SON SENTIMENT SUR LA PROCESSION DU SAINT-ESPRIT
Au mois de mai 879 arrivèrent à Rome les ambassadeurs de Constantinople, chargés de demander au Pape Tinstitution canonique de Photius comme patriarche de la ville impériale. Jean VIII se trouva dans un grand embarras. D'un coté, Nicolas Y^ et Adrien II son prédécesseur, et le huitième concile œcuménique, avaient déposé et anathématisé Photius : couvert des censures
de l'Eglise, celui-ci venait de mettre le comble à son indignité en exerçant les fonctions épiscopales avant que les envoyés lui eussent apporté la réponse de Rome.
De l'autre, Photius reconnaissait l'autorité du Pape et promettait de la respecter désormais ; les ambassadeurs présentaient des lettres dans lesquelles le peuple de Constantinople suppliait le Pape de leur donner Photius pour évêque; les trois patriarches et tous les évêques d'Orient faisaient la même demande. L'empereur Basile promettait, à ce prix, tout ce qu'on voudrait, no^ tamment de défendre Rome et l'Italie contre les nuées de barbares et de Sarrasins qui les menaçaient.Le parti deladouceur l'emporta : Jean VIII trouva que la soumission de Photius, la demande du clergé, l'extinction du schisme, le retour de la Bulgarie , les promesses de Tempereur , l'approche d'une armée ennemie , étaient des motifs suffisants de céder. Après quatre mois de réflexion, il renvoya les ambassadeurs de Constantinople avec des lettres favorables à Photius.
La conduite du Pape dans cette circonstance a été diversement interprétée. Les protestants ont mis en regard ces paroles de Nicolas P" : « Jamais je ne reconnaîtrai Photius pour évê-
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que , » et celles de Jean YIII : « Nous sommes disposé à recevoir Photius pour confrère et collègue, » et ont crié à la contradiction. 11 n'y en a point : Nicolas parle de Photius schismatique, usurpateur d'un siège dont le titulaire légitime vivait encore; Jean parle de Photius repentant, soumis au Pape ou feignant de Tètre ', et demandant d'être nommé successeur d'Ignace.
Fleury dit que a Jean reconnut Photius pour patriarche légitime , contre toutes les règles de la discipline. » C'est oublier que toute règle de discipline peut être modifiée, même abrogée , à plus forte raison suspendue, quand il existe des motifs assez graves pour le faire.
Bossuet trouve « qu'en admettant Photius à sa communion et en l'établissant sur le siège de Constantinople, Jean VIII a méprisé les décrets de plusieurs pontifes et ceux d'un concile général. »
Si ce passage de la Défense de la Déclai^ation est réellement de Bossuet, l'auteur aurait du se rappe-
\ Le Papes'élant convaincu, plus lard, du peu desincérilé qu'avaient apporté dans cette affaire 1 empereur Basile et le palriarclie Pholius, n'Iiésita pas à modifier sa conduite et a déployer autant de vigueur qu'il »vait montré d'indulgence. Il désavoua ses lé^jals qui s'étaient laissé inlimiderou corrompre, déclara nul et irrégulier le concile qu'avait tenu l'IioliuSj et excommunia solennellement les évoques grecs schismaliqucs, et leur chef le patriarche de Constanliuople.
1er ce qu'il a écrit ailleurs : « Il n'est rien que le Pape ne puisse quand la nécessité ou Futilité de TEglise le demande. » Les éditeurs de cet ouvrage posthume ont trouvé eux-mêmes trop sévère ce blâme infligé à la mémoire de Jean YIII; ils l'ont remplacé, dans les éditions suivantes, par cette variante, tirée, disent-ils, des manuscrits de Bossuet : « Photius lui-même, qui avait été condamné plusieurs fois par les souverains Pontifes et par le huitième concile général, se montrait plus entreprenant, rétabli par la honteuse condescendance (fœdâ ùidulgentiâ) de Jean VIII et l'autorité de l'empereur grec, le macédonien Basile \ »
Ce reproche , ainsi adouci , est encore injuste.
« Qu'on dise tant qu'on voudra que le Pape a été trompé, dit l'abbé Jager, qu'il a été d'une grande indulgence; mais qu on ne l'accuse pas d'une honteuse faiblesse. Ce caractère n'est pas celui qu'il a montré dans cette multitude d'affai" res et d'événements où il s'est trouvé impliqué pendant tout son pontificat; aussi Pagi, sévère critique de Baronius, n'est-il pas de son avis à ce sujet. De Marca prend ouvertement la défense du Pontife et le déclare exempt de toute faute, à cause de la demande du prince, dos patriarches
\ Edit. (le Vav'm, \. ii, c. 24.
et des évêques assemblés en synode : il dit qu'jî était autorisé à faire ce qu'il a fait, par les exemples qu'il produit de saint Athanase , de saint Jean - Chrysostôme et de Flavien qui , étant condamnés par des conciles , ont été rétablis dans leurs fonctions par Tautorité du Saint- Siège *. »
« Mais Photius avait été excommunié, déposé, rendu inhabile à toute fonction sacrée. » C'est vrai : « Mais il n'y a rien d'indissoluble, dit le pape Gélase S que pour ceux qui persistent dans l'erreur. » Sévir ou pardonner, frapper ou absoudre, sont des actes que peut toujours exercer le souverain Pontife, selon la nature et la gravité des circonstances dont lui seul demeure juge.
Il faut bien le dire toutefois, Photius s'était montré si indigne du sacerdoce, que tout le monde chrétien gémit de la nécessité où s'était trouvé le Pape de l'élever au siège de Constantinople. Il en est même qui disaient tout hautement que Jean avait montré trop de faiblesse, et Baronius croit ^ que c'est à ses réflexions transformées que l'on doit l'origine de la fable de la papesse
i Hisl. de Pholius, 292.
2 Ep. 205.
3 Bar., ad ann. SIO, n° 1.
Jeanne, qu'on a voulu ressusciter de nos jours et dont nous allons montrer la fausseté.
Ce conte ridicule fut d'abord exploité avec une animosité incroyable par les Protestants ; ils avouèrent ensuite eux-mêmes que ce n'était qu'un conte. Les écrivains modernes de cette école n'osent pas trop en parler ouvertement , cependant ils ne seraient pas fâchés de le maintenir dans les controverses religieuses. Nous lisons dans l'un d'eux:
« La papesse Jeanne, fille de Mayence, enlevée par son amant , vint plus tard à Rome sous le nom de Jean l'Anglais, dut à ses talents la couronne pontificale, et accoucha , deux ans après , dans une procession.
« Si ce pontificat d'une femme est une fable , comme beaucoup de Protestants le pensent , du moins c'est un fait qui a été affirmé sans contradiction, pendant cinq siècles, par des historiens catholiques romains , par des secrétaires des Papes , des
l)i])liothécaires du Vatican , des pénitenciers, des 6vêques, des Papes et des Saints ^ »
Et dans V Exposé de M. Trivier : « Mais cet homme est peut-être une femme. »
Mosheim, lui aussi, n'avait pu cacher les regrets qu'il éprouvait de ne pouvoir plus se servir de cette arme brisée pour attaquer la succession des Papes. « Cette histoire , dit-il , doit son origine à quelque événement extraordinaire arrivé pour lors à Rome, que l'on a ignoré et que l'on ignorera toujours. » N'osant l'admettre, il aime à en douter.
Nous allons montrer qu'un écrivain sérieux n'aurait jamais dû la rappeler ^
« Tous les auteurs qui ont parlé de la papesse Jeanne l'ont fait, ou selon le caprice àe leur imagination , ou sur l'autorité prétendue de Marianus Sco t et de Martin Polonus . Le récit du premier est fort court: « En l'an 858 , aux calendes d'août, Léon pape mourut; il eut pour successeur Jean femme , l'espace de deux ans , cinq mois et quatre jours. »
^ A. Bost, nist. des Papes , 28. Il est question aussi delà papesse J^'aitne daus le recueil d'infâmes calomnies composé par Marnix de Sainle-AIdegonde, et récemment réédité en Belgique, annoncé et recommandé sans réserve par les journaux prolestants, avec Préface par M. Quinet.
2 Tel est le faible des Protestants. Lorsqu'il est question d'un fait favorable à l'Eglise romaine, les preuves les plus démonstratives suffisent à peine aies persuader: s'agit-il d'un événement injurieux au catholicisme, les plus faibles probabilités les déterminent à y ajouter foi; et alor» même qu'ils u'oseraieut pas l'affirmer , ils veulent avoir au moins la consolation d'en douter : c'est la maladie de tous les incrédules. (Bergicr, nict. de Théol., i.)
Joannes mulicr : Scot voulait dire peut-être Jean Vefféminé, ISe serait-ce pas cette épithète injurieuse , ce surnom satirique , qui serait l'origine du conte de la papesse Jeanne ?
Le moine de Cîteaux donne plus de détails ;
« On dit que Jean, anglais , né à Mayence, était femme. Elle partit avec son amant pour Athènes , et fréquentait les écoles de cette ville , revêtue d'habits d'homme. Elle fit de tels progrès dans les sciences, qu'elle n'avait point son semblable. Etant venue à Rome, elle donna publiquement des leçons de logique, de morale et de physique. Les plus grands maîtres devinrent ses disciples. L'éclat de son savoir et la régularité de sa conduite lui valurent d'être nommée Pape. Mais , élevée à cette dignité , elle mentit à ses antécédents, et un jour qu'elle allait de Saint-Pierre à Saint-Jean de Latran elle fut prise, dit-on , par les douleurs de l'enfantement entre le Colisée et l'église de Saint-Glément, mourut, et fut enterrée sur l'endroit même. Les Papes ne passent pas par cette rue, et l'on dit que c'est en horreur de ce fait^ »
Ce thème prêtait à l'amplification , elle n'a pas manqué. Les chroniqueurs romanciers , donnant libre carrière à leur imagination , n'ont pas même pris la peine de s'accorder sur les temps , les noms et les lieux. Celui-ci appelle son héroïne Agnès , celui-là Dorothée , d'autres Isabelle , Marguerite ,
i Mart. Toi., in Chron.
Gilberte. Junius la fait naître en Angleterre, d'autres à Mayence.
Comme il n'est pas vraisemblable qu'elle ail eu ridée départir pour Athènes sans être déjà adonnée à l'étude , on supposa qu'elle avait commencé ses classes à l'abbaye de Fulde. Pour que le lecteur ne s'étonnât pas de ce que cette femme étant si savante avait ignoré le temps de ses couches, et étant si rusée n'avait pas su garder la chambre, Duplessis, oubliant le respect qu'il devait à Elisabeth d'Angleterre et à Catherine de Russie , dit que Jeanne fut aveuglée par une permission de Dieu qui voulut confondre ces imposteurs. En effet , le ministre a raison de croire qu'une femme peut gouverner l'Eglise d'Angleterre ou l'Eglise russe, mais jamais l'Eglise romaine. Le conte s'embellissant de plus en plus, on supposa que l'événement était arrivé un jour de fête et pendant une procession solennelle , alors, disent les Centuriateurs, que Jeanne allait dire la messe à l'église de Latran. Angelocrator assure que le démon révéla le mystère à haute voix et en vers latins. Puis, on ajouta l'érection d'une statue de marbre sur le lieu où Jeanne était morte. Enfin, les bouffons firent remonter à cette époque l'usage de la chaise stercorale ; et les recommandations que fait le cérémonial au Pontife nouvel élu de pratiquer la vertu d'humilité , de ne jamais oublier qu'il est homme, de se montrer reconnaissant envers Dieu qui élève le pauvre du fumier pour le placer
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parmi les premiers de son peuple , de stercore erigens pauperem, ut coUocet eum cum principibus , ont fourni l'occasion de sales plaisanteries.
Le bon saint Antonin cite la chronique, trouve le fait prodigieux, s'étonne de ce que Vincent de Beauvais et Jean de Colonna, ses deux historiens de prédilection, n'en parlent pas, et ajoute :
« Serait-il vrai, ce fait ne peut préjudicier au salut de personne. Le chef de l'Eglise alors était Jésus. Christ, qui la soutient toujours. Sans doute, une femme n'est pas susceptible de recevoir validement aucun ordre; elle ne peut ni consacrer l'Eucharistie , ni donner les autres ordres , ni absoudre les péchés ; mais l'ignorance invincible excusait de péché ceux qui s'adressaient à elle , et Jésus-Christ suppléait à la grâce des sacrements *. »
En résumé, trois classes de personnes ont paru y croire :
Les Protestants, qui voyaient là une occasion d'insulter l'Eglise romaine ; les poètes, heureux d'aiguiser quelque épigramme après Pétrarque et Boccace ; plusieurs des chroniqueurs catholiques, dont la simplicité ne pouvait pas soupçonner une supposition , mais dont la foi n'était pas affaiblie pour cela. « Même les sages se plaisent aux folies, dit l'un d'eux en rapportant ce bruit public : faisons donc les fous comme les autres ; c'est permis quelquefois ^. »
i s. Anton., nist.,{\\. 16.
2 Onuphr., Addit. ad Plat.