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MODES USUELS DE REPARTITION DES PROBLÈMES I

beaux sujets sont rares. Les historiens se les disputent et, à force de les redire, finissent par nous en lasser.

L'attrait delà nouveauté devrait, semble-t-il, les induire â traiter des sujets moins rebattus ; mais comme, à passer des plus célèbres à ceux qui le sont moins, puis à ceux qui ne le sont guère, ils arriveraient vite à ceux qui ne le sont pas du tout, ils hésitent à s'engager dans cette fâcheuse voie et préfèrent se tenir sur les hauteurs de la gloire (i).

Quelle règle enfin les dirige dans la détermination de données particulières ? C'est leur fantaisie qui décide. Ils cèdent à une préférence de goût ou à. un caprice de curiosité. Ils ne cherchent point à classer les problèmes de l'histoire, car ils ne pourraient s'entendre. Chacun d'eux s'efforce de faire valoir le sujet qui lui agrée, le met audessus de tous les autres et lui prête une grandeur idéale propre à justifier son choix.

Entreprend-il d'exposer la vie de quelque personnage? Il le déclare hors de pair et, de même que chaque prédicateur tient le saint du jour pour le plus grand saint du paradis, chaque biographe vante son héros comme le plus intéressant des hommes. Socrate paraît à Xénophon « le plus par- « fait des mortels (2) ». Ce même modèle d'excellence sera ' p3urM. Renan, Jésus (3), pour Joinville, saint Louis (4). Le héros le plus digne d'admiration, c'est pour Quinte- Curce, Alexandre (5), pour Thiers, Napoléon (6). Tant

(0 « Historia... discurrere per negotiarum celsitudines assueta,non * humilium minutias indagare causarum » (Ammien Marcelin, Rerum gestarum,nb. XXVI).

« Les grands événements et les grands hommes, dit de même Gui- « zot, sont les points fixes et les sommets de l'histoire .»

12)« Pour moi, en le voyant... si religieux..., si juste..., si tempe- -« rant..., si sage..., il me paraissait être le plus parfait des mortels » (Mémoires sur Socrate, IV, 8, § 2).

(3) « Entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que -«Jésus » (Vie de Jésus, 1867, p. 475. Voy. aussi p. 243, 464,465...).

(4)« Onqueshomes lay... ne vesqui si saintement» (Mémoires, p.ij.

(5) Histoire d'Alexandre, I, i .

(6) « Aucun mortel de l'histoire ne m'a paru réunir des facultés •«plus puissantes et plus diverses » (Histoire du Consulat et de VEmpire, t. XII, Avertissement au lecteur).

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qu'il s'agit de gloires si bien établies, on ne songe pas trop à s'étonner ; cependant une prééminence aussi absolue est libéralement attribuée à des illustrations déjà moindres. Vopiscus, projetant d'écrire la vie d'Apollonius de Tyane, dit : « A-t-il jamais existé un mortel plus saint, plus véné- « rable, plus sublime, plus divin (i)?» Polybe regarde Hiéron de Syracuse comme « l'homme peut-être le plus « remarquable qui ait existé (2) '». Commynes, parlant de Louis XI. affirme qu' « il n'a jamais cogneu nul prince « où il y eust moins de vices que en luy (3) ». Racine, historiographe de Louis XIV, le proclame « non moins « grand, non moins héros, non moins admirable que « plein d'équité, d'humanité, toujours tranquille, toujours « maître de lui, sans inégalité, sans faiblesse, et enfin le « plus sage et le plus parfait des hommes (4) ». Passe encore, quelque envie qu'on ait de fair^ des réserves. Mais lorsque Tacite vient proposer à mon admiration le génie d'Agricola, son beau-père (5), ou Plutarque la fortune de tel aventurier heureux: quand Voltaire appelle Charles XII « l'homme le plus extraordinaire peut-être « qui ait jamais été sur la terre (6) » ; lorsque l'innocent Barbier me dit du Régent : ^ Il n'y a jamais eu un plus « grand prince ! (7) » lorsque enfin je vois la tourbe des biographes porter aux nues toutes sortes de héros malencontreux et mettre, selon l'expression de Lucien, la tête du Colosse de Rhodes sur le corps d'un nain, j'entre en méfiance d'un enthousiasme aussi complaisant ou aussi

fi) Vie d'Aurélien, % 24.

(2] Histoire générale, \, 16.

{Z) Mémoires, prologue et I, i o.

(4) Discours k TAcadémie, 2 janvier 1685.

•(5) Vie d^Agricola,% i et 46.

(6) Histoire de Charles Xn,l. Maïs, dans ses lettres, oii il ne cherche plus à faire illusion, il traite volontiers son héros de fou (Lettre à Formont, 1785; autre, 1759).

(7) Journal de Barbier, 3 décembre 1723.

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aveugle, et je conclus que, pour chaque auteur, le plus grand homme est celui dont il a écrit la vie..

Les historiens appliquent à tous les sujets ce système de glorification à outrance. Il est plaisant de les voir venir à tour de rôle débiter leur boniment au lecteur, et chacun d'eux célébrer la grandeur unique des choses qu'il s'apprête à raconter. Aux yeux d'Hérodote, les guerres médiques sont l'événement le plus mémorable de l'histoire. Il en fait le nœud de ses récits, composés, dit-il, pour « préserver de « l'oubli de grandes et merveilleuses actions (i) »- Dé son côté, Thucydide assure que la guerre du Péloponèse « a « surpassé en grandeur et en importance toutes celles qui « ont précédé... C'est le plus vaste conflit qui ait jamais « ébfanlé la Grèce... et pour ainsi dire le monde entier (2) ». A preuve, il allègue que, «en aucun autre temps connu, les « éclipses de soleil ne furent aussi fréquentes (3) >>, ce qui est peut-être vouloir trop prouver. Tite-Live se prévaut de l'universel exemple pour donner l'avantage à la seconde guerre punique : « Qu'il me soit, dit-il, permis à cet endroit « de mon ouvrage, d'annoncer, comme l'ont fait la plu- « part des historiens en tête de leurs récits (il trahit le <i secret de la profession); que je vais écrire la plus remar- « quable des guerres qui aient jamais été faites (4). »

Le temps dont un écrivain s'occupe est toujours, à l'entendre, plein de choses extraordinaires. Polybe se propose de raconter « comment Rome a conçu et exécuté l'idée -« jusqu'alors inouïe d'un empire universel, ce qui fait la « merveille de notre siècle et fera le mérite de mon « ouvrage (5) », — « J'entreprends, dit de même Tacite, -« l'histoire d'une époque féconde en événements... (6).»

(i) Histoires^ I, i. ^

(2) Histoire de la guerre du Péloponèse^ I, i,

(4) Annales, XXI, i.

(5) Histoire générale, XXI, I.

(6) Histoires, I, 2.

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Villehardoin est prodigue de formules propres à piquer la curiosité du lecteur : « Or, oïez une des plus grant mer- « veilles et des greignors aventures que vos onques « oïssiez ! » Racontant la prise de Constantinople par les croisés, il dira : « Onques si grant afaire ne fut empris de « tant de gent puis que li monz fut estorez (i). » Froissart écrit avec une égale candeur : « Tous ceux qui ce livre « verront et liront se pourront et se devront émerveiller « des grandes aventures qui s'y trouvent, car je crois que, « depuis la création du monde et que les hommes com- « mencèrent premièrement à s'armer, on ne trouverait en « aucune histoire tant de merveilles comme il en est « advenu dans les guerres de nos jours (2). x> Powr Vol- « taire, le siècle de Louis XIV « est le plus éclairé qui fût « jamais (3) »...

On voit à nu l'artifice des auteurs. Chacun d'eux, ayant fait choix d'un sujet à son gré, le présente, avec une naïveté qui désarme, comme le plus beau qu'il soit possible de trouver, et Ton verrait plutôt un marchand déprécier sa marchandise qu'un historien ne pas surfaire ce dont il va nous entretenir. Toujours son héros est le plus digne d'être célébré, le récit qu'il fait le plus intéressant qui se puisse entendre. Ne leur demandez point, par exemple, de mettre leurs prétentions d'accord. Comme ils se contredisent tous, on est fondé à croire qu'aucun n'a raison.

Une telle manière de poserles questions d'histoire ne comporte ni vue générale, ni partage régulier, ni classement raisonné des problèmes. Sans se préoccuper de l'ensemble et même en s'abstenant à dessein d'envisager la grandeur de l'universelle vie, les historiens l'excluent en bloc de leur

(i) Chronique de la prise de Cotistantinople, CoWect. Buchon, 1828, p. 29 et 51.

(2) Chroniques, prologue.

(3) Siècle de Louis XIV, i.

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étude et n'en retiennent que des parcelles dont ils exagèrent à plaisir Timportance. Ils éclairent quelques points et laissent dans l'ombre les vastes fonds de Thumanité. Ainsi le physicien, qui dispose pour un public d'enfants un spectacle de lanterne magique, concentre sa lumière sur de petites images amplifiées par un artifice d'optique et plonge la salle dans les ténèbres. L'effet est grand et le succès assuré ; mais on n'a qu'un prestige en place de la réalité vraie.

Laissons les historiens choisir à leur convenance les sujets de leurs récits et voyons si, en appliquant avec plus de méthode leurs modes habituels de sectionnement, il serait possible d'établir une analyse satisfaisante de l'histoire. Quoique les auteurs ne s'assujettissent à aucune règle reconnue, la nature des choses et une logique instinctive les ont fait se rencontrer dans certains modes de position des problèmes. Les uns examinent à part des individus : les autres, des événements ou des séries d'événements ; quelques-uns se renferment dans un intervalle de durée ; d'autres, dans une région circonscrite ; d'autres enfin étudient un groupe social. Ces diverses formes d'histoire, biographique, épisodique, chronologique, géographique et politique, répondent à des exigences particulières et offrent l'avantage de limiter un sujet au gré de l'historien ; mais aucune d'elles ne se prête à une analyse complète de la vie humaine. Il est aisé d'en donner la preuve.

Le mode de division le plus naturel et, en apparence, le plus simple, consiste à examiner séparément les êtres humains. Leur personnalité semble en effet constituer un cadre commode pour scruter en détail les manifestations de la raison. Certains auteurs réduisent même à cette tâche la fonction de la science. « L'objet propre de l'histoire, dit « Bacon, ce sont les individus (i). » Carlyle déclare plus

(i) De la dignité et de V accroissement des sciences, II, i.

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expressément encore, que « Thistoire est une collection de biographies». Les historiens pensent en général de même. Beaucoup se bornent à raconter la vie de quelques personnages, et ceux qui traitent de sujets complexes n'admettent à figurer dans leurs récits que des hommes nominativement désignés. On serait tenté de croire que le seul défaut de cette méthode est l'insuffisance de son application et que, si Ton en généralisait l'emploi, c'est-à-dire si l'on s'astreignait à faire la biographie de tous les êtres humains, le programme de la science serait pleinement réalisé. Mais il suffit de formuler ainsi le problème pour montrer l'impossibilité de le résoudre. Les modes d'information, le temps, la patience, l'intérêt même feraient défaut pour mener à bien une pareille entreprise. Le procédé ne convient qu'à un petit nombre d'individualités choisies.

Les faits historiques se laissent aisément répartir en épisodes dont chacun forme un tout susceptible d'être raconté à part. Quelques auteurs ont, pour les sujets de ce genre, une prédilection marquée. « Je n'aime dans l'his- « toire que les anecdotes », dit Mérimée, à la fois historien et romancier, mais plus romancier qu'historien (i). Néanmoins, ce mode d'analyse, s'il devait être étendu aux innombrables accidents de la vie humaine, serait plus impraticable encore que le précédent. Il ne peut également servir qu'à mettre en relief des exceptions pittoresques.

En supposant même que les historiens pussent parvenir à exposer en détail toutes les existences notables et tous les faits intéressants, ces fragments, où l'histoire serait comme réduite en poussière, ne nous apprendraient rien de l'ensemble et si, pour connaître la vie de notre espèce, nous étions réduits à l'étudier dans des dictionnaires biographiques ou des recueils de faits divers, nous n'en pour-

(i) Chronique du règne de Charles /X, préface. Conséquent dans les deux genres, il réduit le roman à la nouvelle comme l'histoire aux anecdotes.

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rions avoir que l'idée la plus indigeste et la plus confuse. La division de l'histoire par époques et par contrées semble mieux embrasser des ordres de faits dans leur complexité logique et se prêter à des analyses suivies, à raison de la continuité des intervalles de temps et de la contiguïté des sections de l'étendue. On pourrait donc présumer que, à condition de soumettre la suite entière dés âges à une mesure chronologique et toutes les régions du globe à une sorte de cadastre géographique, l'objet de la science se trouverait intégralement réparti. Mais, lorqu'on réfléchit aux inconvénients de ces deux systèmes, on lés juge non moins inapplicables que ceux dont nous venons de parler. Remarquons d'abord que les manières de scinder les problèmes de l'histoire par voie de fractionnement mathématique ne sont pas fondées sur la nature des choses et ne concordent pas avec les modes d'activité de la raison qui est inégale et changeante dans ses développements, tandis que le temps s'écoule et l'étendue se déploie avec une régulière uniformité. Toute mesure est donc ici trompeuse. A quoi bon se régler sur des espaces de temps si certains de ï^os jours sont plus pleins que des années, ou sur des divisions de rétendue si d'imperceptibles points ont vu s'accomplir de grandes choses, alors que de vastes territoires restaient stériles pour le progrès ?

En outre, les historiens ne sauraient s'entendre et convenir d'une commune mesure pour opérer ces sections. Chacun pose des limites à son gré sans pouvoir ériger en loi ses préférences. Nos télégrammes font l'histoire par heures ou même par minutes; les Journaux, par jours ; les recueils hebdomadaires^ par semaines ; les revues wensuelks^ par mois; les annuaires ou annales.^ par années; les chroniques, par intervalles facultatifs ; certains historiens adoptent pour mesure un siècle, une époque, un âge... De même pour la localisation des faits : beaucoup de récits ne franchissent guère l'enceinte d'un couvent, d'un palais ou

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d'une ville : quelques-uns s'étendent sur une province ; d'autres, surtout un pays'; les plus ambitieux font l'histoire d'un continent ou même du monde entier...

La complication qui résulte de cette diversité n'est pas comme on pourrait croire, superficielle et facile à corriger ; c'est une confusion véritable et sans remède, car chaque mode de partage conduit à une étude distincte des choses. On ne les voit point, en effet, sous le même angle, ni avec la même netteté, suivant qu'on les examine de loin ou de près, dans le détail ou par ensembles. Pour les scruter dans les deux cas, il faut se servir tour à tour du microscope et du télescope, c'est-à-dire d'appareils construits tout différemment. L'esprit a, comme l'oeil, sa mise à point d'après la distance, et la valeur des faits change avec le centre de perspective. L'histoire est-elle présentée par jours ou par siècles, par localités ou par régions ? Elle ne se ressemble guère. Plus le cadre est étroit, plus on y fait entrer de minuties, car il n'est si petit incident qui, à son moment et sur place, n'ait eu de l'intérêt ; plus, au contraire, le cadre est grand, plus il faut condenser la matière et se réduire aux faits principaux. Où sera le moyen terme? Bien habile qui le trouvera. Trop particulières, les histoires se perdent dans l'insignifiance et la prolixité ; trop générales, elles s'évanouissent dans leur brièveté même, et, à force d'être sommaires, n'apprennent plus rien. Cherchez un milieu entre ces extrêmes et, loin d'éviter leurs inconvénients, vous ne réussirez qu'à les unir.

Enfin, alors même que, par miracle, les historiens adopteraient un mode uniforme de répartition pour la durée et l'étendue, ils ne pourraient pas s'astreindre à traiter avec un soin égal des parties de grandeur égale, parce que l'influence des événements étant circonscrite et momentanée, l'intérêt de leur étude varie selon les lieux et les temps. L'insatiable avidité avec laquelle les lecteurs de journaux dévorent la masse d'informations qui leur est servie chaque

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jour, témoigne du vif intérêt qu'ont pour eux les moindres nouvelles. On ne leur en dit jamais assez. Mais l'actualité seule provoque à ce point la curiosité publique, et qui voudrait étudier aussi en détail la suite entière des âges serait bien vite arrêté.

Force est donc de se restreindre et de traiter le passé sans bornes autrement que le présent borné. On se contente, pour les faits anciens, de résumés d'autant plus brefs que l'époque est plus reculée. La raison en est, dit Voltaire, « que l'histoire des temps récents est pour nous de néces- « site, mais que l'ancienne est seulement de curiosité (i) ». La mémoire a des bornes ; elle ne peut tout retenir ; sa grande ressource est d'oublier. La tradition laisse perdre le souvenir des choses dont l'intérêt a beaucoup décru et ne montre qu'en raccourci celles qui gardent un reste d'importance. A mesure que le temps s'écoule, les relations se condensent en extraits et se réduisent à quelques faits principaux.

Mais, en s'abrégeant de la sorte, l'histoire se transforme, car les abrégés la montrent à divers degrés de réduction. En vain on demande aux auteurs des résumés qui ressemblent aux grandes annales comme les Pygmées ressemblaient aux hommes (2) ou comme une miniature ressemble à un portrait (3), c'est-à-dire qui reproduisent la même image sous de moindres proportions. Cela n'est pas possible puisque abréger c'est élaguer, supprimer des agents, des faits, des circonstances, et l'histoire reste d'autant moins complète qu'elle est plus concise.

La nécessité de raconter longuement les choses récentes et de plus en plus brièvement les choses anciennes fait que, dans les ouvrages qui embrassent quelque durée, les parties successives du récit offrent une disproportion cho-

(i) Mélanges, œuv. compl., 1771,1. XVI, p. 60.

(2) Bayle, Dictionnaire historique, au mot Arsinoé, note C.

(3) Grande Encyclopédie, art. Abrégé.

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quante. Alors que les siècles lointains sont résumés en quelques pages, les temps voisins de Tauteur remplissent des volumes (i ). Ce n'est point une différence de valeur dans les faits ou d'abondance dans les documents qui oblige les historiens à s'étendre ou à se resserrer de la sorte; c'est une question d'intérêt particulier. Chaque époque a son optique et la juste proportion des âges n'est jamais fixée. Bayle trouve les historiens modernes trop longs et les historiens anciens trop courts (2) ; mais raccourcir les premiers et allonger les seconds ne serait pas le moyen de les rendre tous parfaits. Les anciens auraient alors chance de paraître ennuyeux et les modernes insuffisants.

L'histoire doit donc être remaniée périodiquement en vue d'éliminations graduelles. Dans quelques siècles d'ici, les ouvrages de nos historiens les plus estimés seront à refondre et à résumer, car la postérité, occupée d'autres faits qui la toucheront de plus près, refusera sûrement de prendre à sa charge le corps entier de nos annales et, plus ira, moins elle en voudra retenir. Si le présent réclame des narrations prolixes, l'avenir est aux abréviateurs et même aux abréviateurs d'abrégés. Les faiseurs de sommaires arrivent lorsque les grands historiens commencent • à paraître longs. Malgré les pertes qu'ils ont quelquefois causées et qui font la désolation des érudits (3), ne nous plaignons pas trop d'un bon office qui sert si bien notre paresse. Comme chaque génération veut mettre les choses à son point, on ne saurait assigner de terme .à ces réductions successives. L'histoire va se résumant de siècle en siècle, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, résultat où Ion

(i) Ainsi Tite-Live exposa en dix livres les cinq premiers siècles de l'histoire de Rome et en consacre cent trente aux deux suivants qui, ramenés à la même mesure, auraient dû tenir en quatre.

(2) Dissertation sur lés libelles diffamatoires.

(3) L'Abrégé de Justin a occasionné la perte de la grande histoire de Trogue-Pompée (Histoires philippiques), et les résumés des compilateurs byzantins nous ont privés de l Histoire universelle de Jean Damascène.

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se trouve déjà parvenu pour rimmense durée des âges préhistoriques. Entre ces limites extrêmes d'un présent qui s'intéresse aux moindres détails de sa propre vie, et d'un passé qui, de plus en plus étranger, s'atténue dans une perspective fuyante et finit par se perdre tout à fait, l'esprit conçoit une multitude d'aspects, sans pouvoir établir, d'une façon générale, le plus exact et le plus vrai. C'est affaire de situation et, comme le temps marche sans cesse, le point de vue change continuellement.

Le même défaut se retrouve dane les histoires régionales. Leur intérêt n'est pas égal en tous lieux. Très grand sur place, il décroît en raison de l'éloignement. C'est une question d'indigénat. Les mêmes sujets doivent être présentés différemment aux lecteurs de différentes contrées. Voltaire en convient : ^ On exige que l'histoire des pays étrangers « ne soit point jetée dans le même moule que celle de votre « patrie... Il faut surtout s'attacher à l'histoire de sa patrie, « l'étudier, la posséder, réserver pour elle les détails et « jeter une vue générale sur les autres nations. Leur histoire « n'est intéressante que par les rapports qu'elles ont avec « nous ou par les grandes choses qu'elles ont faites (i). » Bacon va plus loin et, par un scrupule singulier, semble interdire à chaque peuple l'étude de toute autre histoire que la sienne propre : « J'abandonne, dit-il, aux nations ^ étrangères l'histoire des étrangers, ne voulant pas porter « un œil indiscret dans les affaires d'autrui (2). » Conformément à ces maximes, chaque peuple s'installe, comme le Céleste-Empire, au centre du monde (3), et s'entoure d'une muraille de préjugés que ses historiens ne franchissent guère. Mais quoi ? L'histoire de France est apparemment

(i) Article Histoire de la Gran-de Encyclopédie,

(2) De la dignité et de l'accroissement des sciences, II, 7.

(3) Empire, du milieu. Les Incas appelaient leur capitale nombril du monde (sens' du mot Cu^co en péruvien), et les Grecs avaient donné le même titre au temple de Delphes que Pindare qualifie d'0[jL(paXdç.

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faite pour les Français ; celle de Turquie a pour les Turcs un attrait particulier, et, quant à celle de la Chine, on s'accorde à reconnaître qu'il faut être né Chinois pour y trouver de Tagrément. Plaisante science, dirait Pascal, qu'un fleuve ou une montagne borne !

Peut-être embarrasserait-on les historiens de l'Occident, si curieux des choses d'Europe, si insouciants des autres parties du monde, si on leur demandait pourquoi ils négligent de parti pris l'histoire des pays lointains. Prenons comme exemple la Chine. Il serait facile d'établir que, pour un historien sans prévention, il n'y a pas de plus beau sujet d'étude. Voilà un empire qui occupe le douzième de la terre habitable et dont la population compose le quart du genre humain. Il a développé à part un système de civilisation et offre le meilleur spécimen d'histoire spéciale, dans un petit monde fermé. En outre, cet Etat, contemporain de l'Egypte et de la Chaldée, présente un cas unique de longévité. Il possède un corps d'annales plus étendu que celui d'aucun autre peuple, car son histoire positive remonte à 2697 ans avant notre ère et se déroule sans lacunes pendant quaranje-cinq siècles. Un des missionnaires qui ont le mieux connu la Chine, le P. Amiot, n'a pas de peine à démontrer : « 1° que les annales chinoises « sont préférables aux monuments historiques de toutes « les autres nations parce qu'elles sont le plus dépouillées « de fables, les plus anciennes, les plus suivies, les plus «. abondantes en faits... ; 2" qu'elles méritent toute con- « fiance... , 3° qu'elles sont dignes de l'attention de tous « les savants... ; 4** qu'elles sont l'ouvrage de littérature « le plus authentique qui soit dans l'univers (i). »

Les historiens trouveraient donc là réunis comme à souhait tous les éléments d'intérêt et les garanties d'exactitude qu'ils cherchent pour leurs récits, grandeur des territoires,

i) Conclusion d'un de ses Mémoires sur les Chinois, t. II, p. 146,

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nombre des populations, longue suite de temps, richesse de documents, sûreté d'informations. L'histoire compte en Chine vingt-deux dynasties, autant de révolutions politiques et plus de trois cents changements de règne. Quelle mine de faits ! Que de personnages à mettre en scène, d'événements à raconter! D'où vient pourtant que jusqu'ici nos historiens ne se sont pas laissé prendre aux séductions d'un si beau sujet ? — Mais les Chinois sont étrangers à notre civilisation. — Qu'importe s'ils en ont une à eux, différente de la nôtre et d'autant plus originale. Sont-ils donc étrangers à l'humanité? La raison véritable, c'est que les divisions de temps et de lieu adoptées par les historiens n'ont rien de méthodique et leur servent seulement à séparer ce qui les intéresse de ce qui leur est indifférent. Mais l'intérêt qui s'attache aux choses en considération de leur proximité est un étalon variable et trompeur. La science, qui s'applique à scruter ce que la nature a de général et de fixe, doit avoir un caractère, d'universalité, de pérennité. Les connaissances bien établies ont le même prix pour les hommes de tous les pays et de tous les temps. Il n'y a pas une mathématique, une astronomie, une physique, une chimie, une physiologie particulières suivant l'époque et le milieu. La vérité est une ; l'erreur seule varie. Ce que l'histoirea eu jusqu'ici de local, de transitoire, prouve contre elle. Une fois scientifiquement constituée, elle ne manquera pas d'intéresser tous les hommes au même titre, car elle leur enseignera, non plus des accidents partout divers, mais l'ordre et les lois de l'activité humaine.

Un dernier groupe d'historiens tient compte, dans ses analyses, du fait de l'agrégation politique et prend les États pour objet d'étude. On a même, à ce point de vue, défini l'histoire « la biographie des nations ». Dans sa Philoso- P^i^ de l'histoire^ Hegel assigne cette tâche pour but à 1 histoire universelle et dit expressément que « là où il n'y * a pas d'États il n'y a pas d'histoire». Auguste Comte réduit

de même la science historique à l'étude des phénomènes sociaux et lui donne, en conséquence, le nom de Sociologie, Cependant, ce mode de partage est peut-être le moins méthodique de tous, le plus difficile à généraliser. Quoique les hommes, naturellement sociables, vivent partout liés par des rapports réciproques, peu de sociétés offrent de l'intérêt en histoire, car les États doués d'une personnalité puissante sont l'exception. Parmi les peuples, comme parmi les individus, on ne trouve que quelques héros et des foules sacrifiées. Les historiens s'occupent seulement des nations illustrées par un rôle actif et brillant. Ils délaissent celles qui, faute de cohésion et d'unité, n'ont pas su réaliser une forte organisation politique, ce qui est en général le cas des populations barbares ou sauvages.

Sous prétexte d'insignifiance, les historiens éliminent les petits États. Proposez à l'un d'eux d'écrire l'histoire de la république de Saint-Marin, je serai fort étonné s'il ne croit pas qu'on le raille. Comment prendre au sérieux un État si exigu (i) que, pour l'apercevoir sur la carte de l'Europe, il faut s'armer d'une loupe. N'importe ; les micrographes font encore de l'histoire naturelle ; ils savent que l'intérêt des êtres ne *se mesure pas à leur taille et ne négligent pas même les infiniment petits. L'histoire de Saint-Martn serait peut-être instructive à étudier. Quand on me dit que cet État minuscule, aujourd'hui le plus ancien de l'Europe (2), a maintenu intacte son autonomie pendant quinze siècles et traversé, calme et respecté, les orages qui ont bouleversé tant de grands empires, j'en induis qu'il a dû donner bien des preuves de modération et de sagesse. Ni guerres, ni conquêtes, ni révoFulions n'ont accidenté le cours de ses pacifiques annales. J'admire que, parmi ses Capitaines,, nommés à l'élection tous les six mois, il ne se soit pas rencontré un ambitieux sans scrupules pour renverser une

(i) II mesure 62 kilomètres carrés et compte 7,000 habitants. (2) Il date du iv« siècle.

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constitution qui n'est écrite nulle part et porter, par amour de la gloire, le trouble chez les voisins. Voilà d'honnêtes gens avec qui je serais charmé de faire connaissance. Mieux encore: lorsque, à la fin du dernier siècle (17^7), Bonaparte, maître de l'Italie, fit offrir par Monge une extension de territoire à la république naine, le capitaine régent Onofrio refusa pour elle de s'enrichir du bien d*aatrui et prononça ce mot digne d'être retenu : In piccole^^a libertà ! — Dites enfin que Saint-Marin n'a ni budget de la guerre, ni dette publique, ni lourds impôts, ni soldats, ni pauvres... N'est-ce pas un État modèle, bon à proposer en exemple ? Son histoire devrait être mise au concours. Mais qui consentirait à traiterun sujet si humble ? Il faut aux historiens des peuples qui aient lassé la renommée du bruit de leurs exploits, de leurs fautes et de leurs malheurs.

L'analyse politique n'aboutit donc encore qu'à exclure et à choisir. Elle ne se prête pas à une étude suivie des groupes humains. Cette objection si grave, quand par hasard les historiens se la posent, est tranchée par eux avec une surprenante légèreté. Strabon, énumérant les peuples ibères d'Espagne, s'arrête vite fatigué : « J'en pourrais, dit- « il, citer beaucoup d'autres, mais je n'en ai pas le courage « et je recule, je l'avoue, devant l'ennui d'une transcription « pareille, n'imaginant pas, d'ail-leurs, que personne puisse « trouver du plaisir à entendre des noms comme ceux des « Pleutaures, des Bardyètes, des Allobriges et d'autres moins « harmonieux et moins connus encore (i). » -^ Quelles raisons pour un géographe! — Dans son Histoire universelle^ où il n'a oublié qu'un détail, l'univers, Bossuet dit avec un égal dédain des peuples d'Ethiopie : « Il n'y a « rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages « et mal cultivées ; si la nature y commence souvent de

(i) Géographie, III, 3, §7.

^ beaux sentiments, elle ne les achève jamais. Aussi ne ^ voyons-nous que peu de chose à prendre et à imiter. 4< N'en parlons pas davantage et venons aux peuples 4< policés (i). » — Quelles raisons pour un pontife ! — Voltaire, à propos des Ostiakes et de leur origine incertaine, dit non moins étourdiment : ^ Ces obscurités ne valent « pas nos recherches. Tout peuple qui n'a pas cultivé les 4c arts doit être condamné à être inconnu (2). » Ailleurs, il ose écrire de nos ancêtres : « Pauvres Celtes- Welches^ « permettez-moi de vous dire, aussi bien qu'aux Huns, « que des gens qui n'ont pas eu la moindre teinture des « arts utiles ou agréables ne méritent pas plus nos recher- « ches que les porcs et les ânes qui ont habité leur « pays (3). » — Quelles raisons pour un philosophe ! — Des décisions aussi tranchantes simplifient sans doute l'histoire ^t soulagent fort l'historien en supprimant la partie la plus épineuse de sa tâche ; mais la science refuse de confirmer de tels arrêts. Les beaux sentiments, les considérations d'art qu'on allègue ne la touchent guère. II est visible qu'au yeux de Strabon le tort des Ibères est d'être restés étrangers à l'hellénisme, et que, pour Bossuet, celui des Éthiopiens consiste à n'avoir pas suivi la loi de Moïse. Quant à Voltaire, son grief contre les Ostiakes et les Welches tient apparemment à ce qu'ils n'ont pas honoré la tragédie. A cela près, c'étaient des hommes. Ils ont pratiqué à leur manière, et non sans succès, le premier des arts, celui de vivre. Ils ne sont donc pas indignes d'attention, et qui veut connaître les multiples aspects de la vie humaine ne perdrait pas son temps à s'enquérir d'eux.

« Que de peuples nous ignorent ! » s'écrie Pascal. Les historiens ne devraient-ils pas plutôt dire : Que de peuples

(i) Discours sur Thistoire uniperselle, III» partie, ch. m.

(2) Histoire de rempire de Russie sous Pierre le Grand, !'• partie, ch. I.

(3) Dictionnaire philosophique, art. France.

MODES USUELS DE REPARTITION DES PROBLEMES l65

nous ignorons ! Une science qui méconnaît à ce point la grandeur de son sujet et n'en estime que des fragments, ne donne-t-elle pas la mesure de son incapacité ?

Non seulement les modes usuels de répartition ne permettent pas d'opérer une analyse intégrale de la vie humaine, mais encore ils ne procurent pas le résultat auquel doit tendre l'analyse, qui est de faciliter la solution des problèmes en les décomposant jusqu'à ce que la clarté ressorte d'une extrême simplicité. Ces procédés ne sont pas moins défectueux pour élucider le détail qu'insuffisants pour classer l'ensemble, et l'on n'arrive par eux à connaître ni le tout, ni même des parties.

En opérant des divisions arbitraires, les historiens réduisent bien à leur convenance la grandeur des sujets qu'ils traitent, mais ils n'en diminuent pas la complexité parce que, au lieu du scalpel de l'anatomiste, ils emploient le coutelas du boucher. Là où, dans le grand corps de l'histoire, ils devraient séparer avec soin des appareils, des organes, des éléments définis auxquels correspondent des fonctions distinctes, ils coupent par tranches des parties et des parcelles où des éléments et des fonctions de tout ordre se trouvent encore confondus. Que l'on considère, en effet, un personnage, un événement, un espace de durée, une région de l'étendue, un groupe politique, on entrevoit, sous cette apparente simplicité, un si grand nombre de causes, d'actes et de rapports, que l'esprit le plus perspicace n'en saurait débrouiller la confusion.

L'être humain a, il est vrai, son unité, son individualité <jui le caractérise puisqu'on ne pourrait le scinder sans le détruire ; mais cette unité, loin d'être simple, est une résultante effroyablement complexe, où s'entrecroisent une infinité d'influences, d'effets, de conditions et de circonstances. Elle ne s'explique point par elle-même ; elle dépend de ce qui l'a précédée et de ce qui l'entoure. La race, l'héré-

i66 l'histoire et les historiens

dite, l'éducation, le milieu, l'état de civilisation, un concours de circonstances font l'homme ce qu'il est. Il tient à tout. C'est un petit monde, un microcosme selon l'expression antique, image réduite du macrocosme et non moins compliquée que lui. Avec quelque soin qu'on Tétudie, on ne le connaît jamais bien.

De même, l'événement en apparence le plus simple comprend une immensité de détails. Veut-on l'explorer à fond, savoir le comment et le pourquoi de chaque chose ? Il y aurait à scruter minutieusement le rôle de tous les acteurs du fait, les antécédents qui l'ont amené, les incidents qui sont survenus, les conséquences qui ont suivi... C'est une interminable enquête à ouvrir sur le moindre épisode de l'histoire. On a vu des historiens se vouer à l'étude d'un événement unique, publier des volumes à ce sujet et ne pas l'éclairer assez pour dissiper tous les doutes.

La répartition des problèmes par intervalles de temps n'opère pas une simplification réelle, puisque, durant le moindre laps, fût-il d'un jour ou d'une heure, l'activité humaine déploie toute la complexité de ses développements et, si l'on voulait ne rien omettre, l'étude du plus court instant n'aurait pas de fin. En outre, lorsque les historiens se renferment entre des limites précises de durée, ils n'y trouvent plus les causes ou les suites des faits qu'ils rapportent et dont les connexions se prolongent à l'infini. La gestation des événements est parfois si lente que, pour voir leurs effets logiques se produire, il est nécessaire de franchir des siècles. Louis XIV a recueilli l'héritage de grandeur monarchique préparé par Henri IV et Richelieu ; mais il a légué à ses successeurs l'expiation de ses fautes. Voltaire s'est trop pressé de le glorifier ; nous le jugeons mieux après ^Louis XV et Louis XVI. La Renaissance procède, à travers le moyen âge, de la tradition antique. Notre civilisation actuelle plonge par ses racines dans le plus lointain

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