ANALYSE METHODIQUE DE L HISTOIRE I7I
Chacune des fonctions principales que nous venons d'indiquer peut être à son tour partagée en fonctions secondaires plus simples.
Une histoire de l'industrie devrait examiner séparément l'application des forces qui nous servent à vaincre les résistances des choses, l'exploitation des ressources utiles ou utilisables de la nature, dans le monde animal par la chasse, la pêche ou l'élevage pastoral ; dans le monde végétal par l'agriculture ; dans le monde des corps bruts par l'extraction minérale ; puis, la multitude des industries qui élaborent ces matières premières, préparent les aliments, confectionnent les vêtements, contruisent des habitations et adaptent à notre commodité une foule de produits ; enfin la circulation , l'échange et la consommation de tous les éléments de richesse...
Les fonctions de la vie affective seraient à répartir d'après leur nature et leurs tendances. La psychologie n'a pas encore établi un classement méthodique des passions. On les divise quelquefois en attractives et en répulsives selon qu'elles aspirent à procurer un bien ou à écarter un mal. D'autres les partagent en égoïstes et altruistes comprenant, d'une part, les sentiments personnels, l'amour-propre, l'amour des richesses, l'ambition..., de l'autre, l'amour, les affections de la famille, l'amitié, le patriotisme, la philanthropie, le sentiment de la nature et le sentiment religieux... L'esthétique générale se compose de plusieurs arts que spécifient lusage et les langues. La poésie, l'architecture, la sculpture, la peinture et la musique cherchent à réalise? la beauté, dans les idées par les mots, dans l'étendue par ses modes de construction, dans les formes par les contours, dans les surfaces par les couleurs, dans les sentiments par les sons. Chacun de ces modes d'expression a son histoire et offre un cadre tout tracé pour l'étude des manifestations du goût.
Les divers ordres de vérités se distribuent par séries ou
sciences. Nous avons essayé ailleurs (i) de classer les connaissances positives en sept sciences générales, savoir l'ontologie ou logique, la mathématique, la dynamique, la physique, la chimie, la science des formes et la science des fonctions, suivant que Ton examine les réalités perceptibles, les rapports abstraits des grandeurs, la collocation des corps, les actions moléculaires, les combinaisons des substances, les types de structure et les modes d'activité...
En morale, on distingue d'ordinaire deux sortes de devoirs relatifs, les uns à l'agent lui-même, les autres à ses rapports. La première comprend la préservation de la santé par l'hygiène, le gouvernement des passions par la sagesse, la subordination du vouloir à la conscience... La seconde établit les obligations de l'homme envers ses? proches, ses semblables en général, les animaux que domine sa puissance, l'ensemble des êtres dont il doit suivre les lois...
Enfin les fonctions sociales se répartissent naturellement d'après la grandeur des groupes auxquels se rattachent les existences individuelles et que représentent la famille, le monde des relations privées, la cité, l'État, l'humanité, la nature, l'universalité même des choses...
Nous ne prolongerons pas cette analyse plus loin, car notre tâche ne consiste pas à tracer un programme complet de l'histoire; elle se borne à indiquer comment il serait possible de l'établir. L'esquisse que nous venons d'ébaucher suffit à faire concevoir l'esprit et la marche d'une réparti- •tion méthodique. Il est manifeste qu'en suivant la même voie, c'est-à-dire en procédant par divisions et subdivisions graduelles, on arriverait à décomposer jusque dans le plus extrême détail les difficultés qui résultent de la complication des problèmes et à les poser successivement dans des conditions de simplicité aussi grande qu'on le pourrait désirer.
(i) Théorie des sciences.
ANALYSE MÉTHODIQUE DE L'hISTOIRE I7?
Les questions historiques une fois amenées au point où Pon se trouverait en présence de fonctions suffisamment circonscrites, l'historien qui ferait choix de Tune d'elles n'aur^ait . plus qu'à constater les séries de faits simples et bien définis qui s'y rapportent. Pour cela, il lui faudrait passer de l'ordre abstrait à l'ordre concret, c'est-à-dire noter les agents, les circonstances, la date, le lieu, le groupe social, toutes conditions par lesquelles se détermine la production des faits. Nous revenons ainsi aux modes <îe sec^ tionnement biographique, épisodique, chronologique, géographique et politique dont nous avons critiqué l'emploi chez les historiens du passé. Mais leur application, au terme de l'analyse, n'a plus aucun des inconvénients qu'elle entraîne quand on en fait le principe même de l'analyse, parce que, au lieu de grouper pêle-mêle, dans des cadres de convention, toutes sortes de faits disparates, elle ne sert qu'à répartir le détail des faits de même ordre. L'essentiel de l'analyse est ailleurs et les aspects de la vie humaine ont été préalablement classés à raison de leur nature. On n'aurait donc plus à étudier des personnes, des événements, des époques, des régions ou des États dans tout ce qu'ils peuvent comprendre de complexité d'effets, mais seulement dans leur rapport avec une fonction donnée. Dès lors, plus de confusion à craindre dans les problèmes, d'éliminations arbitraires ni de préférences exclusives. Chaque espèce de faits serait examinée à part dans toute l'étendue de ses développements. Les notions séparément acquises feraient partie d'un ensemble, y prendraient place à leur rang et garderaient pour la science une valeur constante.
Tel nous semble devoir être le mode d'analyse et de classement des sujets en histoire. L'adoption d'un programme rationnel, qui jusqu'ici lui a fait défaut, aurait pour son étude d'importantes conséquences. Obligés de changer de but et de voie, les historiens détourneraient leur atten-^
tion des singularités personnelles ou accidentelles, qui n'apprennent rien de l'ensemble, et seraient obligés de scruter les fonctions de l'activité humaine, dont l'intérêt est universel. En outre, le plan de la science une fois tracé, l'édifice se construirait peu à peu, par assises successives, au lieu d'être toujours à recommencer sur un fondement précaire.
Bien des signes annoncent qu'une réforme de ce genre ne tardera pas à s'imposer. Notre temps voit paraître un nombre croissant d'ouvrages où sont exposés par fonctions les développements des arts utiles, de la littérature ou des beaux-arts, des sciences, des mœurs, des institutions politiques ou des croyances religieuses. Ces monographies instructives constituent de précieuses contributions à l'his-' toire générale. Toutefois, faute de concert préalable, de suite et d'unité, les recherches de ce genre ne sont pas aussi fructueuses qu'on pourrait le souhaiter. Elles auraient besoin d'être systématisées et coordonnées.
L'établissement d'un programme en histoire revient à remplacer les classifications artificielles de faits par une classification naturelle qui, débrouillant le chaos de ces données, les range dans un ordre logique d'après les analogies et les différences le plus propres à les caractériser. Le jour où un classement pareil aura prévalu, la science de l'humanité retirera de ce grand bienfait des facilités et des avantages comparables à ceux auxquels les sciences de la nature sont, depuis un siècle, redevables de leur prodigieux essor.