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VALEUR DES TEMOIGNAGES ET CREDIBILITE DE LA TRADITION

En matière de faits singuliers, les garanties que réclame la science, une large et publique étude, des relations sûres, un contrôle répété, se rencontrent rarement.

Un événement, toujours circonscrit et passager, se produit en un lieu de l'étendue, à un moment de la durée. Ceux-là seuls qui en ont été acteurs ou témoins peuvent en parler pertinemment. Tout récit s'autorise de leurs indications.

(i) Testis unus, testis nullus (adage juridique).

Au premier rang des mieux informés sont les acteurs mêmes des faits. Personne n'a vu les choses de plus près. On voudrait donc entendre leur déposition avant aucune autre. Mais cette source de renseignements, qui serait la plus précieuse, est la moins abondante et la plus suspecte. La plupart des personnages célèbres, aux prises avec les difficultés de l'action, manquent de loisir pour la raconter et, quand ils s'acquittent de ce soin, ne sont pas assez désintéressés pour être bien véridiques.

Après les acteurs des événements, ceux qui les ont vus s'accomplir sont seuls en situation de nous instruire. Leurs rapports constituent le fonds de l'histoire, dont le nom, dans son acceptation première, a le sens de témoignage {i). Toutefois, les témoins, simples spectateurs des faits, n'en saisissent que les apparences et sont souvent déçus par elles. De plus, pour peu que l'événement soit complexe, chacun d'yeux n'en connaît que des épisodes. On aurait donc besoin de les tous entendre ; mais tous n'élèvent pas la voix, et ceux qui se taisent auraient parfois eu le plus à dire. On est réduit à ceux qui se présentent d'office pour déposer. Même quand ils sont en nombre, on n'est jamais sûr d'avoir l'entière vérité. Dans combien de causes ne voiton pas l'apparition d'un nouveau témoin changer le caractère et l'appréciation des faits ? De nos jours, l'incessante publication de documents inédits oblige de remanier sur une foule de points l'histoire des derniers siècles. Or, at-on jamais la certitude d'avoir réuni tous les témoignages ou même les plus probants ?

Les témoignages, ainsi recueillis par fortune, s'accordentils entre eux? On n'a encore qu'une présomption de vérité, puisque tel témoin qu'on ignore les aurait peut-être tous démentis. Se contredisent-ils les uns les autres ? Ce qui est

(0 Histoire, du grec têropia, information. Vhistorien, lêTwp, €st le témoin. Ce terme se rattache à eiBo3,i8(o, thème inusité dQ,oi8a, •ÊtBov, dont le sens de poir se lie au sanscrit pid et au latin videre,

lyS l'histoire ET LES HISTORIEN^

assez fréquent, l'embarras devient extrême et l'on n'en peut sortir que par un choix périlleux, après avoir témérairement tranché des questions de clairvoyance et de bonne foi. La règle posée par Tacite, de croire à la réalité des faits quand les auteurs sont unanimes, et d'attribuer à chacun d'eux sa version quand ils diffèrent (i), n'est ni sûre dans le premier cas parce que, faute d'un contraditeur qui a gardé le silence, on suit peut-être une fausse voie; ni effective dans le second puisque, au lieu de résoudre le problème, on se contente de le poser ; et là où Tacite, écrivant l'histoire de son siècle, n'ose décider entre des récits divergents, qui aurait aujourd'hui la hardiesse de prononcer?

Lorsque l'historien, ouvrant une enquête, interroge des témoins, confronte leurs dires et cherche, à travers leurs lacunes et leurs contradictions, la vérité qui lui échappe, il remplit comme le juge une mission délicate où ses méprises risquent de s'ajouter à celles d'autrui. Qui ne sait par expérience combien la constatation du fait le plus simple est une opération malaisée et de succès incertain quand on doit se référer à des témoignages incomplets ou qui se démentent l'un l'autre? Les plus loyaux historiens conviennent de leurs embarras: « Pour ce qui est de la vérité des faits, dit' « Thucydide, je ne m'en suis pas rapporté au premier venu « ou à mes impressions personnelles; je n'ai raconté que « ceux dont j'avais été moi-même spectateur ou sur lesquels « je m'étais procuré des renseignements précis et d'une « entière certitude. Or, j'avais de la peine à y parvenir « parce que les témoins oculaires n'étaient pas toujours « d'accord sur le même événement et variaient suivant leur « sympathie ou la fidélité de leur mémoire (2), »

Écartons le danger, contre lequel les historiens ne sont pas toujours suffisamment prémunis, de mauvaise foi chez

(i) Annales, XIII, 20.

{2) Histoire de la guerre du Péloponèse, I, 22,

les témoins; supposons-les tous d'une parfaite sincérité." Même dans cette hypothèse la plus favorable, des désaccords ne manqueront pas de se produire, car chacun a sa manière de regarder et pour ainsi dire son optique spéciale, d'après le poste où il se trouvait placé, Tétat de ses organes, sa mesure d'attention, ses qualités d'esprit (i)... Chacun a aussi sa. manière d'exposer les choses suivant la netteté de ses idées, la précision de ses souvenirs, l'habileté de sa parole, le tour de son imagination... Ces causes personnelles d'erreur font varier à l'infini les témoignages. . Le duc d'Harcourt nous apprend comment se fit le compte rendu officiel de la bataille de Solférino : Les rapports particuliers, rédigés par les généraux, furent transmis aux officiers d'état-major qui les modifièrent et dressèrent un projet d'ensemble ; mais le chef d'état-major le jugea défectueux et le refit à sa convenance. Lorsque la relation, ainsi deux fois corrigée, fut soumise au maréchal Mac-Mahon , celui-ci s'écria : « Vous vous trompez absolument !» et il reprit l'œuvre à nouveau. « Il ne resta presque rien, ajoute le narrateur, du « projet primitif (2). » Qui se trompait? Chacun peut-être. Pour bien faire, le Moniteur aurait dû donner les différentes versions du rapport. Cela aurait un peu embarrassé les historiens, mais édifié le public.

On raconte que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres, s'occupait à écrire la seconde partie de son Histoire du monde. Un jour, il est interrompu dans ce travail par le bruit d'une querelle qui éclate sons les fenêtres de sa prison. Il suit d'un regard attentif les incidents de la rixe et croit s'en être bien rendu compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut con-

(0 Joseph de Maistre interdit aux myopes d'écrire Thistoire. Peut- ^tre faudrait-il récuser aussi les presbytes et même se méfier des vues normales dont bien peu sont irréprochables.

(2) D'Harcourt, Quelques réflexions sur les lois sociales.

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tredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son Histoire, Guizot et Prévost-Paradol ont mis en tête d'études historiques cette piquante anecdote (i), sans toutefois se croire obligés d'en tirer la même conclusion que Raleigh.

Il semble que les événements notables, étudiés et relatés avec soin, devraient offrir plus de garanties de certitude; mais Tacite nous avertit que la plupart restent entourés de bien des obscurités (2). Quant aux petites circonstances, presque toutes sont controuvées. « En général, dit M. Renan, « le menu détail en histoire est un mensonge si on le prend « au pied de la lettre. Grégoire de Tours, par exemple, dans « ses dramatiques récits, raconte avec une admirable viva- « cité les actes et les discours de ses héros... Et pourtant, en « adoptant textuellement les narrations de Grégoire de « Tpurs, est-on sûr de ne reproduire que l'exacte vérité ? « Ce naïf conteur pétait-il présent aux scènes qu'il décrit ? « Les témoins dont il s'est servi ont-ils pris des notes sur « place pour nous conserver tant de particularités ? Y avait- « il des sténographes pour saisir au vol ces paroles si ani- « mées ? Il est clair que, dans presque tous les récits détail- « lés qui nous ont été transmis, les circonstances sont la « création personnelle de l'historien qui, au lieu de racon- « ter sèchement les faits, a préféré les mettre en action. De « pareils textes ne doivent être envisagés que comme des à « peu près... Essayons de nos jours, avec nos innombrables « moyens d'information et de publicité, de savoir exacte- « ment comment s'est passé tel grand épisode de l'histoire « contemporaine, quels propos s'y sont tenus, quelles

(i) Guizot, Discours prononcé pour l'ouverture du cours d'histoire moderne, le 1 1 décembre 18 12, dans Mémoires, t. I, p. 288 ; et Prévost-Paradol, Histoire universelle, Introduction.

(2) « Maxima quaeque ambigua sunt. »

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«étaient les vues et les intentions précises des auteurs; « nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé pour ma part, « comme expérience de critique historique, de me faire une « idée complète d'événements qui se sont passés presque « sous mes yeux, tels que les journées de février, de juin, etc. « Je n'ai jamais réussi à me satisfaire (i). »

En dehors du cercle des observateurs directs, seuls à même de fournir des renseignements exacts, mais qui fixent rarement le sens des faits, les témoignages ne font plus que se répéter et, par cela même, s'altèrent. Polybe reconnaît que l'ouïe est plus trompeuse que la vue (2). Selon le mot de Plaute :

« Mieux vaut un porteur d'yeux que dix porteurs d'oreilles (3). »

La plupart des historiens, confinés dans cette île où Rabelais fait tenir par « Ouydire eschole de tesmoigne- « rie (4) », se bornent à recueillir de vagues récits et composent leurs histoires d'après d'autres histoires dont les données ont souvent beaucoup voyagé. Plus elles ont fait de chemin, moins elles méritent créance.

Transmise de bouche en bouche, la vérité n'a pas de perinanence en histoire. Tout bruit qui circule se dénature. Bayle en donne pour raison que, dans le récit répété des faits, la mémoire ne retenant les choses qu'en gros, c'est l'imagination qui supplée aux lacunes pour le détail. « Ceux à qui l'on conte une chose ont accoutumé d'être « attentifs principalement au fond et à l'essence du fait. « C'est aussi ce qu'ils retiennent le mieux. Mais comme

{i) Essais de morale et de critique, 1859, p. 126, 127.

(2) Histoire générale, Xlll, 27.

(3) « Pluris est oculatus testis unus quam auriti decem ;

« Qui audiunt, audita dicunt ; qui vident, plane sciant. »

{Truculentus, II, 6).

(4) Pantagruel, V, 3 i .

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«. ils n'ont pas eu la même attention à toutes les circon- « stances, car cela eût été trop pénible, ils en oublient •« plusieurs... et ainsi, au bout de quelques heures ou de « quelques jours, s'ils veulent faire le même récit, ils sont « obligés d'y suppléer les circonstances qu'ils n'ont point « retenues. Chacun fait ce supplément selon le caractère par- 4( ticulier de son génie, et de là naissent une infinité de va^ « nations qui passent jusqu'aux écrits des historiens (i). » Bien des causes d'erreur se glissent à travers ces transmissions successives. L'infidélité des mémoires, l'arbitraire des suppositions, des inadvertances de toute espèce, l'impropriété des termes, le manque ou le trop d'habileté des rapporteurs, faussent le sens du récit sur les lèvres les plus véridiques. A chaque redite le danger s'aggrave, le mal empire. Des détails essentiels s'atténuent et disparaissent ; des circonstances insignifiantes, amplifiées à plaisir, deviennent le principal. Des éléments nouveaux s'ajoutent à la donnée première, car, dit Montaigne, dans le commerce des nouvelles, « nous faisons naturellement conscience de « rendre ce qu'on nous a preste sans quelque usure et « accession de notre creu (2) ». L'un donne comme vraisemblable une conjecture reçue comme douteuse ; l'autre la déclare certaine et l'affirme expressément (3). Le premier répand la nouvelle comme un bruit vague ; le second la répète comme une chose qui se confirme ; le troisième la certifie indubitable. On dit..., on tient..., on affirme....

(i) Dictionnaire historique, art. Hacker, note A.

(2) Essais, lll, 1 1,

(3) Nicolas de Damas, contemporain de César et qui nous a transmis le récit le plus circonstancié de sa mort (Fragment découvert à l'Escurial en 1 849), ne dit rien de l'exclamation célèbre : « Tu quoque, mi Brute ! » qu'aurait poussée le dictateur à la vue de Brutus levant sur lui le poignard. Suétone, postérieur d'un siècle, mentionne ce mot rapporté, dit-il, par quelques auteurs (Cœsar, § 82^. Après lui, d'autres l'ont donné pour avéré. Depuis lors, ce détail, dû probablement à l'imagination de quelque rhéteur grec, fait partie de la scène et passe pour authentique.

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marquent les degrés de Terreur qui se transfigure en vérité. « Il semble qu'il s'agisse d'une emplette d'encan où « l'on enchérit les uns sur les autres, parce que la mar- « chandise n'est adjugée qu'au plus offrant et dernier « enchérisseur (i). »

Ainsi le thème initial, déformé de mille façons, prend les apparences les plus diverses, comme un nuage tourmenté par les vents. Indifférente à la vérité des faits et plutôt amie du mensonge (2), la renommée propage^ les plus vaines rumeurs, les exagère par une répercussion d'échos, les accrédite et, finalement, les consacre. Pour peu que la nouvelle vienne de loin, elle est escortée de tant de variantes, d'embellissements et de commentaires, que la critique la plus judicieuse ne peut démêler ce qu'elle renferme de vrai, et ses efforts ne font souvent qu'y joindre quelques incertitudes de plus.

De l'avis de Voltaire, « les faits ne sont probables que

« dans leur origine et perdent un degré de probabilité à

« chaque génération (3) ». Newton croit même qu'au

bout d'un siècle la tradition orale ne mérite plus aucune

^oi. A quelles déviations ne peut-elle pas atteindre quand elle

^e continue pendant de longs âges ? Tant que l'histoire a

f^é réduite à ce moyen d'information, elle a flotté dans une

'^cfécision favorable aux transformations les plus étranges.

^^^ Pourquoi, de la haute antiquité, il ne nous est par-

^^J^ que des fables.

^^ "ti^adition écrite semble moins faillible que la tradition car « il n'est, comme dit Froissart, si juste reten-

oraie

(2j ^^'le, Diction, histor.^ Henri III, note S.

« Passa la Renommée.

« Elle tenait trois cornets à bouquin, « L'un pour le faux, l'autre pour l'incertain, « Et le dernier, que l'on entend à peine, « Est pour le vrai. »

{\\ (Voltaire, Guerre civile de Genève, ch. iv.)

"article Histoire, dans la Grande Encyclopédie.

« tive que c'est d'écriture (i) ». Depuis que l'art d'écrire, d'une date relativement récente, est devenu d'usage commun, les témoignages, fixés dans des textes durables, ont pu franchir des distances et des siècles sans courir autant de chances d'altération. Alors, en effet, s'ouvre l'âge historique. Néanmoins, le mal, un peu atténué, n'est pas pour cela guéri. Les documents écrits ne nous livrent pas toujours la vérité de première main, et, là où nous croyons entendre un témoin autorisé, nous avons simplement affaire à un rapporteur banal qui répète de vagues leçons. Or, entre le moment où une nouvelle s'ébruite et celui où elle s'écrit, il y a place pour bien des erreurs. Buckle a même montré, par des exemples tirés de l'histoire du moyen âge, que le moment le plus périlleux pour la tradition est celui où elle se fixe dans un texte, parce que, au lieu d'être transmise sur place et de vive voix sous l'influence du même esprit qui l'avait conçue, elle est rédigée par un compilateur presque toujours interprète inexact ou critique inintelligent (2).

En outre, un récit qui passe de livre en livre, quoique moins exposé que lorsqu'il circule de bouche en bouche, ne laisse pas de courir de fâcheuses aventures, par suite de transcriptions et de gloses successives. Les scribes du moyen âge ne se faisaient pas scrupule de modifier les textes qu'ils reproduisaient et d'y opérer des interpolations ou des suppressions à leur convenance. Pour introduire des erreurs^ il suffit parfois de la distraction d'un copiste, d'une coquille d'imprimerie ou d'une méprise de traduction. La confrontation des manuscrits et des éditions montre avec quelle facilité un texte original peut se corrompre. Dans l'édition princeps qu'il donna d'Ammien Marcelin, en i533, Accurse prétendit avoir corrigé cinq mille fautes

(\) Chroniques, \\\, i3.

(2) Histoire de la civilisation en Angleterre, ch.vi.

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sur les manuscrits de son Histoire (i). Voilà pour les transcripteurs. Les traducteurs sont plus encore sujets à caution. Un docte critique, Méziriac, avait à lui seul relevé, dans la traduction de Plutarque par Amyot , plus de deux mille contresens (2). Si la plus honorée des traductions est à ce point défectueuse, que doit-on penser des autres ? Au xvii'» siècle, Perrot d'Ablancourt ayant habillé à la française plusieurs historiens anciens, ses traductions, plus agréables qu'exactes, reçurent la qualification de « belles infidèles » qui conviendrait à la plupart des versions célèbres.

On cite même des personnages historiques mis au monde par une inadvertance de traducteur. Hérodote parle d'un roi Mœris dont on n'a pas trouvé trace dans les textes hiéroglyphiques. Le bassin creusé par Amenemhé III pour recevoir le trop plein du Nil s'appelait en égyptien mén\ le lac. Hérodote, prenant ce mot pour un nom propre, en a fait celui d'un roi qui, bien que n'ayant pas existé, n'est pas moins fort connu (3). De même les historiens grecs, en donnant à Sardanapale Anakyndaraxarès pour père, .avaient pris un titre royal (Anaku-nadu-sarru-assur^ moi auguste roi d'Assyrie) pour un nom patronymique (4). On ignore Tauteur du roman de Daphnis et Chloé. L'attribution de cette gracieuse pastorale à un écrivain nommé Longus provient d'une bizarre méprise : Le manuscrit du Mont Cassin avait pour titre : Aécrpioxwv Xo^oi, Discours des choses deLesbos. Du mot Aoyoi, lu de travers, on a faitXoyyouet cet auteur, né d'une bévue d'érudit, a pris place dans l'histoire littéraire, avec chance d'être immortel (5).

Enfin, si l'écriture et surtout l'imprimerie rendent la vérité plus durable, elles éternisent aussi le mensonge et

(i) Bayle, Diction, histor., articles Accurse et Marcelin.

(2) Méziriac, Discours de la traduction, 1635.

(3) F. Lenormant, Histoire ancienne des peuples de rÔrient, 1868^ t.I, p. 217.

l4}ld.,id., t. I,p. 475.

(5)Chassang, Histoire du roman dans Vantiquité, p. 42 i.

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semblent même lui donner une autorité nouvelle. «. Nous 4< mettons en dignité nos sotttises quand nous les mettons « en moule... Il y a bien pour le peuple aultre poids de « dire — je l'ai leu : que si vous dites — je l'ai ouï dire. « Mais moi, qui ne mescrois non plus la bouche que la « main des hommes et qui sais qu'on escrit aussi indis- « cretement qu'on parle-.., j'estime de la vérité que, pour « estre plus vieille, elle n'est pas plus sage (i). » Le nom de légendes (legenda)^ par lequel on désigne des récits dépourvus d'authenticité, témoigne que l'histoire écrite n'est pas moins suspecte que l'histoire parlée.

Engagée dès le début dans cette voie d'altérations progressives, la tradition y persiste jusqu'à ce qu'il ne reste à peu près rien de la vérité. Les récits vont à la fable comme les fleuves à la mer, sans cesse grossis par des affluents de mensonges. Il y aurait à écrire un chapitre instructif de la philosophie de l'histoire sur la manière dont, grâce à ce travail continu de déformation, les faits vrais deviennent légendaires, mythiques et fabuleux» De curieux exemples permettent de suivre , en plein âge historique,, le progrès parfois rapide de cette métamorphose.

Lorsqù'Alexandre partit pour la conquête de l'Asie, il eut, en prévision de sa gloire, le soin de se pourvoir d'historiographes chargés d'écrire les exploits dont ils devaient être témoins. En dépit d'une précaution si sage, la- vie du héros tourna vite à la légende. Les imaginations, éblouies parle spectacle d'une aussi prodigieuse fortune, mêlèrent au récit de ses triomphes de romanesques embellissements qui trouvèrent aisément créance, car, lorsque le vrai est presque incroyable, le faux ne paraît plus indigne de foi et l'on cesse de les distinguer. Du vivant même d'Alexandre,

(i) Montaigne, Essais y III, i3.

au dire de Polybe, de Strabon et de Quintilien (i), son histoire n'était déjà qu'un tissu de fables. Lucien raconte que, pendant une navigation sur l'Hydaspe, le conquérant se faisait lire la relation du rhéteur Aristobule, un de ses historiographes en titre. Quand vint le récit hyperbolique d'un combat que l'auteur lui faisait soutenir contre Porus, Alexandre, irrité des sottes inventions du narrateur, saisit son manuscrit et le jeta dans le fleuve, menaçant d'un sort pareil l'impertinent historien (2). « Plutarque rapporte (3) « qu'un jour Onésicrite lisait son ouvrage à Lysimaque « devenu roi : il arrive à un conte répété depuis par presque « tous Jes historiens d'Alexandre, sur une reine des Ama- « zones, qui serait venue trouver ce prince pour avoir de « lui un enfant. Alors Lysimaque de sourire et de s'écrier : « Où donc étais-je, moi, dans ce temps-là ! Alexandre eût « peut-être fait la même question. Quelle histoire que celle « dont les principaux personnages ne peuvent pas s'y « retrouver (4) ! » Quoique Quinte-Curce juge sévèrement les historiens d'Alexandre (5); il n'a pas laissé de leur emprunter un certain nombre de fables, telles que cet épisode de la reine Thalestris, l'incendie de Persépolis à l'instigation de la courtisane Thaïs, la relation d'une ambassade romaine à Alexandre, des récits de prodiges, etc. (6). La falsification de l'histoire du héros, commencée d'aussi bonne heure, se continua pendant des siècles avec un suc^ ces croissant. Sa vie, dans le récit du faux Callisthène, œuvre de quelque rhéteur alexandrin , est transformée en conte bleu. On y voit Alexandre opérer la conquête de l'Italie et de tout l'Occident, passer à pied sec les mers

(i) Polybe, Hist. génér., XII, 17 a 22; Strabon, Géogr., II, i, I9; Quintilien, Inst. orat.y X, i, | 75.

(2) Comment il faut écrire Vhistoire, 12.

(3) Vie d'Alexandrey 46.

(4) Chassang, Hist. du roman dans iantiq.y p. 107.

(5) Vie d'Alexandre, IX, i et g.

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