‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 9 sur 86 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

SAINT VICTOR A-T-lL ÉTÉ MONTANISTE?

5A CONDUITE ENVERS LES QUARïODÉCIiMANS,

« La tolérance d'Anicet ne fut point imitée par l'africain Victor. Cet homme, d'un caractère emporté, après avoir donné dans les erreurs du montatanisme, s'était ensuite précipité avec un entêtement pareil dans l'opinion d'Anicet sur le jour de la Pàque. Plusieurs évêques d'Asie, et entre autres l'un des plus vénérables, Polycrate, évèque d'Eplièse , trouvaient très-mauvais que l'Evêque de Rome prétendît imposer à toute l'Eglise de la chrétienté une opinion, que rien ne rendait obligatoire, sur un point que la tradition rendait douteux. Polycrate écrivit une circulaire aux autres évêques...

« A ces nobles paroles , à ces mâles accents d'un vrai héritier des Apôtres , Victor répondit par une excommunication qui atteignait tous les évêques d'Asie, et même quelques évêques d^ sa communion ^ »

'f Ampère, Uist, llilér. 1,-109.

Pour accuser le pape saint Victor de montanisme, M. Ampère ne peut s'appuyer que sur le même texte dont s'est servi M. Amédée Thierry pour incriminer la mémoire d'Eleuthère, son prédécesseur. Or, nous l'avons déjà dit, Tertullien est le seul auteur qui parle d'une approbation donnée par l'Evêque de Rome aux faux prophètes de Phrygie ; et le degré de croyance qu'on lui doit diminue encore, quand on se rappelle qu'à cette époque Tertullien, devenu fervent disciple de Montan , était intéressé à croire le fait qu'il rapporte. i\Iais qu'est-il nécessaire de révoquer en doute la véracité de cet unique témoin, pour justifier l'Evêque de Rome ? « Montan et ses premiers disciples ne changèrent rien à la foi renfermée dans le symbole \ » Le pape Victor a donc pu donner des lettres pour exhorter à la paix les chrétiens de Phrygie ; il n'a pu confirmer des erreurs que personne , à cette époque, ne professait.

Les reproches qu'on adresse à Victor sur sa conduite à l'égard des Quartodécimans ne sont pas mieux fondés. Au fond ce Pontife avait raison, et sa manière de voir sur la célébration de la Pàque a été approuvée par le concile général

f Eacyclopédie de Diderot et ded'AIembert.— -Eus., nisi. V; 17.

de Nicée. Nous allons voir s'il eut tort dans la forme, et si, comme dit M. Ampère après un écrivain protestant, il se montra dans cette question «emporté, opiniâtre, injuste, entêté, jusqu'à excommunier ses propres partisans. »

Pâques a toujours été la plus grande des solennités du culte catholique : c'était répoque,dans les premiers siècles de l'Eglise, où Ton donnait le baptême aux catéchumèmes et la liberté aux esclaves. Les huit jours qui la précèdent s'appellent la Semaine-Sainte , l'octave qui la suit exclut toute autre fête, serait-elle du rit annuel; Pâques est le terme du grand jeune du Carême, c'est le point de départ de toutes les fêtes mobiles ^ : l'uniformité de sa célébration, sans intéresser di •

^ En effet, le jour de Pâques étant fixé, chaque kie mobile prend sa place avant ou après. Supposons, par exemple, que Pâques tombe le 25 mars, 1^ fuies mobiles se rangeront dans l'ordre suivant : Sepluagésime, le 22 janvier ou 70 joursavant Pâques.

Mercredi des Cendres ,

8 février,

Dimanchedcla Passion,

U mars.

Dimanche des Rameaux ,

, ^8 mars,

Pâques,

25 mars.

Quasi modo,

^" avril.

8 jours après Pâques.

Les Rojîations ,

50 avril,

les (rois jours qui précédant l'Ascension.

Ascension ,

5 mai ,

iO jours après Pâques.

PenlecOtc,

^5 mai ,

AO jours après l'Ascension.

Quatre-Teinpi ,

AG mai ,

dans la semaine qui suit la Peu».

Trinité,

20 mai ,

le dimanche après la Pentccole,

Fôle-Dieu,

24 mai ,

le jeudi après la Trinité.

El le premier dimaoche de l'Avent tombera le 2 décembre.

rectenient la foi, était donc d'une grande importance.

Or, elle était doublement rompue par un usage ancien qui s'était perpétué dans une province de l'Asie. La métropole d'Ephèse et les Eglises qui étaient sous sa dépendance célébraient Pâques le quatorze de la lune de mars, en quelque jour de la semaine qu'il arrivât; la fête était précédée de l'immolation d'un agneau que l'on mangeait en famille trois jours avant. A Rome , au contraire, et dans toutes les autres Eglises du monde , Pâques se célébrait toujours un dimanche, le premier qui suivait la pleine lune après le quatorze, et le jeûne quadragésimal qui la précédait n'était jamais interrompu. Plusieurs Papes, à diverses reprises, mais sans succès, avaient engagé les Asiatiques à adopter la pratique générale. Victor résolut de les y contraindre. Par ses ordres divers conciles provinciaux eurent lieu , afin d'examiner quelle était réellement la vraie tradition sur ce point. De huit conciles dont nous possédons tout ou partie des actes, sept conclurent que la Pàque devait se célébrer le dimanche. On remarqua notamment la lettre synodale du concile de Palestine , rédigée d'après saint Jérôme par Narcisse, évèque de Jérusalem, qui traitait d'erreur la pratique de ceux qui.

comme les Juifs, célébraient la Pàque le quatorze de la lune, et gui prouvaient que Tusage de la célébrer le dimanche descendait, par une tradition non interrompue, des Apôtres eux-mêmes. Seuls, les évêques du concile d'Ephèse décidèrent qu' ils ne changeraient pas de contume. Polycrate , chargé de transmettre cette décision au pape Victor, le fît en ces termes :

« Nous célébrons le vrai jour de la Pàque inviolablement sans rien ajouter ni rien diminuer; car c'est en Asie que se sont endormis dans le Seigneur ces. grandes lumières de l'Eglise, qui ressusciteront au jour de son glorieux avènement : je veux dire Philippe , l'un des douze Apôtres , qui est mort à Hierapolis, et deux de ses lilles qui sont demeurées vierges jusqu'à une extrême vieillesse, et une autre de ses filles qui était inspirée de l'Esprit, et qui , après avoir vécu saintement, est morte à Eplièse; ajoutez-y Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur, qui a été pontife et qui a porté la lame d'or, qui a été martyr et docteur, qui enfin c'est endormi à Ephèse ; et Polycarpe , évéque et martyr à Smyrne ; et Traseas , évêque d'Eumonie et martyr, mortà Smyrne. Qu'est-il besoin de nommer Sagaris, évoque et martyr, Papirius, Méliton ? Tous ceuxlà ont célébré la Pàque le quatorzième jour de la lune, suivant l'Evangile, sans varier, mais observant la règle de la foi. Et moi Polycrate, le dernier

de vous tous, j'observe la tradition de mes parents dont quelques-uns ont été mes maîtres. J'ai eu sept évêques de ma famille, et je suis le huitième ; ils ont tous célébré le jour de Pâques h l'époque où les Juifs purgeaient le levain. Moi donc, mes frères, qui ai vécu au Seigneur soixante-cinq ans, qui ai communiqué avec les ciirétiens dispersés dans le monde entier, qui ai lu toute TEcriture sainte , je ne suis point troublé de ce qu'on nous oppose pour nous faire peur, car je sais que ceux qui étaient plus grands que moi ont dit : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »

Cette réponse fut vivement blâmée à Rome. Polycrate soutenait que la coutume de célébrer la Pàque le quatorze de la lune quelque jour de la semaine qu'il arrivât, était conforme à l'Evangile, c'était une fausseté ; il blâmait l'usage de toutes les Eglises du monde qui la célébraient le jour du dimanche, c'était une témérité; il avouait que cette question touchai t*à la foi et méconnaissait le droit qu'avait le Pape de Rome d'intervenir comme chef de l'Eglise, c'était schismatique. Victor se crut obligé de lancer l'excommunication sur l'Eglise d'Ephèse et les diocèses voisins qui dépendaient de cet exarchat. Cette mesure de rigueur dut lui paraître d'autant plus

utile à prendre que les chrétiens d'Asie, qui celé-

braient la Pàque différemment de Rome, n'étaient pas même d'accord entre eux pour le faire d'une manière uniforme * ; qu'un hérétique nom* mé Blastus s'efforçait d'introduire le judaïsme en Italie et jusque dans Rome ; que tous les autres conciles avaient blâmé l'usage des Juifs et et des Asiatiques; et enfin que les évéqucs de Palestine, par l'organe de Théophile de Césarée et de Narcisse de Jérusalem, avaient assuré que la vraie tradition des Apôtres voulait qu'on célébrât la Pàque le jour du dimanche et non le quatorze de la lune.

Cependant les mêmes évèques qui blâmaient la coutume et la réponse des évèques d'Asie trouvèrent que la conduite du pai)e Yiclor â leur égard était, en cette circonstance, trop sé\ ère -.

•î D'aulicà, en Orient, ccIcLraiciil li filo de riKjucs le sanudi; niais les uuâ suivaiciil la couliunc des Juifs,. c]uui(|irellc lut iiieiacIO; les autres I3 hcgligeaicnl cl ne célébraienl la fcte (iu'p|uts l'équiiioxc, alors que le soleil tUail dajis. le sic.uc du U^-licr, (Socraîo, Uist. v, 22.) .

2 Le |)a|>c Victor a-l-il rccHenieiil cxeotninunié les évoques du coucile d'Kphisei? « Quelques modernes, Barouius, Coustatit, de Marca,out conclu des expressions d'I^lusèhe que saint Vielor avait cxconiuiunici effeclivcnienl les Asiatiques, mais qu'il révoqua aussitôt la sentence. iJ'auires, Thomassin, le l'. Aievandrc bl Gravesan, pensent au contraiie qu'il t'en tint h une sinii)le menace, et ci-lle opiuiou'paraît la plus proLaLle. Tcur cftncilitîr les différents auteurs, le T. Jean-Philippe Mouli, clerc régulier do Saint-Paul et proîiisseur dç ibéologîc de Milan, soutiéul qu'après avoir reçu la réponse de Polycratc, saint Victor dressa une sentence d'excommunication, mais que, rolnnu [>.Tr les avis d'hénce, il s'alisliol de la pulUcr. » V&\x[cav àiiÇouis cowplct d' Iliohire ccclàiusliquv , Jx, 71ii>).,

Ils intefvinrèûtdonc, et, tout en reconnaissant le droit qu'avait FEvêque de Rome de retrancher les dissidents de la communion catholique , ils rinvitèrent à ne pas en user.

L'abbé Gorini a montré toutes les inexactitudes que MM. Ampère et Amédée Thierry ont commises à ce sujet : on peut voir, dans son ouvrage, avec quelle force ce savant apolologiste a prouvé que Victor n'avait pas imposé son sentiment , mais celui de la majorité; qu'il avait cherché à convaincre, plutôt qu à faire vio-

«jui résume en ces lermes les divers seulimeuls des crili(|ues modernes wir la question qui nous occupe, rapporte, sclou sa loutume , les textes des ancicot qui leur serteut de fondement. Voici d'abord comment s'exprime Euscbe : o Alors l'Iîviyque de Uome teulà {conalur) de retrancher Je la communion catholique les Eglises de l'Asie proconsulaire des environs, comme étant engat^écs dans une doctrine contraire a la vraie foi ; ilticrivit a cet effet des lettres dans lesquelles il déclarait tous les l'rèrei de ces conlroos absolument séparés de l'unité générale de l'Eglise. « Ces paroles semblent indiquer que l'excommunication a été lancée : « Il proscrivit les frères, |el les déclara entièrement séparés de l'unité dei'liglise :)> l'faires prùscribit et ab unitale Ecclesiœ prorsus alienos esse pronuniUit. Toutefois le sens de ces expressions est notablement restreint par celK» f]ui précèdont : « Il tente, il entreprend de les séparer , à communions ttbseindere conalur. » Le même historien, en rappelant la lettre de l'Evèque de I.yoïi, insinue clairement au contraire que le pape Victor n'a pas publié do sentence : « Irénée , dit-il , soutient que le mystère de la Résurrection doit se célébrer le dimanche, mais en mcme temps il avertit Victor avec respeclqu'il ne faut pas retrancher de la communion des Ej;lives cotiorcs, des Eglises de Dieu, par leur attachement à une ancienne tradition quelles avaient rc<,-ue de leurs pèrts.» {Uist. v,2ii). Si l'e^comtiiuuicalton eut été déjà prononcée, Irénée, au lieu de chercher ii détourîftr le Pape de cette mesure de ri|;uear (admùtici ne abscindal ). l'aurait ^rie de révoquer la sentence. —Soiomèoe est plus explicite. «! assure que

us

lence ; qu'il n'avait pas excommunié ses propres partisans ; que les dissidents ne formaient dans l'Eglise qu'une très-faible minorité, dontles*aembres n'étaient pas même d'accord entre eux ; que la conduite de Victor avait été non une tentative pour élever la Papauté à l'autorité suprême de l'Eglise, mais une éclatante manifestation de cette autorité. Nous nous contenterons de faire observer que, quelle qu'ait été la conduite du pape Victor envers un certain nombre d'évêques de l'Asie, son sentiment sur la manière dont il fallait

la couhime loiuliant la Pàqiie ne rompit jamais la communion <?nlro les Eglises : « Il s'éleva aulrcfois, dil-il, une conUoverse au sujet de la "célôhralion de la Pàque; Victor la rt^solul avec beaucoup de Kagessc... Apres de mûres délibérations, il fui arrêté que tliaque Eglise conserverait SCS coutumes , sans que cette diversité j'ùt rompre la communion. « {Ilisl. VII, il).)

Firmilien, ou l'auteur de la lullre qu'on attribue ii cet évoque , dit pareillement que « cliacun doit savoir que, toucbanl le jour de Pâques et la célébration des autres i ils, il y avait diversité entre les Eglises; néanmoins l'unilé et la paix de l'Eglise n'ont jamais clé rompues par ce motif : » iVt'c Unr.eii pmpter hoc ab r.cclesiœ calholicœ face alque unilate aliquandodiscessinn esl. {?\ry^\., opnd Cijpr.. Ep. 75.)

Auatole, évoque de Laodicée, disait, vers le niiUcu du siècle suivant, qu'Irenéc avait apaisé les contesialions, et que cbacun avait pu conserver la pratique de son Eglise. [Incan. Pascli., apud Buclur, 444.)

Nous concluons que le pape Victor s'en est tenu Ircs-probablemenl à do simples menaces. Ce sainl Voiilife ne mérite donc nullement le blàmo qu'ont voulu lui infliger plusieurs écrivains modernes à l'occasion do sa conduite dans l'affaire des Quartodécimans. 11 a fait ci)nslater par dos conciles provinciaux les abus d'une coutume privée, a menacé d'excommunication ceux qui conlinucraicnl b la suivre, cl a iialicmmenl attendu du temps et de la réflexiou le résultat c|u'il désirait. Pouvait-on procéder avec plu» de sagesse?

célébrer la fête de Pâques a reçu l'approbation solennelle du concile général de Nicée , et a été consacré en ces termes par le cinquième des canons apostoliques : « Si un évêque, un prêtre ou un diacre célèbre le saint jour de Pâques avant Téquinoxe du printemps, comme les Juifs , qu'il soit déposé. »

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