TOME II
Enfin la lumière devait se faire. Baronius , Papirius Masson , Florimond , Raymond parmi les Catholiques, Blondell, Pearson, Casaubon, Bayle parmi les Protestants, ont démontré jusqu'à l'évidence non-seulement l'improbabilité , mais la fausseté de cette histoire ^
Nous résumons ainsi leurs travaux :
Les contemporains n'ont pas parlé de cette imposture ;
Le récit qu'on en fait n'est pas admissible 5
La chronologie la rejette.
1° Silence des contemporains. Les deux premiers auteurs qui ont parlé de ce fait vivaient, Marianus Scdt en 1086, et Martin Polonus en 1277: c'est donc deux cent trente-un ans après l'événement qu'apparaissent , pour la première fois , des traces de ce conte. Aucun auteur du temps n'en parle , ni Anastase le bibliothécaire, témoin oculaire de l'élection de Benoît III, ni l'auteur des Annales de Saint-Bertin et de Loup de Ferrières , ni les auteurs grecs
1 LeibniU en avait fait autant ; nous lisons dans ses OEuvTts : « 3e viens de mettre au net une disseiialion composée dans le temps où j'étudiais l'iiisloire du neuvième siècle, où je m'occupais beaucoup de discussions chronologiques. Je l'ai intitulée : Flores sparsi in tuimiium JoannœpapissŒ : «Fleurs jelécs sur la tombe de la papesse Jeanne.» J'achève de détruire en cet ouvrage la fable de cette papesse, soit en confirmant les preuves déjà connues, soit en en fournissant de nouvelles. Je répands beaucoup de lumière sur la chronologie de ces temps qtii avaient très-grand besoin d'ôlre éclairés, et je réponds aux derniers arguments de Frédéric Spanheim qui , dans un livre imprimé en Hollande il n'y a que quelques années, entreprenait de réhabiliter cclt« fable. » (Lcibnilz, 1. H; 284. :Ei)ist. ad l\ J). Bruces.)
Métliodius ,. Cyrille , Métraphène de Smyrne. ïl on est de même de Jean Lecanomante, patriarche d('> posé de Constantinople, et de Photius toujours en guerre avec le Saint-Siège. — Même silence chez Adon , Alginon , Hincmar de |Reims, et les deux schismatiques Cedrenus et Zonare.
Le onzième siècle nous fournit une preuve qui , bien que négative , suffît à elle seule pour nous montrer qu'à cette époque il n'avait jamais été question de la papesse Jeanne.
« Serait-ce vrai, comme le bruit public le porte, que l'Eglise de Constantinople a vu une femme assise dans la chaire de ses Pontifes ? Ce serait là un crime abominable. L'énormité du fait, l'horreur qu'il exciterait, et l'estime que j'ai pour vous, ne me permettent pas d'y ajouter foi : cependant, quand on se rappelle avec quelle négligence , avec quel oubli des prescriptions canoniques on procède à Constantinople au choix des patriarches, avec quelle pompe on ordonne les sujets les plus indignes , on ne peut s'empêcher de croire qu'un pareil scandale est possible^. »
C'est Léon IX, élu pape en 1049, qui envoie cette mercuriale à Michel Cérulaire. Ce Pape se serait-il exposé à une rétorsion accablante de la part des Grecs?
4 Hoc tam abominabile scelus delestabileque facinus , ctsi enormilai ipsius, Ycl horvor, fraleinaque benevolenlia non pcrmidil credere, considerati lamcn incurià veslrà crga sanclorum ccnsuram canonum , etc.
2*" Le texte est inadmissible. Cliaciinc des circonstances principales est marquée du sceau de Fin. vraisemblance ou de la fausseté.
Jean, anglais , né à Mayencc. Mayence n'est pas en Angleterre.
Fréquenta les écoles d' Athènes. Il n'y en avait point à cette époque. Ecoutons un voyageur du temps , Synésius : u Puissé-je profiter d'Athènes autant que tu le désires! Il me semble que déjà je suis devenu plus sage d'une palme et d'un pouce ; je puis même te donner un échantillon de cette divine sagesse. Voilà que je t'écris du bourg d'Anagyrante, et je viens de voir ceux de Sphelte , de Thrion, de Céphise et de Phalères. Puisse -t- il périr misérablement le malheureux pilote qui m'a mené ici! tant il est vrai que l'Athènes de nos jours n'a plus rien de vénérable que les noms des lieux autrefois si célèbres. C'est comme une victime dont il ne reste que la peau, pour montrer quel avait été l'animal. Comme la philosophie a émigré , il ne reste plus qu'à admirer, en passant, l'Académie, le Lycée et la Galerie des peintures , ou le Portique d'où le philosophe de Chrysippe a pris son nom : galerie de peintures qui n'en est plus une, car le proconsul a enlevé les planches sur lesquelles Polygnote avait fixé les merveilles de son art. De nos jours , c'est l'Egypte qui nourrit les sciences sous les yeux d'Hypatia leur mère. Pour Athènes , autrefois métropole des philosophes, ce qui la rend illustre
maintenant, ce sont les éleveurs d'abeilles, particulièrement deux sages nommés Plutarques, qui attirent les jeunes gens dans les théâtres , non par la renommée de leur éloquence , mais par leurs pots de miel du mont Hymette *. »
Les écoles commencèrent à être établies à Athè^ nés en l'an 857, « On ne doit rien de bon à Michel Bardas, si ce n'est le rétablissement des lettres. Les écoles étaient détruites; la philosophie , grâce à l'ignorance des empereurs , était éteinte , et il n'en restait pas une seule étincelle. Michel bâtit des écoles pour les diverses sciences , et assura des honoraires aux professeurs ^. »
Elle fut nommée Pape. On n'élevait jamais des laïques à cette dignité , depuis Constantin frère du duc de Nepté. « Christophe le primicier, Sergius son fils, et tous les sénateurs, jurèrent de mourir plutôt que de reconnaître cette impie nouveauté et cet inique attentat contre le Saint-Siège apostolique '^. »
Elle allait de Saint-Pierre à Saint- Jean de Latran. Il aurait fallu mettre était de retour , puisqu'il cette époque les Papes habitaient le palais de Latran. C'est Boniface IX qui a, le premier, habité le Vatican.
Les Papes ne passent plus par celle rue. Us y ont
1 Syn., Episl. \ôo.
2 Zonaie, Ann. m. Michel , Fil. Ilicoph.
5 Anasl., SUpli. iv.
toujours passé, mais non clans les grandes cérémonies. La rue étant étroite, le cortège ne pourrait s'y développer.
On dressa une statue, etc. Or cette statue, dit Remond, représentait un sacrificateur accompagné ou plutôt précédé d'un jeune homme; et Cencius avait parlé de ce groupe un siècle auparavant.
3*' Mais nous avons tort de discuter les circonstances du récit. La chronologie repousse absolument ce nouveau pontificat. Les écrivains protestants ont beaucoup varié sur Tépoque qu'il convenait le mieux de lui assigner, et sont enfin tombés d'accord pour le placer entre Léon IV et Benoît IlL Ils avancent un peu la mort du premier, retardent un peu l'élection du second, et trouvent ainsi un pontificat de deux ans cinq mois quatre jours à donner à leur papesse fantastique. Toutes ces suppositions sont gratuites, et disparaissent au souffle de f histoire.
« Grégoire meurt, dit Adon, Sergius est ordonné à sa place ; Sergius décède , Léon lui succède j Léon meurt, Benoît occupe le siège apostolique ^ » Où est la place de Jeanne ?
« Le pape saint Léon IV mourut la même année 855, le 17 juilletj'après avoir tenu le siège huit ans et trois mois; il fut enterré à Saint-Pierre. Aussitôt après que le pape saint Léon fut mort , le clergé de
\ Ado Vieilli., Ad. G.
Rome, les grands et le peuple s'assemblèrent, e^ ayant prié Dieu de leur faire connaître celui qui devait être leur pasteur ,. ils élurent tous d'une voix unanime Benoît. Les grandes actions qu'avaient déjà faites ce saint prêtre le rendaient digne de leurs suffrages *. »
C'est Anastase le bibliothécaire qui nous fournit ces renseignements. Nous n'en trouvons pas de moins précis dans une lettre de l'ambassadeur du roi de France, Loup de Ferrières ; « Sous le pontificat de votre prédécesseur Léon de bienheureiise mémoire , j'ai rempli les fonctions de légat à Rome dont vous êtes éveque ; je fus reçu et traité avec beaucoup de bienveillance par ce saint Pontife. Vous ne lui cédez pas en religion, tout le monde le sait. J'ose donc , dans ma petitesse , écrire à votre Sublimité ^. »
Après ces témoignages, il nous paraît inutile d'en chercher d'autres et de parler des médailles représentant Benoît 111 et Lothaire ^, de citer le diplôme
4 Léo quidem ubi hàc lucc sublractus prœsul occubuit, mox oranis cïerus ciliùs Roman« Sedis unitersique proceres cunctusque senatus ac populus congregali suttt, Domini clemenliam exorantes ut bealificam jllis omnibus «Icmonstrare dignarelur pastorcm qui culmen aposlo^alùs rcf,erc Yoluisset Iranquillè. Diviiiitùs igilur lùr» œlbereo lumine inflamniall, uno consenju unoque conamine Benedicdim pro tantis quvbus pol*lebat sacris operibus Ponlificent promulgaverunt eligerc. (Anast., in (ifte Vi/. Leon.lVel Ben. m.)
2 Epist. 4 03, ad Hen. III. Ex edil. Baluz., ann. iOGL]
3 M<idaille8 de Kolber, 20, 305.
de Benoît III à l'abbaye de Corbie , de rappeler après Mabilion la bulle originale donnée par ce Pape en 855 ^ ; de raconter que les députés d'Hincmar de Reims , partis sous Léon IV, trouvèrent , à leur arrivée, Benoît III déjà en possession du ^lége pontifical, et traitèrent avec lui ^. Citons toutefois les paroles de Photius : « Récemment a quitté la vie ce Léon si célèbre , qui a été illustré même par des miracles. Il a eu pour successeur sur le trône pontifical l'austère Benoît , si doux et si pieux, et renommé par les combats ascétiques ^. »
Photius écrivait son opuscule à l'évêque Beda vers Tan 875, Léon IV est mort en l'an 858 : c'est donc réellement de lui et de Benoît III son successeur qu'il est ici question.
Nous aurions dû remarquer que Martin Polonus lui-même ne raconte le fait que comme un bruit, une rumeur vague , ce qui lui fait mettre jusqu'à trois fois cette expression dubitative , ut asseritur, ut dicilur, « dit-on. »
D'après Duplessis : « Onuphre n'en doit pas savoir mauvais gré à Martin Polonus , comme premier auteur, et que plusieurs autres, etde ses meilleurs amis, en avaient parlé devant lui , par exemple un Damase et un Pandulphe de Pize en leurs Commentaires
\ Nouir Trailé (le (liplom ., V, 184, planche 19.
2 Labbe, vm, ^S1.
8 CombeGs. Auci. novm. , a28a.
écrits de ce temps-là. » — L'auteur du Mystère d'iniquité a mal lu l'auteur qu'il cite. « Dans les vieux livres de la Fie des Papes, écrits par Damase, par le bibliothécaire et par Pandulphe de Pise , dit Onuphre , il n'est fait aucune mention de cette femme; seulement à la marge , entre Léon IV et Benoît III , cette fable se trouve insérée par un auteur particulier , en divers caractères , et tous différents des autres *. »
On avait cité Sigebert, auteur du Schisme des empereiirs d'Allemagne , comme auteur ancien racontant cette imposture.
« J'ai vu, dit le chanoine Aubert Le Mire , quatre exemplaires de Sigebert , dont un tiré de l'abbaye de Gembloux^, dont Sigebert était moine : c'était l'original même, ou au moins une copie prise sur le propre manuscrit de Sigebert. Dans aucun il n'est fait mention de Jeanne la papesse, pas même à la marge, bien qu'on y lise une foule d'additions récentes. En conséquence, c'est chose certaine que cette fable est faussement attribuée à Sigebert '**. »
lien est de même des manuscrits les plus anciens et les plus exacts de Marianus Scot et de Martin Polonus : on y cherche en vain cette fable *.
1 /u iîiH., ai Vlat.
2 Aubert Le Mire était cbanoine de la callu'drale d'Anvers, et Sigebert moine de l'abbaye de Genebloux ou Geinbloux dans le duché d« Brabant.
3 Mirœus. Ed. Sigib,, ai\n, 8;1 5,
4 Fcrraris, y, <82l.
Ce canard du moyen-âge , qu'on nous pardonne cette expression , beaucoup moins ancien qu*on ne l'avait cru d'abord , n'aurait donc pas été mis par écrit avant le quinzième siècle. Qui sait même s'il n'a pas été inventé par les hérétiques de ce siècle , inséré d'abord par eux dans les vieilles chroniques , et transporté ensuite de la marge dans le texte par Jes imprimeurs dupes ou complices de cette supercherie ?
Il iious reste à examiner le doute que les Grecs ont élevé sur les sentiments de Jean YIII au sujet de la procession du Saint-Esprit. Dans les actes du concile que Photius tint à Constantinople en 886, on trouve la lettre suivante attribuée à ce Pape :
« Nous savons les mauvais rapports que Ton vous a faits de notre Eglise et de nous, et qui ne sont pas sans apparence; mais j'ai voulu vous éclairer avant même que vous m'écrivissiez. Vous savez que votre envoyé nous ayant consulté de-
puis peu sur le Symbole, a trouvé que nous lo gardions tel que nous Tavons reçu d'abord, sans y avoir rien ajouté ni en avoir rien ôté, sachant bien quelle peine mériteraient ceux qui oseraient le faire. Cest pourquoi nous vous déclarons encore, pour vous rassurer sur cet article qui a causé du scandale dans les Eglises, qne non- seulement nous ne parlons pas ainsi, mais que ceux (lui ont eu l'insolence de le faire les premiers, nous les condamnons comme les destructeurs de Ja théologie du Christ Notre-Seigneur, des Pontifes et des Pères qui nous ont donné ce Symbole ; nous les rangeons avec Judas, comme n'ayant pas craint de faire la même chose : non qu'ils aient livré le corps du Seigneur à la mort, mais parce qu'ils ont déchiré et divisé ses membres par le schisme, les précipitant ainsi dans le feu éternel , et s'étranglant encore bien plus euxmêmes, comme a fait l'indigne Judas \ »
C'est à tort que les Grecs schismatiques se sont prévalus de cette lettre et en ont conclu que, puisque Jean YIII et Photius tenaient le même langage , ils pouvaient bien ne pas différer de sentiment.
Considérée dans ces termes, elle ne contient
< EpUt. 520, LabLe, ix, 255-37.
rien de contraire soit à la doctrine catholique en général, soit à la divinité du Saint-Esprit en particulier. Pour soupçonner d'erreur celui qui Ta écrite , il faut se rappeler qu'il s'agissait à cette époque d'insérer le terme Filioque au symbole de Nicée, afin de confesser explicitement, contre les Grecs, que le Saint-Esprit procédait également du Père et du Fils, et non du Père seul.
Mais autre chose est de douter d'une vérité, autre d'ajourner son insertion dans une profession de foi. Léon III et Jean VIII, qui avaient donné en diverses circonstances des preuves irréfragables de la pureté de leur foi au sujet de la procession du Saint-Esprit , pouvaient avoir des raisons de ne faire aucune modification au symbole de Nicée. C'est la réflexion de Fleury luimême :
« Nous avons vu, par la conférence des envoyés de Charlemagne avec le pape Léon III, que l'on n'avait point reçu à Rome l'addition Filioque au symbole de Nicée, et que le Pape n'approuvait pas cette addition qui était reçue en France , quoiqu'il ne doutât pas de la vérité qu'elle exprime, savoir : que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Ainsi, le pape Jean VIII, sachant que les Grecs étaient scandalisés de cette addi- Mon, pouvaient avec vérité dire que TEglisG
romaine ne l'avait point reçue, et blâmer ceux qui l'avaient introduite ; et, s'il use contre eux d'expressions trop fortes, on peut les attribuer à sa complaisance pour Pbotius et pour l'empereur Basile qui lui a fait faire tant de fautes; mais il ne touche point, en cette lettre, au fond de la doctrine V »
Il y a encore une autre réponse à donner. Cette lettre , selon toute apparence , n'est pas de JeanVIIÏ. Le mèmePliotius qui avec une vingtaine de prélats avait, peu de temps auparavant, fabri^ que un concile œcuménique présidé par l'empereur de Constantinople et signé par trois patriarches et mille évêques , a cru utile à sa cause de prêter au Pape un langage qu'il n'a jamais tenu.
L'existence même du concile de 886 n'est pas démontrée. Deux écrivains contemporains, Nicétas et Stylien, ont tracé l'histoire du schisme de Photius : aucun d'eux n'en fait mention ^. Les légats du Pape, de retour à Rome, parlent d'une assemblée d'évêques et non d'un concile qui en (îùt réuni près de quatre cents. Toujours est-il que Photius seul a connu la lettre de Jean VIII , et que, après l'avoir insérée dans les actes supposés
i Hist. ccclés., liv LUI, «" 2'i.
2 iXicélas, Vie de saint Ir/nace. --S\)\\ci\j Lellre i\ FJienneV.
de son concile, il l'a oubliée lui-même dans la suite, ou du moins n'a pas jugé bon de la rappeler, même lorsque le Pape désavoua ses légats, et renouvela contre lui Photius toutes les condamnations qu'avaient portées ses prédécesseurs. Il n'était pas homme à ne pas tirer parti d'un document qui, à son avis, lui donnait gain de cause.