là on exprime encore quelque doute sur leur authenticité; jamais on n'a. su d'une manière certaine le nom du véritable auteur qui les avait découvertes : et néanmoins on se soumet facilement à tout ce qu'elles prescrivent. Or conçoit-on qu'il en eût été ainsi si ces lettres eussent renversé de fond en comble la discipline des Eglises , supprimé les droits des primats et des évêques , soumis le clergé et les laïques à une servitude inconnue
^ Giuslel, Ecclcs. univ, l'rœf.
2 Id., ikid.
jusque-là, întroduit une autorité étrangère dans les jugements , les conciles, les appels, les élections; et cela en s'appuyant toujours sur des usages anciens, publics, connus de tout le monde? Disons plutôt qu'un unanime cri de réprobation se serait élevé de toute part contre le faussaire assez téméraire pour vouloir tout bouleverser , assez impudent pour citer des autorités controuvées, assez maladroit pour s'appuyer sur des usages qui n'existaient pas.
Après ces réflexions générales, examinons en détail les accusations principales, que Fleury, Bergier, etc., ont portées contre le recueil d'Isidore.
1° « Il est dit dans les /agisses déerétales qu'il n'est pas permis de tenir un concile sans l'ordre ou, du moins, sans la permission du Pape. Vous qui avez lu cette Histoire (c'est Fleury qui parle), y avez -vous vu rien de semblable, je ne dis pas seulement dans les trois premiers siècles , mais jusqu'au neuvième ^ ? » Certainement , et quelque chose non-seulement de semblable , mais d'identique. Socrale , qui écrivait son Histoire vers l'an 440, dit qu'il faut taxer d Irrégularité le concile particulier tenu à Antioche en 341, parce que personne n'é-
4 Disc. ïv, nf 2.— Hisl., i. xli". u» 22.— Henri Maiiin. f. r.
tait intervenu au nom du pape Jules, vu, dil-îl, a qu'il y a un canon qui défend aux Eglises de rien ordonner sans le consentement de FEvèque de Rome ^ ...» Au conci le générai de Chalcédoine, on voit le légat du Pape faire un crime à Dioscore « d'avoir osé tenir un concile sans l'autorité du Saint-Siège, ce qui ne s'est jamais fait et n'est pas permis ^. » L'abbé Théodore le Studite, Père de l'Eglise grecque, qui ne connaissait point les fausses décr étales, écrivait , l'an 809, au pape Léon IIÎ une lettre qui commence ainsi : « Puisque Jésus-Christ a donné à saint Pierre la dignité' de chef des pasteurs, c'est à saint Pierre ou à son successeur qu'il faut porter la plainte de toutes les nouvelles erreurs qui s'élèvent dans l'Eglise,comme nous Favons appris de nos Pères. » Il se plaint ensuite « de deux conciles tenus à Constantinople, le premier pour le rétablissement de FEconome , le second pour la condamnation de ceux qui ne voulaient pas y consentir; » puis il ajoute : « S'ils n'ont pas craint de tenir un
oncile hérétique de leur propre autorité, quoiqu'ils n'eussent pas du en tenir même un
ithodoxc à votre insu , suivant Fancienne coutume, combien est il plus convenable et
i Fleury, Ilist., !. xu, n" iO.
2 lijid., 1. %\MU, '.:■■■ 2.