CHAPITRE II
3ÎLEUTI1ÊRE A-T-IL ÉTÉ MONTAKISTE ?
L'accusation de montanisme portée contre îq pape saint» Eleuthère par les auteurs protestants du xvn® siècle, a été renouvelée en ces termes par un célèbre historien de nos jours :
« Montanus, excommunié par les Eglises d^Asie, était venu à Rome ; l'évoque de cette ville , Eleuthère, non-seulement l'admit dans sa communion, mais parut disposé à lui livrer des lettres de paix portant invitation aux Orientaux de se réconcilier avec lui. C'était un schisme qui se préparait. Les évêques de TAsie mineure, avertis à temps, s'adressèrent à leurs compatriotes Irénée et Pothin , les priant d'intervenir auprès d'Eleuthère , de l'avertir de son erreur, de protester même au besoin contre sa conduite, au nom de l'Eglise naissante des Grecs. (Eu'sèbe, v, 3.)
« C'est à ce petit concile (aux chrétiens priso»lii^rs pour la foi) , tenu sous les verrous, que Po- Ihin etirénée communiquèrent la lettre qu'ils avaient reçue des Eglises d'Asie et de Phrygie au sujet de Montanus et de l'appui prêté à l'hérésiarque par TEvêque de l'Eglise romaine. On n'ignorait à Lyon îiucun de ces faits, on savait que des lettres de paix avaient été délivrées à Montanus (Tertull., advers, Prax., éd. Rigault, 1675), et qu'une prompte et vi, goureuse protestation pouvait seule empêcher le schisme d'éclater. Les confesseurs arrêtèrent donc qu'il serait écrit aux Orientaux pour approuver leur conduite , et au Pape de Rome ( ce mot était alors synonyme d'évêque ), pour l'avertir fraternellement et lui demander le retrait des lettres de paix. On conçoit que saint Irénée fut chargé de la rédaction d€ ces dépêches, qui exigeait une plume exercée à la controverse; il est certain du moins qu'on le choisit pour porter à l'Evêque de Rome celle qui contenait les remontrances (Hieron., Script. Eccles.) et y ajouter, au besoin, des explications verbales. Un billet conçu en ces termes l'accréditait près du chef des chrétiens de la Ville éternelle : « Nous te souhaitons, ô frère Eleuthère, pour toujours et en toutes ciioses joie et bonheur en Dieu. Nous te recommandons notre frère et collègue Irénée^ porteur de cette )ettre , comme un homme plein de zèle pour le ^Testament du Christ. S'il était nécessaire d'invoquer tl'autres droits auprès de toi, nous te le recomma^j-
derions comme prêtre de notre Eglise, car telle esÉ sa qualité. » (Eusèbe, v, 4). Irénée partit immédiatement pour rUalie, où sa mission ne fût pas sans résultat. D'autres considérations fortifièrent encore la démarche des martyrs lyonnais et l'argumentation savante de leur interprète» Eleuthère, ramené aux principes d'une complète orthodoxie , révoqua les lettres de paix déjà remises , et excommunia Montanus. Selon Tertullien , Praxeas exerça une influence non moins puissante sur l'esprit d'Eleuthère. (Tertiûl., adv, Praxeas^ 591). Ce fut un coup mortel porté par l'Eglise naissante des Gaules à riiérésie dangereuse que les orthodoxes appelaient la fausse prophétie \ »
Nous rendons hommage au talent de M. Amédée Thierry. Cet historien excelle à exposer les faits avec clarté, à les grouper avec art, à les revêtir de cette couleur locale si propre à captiver l'attention du lecteur; malheureusement c'est souvent aux dépens de la vérité. Le récit que nous venons d'entendre n'est qu'un roman , et, pour le montrer, nous n'avons qu'à vérifier les textes d'Eusèbe, de saint Jérôme et de Tertullien, qui sont indiqués comme les sources authentiques où Fauteur a puisé :
-1 Histoire de la Gaulo sous raiîrainislralion romaine, t. ii ., c " , p. -ISS cl ïuiy.
« Cependant comme en Phrygie Montan, Alcibiade et Théodore commençaient à passer pour prophètes dans l'opinion publique (car, à cette époque, des miracles ayant encore lieu dans plusieurs Eglises, beaucoup de personnes étaient portées à les croire aussi des prophètes) , et comme des dissensions s'élevaient à leur sujet, les frères qui habitaient les Gaules prononcèrent leur jugement particulier extrêmement religieux, et, d'accord avec la foi orthodoxe, ils le joignirent à la lettre (dans laquelle on racontait l'histoire des martyrs lyonnais), réunirent diverses Epîtres des martyrs mis à mort parmi eux et qu'ils avaient écrites étant encore dans les fers, en partie aux frères de l'Asie et de la Phrygie, en partie à Eleuthère évêque de Rome, comme s'ils se fussent acquittés d'une légation pour la paix de l'Eglise , et chargèrent Irénée de tout porter à Rome. Les martyrs recommandèrent aussi, par une lettre au susdit Eleuthère , ce jeune prêtre de Lyon. » (Eus., Eist. v, 3.)
« Irénée, prêtre de l'évêquePothin qui gouvernait dans les Gaules l'Eglise de Lyon, fut envoyé par les martyrs de cette ville en ambassade àRome, à cause de quelques questions ecclésiastiques ; il portait à l'évêque Eleuthère des lettres d'honorable témoignage sur sa propre personne. » (Hieron., De viris illusL, c. 67.)
« L'Evêque de Rome reconnaissait déjà les prophéties de Montan, de Prisca et de Maximilla, et par
Cfîite reconnaissance il donnait la paix aux Eglises d'Asie et de Phrygic, lorsque Praxeas , en lui rapportant des cliQses controuvées sur les prophètes eux-mêmes et leur Eglise, et en défendant l'autorité de ses prédécesseurs , le força de révoquer des lettr.es de paix qui étaient déjà parties et le détourna du dessein qu'il avait de recevoir les dons nouveaux. Praxeas, à Rome, rendit donc un double service au démon, il chassa la prophétie et introduisit l'hérésie, il mit en fuite le Paraclet et crucifia le Père.» (Ter- UilL, adv, Praxeam, i.)
Tels senties textes invoqués par M. Am. Thierry à l'appui de ses assertions : « Où voit-on que les Orientaux aient écrit à leurs frères de Lyon relativement à une erreur de FEvéque de Rome? nulle part. Il n'est pas même dit qu'une lettre soit venue tout exprès avertir les Gaules des troubles de la Phrygie au sujet de Montan.
« Où voit-on que les épîtres des martyrs lyonnais et le voyage de saint Irénée aient eu pour but de ramener un Pape à l'orthodoxie ? nulle part. Saint Jérôme affirme seulement qulrénée fut délégué ppur certaines questions ecclésiastiques, et d'après Eusèbe, plus explicite , les lettres dont il était porteur avaient été écrites à l'occasion des dissensions qui partageaient la Phrygie en amj& et en adversaires de Montan.
« Pas un mot sur la nécessité de convertir le Pape\ »
Mais, dira-t-on, TertuUien assure queTEvéque de Rome avait approuvé les prophéties de Montan et remis à cet hérésiarque des lettres de paix : ces paroles ne suffisent-elles pas pour justifier les reproches adressés, à Eleuthère ?
Il faut observer d'abord que, lorsque TertuUien composa l'ouvrage Adversùs Praxeam, il avait déjà embrassé les erreurs du montanisme dont il se montre Tardent défenseur. Nous remarquerons ensuite que reconnaître les prophéties de Montan , c'est-à-dire croire à la réalité des prodiges attri^ bues à cet étrange personnage, n'est pas approuver sa doctrine ; qu'écrire des lettres de paix aux chrétiens de l'Asie mineure pour essayer de pacifier les esprits, n'est pas définir un article de foi. Et enfin, en admettant comme véridique le récit de TertuUien, nous dirons que la prompte révocation que fit de ces lettres le pape Eleuthère, loin de prouver sa connivence avec les Montanistes, est au contraire une preuve de la pureté de sa foi. Il les accorda lorsque Montan, Prisca et Maximille , venus à Rome pour se justifier, eurent
4 Gorini, Défensi de l'Eglise conire les erreurs hîsloriques, etc., i, 2i) et suiv.
exposé leur doctrine qui, en effet, était à cette époque irrépréhensible, et protesté de leur soumission à l'Eglise; il les révoqua lorsque Praxeas l'eut informé que ces personnages n'avaient été sincères ni dans l'exposition des faits , ni dans leur protestation de soumission.
Si nous en croyons l'abbé Gorini, saint Irénée lit le voyage de Rome, non pour empêcher Eleuthère d'être circonvenu par les Montanis tes ou les pousser à les excommunier , mais au contraire pour engager ce Pape à n'employer, pour les ramener, que des moyens de douceur.
<c Mais alors quelle discussion sur le montanisme saint Irénée allait-il donc soutenir à Rome ? Je ne puis répondre que par une conjecture ; toutefois elle me semble fondée :
« Les martyrs , en s'adressant au Pape et aux Eglises asiatiques, semblaient, a-t-il été dit, s'acquitter « d'une légation pour la paix. »
« Ce rôle pacilique des martyrs de saint Irénée me rappelle d'autres lettres envoyées peu après, également de Lyon à Rome. Le pape Victor excommuniait les Quartodécimans ; plusieurs évêques, en tète desquels était celui de Lyon, exhortèrent le Pontife romain, selon le récit d'Eusèbe, à n'avoir pour les chrétiens , quoiqu'ils ne sui-
vissent pas la règle véritable de la discipline ecclésiastique , ce que des sentiments propres à entretenir la paix, l'unité, la charité. » Or ce rapprochement n'autorise-t-il pas à soupçonner qu'à l'égard des Montanistes, comme en faveur des Quartodécimans , les chrétiens de Lyon souhaitaient que Ton s'efforçât d'qclairer les errants, mais qu'on attendit, pour les excommunier, une nécessité plus impérieuse ?
C'était, en effet , ce que devaient solliciter ces saints martyrs, dont la glorieuse histoire, portée à Rome par saint ïrénée avec leurs lettres , racontait ainsi les derniers moments : « Alors ils prenaient la défense de tous; ils n'accusaient personne , absolvaient sans exception et ne liaient aucun frère... 'Jamais ils ne s'élevèrent avec orgueil et arrogance contre les chrétiens tombés pendant la persécution. . . Jls avaient aimé la paix, et ce fut en nous recommandant de garder la paix qu'eux-mêmes s'en allèrent en paix auprès de Dieu. » N'est-il pas évident que l'intervention de ces hommes si pacifiques ne dut être que trèscompatissante, et que leur légation pour la paix ne pouvait demander la guerre contre les frères séduits par Montan , ni leur répulsion du gîroU de l'Eglise?
« Quand on refuserait d'adopter cette explica-
lion, il ne serait pas moins constant que, dans ce que nous connaissons de la correspondance des martyrs lyonnais avec Eleuthère, aussi bien que dans les autres anciens monuments, rien n'accuse de montanisme ce chef de l'Eglise. » (Ibkl)
Nous venons de voir que l'antiquité n'offrait aucun témoignage qui pût faire supposer qu'Eleuthère avait partagé les erreurs desMontanistes; nous allons montrer maintenant qu'elle en a, au contraire, qui prouvent que ce Pape les a condamnées.
Le premier est le passage même que nous avons cité de ïertullien- « Praxeas dénonçait les Montanistes et leurs assemblées , et, pour les faire condamner, il s'appuyait sur l'autorité des prédécesseurs du Pape à qui il parlait. » {Ach\ Prax,), Quels étaient ces prédécesseurs? Il faut en indiquer au moins deux, puisqu'ils sont plusieurs. Or le premier est nécessairement Soter : c'est lui qui occupait la chaire pontiiicale depuis quatre ans, quand les Montanistes commencèrent à dogmatiser, à prophétiser. L'auteur assez ancien du
Prœdcstmatus (c. 26) dit, en effet, qu'il fit un livre contre eux. Le second ne peut être qu'Eleu^ tlière, puisqu'il succéda immédiatement à Soter,
Le second témoignage de Torthodoxie d'Eleu^ thère nous est fourni par saint Irénée.
« Nous citons , dit Tillustre Evéque de Lyon dans son livre contî^e les hérésies , nous citons de l'Eglise très-grande, très- ancienne , connue de tous , fondée et constituée à Rome par les deux plus illustres Apôtres , Pierre et Paul , la tradition qu'elle tient des Apôtres , sa foi anno?îcée aux hommes , qui est parvenue jusqu'à nous par la succession des évèques ; nous la citons et nous confondons tous ceux qui , pour quelque motif que ce soit, ou mauvaise complaisance en eux-mêmes, ou vaine gloire, ou aveuglement, ou sentiment erroné, recueillent {les articles de leur symbole) ailleurs qu'il ne faut : car c'est avec cette Eglise, à cause de sa plus puissante primauté (jjotentioremprincipalitatem), qu'il est nécessaire que toute l'Eglise s'accorde, c'est-à-dire les fidèles répandus en tous lieux , et toujours en elle les fidèles répandus en tous lieux ont conservé la tradition apostolique. » (Contra hœr, ni.)
Saint Irénée donne ensuite le nom des Pontifes qui se sont succédé sur le siège de Rome, depuis saint Pierre jusqu'à Eleuthère inclusive-
nient; puis il ajoute : « C'est par eux queîa tradition et la prédication apostolique a été conservée dans l'Eglise et est arrivée jusqu'à nous. Il est de toute évidence que la foi vivifiante de ces évêques est la même que celle des Apôtres , conservée et transmise en toute pureté jusqu'à ce moment ^ »
Or conçoit-on que saint Irénée, de retour de Rome, eût écrit ces lignes s'il eût trouvé la chaire de saint Pierre souillée par l'erreur , et le pape Eleuthère circonvenu par les Montanistes ?
Le troisième témoignage se lit dans le Lwre des Pontifes : «Saint Eleuthère renouvela et confirma, par un décret, la défense faite aux chrétiens de repousser par un motif superstitieux aucun genre de nourriture dont les hommes ont coutume de se servir ^. »
Cette privation de certaines espèces d'aliments était une pratique de la nouvelle secte. Les Montanistes , dit Bergier , imposaient à
A Iq quà scmper ab his qui sunt undique conscrvita est qucc esl ab ^poslolis tradilio.
Hàc ordinalione et successionc ea quse est ab Apostolis in Ecclcsià tradilio et veritalis prascontalio pervcnit usquc ad nos. Et ut plcnissima hvc ostensio unam et eaoïdem viviiïcatriceni lidem esse , qua; in Ecclesiâ ab Aposloris usque nuac sit coDScrvala et Iradila in verilate... [Conlra h(ir., m, 5.)
2 Et boc ilerum firmavit ut auUa esca usualis a cbrislianis repudiafclïir. (Lib. rofliif., LMh.)
leurs sectateurs de nouveaux jeûnes et des abstinences extraordinaires; trois carêmes et deux semaines de xérophagie, pendant lesquels ils s'abstenaient non- seulement de viande, mais encore de tout ce qui a du jus : ils ne vivaient que d'aliments secs. Les Artotyrites , secte de Montants tes, ne se servaient, pour consacrer TEucharlstie , que de pain et de fromage.
Le pape Eleuthère, en publiant un décret pour autoriser l'usage de tous les aliments dont l'homme a coutume de se nourrir , condamnait donc au moins indirectement les erreurs des Montanistes.
Disons, en finissant, qu'Eleuthère souffrit le martyre le 2 mai 185 , qu'il fut enterré auprès du corps de saint Pierre apôtre , et que sur son tombeau on grava cette épitaphe qui témoigne hautement de la réputation de sainteté qu'il laissa en mourant :