‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 38 sur 70 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

ratiaclie à la ci oix; de même la très-sain teVierge, unie par un lien étroit et indissoluble avec lui , et par lui exerçant des hostilités éternelles contre le serpent venimeux, et triomphant pleinement de cet ennemi, a écrasé sa tète de son pied immaculé.

— « Ils ont professé que la très-glorieuse Vierge avait été élue avant les siècles, que le Ïout-Puissant se rétait préparée; que Dieu l'avait prédite (juand il dit au serpent : Je mettrai t inimitié entre toi et la femme; et que c'est elle, il n'en faut pas douter, qui a écrasé la tète venimeuse de ce même serpent. C'est pourquoi ils ont affirmé que cette bienheureuse Vierge avait été, par grâce, exempte de toute tache du péché et pure de toute contagion et du corps, et de l'àme, et de l'intelligence ; que , toujours en communication avec Dieu et unie à lui par une alliance éternelle, elle n'a jamais été dans les ténèbres, mais toujours dans la lumière; et que c'est par le moyen de cette grâce originelle qu'elle était devenue une demeure digne du Christ.

— « Considérant dans leur cœur et dans leur esprit que la bienheureuse Vierge Marie a été au nom de Dieu et par son ordre appelée « iileinc de grâce ^ « par l'ange Gabriel lorsqu'il lui an-

\ Xat^i y.ixv-pLxoniwri. Ave, gralià pldia. (Luc. i, 28.)

nonça so^i incomparable dignité de Mère de Dieu, les Pères et les écrivains ecclésiastiques ont enseigné que par cette singulière et solennelle salutation, dont il n'y a pas d'autre exemple, il est déclaré que la Mère de Dieu est le siège de toutes les grâces divines ; qu'elle a été ornée de tous les dons du Saint-Esprit; bien plus, qu'elle est comme le trésor infini et l'abîme inépuisable de ces dons , de sorte qu'elle n'a jamais été atteinte par la malédiction, et que, participant en union avec son Fils à la bénédiction éternelle, elle a mérité d'entendre de la bouche d'Elisabeth inspirée par le Saint-Esprit : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de vos entrailles vst béni *.

■I Quelques Protestants modernes ont tiré, au contraire, de la salutation de l'ange Gabriel une difficulté contre l'imraaculée Conception, que j'ai entendu reproduire plusieurs fois moi-même par des ministres calvinistes. La voici dans toute sa force :

« Kecharilomenè, participe passé passif de karitoô, si^Tiiifie graciée;

« Or, qui a été graciée a été coupable au moins de poché originel :

« Donc les paroles de l'Ange sont contraires plutôt que favorables à l'immaculée Conception, »

La réponse est facile : Kecharitomené n'a pas le sens qu'on lui prcle. Ouvrons le grand Dictionnaire intitulé: Thésaurus tjrœcœ lin^uœ, par Henri Etienne ; il serait difficile de s'appuyer sur l'autorité d'un helléniste plus habile et moins suspect: « Le passif de ;^aptTOw , lisons-nous dans cet ouvrage, est x^^i^îToo/Axt, dont le participe xîxcxf'.-:o/j.tvo a élé employé par saint Luc, cb. i, v. 28, Xuipt y.-xxptrojxz^^r, , que l>n peut traduire ainsi : Salut, ornée de la grâce. L'auteur sacré veut dire que Dieu, par un effet de sa bonté gratuite, a eu Marie pour agréable, accep-

— « L'Eglise catholique est toujours assistée par le Saint-Esprit, elle est la colonne et r appui de la vérité, elle agit comme maîtresse de la doctrine divinement reçue et contenue dans le dépôt de la révélation céleste. » Ce qu'elle croit et enseigne

table, d'où certains interprèles traduisent par gratiis dilecta, clioisic pour être ornée de grâces, aimée a cause des dons reçus; Erasme, par gratiosn, gracieuse, embellie; la Vulgate, par gratià plena, pleine de f;râce, cnr'idùc Aeions. n [Tlicsaur. linguœ grœcœ, \o\. y m, fascic. 5). le véritable sens du mot ktcharilomenè n'est donc pas graciée, amnistiée, mais embellie, ornée, et, s'il était permis d'employer cette expression, amabilisée. On comprend la différence : le mot graciée, amnistiée, pardonnée , suppose une faute, ou au moins une participation h la faute d'aulnii; il n'en est pas de mémo des qualifications embellie, ornée, favorisée , au contraire, loin d'indiquer un vice antérieur, originel, elles ne s'appliquent ordinairement qu'à ce qui était déjà irréprocliaLle.

Celte signification est encore fixée p^r les radicaux et les dérivés de j^aptTow. X«ptT£tv veut dire rendre agréable, gralum reddere, gratià afficere; xccpii signifie quelquefois bienfait, presque toujours agrément, élégance , gralia,vcnnstas, lepos, elegantia,]3in\3i\spardon; xêx»/5t7//.;v6);, joyeusement , agréablement, de manière à piairc- partout une idée nonseulcmenldecorrcction, mais de perfection; non-seulemeut de santé, mais du grâce cl de beauté.

Les circonstances du récit indiquent aussi le même sens. On voudrait que le messager célcslc eut salué la noble fille de David, la pius pure des vierges, du nom de graciée, à'amnistiéel mais c'eût été une injure. Et en quoi donc eùt-elle mérité d'éirc appelée bénie entre toutes les femmes, si elle eût suivi la voie ordinaire de ia.justification? Plein de respect pour celle qui va être élevée à la dignité ineffable de Mère de Dieu, l'arcbange Gabriel lui rappelle un privilège qui n'a été accordé qu'a clic seule. Ainsi la logique cl la philologie sont d'accord avec la tradition pour inlcrprélcr ce passage de saint Luc:><t;(;, graliâ plena, benedicla lu inmnlieribus, dans un sens favorable a l'immaculée Conception; cl ce sens est celui de l*ic IX.

Oi> a trouvé une difficulté semblable dans le cantique de la Yicrgc. Voici le teste : ■/iyu.AïU'ji 10 n-JfOfJ.v. //ov £-t tw Gcw cozripi //.oj

rst donc réellement révélé ; or clic n'a jannais cessé d'expliquer, de proposer, de favoriser tous les jours , par toutes les voies , et par des actes éclatants, cette innocence originelle de Tauguste Vierge, si parfaitement en harmonie avec son

(Luc. i, 47). La Vulgate a (raduil : Ll exultavil spiritus meus in Veo salutari meo, « mon esprit a tressailli de juie en Dieu mon Sauveur.» Or, dit-on, Marie appelle Dieu sou Sauveur ; donc elle reconnaît qu'elle a été rachetée, donc elle a participé à la malédiction commune.

Cette conclusion n'est pas légitime. La Sainle-Vierf;e peut, ajuste titre, appeler Jésus-Christ son Sauveur, sans vouloir dire pour cela qu'elle a été rachetée du péché après eu avoir été souillée. Il y a deux manicles de sauver quelqu'un : la première est de le relever quand il est tombé, la seconde est d'empêcher qu'il ne tombe ; or c'est dans ce dernier sens que Jésus-Christ est le Sauveur do sa Mère et l'a secourue avant la chute : au lieu de k délivrer de la prison pour dette, il a payé au moment de l'échéance tout ce que Marie, en taut que fille d'Adam , devait a la justice de son Père.

Ici encore le témoignage des Glossaires corrobore le dogme catholique. Quel est le vrai sens, dans la langue grecque, àesoler? Cette expression, entenduedanssa signification première, ordinaire, usuelle, ne veut pasdiro un Sauveur qui guérit, qui rachète, mais un Sauveur qui préserve^ qui protège, qui garde. Henri Etienne, dans l'ouvrage que nous avons ci lé, en donne une foule d'exemples j en voici quelques-uns. A Athènes, près du Pirée, se trouvait un temple sur le frontispice duquel on lisait: hpov Tou Atos Toy GOivripov (Slrab. 9), temple de Jupiter sauveur. Quelle était sa principale destination ? recevoir les ex-voto des matelots qui, avant de s'embarquer, venaient demander d'être préservés du naufrage. Suvi9yi//.a Zéuç (7&iTv;p xui Ntx/j. (Plat,, Epist. 7) : le mot d'ordre était Jupiter sauveur et Victoire. Sans doute q«c Xéiropho^i et ses soldais ne voulaient pas demander d'être vengés d'une défaj^tc, mais bien d'être secourus à temps pour remporter la victoire. SwTïjp -ntpt TtoAiv. (Plat., Leg. G) : Il fut établi sauveur de la ville. Un gouverneur, un L'dile, un maire sont surtout établis pour prévenir les dangers qui pourraient menacer la ville.

II est vrai que nous trouvons quelquefois le mot soter appliqué à Ls€ulapc, le dieu de la médecine, ce qui prouverait que dans certains

5iO admirable sainteté et avec la dignité sublime de Mère de Dieu.

Elle Ta toujours cru. « C'est Tancienne cl pure croyance des fidèles chrétiens , que Fàme de la bienheureuse Vierge Marie, dès le premier instant

cas il était employé dans le sens de guérir , — et encore faut-il observe*çjue l'hyglcnc, ou l'aride prévenir les maladies, fait partie de U médecine, — mais oy le donnait plus souvent k Jupiter , o le maître souverain des dieux et des hommes, l'auteur de tous les dons; » et il composait le surnom de Castor et de PoUux, deux divinités favorables à la navigation.

Le mot latin salularis, dont la Vulgato a traduit soUr^ a exactement le môme sens : il ne signifie (/umr que lorsqu'on parle d'un remède, partout ailleurs ce dérivé participe au sens de son radical Sttiws qui vient lui-môme de satvus , conservé, sain et sauf, sauvé, préservé. Salvà epistolâ , une lettre entière, intacte, dont le sceau n'a pas été brisé, dont le papier n'est pas déchiré. Salularis lillera, la lettre salutaire, celle qui était écrite sur le bulletin dos juges, comme abréviation à'absolvo : « Le prévenu n'est pas coupable, je vote pour l'acquittement. » Stella salularii, étoMe favorable k l'enfant qui naît. Il faut remarquer aussi que les Latins avaient, comme les Grecs, donné ce surnom h Jupiter : Jovem quem Oj)îimum et Maximum dicimus, quemque eumdem Salutarem , Uospitalem, Slatorem ; hoc inttlligi volumus saiulem hominum in ejtis cssclutdà. ^Cic, de Finibus bon. et mal., m, 20, GG.)

Résumons-nous. Le mot grec soier signifie proprement qui préserve, qui donne la victoire, qui garde. Sous ce triple rapport, la Vierge gdarie, dans sa reconnaissance, a pu l'appliquer à Jésus-Christ : le Sauveur l'a préservée du péché originel, il lui a fait remporter une victoire complète sur le démon son ennemi, il l'a gardée de la malédiction portée contre tous les enfants d'Adam. Cette glorieuse exception était due à celle qui qui devait contribuer, en sa qualité de Mère du Messie, à la rédemption du monde. Ce privilège et lit une conséquence de ces paroles : Je mettrai Vinimilié entre toi et elle ; car, si la bienheureuse Vierge eût été un seul instant souillée du péché, il y aurait eu amitié entre elle et le démon, et l'oracle sacré n'eut pas été rempli dans sa plénitude, il eut été même un temps où il se serait trouvé faux , ce qu'il est absurde de supposer. Le dogme de l'immaculée Conception est donc non-seulement clairement exprimé dans la parole de Dieu transmise, il est encore contenu dans la parole de Dieu écrite.

de sa création et de son union avec son corps , a été, par grâce et privilège spécial de Dieu, et en vue des mérites de Jésus-Christ son Fils, rédempteur du genre humain, préservée et exempte du péché originel! (Alex. VII, Sùlllcitudo). — Cette doctrine a été en vigueur depuis les temps les plus anciens, elle est profondertient gravée dans les âmes des fidèles, »

Elle l'a clairement enseigné : <î en instituant la fête de la Conception avec une messe et un office propres où la prérogative de Texemption de la souillure héréditaire était affirmée de la manière la plus manifeste ; en approuvant des confréries et des communautés religieuses instituées en Fhonneur de Vimmaeuléc Cmiception; en prohibant les écrits où ce privilège était révoqué en doute ou combattu ; en frappant de ses censures tous ceux qui oseraient l'attaquer ; en le déclarant pleinement en harmonie avec le culte ecclésiastique ; en permettant de le proclamer dans les litanies de Lorette et à la Préface même de la messe, comme pour établir la loi de la croyance par la loi de la prière. »

Cétait déjà suffisant pour établir une définition dogmatique; mais Pie IX ne devait rien laisser à désirer à la raison et à la foi du ciné-

(ion. II établît que la doclrine de l'immaculœ Conception de Marie est clairement et formellement contenue dans la tradition, c'est-à-dire dans la parole de Dieu transmise.

« Ce triomphe unique et glorieux de la Vierge^ les Pères en ont vu l'image, tantôt dans cette arche de Noé qui , après avoir été construite par Tordre de Pieu , échappa pleinement saine et sauve au commun naufrage du monde entier; — tantôt dans ce buisson que Moïse vit tout en feu dans le lieu saint et qui, au milieu des flammes pétillantes, loin de se consumer ou de soufl'rir la diminution même la plus légère, verdissait merveilleusement et se couvrait de fleurs ; — tantôt dans ce jardin ferme, qui ne saurait être violé et où aucun orage ne peut introduire la corruption, etc, ; — tantôt dans une foule d'autres symboles de même nature, par lesquels, selon la tradition des Pères, la dignité sublime de Mère de Dieu, son innocence sans tache et sa sainteté préservée de toute atteinte, avaient été admirablement figurées et prédites.

— a Les Pères ont appelé la Mère de Dieu : lis parmi les épines; terre entièrement intacte, virginale, sans tache, immaculée, toujours bénie, et libre de toute contagion du péché dont a été formé le nouvel Adam; paradis tout brillant, tout

agréable, tout parfait d'innocence, d'immortalité et de délices, établi par Dieu même et défendu contre toutes les embûches du serpent venimeux; bois incorruptible, que le ver du péché n'a jamais gâté; fontaine toujours claire, scellée par la vertu de l'Esprit-Saint; rejeton de grâce et non décolère, qui , par une providence spéciale de Dieu, s'élevant verdoyant d'une racine infectée et corrompue, a toujours fleuri en dehors des lois établies et communes.

— « Les Pères ont enseignéque, dans la conception delaVierge, la nature, s'avouant vaincue par la grâce, s'était arrêtée tremblante et dans l'impuissance de suivre sa marche : car il devait se faire que la Vierge Marie ne serait pas conçue d'Anne avant que la grâce portât son fruit ; que la chair de la Vierge, prise d'Adam, n'avait point reçu la souillure d'Adam ; qu'ainsi la bienheureuse Vierge a été un temple créé de Dieu même, formé par le Saint-Esprit, enrichi réellement de pourpre et de tout ce que l'or façonné par ce nouveau Béséleel peut amener d'éclat; qu'il faut à juste titre l'honorer comme le chef-d'œuvre propre de la Divinité, comme soustraite aux traits enflammés du malin esprit, comme une nature toute belle et sans aucune tache, répandant sur le monde, au moment de sa conception immaculée, tous les feux d'une brillante aurore. »

Enfin « celte doctrine était entrée si souvent dans les esprits et les pensées de nos Pères, qu'elle avait fait adopter parmi eux ce langage tout particulier et si étonnant, par lequel ils avaient coutume d'appeler la Mère de Dieu Immaculée et Immaculée à tous égards, sainte et exempte de toute souillure du péché , toute pure, toute, chaste, le type même de la pureté et de l'innocence; — la seule qui ait été sainte tout entière , le tabernacle de toutes les grâces du Saint-Esprit; — celle qui, au-dessous de Dieu seul, est au-dessus de toutes les créatures; qui par nature est plus belle, plus parfaite, plus sainte que les chérubins et les séraphins, que toute l'armée des anges, et dont, ni sur la terre, ni dans le ciel, aucune langue créée ne peut dignement célébrer les louanges. »

On trouve encore dans la bulle l'indication des raisons théologiques qui, indépendamment des textes de FEcriture-Sainte et de la tradition, inclinent l'esprit du chrétien à admettre l'immaculée Conception.

«Certes, il était tout-à-fait convenable qu'elle brillât toujours des splendeurs de la sainteté la plus parfaite, et, qu'entièrement exempte de la tache même de la faute originelle, elle remportât

le plus complet triomphe sur Fantique serpent, cette Mère si vénérable à qui Dieu le Père a voulu donner son Fils unique engendré de son cœur, égal à lui et qu'il aime comme lui-même, et le donner de telle sorte qu'il est naturellement un seul et même, et comme Fils de Dieu le Père et comme FilsdelaVieî-ge, elle que le Fils lui-même a choisie pour être substantiellement sa Mère, elle de laquelle le Saint-Esprit a voulu que par son opération fût conçu et naquît celui de qui lui-même il procède. — Il était tout-à-fait conve nabi e que , comme le Fils unique a pour Père dans les cieux celui que les séraphins proclament trois fois Saint, il eut aussi sur la terre une Mère qui n'eût jamais été privée de l'éclat de la sainteté. »

Le souverain Pontife ne s'est pas contenté d'examiner lui-même la question à fond et sous toutes ses faces, il a demandé conseil à tous les cardinaux, à tous les évêques ; il a voulu savoir la croyance des prêtres et des fidèles; il a établi une comrnission pour faire une étude approfondie de tout ce qui concerne la question ; il a prié, jeûné pour obtenir les lumières du Saint-Esprit, et a ordonné à la même intention des prières publiques : « Voulant apporter à cela toute la maturité possible, nous constituâmes une congrégation

3\G particulière formée de plusieurs de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise ronnaine, distingués par leur piété, leur prudence et leur science dans les choses divines; nous choisîmes en outre, tant dans le clergé séculier que dans le clergé régulier , des hommes profondément versés dans les sciences théologiques, afin que tout ce qui concerne l'immaculée Conception de la Vierge fut examiné par eux avec le plus grand soin, et qu'ils nous exposassent leur propre sentiment. Et quoique la réception des demandes qui nous avaient été adressées de définir enfin l'immaculée Conception de la Vierge nous fît voir clairement quel était en ce point le sentiment de la plupart des pasteurs de l'Eglise, nous envoyâmes à tous nos vénérables frères les évéques du monde catholique une lettre encyclique donnée à Gaète le 2 février 1849 , pour leur demander d'adresser à Dieu des prières, et de nous faire ensuite savoir par écrit quelle était la piété et la dévotion de leurs fidèles envers la Conception immaculée de la Mère de Dieu , et surtout ce qu'ils pensaient eux-mêmes de la définition à porter, quel était sur ce point leur désir, afin de rendre notre jugement suprême avec toute la solennité possible. Ce n'a pas été, certes, une faible consolation pour nous quand les réponses de nos vénérables frères

iiuus sont arrivées : mettant à nous écrire l'euH j^ressement d'une joie et d'un bonheur inexprimables , non-seulement ils nous ont confirmé de nouveau leur pieux sentiment et la pensée qui les anime eux tout particulièrement, leur clergé et le peuple fidèle envers la Conception immaculée de la bienheureuse Vierge, mais encore ils ont sollicité de nous , comme par l'expression d'un vœu commun, que l'immaculée Conception de la Vierge fût définie par le suprême jugement de notre autorité. Nous n'éprouvâmes pas moins de joie lorsque nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine , composant la congrégation spéciale dont nous avons parlé, et les théologiens consulteurs choisis par nous, après avoir mûrement examiné toutes choses, nous demandèrent avec le même zèle et le même empressement cette définition de la Conception immaculée de la Mère de Dieu. Suivant les traces glorieuses de nos prédécesseurs , et désirant procéder conformément aux règles établies, nous avons ensuite convoqué et tenu un consistoire, où, après avoir parlé à nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, nous avons eu l'extrême joie de les entendre nous demander de vouloir bien émettre une définition dogmatique au sujet de l'immaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu. »

Avec quels soins ont été remplies toutes les conditions, toutes les formalités qui doivent précéder une définition de foi î II en a été de même de celles qui doivent l'accompagner et la suivre. Il y a eu décision , sanction , promulgation , acceptation.

Décision. Pie IX rappelle les fondements de ce dogme : « L'immaculée Conception de la trèssainte Vierge Mère de Dieu est attestée et mise en évidence par les oracles divins, par la vénérable tradition, par le sentiment permanent de l'Eglise, par l'accord admirable des pasteurs catholiques et des fidèles, par les actes éclatants et les institutions de nos prédécesseurs. » Il indique à quelle fin et de par quelle autorité il procède en la définissant : « Pour l'honneur de la sainte et indivisible Trinité , pour la glorification de la Vierge Mère de Dieu, pour l'exaltation de la foi catholique et pour l'accroissement de la religion chrétienne , par l'autorité de Notre- Seigneur Jésus-Christ , des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre. » Et, enfin, il formule la définition en ces termes : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine selon laquelle la bienheureuse Vierge Marie fut dès le premier instant de sa conception, par une grâce et un privilège spécial de Dieu tout-puis-

saut, cil vue dos mérites de Jésus-Christ Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute souiUure de la faute originelle, est révélée de Dieu, et que par conséquent elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles. »

Sanction, Elle ne pouvait être plus grave et plus formelle. Le souverain Pontife défend à qui que ce soit« de contredire désormais ce qu'il vient de décider, il menace de l'indignation de Dieu et des Apôtres quiconque oserait le faire ; il prohibe tout écrit où Ton enseignerait le contraire ; il déclare hors de l'Eglise celui qui ne croira pas dans son cœur la vérité définie, et frappe des censures du droit quiconque osera la combattre de vive voix ou par écrit. »

Prmmdgution. La lettre apostolique a été lue dans l'église de Saint-Pierre, aux applaudissements de cinquante-quatre cardinaux , de cent soixante prélats et de quarante mille spectateurs accourus de toutes les parties du monde pour être témoin de cet événement; elle a été publiée à Rome selon les formalités ordinaires ; elle a été expédiée à tous les évêques du monde catholique, qui l'ont adressée à tous les curés de leur diocèse, chargés d'en donner connaissance à tous les fidèles de leurs paroisses.

Vacceptation de la bulle par Tépiscopat a été

complète, expresse, unanime. Nous pourrions même dire qu'il y a eu triple acceptation de la part des évéques , puisque ce sont eux qui ont demandé au Pape de proclamer le dogme de Fimmaeulée Conception, qui ont applaudi lorsque Sa Sainteté s'est rendue à leur désir, et qui ont réitéré cette proclamation en l'annonçant au clergé et aux iidèles de leurs diocèses.

Eh bien! la conduite qu'a tenue Pie IX pour publier la dernière bulle ex cathedra que renferme le droit canon, est celle qu'ont suivie tous ses prédécesseurs lorsqu'ils ont été appelés , comme lui, à juger une question de doctrine.

L'Eglise a toujours procédé avec la même prudence quand elle a préparé une décision, elle a toujours montré le même amour pour la vérité, elle a toujours traité avec le môme respect l'intelligence de l'homme, et ce n'est jamais qu'en leur montrant les motifs de crédibilité les plus plausibles qu'elle a imposé un acte de foi à ses enfants.

« Mais enfin, objecte-t-on, n'est-ce pas déclarer rétroactivement hérétiques une foule de personnages qui, loin d'admettre la vérité récemment dénnie,ront combattue de vive voix et par écrit?» Nullement : la discussion est permise quand l'Eglise n'a rien décidé. Au fond, les docteurs catho-

îîiines dont on parle admellaient l'immaculée Conception même en la combattant, puisqu'ils étaient disposés à se soumettre à la future décision de l'Eglise, quelle qu'elle dût être.

« Mais comment ce qui était hier une opinion est-il devenu un dogme aujourd'hui? » Il serait difficile, en effet, de concevoir que cela pût arriver, aussi n'est-ce pas une conséquence d'une définition dogmatique. Jamais l'Eglise ne s'est posé cette question : « Faut- il élever cette opinion au rang des dogmes? » Mais, dans toute controverse religieuse, elle s'est posé celle-ci : « Ce que l'on conteste fait-il partie , ou non , des vérités révélées de Dieu? » Elle examine, elle prononce, et ce qu'elle déclare vérité était réellement et avait toujours été la vérité, qu'une partie de ses enfants révoquaient en doute par ignorance , par faiblesse de jugement , par manque de moyens d'ipstruction suffisante , mais que tous désormais embrassent avec soumission et sans aucune crainte d'errer.

ce C'est toujours admettre un développement

de doctrine ; ce qui est divin est immuable. »

Ce qui est divin est immuable dans son essence,

mais non dans son mode de manifestation. Il en

est ainsi de la doctrine catholique : elle ne change

jamais quant à la nature et au nombre des TOME u. 2i

vérités qui la composent; mais TEglise peut, u cause des circonstances, exiger quelquefois de ses enfants des actes de foi explicites sur une vérité qu'elle leur laissait croire jusque-là d'une foi im- ])licite ; elle j)eut revêtir cette vérité d'une formule plus accessible à l'intelligence de tous , elle peut fixer le sens des Ecritures et -constater les traditions qui s'y rapportent; l'Eglise peut, d'un principe révélé, tirer des conséquences que la plupart des fidèles n'avaient pas encore remarquées. Ce n'est pas là changer la doctrine, c'est au contraire la conserver dans sa plénitude et sa pureté.

« Maisles prédécesseurs de Pie IX connaissaien t et la tradition et les besoins de l'Eglise, et cependant ils avaient toujours cru sage d'ajourner cette définition : quel motif nouveau avait-on de rompre avec de tels précédents ? » Tout chrétien peut et doit supposer des motifs raisonnables au souverain Pontife qui procède à des actes d'une si haute gravité. Mais il n'est pas difficile d'en indiquer quelques-uns. Ce qui a déterminé Pie IX à proclamer solennellement l'immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, c'est la certitude que toutes les informations que Ton ])ouvait faire à ce sujet étaient complètes, c'est le désir des fidèles manifesté de toutes parts, c'est la demande de cina cent trente-six évéques for

mellement exprimée, c'est le besoin de protester contre les attaques incessantes que le rationalisme et le naturalisme modernes dirigent contre l'existence du péché originel, contre la nécessité du baptême et des autres moyens de justification. Qui ne voit, par exemple, que l'Eglise, en affirmant que Marie seule a été exempte du péché originel au moment de sa conception , affirme par là même que tous les hommes en sont souillés, et par conséquent que le baptême est absolument nécessaire au salut ? Enfin, l'Eglise a espéré recevoir en bénédictions de l'auguste Mère de Dieu ce qu'elle lui donne en respect, en amour et en louanges.

VIIÏ.

En montrant en quoi consistait l'infaillibilité, nous l'avons mise à l'abri de toutes les attaques dirigées contre elle à l'occasion de la conduite privée de certains Papes.

Honoré HT, dit-on, a été cruel, Jean XH vindicatif, Jules H ambitieux, Sixte V avare,

Serge HI débauché ; Alexandre YI a réuni tous

3-24 ces vices à la fois. Nous le déplorons , mais cela ne prouve pas que leur foi ne fut pas pure : ils auront rendu à Dieu un compte sévère de chacune de leurs actions ; nous n'avons que leur enseignement à examiner. On peut donner mauvais exemple, et ne pas promulguer de fausses définitions. Le Pape, pour le catholique , n'est pas TEvêque de Rome à table , en promenade , en conversation; c'est TEvêque de Rome confirniant ses frères, et jugeant de la foi comme chef de l'Eglise universelle.

Mais que doivent faire les fidèles lorsque la conduite de leur chef est en désaccord avec son enseignement? Notre-Seigneur Jésus-Christ a bien voulu lui-même répondre à cette question : « Les scribes et les pharisiens, dit-il , sont assis sur la chaire de Moïse; faites donc et pratiquez tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font \ »

L'exemple avait précédé le précepte. La succession des ancêtres du Messie n'est pas interrompue par la présence de quelques patriarches indignes, et Jésus^Christ n'a pas récusé l'autorité d'Anne et de Caïphe, quoiqu'ils ne fussent pas des pontifes vertueux.

A Super calliedrani Moys'is sederunl Scribae et Tliarissei : omnia crgo «juppcunique dixcrint vobis servate et facile; sccuudùm opéra verb coruiii nolJte faccrc. {Mallh. xxiii; 2; 3.)

Comprend-on, après cela, racharncment des Protestants à rappeler Finconduite de quelqnes Papes pour prouver que la succession du vicaire de Jésus-Christ a été interrompue?

Notre réponse suppose que tout ce que les ennemis de l'Eglise et du Saint-Siège ont publié sur la conduite privée des Papes est vrai , mais nous sommes loin d'admettre qu'il en est ainsi. Un éloquent écrivain de nos jours a dit en parlant de la Papauté : « Royauté exemplaire , elle est debout depuis deux mille ans; plus de deux cent cinquante fois sa couronne a changé de front, et, chose admirable autant que certaine, parmi ceux qui Tout ainsi représentée, le niveau de la vertu plane habituellement au-dessus de tous les trônes qui les entourent; très-souvent ils la font monter jusqu'à l'héroïsme de la sainteté, et c'est à peine si , à travers cette continuité de splendeur, vous surprendrez trois ou quatre noms dont on puisse ne pas vénérer la mémoire *. »

Ce n'est pas là une hyperbole d'orateur , c'est un fait historique dont la vérité, déjà démontrée, s'imposera bientôt à l'esprit de tout homme con-

\ Mgr rianlier, év. de Nîmes, ««r [c& grandeurs de la Papauté.

sciencieux et indépendant des préjugés d'éducation et de secte.

Voici en quels ternnes le docteur Rhorbacher résume les longues études qu'il a faites de cette (iuestion :

« Nous disons que, sur plus de deux cent cinquante Papes \ il y en a peut-être jusqu'à trois qui n'ont pas mieux vécu que la plupart des souverains temporels. Avant de commencer à écrire cette Histoire de l'Eglise , nous avons examiné cette question à part. Sur dix-neuf siècles et deux cent cinquante Papes, nous avons trouvé de ceuxci neuf ou dix qui sont accusés ou soupçonnés de mauvaises mœurs ; sur ces neuf ou dix il y en a trois au plus contre lesquels , d'après un sérieux examen, l'accusation nous a paru convaincante, ou à peu près : un dans le dixième siècle, un dans le onzième, et un dans le quinzième.

Bref , sur deux cent cinquante Papes que l'on compte en 1841, pas un n'a enseigné d'erreur à l'Eglise de Dieu. Quant à leur vie, il y en aura au moins le tiers que cette Eglise honore comme saints. Pour les autres, il y en a tout au plus dix que la malignité humaine accuse ou soupçonne de n'avoir pas eu des mœurs plus pures que la

1 Voyez la noie A à la fui du Toluiiie.

plupart (les souverains temporels; et, sur ces dix, a peine y en a-t-il trois à l'égard desquels l'accusation soit justifiée. En vérité, quiconque ne voit pas en ceci une protection spéciale de la divine Providence , celui-là oublie que les Papes sont hommes \ »

Muratori , le premier , a donné le signal de la réhabilitation. Nous devons de précieuses découvertes au génie patient et laborieux des savants allemands; car c'est en Allemagne surtout que ^ dansTétude de l'histoire, V Ecole des textes a succédé heureusement à l'école philosophique encore trop suivie en France. Signalons les principales.

Au nombre des Pontifes que Ton croyait indignes d'avoir occupé la chaire de saint Pierre, figurait toujours Innocent III. Les Protestants l'accusaient d'avoir empiété injustement sur le pouvoir temporel des rois, de s'être prétendu seul monarque en Europe , d'avoir opprimé les consciences, confisqué les libertés de toute nature. , Beaucoup de catholiques laissaient attaquer, avec une secrète joie , un Pape dont les actes n'avaient pas tous été une marque de respect pour ce que nous appelons les libertés gallicanes,

i Hisl. univ., i^m. xu. 433.

Frédéric Hurter entreprit son Histoire ; il re^t monta aux sources primitives, consulta les monuments contemporains, étudia les volumineuses correspondances qu'Innocent III avait entretenues avec presque tous les personnages importants de l'époque. L'ouvrage du président du Consistoire de Schaffouse coûta à son auteur vingt ans de travaux ; il pput se résumer ainsi : Innocent III était ce qu'il devait être, et il a fait ce qu'il devait faire.

Que n'a-t-on pas écrit contre Grégoire VII ?

On lit encore dans des ouvrages récemment publiés à grands frais par les agences bibliques : « Je vois ensuite au onzième siècle un Hildebrand (Grégoire VII), qu'un concile de Brescia (1078) appelle un fornicateur, un imposteur, un assassin , un sacrilège, un sorcier, un scliismatique et un parjure , dépassant toutes les bornes de l'orgueil , de la dureté ^t de la tyrannie ^ »

Le refus que fit le clergé de France de célébrer la fête de ce saint Pontife ne contribua pas peu à laisser croire que les reproches que tant d'écrivains lui adressaient pouvaient être fondés. Enfin a paru l'Histoire de Grégoire VII par Voigt, pro-

1 Pourrais-j( jamais enlrcr , elc , i>ar le D. Malan , jtnslcur a Gc-

fesseur à TUniversité de Hall. L'auteur, pour la composer, avait suivi la méthode employée par Hurter dans THistoire d'Innocent III. En voici le résumé : Grégoire Vil a été justement canonisé comme saint par l'Eglise; déplus, c'était un grand homme.

De la réhabilitation de Grégoire VU et d'Innocent III résulte nécessairement celle de Boniface VIII , digne de leur être comparé sous le double rapport du génie et de la vertu \

Et sur Innocent VIII que ne pouvait-on pas dire, après cette page de YHistoire ecclésiastique de Fleury? « Personne n'eut bonne opinion du gouvernement du nouveau Pape, parce qu'il était jeurtê, n'ayant pas plus de cinquante ans , et génois ; qu'il avait mené une vie peu réglée, ayant eu sept enfants de plusieurs femmes; entin, parce qu'il n'était parvenu au pontiilcat que par des voies illicites. Cependant Onuphre en dit assez de bien, il loue sa douceur et sa bonté et ne blâme que son avarice , quoiqu'il le reconnaisse pour avoir été assez généreux envers les pauvres et les affligés ^. »

L'auteur a avoué lui-même plus tard qu'il

\ Voyez le cliap. XIX.

2 Flcurv, llial. cccL's., 1. cxv, n'' Ui.

s'était trompé , mais on n'a pas tenu compte de sa rétractation , et les controversistes Puaux y Bost, etc., parlent encore «des concubines dlnnocent VIII et de ses huit bâtards. » Or chaque partie de cette accusation, empruntée à des écrivains qui étaient ennemis personnels du Pape, s'est trouvée plus ou moins dénuée de fondement. « Il était jeune. » Innocent VIII mourut le 25 juillet 1492, 'à l'âge de soixante-un ans , après avoir occupé le saint Siège sept ans dix mois et vingt-cinq jours : il avait donc cinquante-trois ans quand il fut élu Pape. Peut -on l'appeler jeune ?

. « Il avait eu sept enfants illégitimes. » Jean- Baptiste Cibo, riche commerçant de Gênes, avait épousé une noble lille de Naples. De ce mariage très-légitime naquirent plusieurs ' enfants. Devenu veuf, Cibo entra dans les ordres, se fit bientôt remarquer par sa vertu et ses talents du pape Sixte IV , remplit avec succès plusieurs missions qu'on lui confia, et fut nommé successivement évêque de Melfe , cardinal de Sainte- Cécile, et enfin pape sous le nom d'Innocent VIII. Son fils, François Cibo, avait épousé la fille de Laurent de Médicis : ils allaient souvent tous les deux, accompagnés de leurs enfants les princes de Massa, rcHdre visite à leur père qui n'eut jamais à rougir de ses descendants. Ces visites toute-

fois fournirent aux ennemis politiques dlnnocent VIIÏ l'occasion de lancer contre lui quelques épigrammes qui , interprétées dans la suite par l'ignorance, l'esprit de plaisanterie ou la méchanceté , ont donné lieu à des reproches que ce Pape n'a jamais mérités.

« Il était parvenu au pontificat par des voies illicites. » Il paraît , en effet , que ses amis agirent fortement pour lui concilier les suffrages de leurs collègues ; « mais, dit le continuateur de Platine, l'excellente réputation dont il avait toujours joui lui fut plus utile en cette circonstance que l'influence de ses compatriotes et de ses amis. Le pape Sixte l'aimait étrangement , à cause de l'incroyable douceur de caractère dont il était doué et de la parfaite intégrité de conduite qu'il avait toujours montrée \ »

« Il était avare. » On sait à quoi étaient destinés les trésors qu'il amassait avec tant de soin , lorsqu'on le voit prêcher une croisade contre le sultan Bajazet , fortifier les villes maritimes de ses états , et équiper à ses frais une flotte de soixante galères. Mais pourquoi justifier une avarice

4 Sed profccli) magisei profuit anteaclœ vilce constans et commendafa opinio quam vcl patriœ cbaritas vel alicujus sludium. PontiGci enlm Xislo, ob niorum iiicredibilem suavilateni et sunimam probilalem, vehcmeiUor gralus full. (Oiiupbr.^ de Vità ponl. Innoc. YUI, 552.)

qui ne rempècliait pas d'être « assez généreux envers les pauvres et les affligés ? »

Arrivons au dixième siècle , le plus déci ié de tous. On a constaté d'abord que les mille voix qui ont accusé de corruption les Papes de cette époque n'étaient que la répétition sonore d une voix unique, celle de Luitprand ^ Baronius a inséré dans ses Annales les récits du seul auteur du onzième siècle que l'on connaissait de son temps , en excusant comme il pouvait ce qu'il croyait vrai. Les collecteurs protestants de Magdebourg les ont reproduits dans leurs Centuries, plus d'une fois en les amplifiant ; et ces deux immenses compilations sont devenues la source prétendue primitive où ont puisé les écrivains des derniers siècles qui se sont occupés d'histoire ecclésiastique.

i Lultprand, Luidbrand ou Litobrand, diacre de Pavie , pnis évoque de Crémone, fil deux T.oyages h Constanlinople ei) qualité d'ambassadeur, Tun en 948, au nom de Bérenger II, marquis d'Ivrùe, roi d'Italie , avec qui il se brouilla à son retour; l'autre en 968, au nom de l'empereur Olhon, auprès duquel il s'était retiré après avoir été disgracié de Bérenger. Il fut inlerprèlc de cet empereur au concile de Rome de l'an 963. La meilleure édition des OEuvres de Luitprand est celle d'Anvers en ^ 640, in-folio, donnée par Jérôme de la Huguera et Laurent Ramiresius. Le style en est dur, serré et Ircs-véhément. Il affecte de faire parade de grec, et de mêler des vers à la prose. On y trouve une bisloire de ses légations k Constanlinople, et une relation en six livres de ce qui s'était passé en Europe de son temps. Ses récils ne sont pas toujours fidèles ; il est ou flatteur, ou saliri<iuc. (Fcllcrj Bioijr. univ)

On a cherché ensiiile à établir quel était le degré d'autorité que méritait cet unique témoin à charge, soit en examinant son mérite personnel, soit en comparant son témoignage avec celui d'autres auteurs dont on a découvert les ouvrages depuis la mort de Baronius, et Ton a conclu que dans beaucoup de cas il devait être simplement récusé , que presque jamais il ne pouvait être cru entièrement.

« Le style de Luitprand témoigne plus d'esprit et d'érudition que de jugement; il affecte d'une manière puérile de montrer qu'il savait le grec, il mêle souvent des vers à sa prose; il est partout extrêmement passionné , chargeant les uns d'injures et les autres de louanges et de flatteries. Il fait quelquefois le plaisant et le bouffon, aux dépens même de la pudeur ^ »

Cette appréciation emprunte une autorité particulière de son auteur ; elle est de Fleury , qui ne T)eut être accusé ni de ne pas connaître les auteurs anciens, ni d'être prévenu en faveur des Papes. Qu'on me permette de la justifier par quelques citations.

Nous passerons légèrement sur les reproches de vanité qu'on lui adresse; il faut avouer toutefois

^ FIcury, Ilisl. eccl.. 1. clvIj n" 22.

que le diacre de Pavie la pousse un peu loin.

« J'ai à craindre l'envie des détracteurs, dit-il dans son épître dédlcatoire , mais elle est vraie cette promesse qu'a faite Jésus - Christ à ses saints : Ecoute ma voix , et je serai Tennemi de tes ennemis; je frapperai tes adversaires, mon ange te protégera. La Sagesse, c'est-à-dire le Christ , a dit aussi par la bouche de Salomon : L'univers entier combattra pour lui contre les insensés. »

Il mêle à son récit des vers de sa composition et de diverses mesures. Pour montrer qu'il connaissait la langue grecque, il lui emprunte souvent des termes dont il donne immédiatement la traduction. Exemple :

« Sous le règne de Léon, père de Constantin, ce général, quoique ptochos , c'est-à-dire pauvre, passait pour un homme chresimos ^ c'est-à-dire utile. Ayant plusieurs fois fait des actions clwemata, c'est-à-dire utiles; eis ten machen, c'est-à-dire en combattant , il fut remarqué de ses chefs et mérita d'être nommé commandant de la flotte ^»

^ Qui cùm sïpiiis cl iterum etç ryjv //a^viV, id est in pugnâ, nonnulla XpiTfxuTK, i(l est ulilia faceret , à sibi prœposifo adeù Lonoratus est ut primus iiavium fieri raereretur. [De rébus Imper , 1. m, c. C.)

Pour être juste, nous devons faire remarquer que raremcnlsa plirase est ridicule à ce point, et que son style mérite l'éloge qu'on eu a fait : un peu dur, mais serré, et çiueUiuefois plein de véliOniciice.

Le second défaut de Luitprand comme écrivain, c'est d'être trop crédule, c'est de manquer de critique. Il puise indifféremment à toutes les sources, même les moins pures. La plupart des détails qu'il nous a transmis sur les trois derniers Papes dont il parle, il les a pris dans la Vie de Théodora^ pamphlet politique, publié au milieu des troubles et des guerres civiles qu'excitaient alors en Italie deux factions ennemies , tour à tour vaincues et victorieuses. Il raconte plusieurs prodiges, dont quelques-uns sont évidemment apocryphes et tous peu authentiques *. Il tire des conséquences morales de faits merveilleux qui sont ou naturels ou controversés : « Que Bérenger fût innocent, dit-il, et que sa mort ait été un crime, la pierre qui est devant l'église le proclamerait, à notre défaut, à tous les passants; elle est encore teinte du sang de la victime: nulle aspersion, nul frottement n'a pu le faire disparaître ^. — En ce temps-là, dit-il ailleurs, on vit dans la ville de Gênes une fontaine de sang couler abondamment, ce qui fut regardé par tous comme un présage évident de grands malheurs ^. »

1 Direb. Imp., 1. i, c. 2;— 1. u, c. ^4;— 1. i, c. 19.

2 NuUo quippe delibutus aspersusque liquore discedil. (Ibid.f lib. », cap. 20.)

5 Ibid., 1. Il, c. 5.

Il discute longuement une prophétie du temps, ainsi conçue : « Le lion et le chien dévoreront l'onagre. » Selon les Grecs , ces paroles signifiaient que r empereur des Romains et le roi des Francs allaient exterminer les Sarrasins. Luitprand n'est pas de cet avis ; il croit que le lion désigne l'empereur Othon , et le chien le jeune Othon son fils. La raison qu'il en donne, c'est que le lion et le chien, bien qu'inégaux de taille, sont des animaux de même nature et de même espèce \ et qu'on ne peut, en conséquence, les prendre pour symboles que de deux princes de même famille. Et cette interprétation, il prétend que c'est Dieu lui-même qui la lui a inspirée ^

Il croit à la magie. Ecoutez : « Le roi de Bulgarie eut deux fils, Baïam et Pierre; le premier, diton, se livra à l'étude de la magie, et devint si habile dans cet art qu'il pouvait , à son gré, changer un homme en loup ou en toute autre bête sauvage^.»

Il croit à l'astrologie. Il se faR tirer sa bonne fortune : « L'astronome me raconta mon passé comme s'il l'eût vu; je l'interrogeai sur mes amis, sur mes ennemis : il me dit les habitudes, la fi-

^ Opéra, pag. \A9.

2 Deus selerne, verbum Palris qui nobis indignis loqueris ncn voce, sed inspiralione. {Ibid., p. ^50.)

3 Baiamus adeo ferlur didicisse magicam, ut ex Loraine fieri lupujn et quamcuraque vellel aliam cerncres feram. [De rébus Imp., 1. m, c. 8.)

gure , la vie de chacun , sans jamais se tromper. Tout ce qui m'est arrivé de fâcheux pendant le voyage, il me l'avait prédit \ »

JN'avions-nous pas raison d'appeler Luitprand crédule ? nous aurions pu ajouter visionnaire : « Je dépérissais de tristesse , dit-il ; j'en serais mort, si la Mère de Dieu ne m'eût obtenu de son Fils la conservation de la vie, comme une vision non fantastique, mais réelle, me l'a montré ^. »

Luitprand , et ce troisième reproche est peulètre le plus grave, manque d'impartialité, soit par goût, soit par position ; car il fut successivement page du roi Hugues, secrétaire du roi Bérenger, ambassadeur de Tempereur Othon; il soutient toujours le parti des Allemands contre le parti des Italiens, et, chose remarquable, les Papes qu'il incrimine appartenaient tous à ce dernier parti. Passionné , vindicatif , il prodigue les plus basses flatteries à ses amis , et dénigre à outrance ses ennemis. S'agit - il d'Othon son maître? jamais prince n'a réuni tant de qualités : il est beau à voir , est d'un accès facile , et plein

1 Quidquid calamilalls mihi iu ilincrc accidil, fuluium esse praidixit. {Opéra, pag. 150.)

2 Tiislitia immodica languorem languori adeb superimposuit, ut vilà cxccdcrem aisi mihi hanc Dei Genilrix à Creatore et Filio suo precibus obtineret , quemadmodum non phanlastitâ sed verà est mil-i visione monstralum. [Op., p. l-tS.)

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