‹ L'histoire et l'infaillibilité des papesChapitre 44 sur 70 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

boniface vni. — reproches divers ; accusation d'hérésie.

Grégoire VII a été canonisé, Hurler a vengé la mémoire d'Innocent III, Hock celle de Sylvestre II; et la calomnie, malgré les travaux renjarquables de Luigi Tosti \ continue de s'acharner contre BonifaceYIIIqui marcha sur leurs traces. Nous devons donc motiver le jugement que nous avons porté sur ce Pape. Nous montrerons d'abord combien sont peu fondés les reproches que lui ont adressés Ferreto de Vicence , Villani , Baillet, Fleury, Sismondi et autres historiens gibelins,

^ Histoire de Boniface VHI et de son siéclC; par Luigi Tosti, traduit» par l'abbé Ducos. Paris, L. Vive».

gallicans ou protestants. Nous présenterons ensuite un résumé rapide des actes de son pontificat.

Boniface VI H se monb^a arrogant, fier, injuste dans ses 7'apports avec PMUppe-le-BeL

Hélas! qu'il est facile de voir qui des deux a mérité ces reproches! Rappelons les faits principaux de ce fameux démêlé.

Les princes chrétiens se faisaient une guerre qui ruinait les peuples. Philippe avait contre lui le roi d'Aragon, le comte de Flandre, Adolphe roi des Romains, et Edouard roi d'Angleterre qui les soudoyait tous. La France courait à sa perte ; Philippe avait épuisé toutes les ressources que ses courtisans lui avaient indiquées, pour se procurer de l'argent. Il avait à diverses reprises altéré les monnaies, frappé le peuple de nouveaux impôts, accablé de taxes le clergé et les églises, et ses trésors étaient vides. Le pape Boniface crut que les circonstances lui faisaient une obligation de tenter de rétablir la paix, en usant du pouvoir que lui conférait le droit public d'alors , d'intervenir dans l'intérêt des peuples.

En 1295, il engage le roi d'Aragon à cesser la guerre qu'il faisait au roi de France; il invite Adolphe d'Allemagne et Edouard d'Angleterre à ne pas attaquer davantage son très-cher iils Phi-

lippe roi de France. Il n'est pas écouté. Boniface les menace de l'excommunication , s'ils ne font au moins une trêve. Edouard et Adolphe se soumettent, et proposent au Saint-Siège d'être leur arbitre. Que fait Philippe? au grand étonnement de toute l'Europe, il refuse, et invite le Pape à ne pas s'occuper des affaires de son royaume. La guerre se rallume : nouveaux impôts, nouvelles exactions , nouveau mépris des immunités des clercs, nouvelles injustices sur le bien des églises.

Boniface lance la bulle Clericis laicos (18 octobre 1296 ) qui défend, sous peine d'excommunication, au clergé de payer et aux laïques d'exiger aucun impôt nouveau et autre que les anciens sur les biens ecclésiastiques sans le consentement et l'autorité du Saint-Siège \ Cette bulle était obligatoire non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, et notamment en Angleterre. Le but du Pape, en la publiant, était évidemment la cessation de la guerre. Du reste, Philippe luimême avait reconnu à l'Eglise le droit de faire cette défense, en acceptant celle de même nature qui avait été portée auparavant par le concile de

i Restaient permises les redevances féodales , les contributions déjà «ulorisées, et tout ce (jue le roi ou son conseil jugerait nécessaire à la défense du royaume.

Latran '. Cette fois encore, on vit le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne rendre hommage aux intentions et au pouvoir du Pape. Le roi de France, au contraire, non-seulement les méconnut, mais il répondit à la bulle par une ordonnance qui défendit à toute personne, de quelque qualité ou nature qu'elle fût , de rien transporter hors du royaume, sous peine de confiscation. C'était porter atteinte indirectement aux immunités du clergé. Le Pape écrivit au roi : « Si l'intention de ceux qui ont fait cette défense de transport d'or ou d'argent a été de l'étendre à nous et à nos frères les prélats et aux autres ecclésiastiques, elle serait non-seulement imprudente, mais insensée , puisque ni vous ni les autres princes séculiers n'avez aucune puissance sur eux, et vous auriez encouru l'excommunication pour avoir violé la liberté ecclésiastique. »

Le Pape donne ensuite des explications sur la bulle Clerieis laicos : « Le temps est bien mal choisi pour susciter une querelle au vicaire de Jésus- Christ, lorsque celui-ci veille avec tant de sollicitude à vos intérêts. Et n'est-ce point pour procurer le salut de votre personne, la conservation de votre royaume et en écarter les malheurs, que

1 Thomasiin, de la Disciplina, p. 3, liv, i^ c. 43 — Labbc, xii; 276.

depuis le commencement de notre pontificat nous avons passé les nuits sans dormir et essuyé d'insupportables travaux? Nous n'avons pas statué que les ecclésiastiques ne dussent point contribuer à la défense et aux nécessités du royaume; mais nous avons dit qu'il y avait besoin en cela de notre permission expresse, pour mettre un terme à l'intolérable oppression dont vos officiers accablent le clergé. Dans un cas urgent, nous ordonnerions nous-même aux ecclésiastiques les contributions nécessaires, et, s'il le fallait , nous laisserions plutôt vendre les vases sacrés et les croix des églises, que d'exposer au moindre danger un royaume comme le vôtre, de tout temps si cher et si dévoué au Saint-Siège. » Philippe répondit : « Nous craignons Dieu et nous honorons les ministres de l'Eglise, mais nous ne craignons pas les menaces déraisonnables des hommes, sachant que la justice est de notre côté. » On pardonnerait ces bravades à un roi jaloux de son autorité , contrarié par le Pape dans ses projets d'ambition et livré à de mauvais conseils; mais comment l'excuser, lorsqu'il semble avoir pris à tache de pousser à bout la patience du Pape par les actes les plus violents et les plus injustes?

Boniface avait excommunié et dégradé les Colonnes révoltés contre lui; Philippe les reçut

avec beaucoup d'honneurs à sa cour, et en fit ses conseillers.

Boniface avait excommunié Albert d'Autriche qui s'était déclaré empereur d'Allemagne, du vivant d'Adolphe de Nassau ; Philippe, malgré les censures du Pape, fit alliance avec Albert.

Boniface avait cité Tévêque de Laon à comparaître devant lui pour rendre compte de sa conduite; Philippe profita de l'absence de cet évêque pour dépouiller son église.

Jean de Paris, cardinal de Sainte-Cécile, avait fait en mourant plusieurs legs pieux, dont un destiné à la fondation d'un collège ; Philippe les confisqua tous à son profit.

L'archevêque de Reims demandait, sur les ordres du Pape, à être installé; Philippe, afin de percevoir plus longtemps les revenus de cette église , envoya des troupes pour empêcher l'installation.

Le Pape avait invité Philippe à faire la paix avec le comte de Flandre ; Philippe s'empara par trahison du comje et de ses deux fils, et les retint en prison.

Boniface avait nommé pour le représenter en France, en qualité de légat, Bernard de Saisset évêque de Pamiers; Philippe le fit arrêter, dépouiller de ses papiers, et jeter en prison.

Celaient assez d'attentats pour provoquer toutes les foudres de FEglise. Boniface voulut encore tenter les moyens de douceur ; il adressa à Philippe la bulle Ausculta, fîli earisime , dont voici le sommaire :

« Ecoutez, très-cher fils, le précepte du Père^ Inclinez l'oreille du cœur à la doctrine du Maître qui tient la place de celui qui est Maître. Seigneur, recevez volontiers et tâchez d'accomplir efficacement les admonitions de votre mère la sainte Eglise. C'est à vous que s'adresse notre discours, c'est à vous que s'exprime notre amour paternel, c'est à vous qu'une tendre mère ouvre son cœur.

< Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher , détruire , perdre , dissiper , édifier et planter en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n'ayez point de supérieur , et que vous ne soyez point soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique : qui pense ainsi est un insensé , et qui le soutient est un infidèle séparé du troupeau du bon Pasteur. Or l'affection que nous vous portons ne nous permet pas de dissimuler que vous opprimez vos sujets ecclésiastiques et séculiers , les seigneurs, les nobles, les communautés et le peuple; de quoi nous vous avons souvent averti, sans que vous en ayez profité. Sans venir plus

^97 tiu détail, quoiqu'il soit certain que le Pape a la souveraine disposition des bénéfices, soit qu'ils vaquent en cour de Rome ou au dehors, et que vous ne pouvez avoir aucun droit de les conférer sans l'autorité du Saint-Siège, toutefois vous empêchez l'exécution de ces collations quand elles précèdent les vôtres, et vous prétendez être juge de votre propre cause. En général, vous ne reconnaissez d'autres juges que vos officiers pour vos intérêts , soit en demandant , soit en défendant Vous traînez à votre tribunal les prélats et les autres ecclésiastiques de votre royaume, tant réguliers que séculiers, tant pour les actions personnelles que pour les réelles, même touchant les biens qu'ils ne tiennent pas de vous en fief; vous exigez d'eux des décimes et d'autres levées, quoique les laïques n'aient aucun pouvoir sur le clergé. Vous ne permettez pas aux prélats d'employer le glaive spirituel contre ceux qui les offensent, ni d'exercer leur juridiction sur les monastères dont vous prétendez avoir la garde.

Enfin vous traitez si mal la noble Eglise de Lyon et l'avez réduite à une telle pauvreté, qu'il est difficile qu'elle se relève ; et toutefois elle n'est point de votre royaume : nous sommes parfaitement instruit de ses droits , en ayant été chanoine. Vous ne gardez point de modération dans

la perception des revenus des églises cathédrales vacantes, ce que, avec abus, vous appelez régale. Vous consommez des fruits, et tournez en pillage ce qui a été introduit pour les conserver. Nous ne parlons point maintenant du changement de la monnaie et des autres griefs dont nous recevons des plaintes de tous côtés ; mais, pour ne pas nous rendre coupable devant Dieu qui nous demandera compte de votre âme , voulant pourvoir à votre salut et à la réputation d'un royaume qui nous est si cher , après avoir délibéré avec nos frères les cardinaux , nous avons , par d'autres lettres , appelé devant nous les archevêques , les évêques pairs ou élus, les supérieurs d'ordres, les chapitres des cathédrales de votre royaume , les docteurs en théologie et en droit, et quelques autres ecclésiastiques, leur ordonnant de se présenter devant nous le premier jour de novembre prochain pour les consulter sur tout ce que dessus , comme personnes qui , loin de vous être suspectes, sont affectionnées au bien de votre royaume dont nous traiterons avec eux. Vous pouvez, si vous croyez y avoir intérêt, vous y trouver en même temps par vous-même ou par des envoyés fidèles et bien instruits de vos intentions ; autrement nous procéderons ni plus ni moins comme Dieu nous inspirera. » Le Paj)e se

plaint ensuite vivement des conseillers du roi, fait une exhortation à travailler au recouvrement de la Terre-Sainte, et termine par ces paroles de tendresse paternelle : « notre cher fils, mettez: donc pour les trois temps votre vie en assurance, réglant les choses présentes, vous rappelant les choses passées et prévoyant les chases futures, afin que, préparé de cette manière , vous méritiez la grâce en ce monde et dans l'autre la gloire du salut et la récompense éternelle. »

En résumé, des protestations sincères d'attachement pour Philippe et son royaume , des reproches que le droit puhlic du moyen-âge permettait au Pape de faire aux rois, et qui malheureusement n'étaient dans ce cas que trop fondés , la convocation à un concile des prélats et des docteurs français, une prière â Philippe d'envoyer à cette réunion des personnes de son choix afin de défendre ses intérêts : voilà donc ce que contient la bulle Ausculta^ fili carissime, Philippe , pour toute réponse , la fit brûler , ordonna de mettre en prison le nonce du pape, Jacques des Normands , qui Tavait apportée , et fit écrire au Pape en ces termes : « Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, â Boniface soi-disant Pape, peu ou point de salut. Sache ta très- grande fa-

tiiité que pour le temporel nous ne sommes soumis à personne , que la collation des bénéfices et des prébendes vacantes nous appartient par le droit de notre couronne ; que les fruits de ces bénéfices sont à nous, que les provisions que nous avons données et que nous donnerons sont valides pour le passé et pour l'avenir, et que nous en maintiendrons courageusement les possesseurs envers et contre tous. Ceux qui croient autrement, nous les réputons fous et en démence. »

Dans cette lettre Philippe -le-Bel traite le vrai et unique Pape de Pape prétendu , ce qui est schismatique ; il soutient que par le droit de sa couronne il peut nommer validement aux bénéfices ecclésiastiques, ce qui est hérétique ; il prétend que les fruits de ces bénéfices lui appartiennent, ce qui est prendre et retenir le bien d' autrui.

Boniface attribua à quelques mauvais conseillers une réponse si indigne delà majesté royale \ il méprisa les injures qu'on lui adressait; mais, voyant qu'on avait mal compris certains passages de sa bulle au sujet des rapports des deux

-1 II parait, en effet, que le véritable auteur de cette lettre , que le roi n'avait peut-être pas lue, est Pierre de Flotte, le même qui , a son retour de Rome, avait montré à Pbilippe-le-Bel un prétendu abrégé de lu buUo Ausculta, si propre à indisposer Sa Majesté contre Boniface VIII.

puissances, il se hàla de les expliquer eu protestant qu'il n'avait jamais pensé ni voulu dire que le roi de France, quant au temporel , relevât ilu Pape : « Il y a quarante ans , dit-il en présence des députés français, que nous sommes expert en la science du droit, et nous savons qu'il y a deux puissances ordonnées de Dieu : qui donc osera ou pourra croire qu'une telle fatuité, une telle ignorance nous ait pu entrer dans l'esprit? Nous affirmons qu'en aucun cas, en aucune manière, nous ne voulons usurper la juridiction du roi. Mais le roi ne peut nier qu'il ne nous soit soumis, comme tout fidèle, pour raison de péché \ » Les cardinaux, de leur côté, disaient aux députés du roi : « Nous voulons que vous teniez pour certain que notre saint Pontife n'a jamais écrit au roi qu'il lui était soumis dans l'ordre temporel , ou qu'il tenait son royaume de Sa Sainteté. Maître Jacques, archidiacre de Narbonne , notaire et légat du Pape , nous a constamment affirmé qu'il n'avait jamais rien dit ou écrit de semblable ^. » Le Pape résolut ensuite d'envoyer un ambassadeur au roi pour l'engager à se désister de ses prétentions, et il nomma à cet effet Jean Lemoine, cardinal du titre de Saint-

^ Hist. du différ. de Phil. et du Pape, 77.

2 Lettres des card. Preuves du différ., G3.

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