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VI, 5, 25; V, 7; VU, 95; IV

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qui s'ouvrent devant lui, descendre au fond de l'Océan sous une cloche à plongeur, enfin être enlevé par des aigles dans le ciel (i). L'auteur raconte une fable, éclose sans doute sur les bords du Nil, d'après laquelle Nectanébo, roi d'Egypte, réfugié en Macédoine, y serait devenu le père d'Alexandre, ce qui permettait aux Égyptiens de reconnaître dans leur vainqueur un souverain national (2). Plus tard, les Perses, non moins ingénieux, travestirent le prince grec en fils de Darius II, et le vaincu devint un cadet usurpateur, justement chassé du trône par son frère aîné (3). Les Byzantins, les Moldaves, les Turcs même firent subir à l'histoire d'Alexandre de non moins capricieuses variations. En France, l'altération de la légende, sous l'influence de la poésie chevaleresque, aboutit à la Geste d'Alexandre où les trouvères se plurent à dépeindre un roi féodal escorté de douze pairs, guerroyant avec ses barons contre les infidèles et faisant, après son triomphe, chanter la messe dans Babylone où l'on adore Mahomet (4).

Les plus glorieux personnages de l'histoire ont également servi de thème à des épopées' populaires, car l'épopée / représente l'histoire à l'état baissant. A peine mort, César est mis au rang des dieux et célébré dans la Pharsale. Charlemagne, soixante ans après la fin de son règne, com^ mence à s'idéaliser dans la Chronique du moine de Saint- Gall^ et, quelques siècles plus tard, la métamorphose est complète dans les romans de chevalerie. Mais, en devenant le jouet de la poésie, la gloire a des fortunes diverses et, tandis qu'Alexandre se transfigure en Amadis, le grand Karle tourne au Cassandre. Les trouvères avilirent à desseins la royauté dans sa personne pour plaire à des vassaux puis-

(i) Callisthène, Vie d'Alexandre, I, 27, 3o, 28, fin.

(2) Id., id., I, I, 17, et Quinte-Curce, I, i ; Hérodote mentionne un expédient analogue {Histoires, III, 2).

(3) Ferdouçy, Shah-Nameh.

(4) Sainte-Croix, Examen critique des anciens historiens d'Alexandre; Guillaume Favre, la Légende d'Alexandre le Grand.

sants. L'empereur des poèmes du cycle carlovingien résume en quelque sorte toute sa race, et le même type, confondant en lui trois siècles d'histoire, rappelle à la fois les exploits de Charles Martel, la majesté de Charlemagne et l'imbécillité de ses successeurs (i). Haroun-al-Raschid, son émule en puissance et en renommée, n'a guère été mieux traité par les conteurs arabes ; le souvenir du calife va se perdre dans le fantastique des Mille et une nuits. En Russie, la figure de Pierre le Grand tend à prendre, depuis ' un siècle, des proportions •épiques ; les cantilènes populaires (bylines) lui font subir une transformation qui prépare les éléments de quelque Pétréide future. De nos jours même, en plein âge de lumière et de critique, n'a-t-on pas vu s'ébaucher le genèse d'un Napoléon idéal, fabriqué avec des légendes, des poèmes et des odes, à la barbe des historiens ? Parfois le besoin d'embellir et de poétiser les choses se prend, faute de mieux, à des héros de rencontre, agrandis et illustrés à plaisir. Dans Y Iliade,, Achille, chef des Myrmidons, prime Agamemnon, roi des rois. Les Chansons de geste céXhhrtnX. Roland, personnage insignifiant dans l'histoire (2), de préférence à Charlemagne. Le Cid, condottiere cupide et féroce du xi« siècle, personnifie l'héroïsme chevaleresque dans les Romanceros de l'Espagne. Les Ballades écossaises glorifient Wallace, partisan discuté par les chroniqueurs... Il faut des idoles à la foule. Quand l'histoire ne lui en fournit pas à son gré, elle en façonne avec, les matériaux les plus simples.EUe les créerait au besoin de toutes pièces.

Souvent, en effet, l'imagination des conteurs franchit la frontière indécise qui sépare le monde réel du monde idéal €t se joue librement dans le domaine de la fiction. Certaines parties de l'histoire ne contiennent guère que des

(i) Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne. (2) Il n'y est mentionné qu'une fois, en passant (Éginhard, Vie de l'empereur Charles, | g).

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fables. Telles sont les origines nationales et les légendes religieuses.

Toutes les annales des peuples anciens débutent par une période mythique. « La fable, a-t-on pu dire, est la sœur « aînée de l'histoire. » Un merveilleux qui se réfute de luimême remplit le premier âge des Égyptiens, des Assyriens, des Chinois, etc., et toute la durée des temps pour l'Inde et la Perse. Jusqu'à Tépoque d'Abraham, les récits de la Genèse ne peuvent être admis que comme une restitution poétique des origines du peuple Jiébreu (i).

Les traditions primitives de la Grèce étaient purement fabuleuses. Au début de l'âge historique, les logogrâphes se bornèrent d'abord à traduire en prose les inventions des rhapsodes. Fidèles au génie de leur nation, les historiens qui vinrent après mêlèrent d^s contes à leurs récits. Les Romains, mieux placés que nous pour en juger, les traitaient volontiers de hâbleurs (2).

Toutefois, les Romains ne laissèrent pas d'admettre aussi -des fables dans leurs annales. Tite-Live, loin de rejeter celles qui se rapportaient aux commencements de Rome, les a pieusement recueillies et tire gloire de ce qu'elle a pu en imposer la créance au monde en même temps que sa domination (3). Le prestige de ces légendes a même plus duré que la puissance romaine, car les fables ont la vie plus longue qu'un empire. C'est seulement de nos jours que la critique les a écartées, et l'un des meilleurs historiens de Rome, Mommsen, ne daigne pas mentionner ses rois-

Les modernes blâment chez les anciens ce goût puéril pour les récits fabuleux. Il leur siérait pourtant de n'être

(i) Kuenen, Histoire critique des livres de r Ancien Testament, t. I, p, 297 ; Renan, les Origines de la Bible.

{2) Mommsen inflige à la Grèce l'épithète de « faiseuse de contes », qui rappelle celle de ypaoaouXexpia «compilateur de contes de vieille», dont avait été gratifie l'historien Timée (Polybe, XII, 24, et Suidas, Jn Tîmaios).

(3) Annales j préface.

pas trop sévères, car ils ont aussi besoin d'indulgence. A l'exemple^ des Romains qui, sur la foi d'une légende rapportée par Tite-Live(i) et exploitée par Virgile, se flattaient de descendre des Troyens, une foule de peuples ont revendiqué la même origine. Dès le premier siècle de notre ère, les Arvernes se disaient issus de la race de Priam, et Lucain s'indigne d'une impertinente prétention qui lui paraît empiéter sur les privilèges du peuple romain (2). Les Francs, devenus maîtres de la Gaule, ne tardèrent pas à se donner pour ancêtre Francus ou Francion, fils d'Hector. Frédégaire tient déjà cette origine pour authentique (3). Les Chroniques de Saint-Denis (4) et Matthieu Paris (5) la confirment. Ronsard s'en inspirait encore dans sa Franciade. Durant le moyen âge, la mode étant aux Troyens, tous les peuples qui, parvenus glorieux, faisaient quelque figure dans le monde, voulurent se les attribuer pour ancêtres. Le Nouvel Edda^ écrit après la conversion des Scandinaves au christianisme, les fait provenir des Troyens. Les Normands établis en France firent choix d'Anténor comme tige de leur nation. En Angleterre, l'archidiacre Geoffroy de Monmouth rattacha l'origine des Bretons à un Brito ou Brute le Troyen, présumé fils d'Ascagne, et, pour ne pas laisser de lacunes dans sa dynastie, le fit suivre d'une kyrielle de rois aussi fantastiques que lui (6). Les Écossais, moins avisés, ne surent remonter que jusqu'.à un Fergus, contemporain d'Alexandre. Mais ce défaut d'imagination leur coûta cher, car, en i3oi, Edouard P'' s'étant prévalu contre

(0 Id., 1,1, et XXV, 12.

(2) « Arvernique ausi Latio se fingere fratres « Sanguine ab iliaco populi... »

{Pharsale, I, 427-428.)

(3) Chronique, ch. 11.

(4) Recueil des historiens de la France et des Gaules, t. III, p. 155.

(5) « Sicut plerique gentes Europae, ita Franci a Trojanis originem duxerunt » (Hist. majorum, p. 59).

(6) Historia Britannorum (1147), traduite en vers français par Robert Wace (Roman de Brut, i 155).

les rois d'Ecosse des droits antérieurs quMl disait tenir de Brute le Troyen, l'argument, soutenu par de bonnes troupes, parut sans réplique (i).

Il n'est pas jusqu'aux Turcs que la fantaisie des annalistes n'ait affublés d'une origine troyenne. Les Chroniques de Saint-Denis font partir ensemble de Troie Francion, fils d'Hector, et Turcus, fils de Troïlus, tous deux petits-fils <le Priam. Turcus, s'étant séparé de Francion, alla en une ■contrée dite la petite Scythie où il devint la souche des Turcs (2). Cette généalogie fut cependant malaisée à mettre en crédit, non qu'elle parût plus invraisemblable que les autres, mais parce qu'elle révoltait l'orgueil des membres de la famille, peu disposés à reconnaître les Turcs pour -cousins. Au milieu du xv* siècle, le pape Pie II disait estimer surtout les Italiens « parce qu'ils descendent en ligne ^ droite des Troyens par Anténor et Énée». Il voulait organiser une croisade contre Mahomet II afin de chasser les Turcs, « ces faux descendants des Troyens, au profit des « Italiens, vrais descendants de Teucer, et, sur les ruines « de leur empire, relever l'empire de Troie (3) )^.

Quoique de date plus récente, Guillaume Tell, le héros national de la Suisse, est, malgré la précision de sa légende, entièrement apocryphe. Aucun des chroniqueurs du xiv* siècle (Jean de Victring, Mathias de Neùenbourg et Jean de Wintherther),.qui racontent la bataille de Morgarten (i3i5) et l'affranchissement des cantons d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, ne mentionne Guillaume Tell, dont le rôle se rapporterait à i3o8. La fable qui l'a rendu célèbre paraît être une légende Scandinave dont on ne connaît pas moins de huit versions, en Islande, en Norvège, dans l'île d'Heligoland et dans le Palatinat. Sa naturalisation en Suisse, un siècle et demi après les événements, est

(i) Grote, HistoryoJ Greece, t. II, p. 216.

{2) Recueil des histor. de la France et des Gaules, t. III, p. 155.

(3) Zeller, Italie et renaissance, p. 28, 29.

MÉTHODE NARRATIVE IqS

due à l'auteur de la chronique manuscrite appelée le Livre blanc (Chronik des Weissen bûcher)^ qui fut rédigée de 1467 à 1476. Au XVI* siècle, Tschudi, l'Hérodote de la Suisse, adopta la légende et la compléta. Jean de Muller Tembellit encore (i). Depuis, la poésie et Tart l'ont à l'envi consacrée. Après le drame de Schiller et la musique de Rossini, il n'est plus permis d'élever un doute.

Les traditions religieuses exagèrent encore cette tendance à l'idéalisation parce que, prenant possession du ciel, elles oublient aisément la terre et les conditions de la vraisemblance historique. Rien n'est, en général, moins avéré que les pieuses légendes des hagiographes, car on ne transforme point des hommes en saints et des accidents en miracles sans donner de terribles entorses à la vérité. Comme l'a montré Guizot (2), les Vies des saints constituent l'œuvre poétique du moyen âge. antérieurement aux littératures écrites. Alors s'opéra une création mythologique analogue à celle qui, avant Homère, avait enfanté les, dieux des Hellènes. L'imagination populaire, croyant que rien n'est impossible aux héros de la foi, se plut à broder sur ces thèmes biographiques toutes sortes d'aventures merveilleuses. La Légende dorée^ compilée au xiii° siècle par Jacques de Voragine, et les Vies des pères du désert^ recueil de traditions monastiques, représentent moins l'histoire • que l'épopée du christianisme. Les Vies des pères du désert sont les plus fabuleuses parce que la tradition remontait plus haut et venait de plus loin.

L'Église elle-même a parfois dû reconnaître ce qu'ont de peu fondé ces récits plus édifiants qu'authentiques. Le pape Gélase (v® siècle) interdit la lecture publique des Actes des martyrs^ « quia sunt multafalsa et apocrypha ». On estime que la collection des Bollandistes contient plus de vingt-

(i)A. Rilliet de Candolle, les Origines de la Confédération suisse, (2) Histoire de la civilisation en France, t. II, p. 45.

cinq mille vies de saints (i). Au xvii* siècle, Dom Ruinard ayant entrepris de trier, parmi ces innombrables légendes, celles qui offraient quelques garanties de véracité, n'en put trouver qu'environ cent vingt dont le caractère fût vraiment historique (2). Un autre écrivain du même temps, le savant Launoy, prêtre et docteur de l'université de Paris, avait déclaré une guerre meurtrière à nombre de saints suspects. On l'appelait « le dénicheur de saints (3) ». « M. de Launoy, « dit Vigneul de Marville, était un terrible critique, redou- « table au ciel et à la terre. Il a plus détrôné de saints du « paradis que dix papes n'en ont canonisé. Tout lui faisait « ombrage dans le martyrologe et il recherchait les saints « les uns après les autres comme en France on recherche « la noblesse. Le curé de Saint-Eustache disait: — Quand « je rencontre le docteur de Launoy, je le salue jusqu'à « terre et je ne lui parle que le chapeau à la main et avec « bien de l'humilité, tant j'ai peur qu'il ne m'ôte mon « saint Eustache, qui ne tient à rien (4). »

On peuplerait un ciel de fantaisie avec des saints qui n'ont pas existé. Aucun document ne mentionne sainte Véronique. Sa légende a une origine bizarre : durant les premiers siècles du christianisme, on figurait souvent, dans les églises, une tête de Christ peinte sur une draperie que tenait déployée une femme, symbole de la Foi. Comme affirmation d'authenticité, on inscrivait au-dessous : Vera iconica (de elxojv, ifnagé). Avec cette donnée, on a imaginé une personne réelle et toute une biographie (5). Sainte Véronique a sa statue, à une place d'honneur, sous le dôme de Saint-Pierre à Rome. — La légende de saint Christophe a

{i)Id.,t. II, p. 32.

(2) Acta primorum martyrum sincera, 1689.

(3) Gui-Patin, Lettres^ 18 novembre 1650.

(4) Vigneul de Marville (d'Argonne), Mélanges d'histoire et de littératurey 1699, p. 266.

(5) Thiers, Traité des superstitions, et Baillet, Histoire des fêtes mobiles.

MÉTHODE NARRATIVE igS

été construite de même, à Taide de matériaux imaginaires, d'après l'interprétation de son nom (i). On pourrait y joindre saint Georges, saint Hippolyte, sainte Catherine, etc. (2). Le chiffre invraisemblable des onze mille vierges de Cologne s'explique par une inadvertance de copiste ou de commentateur. On suppose qu'il s'agissait soit d'une vierge nommée Undecimilla (3), soit de onze soldats, undecim milites^ immolés avec quelque personnage principal. Enfin, une des plus singulières méprises de l'hagiographie chrétienne a fait canoniser, sous le nom de saint Josaphat (dont la fête tombe le 27 novembre dans le Martyrologe romain), le chef d'une religion rivale, Çakyamouni ou le Bouddha. Tous les traits de la vie du saint, dans la légende rapportée par Jean de Damas, sont en effet empruntés au Lalita Vistara^ un des livres sacrés des Bouddhistes (4).

Ainsi la tradition, orale ou écrite, travaille sans cesse à dénaturer les faits. Plus elle voyage, plus elle court d'aventures. L'historien qui, en fin de compte, se résout à l'épouser, doit, comme le roi de Garbe dans le conte de Boccace, fermer bénévolement les yeux sur l'intégrité de sa fiancée. Une vaste circulation, un long crédit, loin de rien ajouter ^ la certitude, sont plutôt propres à l'ébranler.

Les historiens, il est vrai, n'ignorent point la faillibilité ^^ ia tradition et s'accordent à reconnaître qu'elle mérite peu de foi (5). Néanmoins, ils s'en font complaisamment e^ échos et rapportent des fables alors même qu'ils n'y

P. 3 ^^^ Muller, Nouvelles leçons sur la science du langage^ t. II, ' '• 314. Les légendes ainsi fabriquées rentrent dans ce qu'on

^PPeli '^' légendes ainsi laonquees

/^j ^^ la « Mythologie iconographique ».

é^{ ^^^, Essais de mythologie comparée, \ f,x i^^,Noup. leç. sur lasci. du lang. t.

/-//î^'au Muller, Essais de mythologie couiyur^c^ p, ^uz,^u/. i)^' * Hucvdide, I, 20 ; Tite-Live,XXVIII, 24; Tacite, Histoires, 1, 22 ; ^ '^te^Curce, IV, 2 ; etc.

igô l'histoire et les historiens

croient point. Seulement, ils expriment en ce cas leurs réserves. Quand Hérodote raconte des choses contraires à • la vraisemblance, il a soin d'avertir qu'il ne s'en porte pas garant. Beaucoup d'autres historiens manifestent comme lui des doutes (i) sans avoir le courage de renoncer à de flagrantes erreurs. Il semble qu'après avoir mis, par un aveu de ce genre, leur conscience en repos, ils acquièrent le droit de faire des contes à dormir debout. Ils ont un goût d'artistes pour le merveilleux et ne peuvent se résoudre à y renoncer ; mais ils sont aussi philosophes et seraient fâchés de paraître dupes. Une fois le lecteur prévenu, ils se donnent libre carrière et admettent les légendes, les prodiges même, comme un élément d'intérêt pour leurs récits.

Instruite enfin des dangers que font courir à la vérité des transmissions et des gloses répétées, la critique historique s'efforce d'éliminer les intermédiaires et de remonter, autant que possible, aux témoignages directs, aux documents de première main. Sans pouvoir se piquer d'être infaillible, — car on serait parfois tenté de démander où se fait la critique des critiques ? (Ubi lavantur qui hic lavantur?) — elle applique sa vigilance à fixer la valeur des témoignages, l'authenticité des textes, le degré de crédibilité des rapporteurs. Pour elle, les compilations, où des matériaux de toute provenance ont été mis en œuvre avec plus d'art que de jugement, sont loin, malgré leur mérite littéraire, de valoir les récits originaux dont les auteurs, moins habiles mais plus exacts, gardent sur les historiens de profession l'avantage qu'ont les sources, limpides et pures, sur les fleuves toujours chargés de troubles et de limon.

(i) « Ea nec alTirmare, nec refellere in animo est » (Tite-Live, préface).

« Equidem, plura transcribo quam credo ; nam nec affirmaresustineo, « de quibus dubito,nec subducerequae accepi » (Quinte-Curce,IX, i.)

Diogène de Laerte, qui mêle tant de fables à ses Vies des philosophes illustres, dit qu'il les répète sans rien garantir (IX, io3).

Par malheur, en histoire, les sources mêmes doivent aussi être suspectées. M. Nisard reproche avec raison aux historiens leur « trop de penchant à croire que tout con- « temporain est nécessairement un témoin fidèle, que tout « ce qui est en vieux langage est naïf, que tout ce qui est « authentique est vrai (i) ».

INFLUENCES ESTHETIQUES

Aux erreurs qu'entraînent une information incomplète et des transmissions hasardeuses se joignent celles qui résultent de la prédominance du goût dans la narration.

L'art et la science tendent à des buts différents par des voies distinctes. L'un cherche le beau, l'autre le vrai. Dans l'œuvre inégale où la nature, livrée à la cécité de ses agents, semble avoir pour unique fin de réaliser tous les possibles, la raison, plus clairvoyante, conçoit le mieux et tâche d'en exprimer l'idéal. La science, au contraire, aspire à connaître, non ce que devraient être les choses, mais ce qu'elles sont. Elle admet donc tout le réel, car elle vise à le bien comprendre, et rejette l'idéal parce qu'elle ne veut pas être trompée.

Quel est celui de ces buts que poursuivent les historiens et qu'ils atteignent le plus sûrement ? L'histoire, telle qu'ils l'ont faite, est un art et non une science. Soit dans leur préférence pour certains sujets, soit dans le triage et la mise en ordre des matériaux, soit enfin dans l'emploi d'ornements de convention et les artifices d'une exécution toute littéraire, les historiens cèdent à des préoccupations esthétiques dont l'effet inévitable est de fausser la réalité.

(i) Histoire de la littérature françaisSy t. IV, p. 535.

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Dès le début, par le choix même de leurs sujets, ils font acte de goût et preuve de tendances idéales. Ce n est point, en effet, la valeur scientifique des choses qui les attire, c'est leur intérêt dramatique ou pittoresque. Ils vont à ce qui brille, ils cherchent Téclat et le bruit. Leur prédilection générale pour les personnages et les événements célèbres tient à ce qu'ils trouvent en eux des conditions spéciales de beauté. Il leur faut des êtres et des accidents choisis parmi ceux qui ont le plus vivement frappé l'imagination populaire. Cette manière de procéder, peu justifiable au point de vue de la science, est conforme aux exigences de l'art: qui aspire à réaliser le beau doit commencer par éliminer le trivial.

Le penchant des auteurs à rechercher de tels sujets trahit moins le désir d'instruire que celui d'intéresser. Pour qu'une histoire les tente, elle doit avoir une sorte de grandeur théâtrale, mettre en scène des héros, dérouler de surprenantes aventures, des péripéties singulières, de glorieux trionriphes suivis d'accablants revers. Comme ces incidents abondent dans les vies des grands hommes, les guerres, les révolutions, les historiens ne consentent guère à traiter d autres sujets. Ils savent que, pareille aux ombres d'Horace, la foule des lecteurs se plaît à de tragiques récits (i). « Les bons histo- « riens, dit Montaigne, fuyent comme un'eau dormante et « mer morte les narrations calmes pour regaigner les sédi- « tions, les guerres où ils sçavent que nous les appelons (2) . » Ils étudient plus curieusement les époques orageuses et troublées que les temps tranquilles et réguliers. Leurs histoires finissent, comme les romans et les contes, quand ils n'ont plus à décrire qu'un bonheur monotone au sein de la

(i) « Magis

Pugnas et exactes tyrannos Densum humeris bibitaure vulgus. »

(Odes II, i3.)

(2) Essais, III, 12.

paix (i). Les Césars, exécrable assemblage de tyrans, de fous et de monstres, onleu Suétone et Tacite pour historiens ; mais le siècle des Antonins, le plus bel âge de l'antiquité, n'est connu que par les plats annalistes de VHistoire Auguste. Ceux-ci même sont, sur les meilleurs princes, d'une désolante brièveté. A peine a-t-on, sur Antonin le Pieux, cinq ou six pages de Capitolin. Tant de vertu n'inspirait plus les.auteurs. Qu'auraient-ils pu dire ? Le monde était heureux (2) !

Bayle se moque agréablement de cette disposition d'esprit : « Un écrivain qui n'a point de grands événements « à décrire s'endort sur son ouvrage et fait bâiller son lec- « teur ; mais une guerre civile, deux ou trois conspira- « tions, autant de batailles, les mêmes chefs tantôt abattus « et tantôt relevés, aiguisent sa plume, échauffent son ima- « gination et tiennent toujours en haleine ceux qui le lisent. « Je crois franchement que, si on lui commandait de faire « l'histoire d'un règne pacifique,... il se plaindrait de son « sort à peu près comme Caligula se plaignait de ce que, « sous son empire, il n'arrivait pas de grands malheurs. « Les désolations, les calamités publiques sont un avantage « pour l'historien et donnent du lustre à ses écrits... Quand « un historien peut débuter comme Tacite, par : — J'en- « treprends l'histoire d'une époque féconde en événements, « signalée par des combats, troublée par des séditions, « cruelle même pendant la paix ; quatre princes égorgés, « trois guerres civiles, des guerres étrangères et souvent « les unes et les autres à la fois (3),... — il provoque à son

(i) Froissart convient ingénument qu'il n'aime pas la paix. Elle ne lui donne rien à raconter. Il n'est curieux que de beaux faits d'armes et, quand les Flandres, pacifiées, ne lui en fournissent plus, il traverse la France et va chercher en Béarn des sujets plus intéressants de récits (C^ronz^we^, III, i).

(2) « Felices nos ! » C'est le cri, si rarement entendu, par lequel les Toules saluaient Trajan (Pline le Jeune, Panégyrique de Tra- Jan, § 3). '

(3) Histoires, I, 2.

« avantage son lecteur et il sait bien qu'il a trouvé une ma- « tière favorable (i). »

Ailleurs, Tacite, abordant un sujet moins riche, se plaint avec une tristesse d'artiste du peu d'intérêt des choses du temps : « On ne doit pas comparer cet ouvrage avec ceux <c qui exposent les anciens exploits du peuple romain. Là, « des guerres mémorables, des sièges fameux, des rois 4< chassés ou prisonniers ; et, au dedans, les querelles des « consuls et des tribuns, les lois agraires ou pour les blés, « les combats du peuple et des grands, offraient un libre et « vaste champ au génie de l'historien. Pour moi, je suis « resserré dans un sujet ingrat et stérile où l'on ne trouve, « pour tout incident, qu'une paix constante ou faiblement « altérée et les malheurs de simples citoyens sous un « prince peu jaloux d'étendre l'empire (2). »

On loue César et M. Thiers de leur sobriété, qui refuse de faire usage des artifices de l'art ; mais je trouve beaucoup d'art dans le choix de leurs héros (3), et leur sévérité de forme n'est qu'un raffinement de goût, une habile coquetterie. On peut être simple sans péril ou plutôt on l'est avec avantage quand on raconte César ou Napoléon. La vraie grandeur gagne à se passer d'ornements. Elle, ressemble à ces femmes qui, confiantes en leur beauté,, s'abstiennent de recherches d'ajustement, sachant qu'elles n'ont qu'à se montrer pour plaire et sûres d'éclipser des rivales en vain mieux parées. En ce qui concerne l'histoire, la simplicité réelle consisterait à traiter d'hommes et de faits communs.

La fantaisie des auteurs a sans doute des droits et nous ne prétendons pas la contraindre ; mais, quand ils se montrent aussi exclusifs dans leurs préférences, il importe

(i) Dictionnaire philosophique, au mot Hercule»

(2) Annales, IW, 22 et 33.

(3) Napoléon avait dit par avance que « les historiens qui voudraient « être beaux le loueraient » [Mémorial de Sainte-Hélène, 2 i octobre 181 6).

de signaler les dangers auxquels cette méthode les expose. Par cela seul, en effet, qu'ils cherchent l'intérêt idéal, toute l'histoire est faussée. Les beaux sujets, qui sont l'exception, prennent une importance exagérée au détriment des autres, qui sont la règle, et l'on n'étudie plus les choses humaines que sous leur aspect pittoresque. Ainsi détournée, dès Te point de départ, des voies de la science, l'histoire est engagée dans celles de l'art. Voyons où cette première méprise la conduit.

Un sujet choisi avec goût veut être traité avec art. Lesmêmes considérations qui ont guidé l'historien dans la détermination d'une donnée le dirigent dans l'exécution et, comme il a voulu la matière belle, il l'embellira de son mieux. « Ainsi, dit Homère, l'artiste ajoute à un ouvrage « d'argent l'éclat d'une bordure d'or (i). »

L'élaboration porte d'abord sur les éléments du récit. Un ensemble de faits comprend toujours une multitude de causes, d'incidents, de circonstances et de résultats. Pourtant, on ne peut tout dire ; cela ne finirait pas. Il faut se réduire à de justes proportions, élaguer l'insignifiant et retenir l'essentiel. Comment les historiens opèrent-ils ce triage si important et si délicat ? Ils gardent ce qu'ils jugent le plus intéressant et rejettent ce qui ne leur semble pas pouvoir contribuer à l'agrément du récit (2).

Voyez-les à l'œuvre : ils disposent de documents recueillis de toutes parts qu'ils admettent, résument ou écartent suivant les convenances d'un art astreint à des lois de mesure. Thucydide, après avoir longuement réuni les matériaux de son histoire, dépouille cet amas de renseignements, en supprime un grand nombre et ne conserve

(i) Odyssée, VI, i32.

(2) « Et quae

# Desperat tractata nitescere posse relinquit.

« Atque ita mentitur, sic veris falsa remiscet. »

(Horace, Ad Pisones, 150, 1 5 i .>

que les principaux. Salluste, opulent dilettante, travaille sur des mémoires rédigés par des scribes à son service ; il y choisit ou, selon son expression, cueille (i) les détails dignes de figurer dans un récit apprêté. Un joaillier n'assortit pas autrement des gemmes, ou une bouquetière des fleurs (2).

Mais cette préférence donnée aux traits saillants de l'histoire entraîne la mutilation et, par conséquent, l'altération de la vérité. Nous ne l'avons plus que par fragments. Les parties prosaïques, les petits faits, qui partout dominent, sont sacrifiés aux aspects brillants. Les historiens ne montrent qu'un côté des choses, le plus intéressant et le plus beau, je le veux bien, mais par suite le moins exact. « Même les histoires les plus fidèles, dit très bien Descartes, « si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des « choses pour les rendre plus dignes d'être lues, au moins « en omettent-elles les plus basses et les moins illustres « circonstances, d'où vient que le reste ne paraît plus tel « qu'il est et que ceux qui règlent leurs moeurs par les « exemples qu'ils en tirent sont sujets à tomber dans les « extravagances des paladins de nos romans (3). » Montesquieu fait une remarque analogue : « On trouve, dans « les histoires, les hommes peints en beau, et on ne les « trouve pas tels qu'on les voit (4). » C'est qu'on a choisi ce qu'on nous raconte d'eux. On met leurs mérites en lumière, on laisse leurs vulgarités dans l'ombre, et,en place d'hommes, on a représenté des héros. La sélection qu'opère le goût sur les données de l'histoire fait qu'une part prépon-

(i) « Carptim » [Catilina, 4).

(2) Justin, déclarant qu'il a choisi dans l'Histoire deTrogue-Pompée ce qu'elle avait de plus intéressant et de plus agréable, ajoute qu'il a fait, pour ainsi dire, un bouquet de fleurs (« brève veluti florum corpusculum feci y^^ Abrégé, préface).

(3) Discours de la méthode, première partie.

(4) Pensées diverses.

METHODE NARRATIVE 2o5

dérante d'idéal se mêle aux réalités de la vie pour les^ embellir et les fausser.

Bien choisir, discerner les traits principaux d'un caractère, les incidents qui éclairent une situation, est une tâche difficile qui exige un tact sûr, un art plein de délicatesse. Tous ne le possèdent pas. « l'aime les historiens, dit Mon- « taigne, ou fort simples, ou excellents. Les simples, qui « n'ont pas de qupy y mesler quelque chose du leur et qui « n'y apportent que le soing et la diligence de r'amasser « tout ce qui vient à leur notice et d'enregistrer, à la bonne « foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent « le iugement entier pour la cognoissance de la vérité... « Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est# « digne d'être sceu ; peuvent trier, de deux rapports, celuy « qui est le plus vraisemblable... Ils ont raison de prendre *« l'auctorité de régler notre créance à la leur ; mais certes^ « cela n'appartient à gueres de gents. Ceulx d'entre deux « (ce qui est la plus commune façon) nous gastent tout; ils « veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loi « de iuger et par conséquent d'incliner l'histoire à leur « fantasie... Ils entreprennent de choisir des choses dignes « d'estre sceues et nous cachent souvent telle parole, telle « action privée qui nous instruîroit mieux ; obmettent, « pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas et « peut-être encore telle chose pour ne la pas savoir dire en « bon latin ou françois... Qu'ils iugent à leur poste, mais « qu'ils nous laissent aussi de quoy iuger aprèz eulx et « qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourciments « et par leur chois, sur le corps de la matière, ains qu'ils « nous la r'envoyent pure et entière en toutes ses dimen- « sions (i). »

Je suis de l'avis de Montaigne à l'égard des mauvais historiens qui défigurent l'histoire par un triage arbitraire ;

(i) Essais, II, 10.

mais je me fierais moins que lui à la simplicité des simples et à rexcellence des excellents. Les naïfs, en effet, usent encore de beaucoup d'artifice, et, quant aux habiles, ce sont les plus dangereux interprètes de la vérité.

La science réprouve cette manière de procéder par élimination et par choix dans le triage des faits. Pour qui cherche à s'instruire, les moindres notions ont du prix et nulle parcelle de vérité n'est à dédaigner. Peut-être gagnerait-on à échanger ce que les historiens nous ont transmis pour ce qu'ils ont cru devoir omettre. « S'il m'était « donné, dijt M. Renan, dé choisir entre les notes d'un his- « torien original et son texte complètement rédigé, je pré- « fèrerais les notes. Je donnerais toute la belle prose de Tite- « Live pour quelques-uns des documents qu'il avait sous « les yeux et qu'il a parfois altérés d'une si étrange manière. « Un recueil de lettres , de dépêches , de comptes de « dépense, de chartes, d'inscriptions, me parle beaucoup « mieux que le récit le mieux dégagé (i). >> C'est fort bien ; mais comment M. Renan critique s'arrange-t-il avec M. Renan historien ?

Ces matériaux que le goût a choisis, le goût va les mettre en oeuvre. Un travail de coordination est nécessaire pour composer un tout avec des fragments épars. Le récit doit, pour plaire, présenter de l'ordre, de la suite, de la proportion et de l'unité. On y veut une exposition, un nœud, des péripéties, un dénouement (2). Or, il est rare que, dans leur diffuse incohérence, les faits se présentent sous un aspect propre à contenter l'imagination. L'historien leur fera donc un peu violence afin de leur procurer, par une intelligentedistribution, les qualités esthétiques dont ils sont dépour-

(i) Essais de morale et de critique, 1859, p. 36.

(2) « Il faut dans une histoire, comme dans une pièce de théâtre^ « exposition, nœud et dénouement » (Voltaire, Lettre à d'Argenson^ 26 janvier 1 740).

VUS. 11 groupe les éléments du sujet, les dispose suivant des lois de contraste ou d'harmonie qui les font valoir les uns par les autres, tire d'indications sans lien un récit logique et anime l'ensemble d'un souffle de vie. Racine, s'essayant aux fonctions d'historiographe, dit d'après Lucien : « Quand on a fait provision de bons mémoires, « alors il faut les coudre et faire comme un corps d'his- « toire sec et décharné d'abord, pour y mettre] ensuite la « chair et la couleur (i). » Au jugement de Fénélon, « la . « principale perfection d'une histoire consiste dans l'ordre « et l'arrangement (2) ». Enfin, Villemain exige de l'historien, pour premier talent, « l'art de la composition, c'est-à- « dire Tart de disposer de la réalité comme l'imagination « elle-même dispose de ce qu'elle invente (3) ».

Mais c'est là un art tout littéraire. L'unique moyen de donner une belle forme au récit impose l'obligation d'adopter un plan et de le suivre, d'avoir un parti pris d'exécution. La tâche de l'historien ne diffère pas en cela de celle du dramaturge (4) ou du romancier. Comme eux, il doit assigner des rôles, combiner des scènes, préparer des effets, graduer l'intérêt et faire que le lecteur ne s'ennuie pas un instant (5). Il façonne ainsi une histoire plus idéale que réelle. Citons encore M. Renan : « Les textes ont besoin de l'interpréta- 4(tion du goût; il faut \ts solliciter doucement jusqu'k ce « qu'ils arrivent à se rapprocher et à former un ensemble « où toutes les parties soient heureusement fondues. » On

(i) Œuvres complètes, 1810, t. III, p. 878, et Lucien, Comment il faut écrire l'histoire, 48.

(2) Lettre sur les occupations de V Académie, 7.

(3) Tableau de la littérature au xviii» siècle, 28* leçon.

(4) Voltaire, auteur d'histoires et de tragédies, confond volontiers les deux genres : « Il n'y a, écrit-ii, que des gens qui ont fait des tra- « gédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche < et barbare » (Lettre à d'Argenson, 26 janvier 1740).

(5) Voltaire met au nombre des devoirs de l'historien « celui de ne « point ennuyer » (Lettre à Nordberg, 1742). — « Le grand art « est d'arranger et de présenter les événements d'une manière inté- 4c ressante » (Lettre à Schowalof, 14 novembre 1761).

iio6 l'histoire et les historiens

doit même alors sacrifier « la petite certitude des minuties >► à la recherche de la vérité générale. « Dans les histoires de « ce genre, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir « réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un « récit logique, vraisemblable, où rien ne détonne (i). » Mais se fier à l'ordre logique, quand l'illogique domine si souvent en histoire comme dans la vie, n'est-ce pas s'exposer à prendre l'idéal pour la réalité ?

Un célèbre historien, comprenant quels dangers ferait courir au crédit des oeuvres d'histoire leur assimilation à des œuvres d'art, s'est ingénié à tracer entre les deux une ligne de séparation. Dans la préface où il a fait la poétique ■de l'histoire, — ou plutôt, comme on a pu dire, la poétique de son talent, — Thiers, comparant le portrait de Léon X par Raphaël et une de ses Vierges idéales, conclut que « l'histoire, c'est le portrait, comme les Vierges sont la « poésie (2)». On pourrait s'armer contre l'auteur de cette concession périlleuse, car il entre beaucoup d'idéal dans les portraits les plus admirés. Le peintre, il est vrai, traduit une donnée réelle; mais combien il y met du sien (3)! Il pose son modèle, choisit l'expression de sa physionomie, la crée même quelquefois par son interprétation personnelle du caractère^ drape le costume, arrange les accessoires, ordonne les fonds, dispose les jours, jette sur le tout la magie de la couleur, et, grâce à tant d'artifices, parvient à réaliser la Ueauté. L'oeuvre achevée, le sujet, souvent vulgaire, est comme transfiguré. On a même alors deux portraits en un seul et l'idéal du peintre y est plus sûrement reproduit que la figure de Toriginal. De là vient que les divers portraits

(i) Vie de Jésus f Introduction, p. 55 et 56,

(2) Histoire du Consulat et de rEmpire, t. XII, Avertissement au lecteur.

(3) Thomas Lawrence disait : « Choisissez un trait dans la figure -« de votre modèle, copiez-le servilement ; vous pourrez ensuite « embellir tous les autres ; le portrait sera ressemblant » (Mérimée, Portraits historiques et littéraires, p. 341).

peints par un grand maître ont un air de famille, tandis que les portraits du même sujet, exécutés par diverses mains, se ressemblent souvent très peu. Une disparité de goût, une modification d'attitude, un jeu de physionomie, une nuance d'expression, un ajustement, un rien ont suffi pour tout changer.

Le narrateur ne procède point autrement que l'artiste, et Lucien en fait l'aveu : « Un historien ressemble à Phidias, « à Praxitèle, à Alcamène ou à quelque autre de ces grands « artistes. Aucun d'eux n'a fabriqué... les matières dont ils « se sont servis... Ils ne leur ont donné que la forme. Ce fut « un' effet de leur art de disposer la matière comme il con- « venait ; c'est aussi le travail de l'historien de donner aux « faits une belle ordonnance et de les produire sous le jour «le plus brillant (i). » Par cela même, il transforme le sujet et le marque à l'empreinte de son idéal. Selon le tour de son imagination, les choses prennent une valeur et une apparence variables. Il a une manière propre de les concevoir et de les exprimer, un style, c'est-à-dire une façon d'ennoblir et d'accentuer la réalité. Nous ne voyons ce qu'il nous montre que réfléchi par son goût. C'est un miroir qui nous renvoie des images (2), mais dont la moindre inégalité les fausse. Peut-il en être autrement et demandera-t-on que l'auteur s'efface ? Exiger que, dans son œuvre, rien ne trahisse sa présence, serait vouloir que l'histoire se fasse toute seule.

Thiers convient bien qu'il faut de l'art en histoire, et il se résout à le subir puisqu'on ne peut l'éviter ; seulement, il ne veut pas qu'on le voie, « car, dit-il, s'il se montre, je « me méfie et j'appréhende d'être trompé (3) ». C'est souhaiter simplement un trompeur habile. Loin d'écarter les prestiges qu'on redoute, cette réserve les admet dans leur

(i) Comment il faut écrire l'histoire, 51.

(2) Id., id. et Thiers, Avertissement.

(3) Id., id.

-2o8 l'histoire et les historiens

plénitude. Le comble de l'art, en effet, sa suprême perfection consistent à faire paraître naturelles des créations idéales (2). Admirons donc à ce titre les beaux récits, mais sachons bien que les plus parfaits sont les plus trompeurs.

Les historiens éprouvent un si vif désir de réaliser la beauté que, lorsque le sujet ne leur semble pas en être suffisamment pourvu par lui-même, ils n'hésitent pas àluien prêter. Ils usent alors d'artifices décoratifs consacrés par la tradition. Cicéron a beau reprocher aux malavisés (ineptis) de mettre à l'histoire « des boucles et des frisures » ; peu d'auteurs ont assez de sévérité de goût ou de confiance en la vérité pour oser la montrer sans voiles. Ils savent que le nu est difficile à traiter, et, jugeant moins malaisé de faire leur Vénus riche que belle, ils l'habillent et l'attifFent à Tenvi. Mais une vérité à qui tant d'ajustement est nécessaire devient à bon droit suspecte. La toilette a surtout pour fin de cacher des imperfections, car les coquettes sur le retour sont le plus artificieusement parées. L'histoire n'est pas jeune et son goût pour les atours laisse soupçonner bien des ravages.

A peine peut-on citer quelques historiens qui, nets, dédaigneux d'ornements empruntés, rejettent les conventions littéraires, les procédés d'école, les recettes académiques. Mais, pour un César, que dëcrivains dont le goût équivoque, plus occupé de l'agrément de la forme que de la solidité du fond, met à profit tous les expédients des rhéteurs ! Les historiens de ce genre disposent leur récit comme les directeurs de théâtre montent une pièce à grand spectacle, enlevant le succès au feu de la rampe, à force de décors, de trucs, de costumes et de jeux de scène. Ils pensent avoir remporté le prix de leur art quand ils ont réussi à faire de l'histoire une féerie et un éblouissement.

(2) « Summa ars est artem non apparere. »

Parmi les artifices le plus généralement employés pour produire de beaux effets, même aux dépens de la vérité, contentons-nous de citer les portraits, les tableaux et les harangues, brillants morceaux toujours mis aux meilleures places, et dans la composition desquels il entre manifestement moins d'exactitude que de fantaisie.

Mably tient que « les portraits répandent une grande ^ lumière sur l'histoire et en sont un des plus beaux orne- « ments (.i) », Cela pourrait être s'ils étaient fidèles ; mais la plupart sont peints d'imagination. Rarement les auteurs ont pu étudier sur nature les personnages dont ils prétendent retracer les traits, les mœurs et le caractère. Comme aux portraitistes de profession, il leur suffit d'un léger croquis pour ébaucher une ressemblance. Le reste est fait de chic. Les plus scrupuleux consultent les images peintes, sculptées ou gravées des hommes célèbres et composent leur idéal d'après un autre idéal. Quelques-uns se contentent d'imiter des modèles consacrés. Les historiens de nos jours, prompts à tirer parti des leçons des romanciers, ont, à leur exemple, renouvelé le genre des portraits. Curieux des moindres détails, ils analysent les physionomies, fouillent les caractères, dissèquent les coeurs, font tour à tour de la plastique, de la physiologie, de la médecine, de la psychologie, de tout hormis de l'histoire, et peignent ainsi des portraits qui sont assurément des merveilles de facture et de coloris, rnais dont l'unique défaut est de ne ressembler à personne.

Les tableaux dont les historiens aiment à orner leurs récits sont moins véridiques encore, car plus l'action est complexe, plus sa restitution admet d'arbitraire. On ne saurait mieux comparer ces descriptions fictives de scènes dont le détail est presque tout imaginé, qu'aux illustrations dont une vogue récente fait le complément des ouvrages d'histoire et qui traduisent aux yeux les incidents pitto-

{\) De la manière d'écrire r histoire,. Œuv. compl., t. XII, p. 505.

resques du récit. Deux arts, rapprochés par de mutuelles sympathies, mettent ainsi en commun leurs prestiges et leurs erreurs. Des critiques moroses blâment cette intrusion de l'imagerie dans la science (i) ; mais le public est contre eux et peut-être a-t-il raison. L'historien diffère-t-il beau-^ coup d'un peintre d'histoire, et l'histoire elle-même est-elle autre chose qu' « une vignette continue (2) »? Ajoutons que, malgré la liberté du crayon, les inadvertances de milieu et les anachronismes de costume, ce n'est pas toujours la composition du dessinateur qui est le plus inexacte. Comme conception idéale de la réalité perdue, de bons tableaux d'histoire sont aussi acceptables que les récits des annalistes. Les légendes hébraïques et chrétiennes revivent avec. éclat dans l'œuvre des grands artistes (3). Les batailles d'Alexandre, par Lebrun, valent les narrations de Quinte-Curce, et telle toile de David, d'Horace Vernet ou d'Eugène Delacroix, n'est pas inférieure aux plus brillantes pages de nos historiens contemporains. Il n'y a chez les uns ni moins d'idéal, ni plus de vérité que chez les autres.

Veut-on une preuve parlante des préoccupations esthétiques auxquelles ont cédé, en dépit de la vraisemblance, les historiens de tous les temps? Je la trouve dans les harangues supposées que, jusqu'à la fin du dernier siècle, il était d'usage de mêler au récit des faits pour rompre par des ornements oratoires l'uniformité du style narratif. Ces exercices d'éloquence apprêtée montrent à nu la convention et le mensonge s'étalant avec candeur à côté de la prétention à l'exactitude. Le prétexte, comme toujours, était honnête. On voulait rendre compte des motifs d'agir, repro-

(i)4cCe n'est pas, dit malignement Furetière, que je veuille blâmer « les images, car on dirait que je voudrais reprendre les plus beaux « endroits de nos ouvrages modernes » (Le Roman bourgeois, I).

{2) SAÏnte-Beu\e, Portraits littéraires, t. III, p. 421.

(3) Au moyen âge, les cathédrales, avec leurs illustrations de statues, de bas-reliefs, de vitraux et de peintures, étaient, comme on a dit, « la Bible des illettrés ».

duire les délibérations importantes, conserver des allocutions mémorables et perpétuer les triomphes dé Téloquence, non moins dignes d'admiration que ceux de la guerre. Entreprise louable', mais d'exécution malaisée, car rarement, lorsqu'un orateur parlait, des sténographes se sont rencontrés là juste à point pour nous conserver ses paroles.

Même les mots à effet que la tradition prête à des personnages célèbres, dans des circonstances solennelles, manquent en général d'authenticité, à en juger par ceux que notre âge a mis en crédit (i). La plupart sont dus à des hommes d'esprit qui les ont trouvés après coup et de sang-froid. Les héros n'ont pas d'ordinaire autant d'à-propos dans le feu de l'action. Une fois ces mots heureux jetés dans la circulation, on les répète, on les cite, on finit par y croire, car ils sont si bien en situation qu'ils n'ont pu manquer d'être dits. On les admire, non comme vrais, mais comme beaux, sans trop s'informer d'où ils viennent...

« Et voilà justement comme on écrit l'histoire »,

dit Voltaire (2) dans un vers aussitôt devenu proverbe, pour la confusion des historiens.

S'il en est ainsi de quelques mots, que sera-ce de longs discours? Les textes faisaient généralement défaut. N'importe ! Les historiens ne sont pas embarrassés pour si peu. ris suppléent par un léger effort d'imagination aux documents qui leur manquent et, ne pouvant rapporter ce que les orateurs ont dit, ils parlent simplement à leur place. Il est difficile de conserver beaucoup d'illusion quand, par

(i) Ainsi le cri attribué au. chevalier d'Assas aurait été poussé par un sergent nommé Dubois, tué sur le coup et auquel d'Assas s'efforça vainement d'en restituer Thonneur (Voy Grïmm, Mémoires inédits, t. I,p. 188). Le « Finis Poloniœ ! » prêté à Kosciusko par le comte de Ségur (Histoire du règne de Frédéric Guillaume ///;,a été démenti par Kosciusko lui-même {Lettre rectificatrice à de Ségur). L'apostrophe de Mirabeau, le mot de l'abbé Edgeworth à Louis XVI, l'invective de Cambronne à Waterloo, etc., autant d'apocryphes.

(2) Charl(^t,K.\,^c, 7.

exemple, on compare les trois allocutions différentes que Tite-Live, Denys d'Halicarnassé et Plutarque (i) font débiter à la mère de Coriolan qui n'avait probablement pas adressé à son fils de discours en règle, car cela n'est guère dans les habitudes maternelles et quelques larmes sont, en pareil cas, plits pathétiques que de savantes périodes.

Thucydide convient qu'if ne lui a pas été possible de reproduire des harangues véritables : « J'ai, dit-il, prêté à « chacun le langage qui m'a paru le plus en harmonie « avec les circonstances où il se trouvait placé (2). » Tous les discours insérés dans son histoire sont en effet supposés, même ceux de Périclès qui, au rapport de Plutarque, n'en avait pas écrit un seul (3). A l'exemple de Thucydide, la plupart des historiens classiques ont cultivé avec soin ce genre d'éloquence fictive et soufflé leurs personnages sans s'apercevoir qu'en cessant d'être rapporteurs ils devenaient faussaires et transformaient, par amour de la rhétorique, la science en roman. Quelque-uns même, et des plus graves, qui auraient pu transcrire des harangues authentiques, ont préféré nous donner des compositions de leur cru et dire autrement les choses quand ils pensaient pouvoir les mieux dire. L'exemple de Tacite est là pour prouver qu'ils n'hésitent pas alors à sacrifier le respect de la vérité à la recherche de l'idéal littéraire. On sait en effet que le discours de Claude au Sénat dont, par malheur pour l'historien, on a retrouvé à Lyon le texte gravé sur bronze, n'est pas celui que l'auteur des Annales lui fait tenir (4). Tacite en a composé un à son gré, dans une langue plus ferme, craignant sans doute de déparer son beau style par la naïveté un peu

(i)Cfr, Annales, II, 40 ; Antiquités romaines, Vlll ; et Vie de Coriolan.

(2) Histoire de la guerre du Péloponèse, l.

(3) Vie de Périclès.

(4) Cfr. Annales, II, 24 et les Tables claudiennes du musée de Lyon.

MÉTHODE NARRATIVE 2l3

gauche de la prose officielle. Pour comble de mésaventure, il se trouve justement que ce qu'il a supprimé comme trop peu littéraire présentait le plus d'intérêt historique.

Presque toujours ces allocutions imaginaires violent outrageusement les convenances de l'histoire, car un auteur à qui la langue démange ne regarde guère, pour épancher sa faconde, à la vraisemblance des situations. Plutarque critique à bon droit « les longs preschements et grandes «traînées d'harangues » que certains historiens font débiter par des capitaines au moment de livrer bataille (i), ce qui, remarque d'Aubigné, « n'est pas du métier (2) ». En outre, l'écrivain disert prête à toutes sortes de gens ses idées et son langage. Dans Thucydide, le corroyeurCléon s'exprime avec non moins d'élégance que Périclès. Chaque héros devient bel esprit quand c'est un bel esprit qui le fait parler. Le Cyrus de Xénophon disserte et moralise comme un élève de Socrate ; Josèphe attribue aux patriarches de h Genèse des discours selon le goût des rhéteurs alexandrins (3) ; et, dans les Décades^ Annibal se montre l'émule des lettrés du siècle d'Auguste. « J'ai regret, dit à ce propos « Montesquieu, de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces « énormes colosses de l'antiquité (4). »

La querelle que nous suscitons aux historiens semblera peut-être futile. On traite volontiers de hors-d'œuvre, et l'on admire à part comme exercices d'école, ces dissertations de rhéteurs pérorant à plaisir sur de beaux sujets. Mais on s'oublie quelquefois quand on s'écoute parler, et les auteurs font preuve de plus de verbosité que de discrétion. Les personnages de Thucydide discourent presque autant qu'ils agissent. Les trente-neuf discours insérés dans son histoire remplissent le quart de l'ouvrage. Pour Salluste, c'est pis

(i) Œuvres morales, instructions pour ceux qui manient les afliaires d'État.

(2} Histoire universelle, 1 6 1 6, 1. 1, préface.

(3) Antiquités judaïques.

(4) Consid. sur les causes de la gr. et de la décad, des Romains, v.

encore. La narration semble n'être plus qu'un accessoire ; les discours deviennent le principal. Aussi, tandis que son Histoire romaine a péri, quelques-unes des harangues qui en faisaient l'ornement nous sont parvenues. Le temps a traité ces parties selon leurs mérites : il a jeté à l'oubli l'œuvre de l'historien et conservé celle du rhéteur.

Sous l'empire de ces habitudes d'amplification oratoire, le mal ne se borna pas à l'introduction frauduleuse de quelques discours supposés dans la trame du récit ; le ' récit lui-même, inspiré par la rhétorique, étala de l'emphase et voulut être éloquent. Cicéron qualifie l'histoire « d'oeuvre « essentiellement oratoire (i) », et M. Taine a fait voir que, dans Tite-Live, l'orateur prime l'historien (2). Bossuet, écrivant sous forme de Discours son Histoire universelle^ n'y déploie pas moins d'éloquence que dans ses Oraisons funèbres et dans ses Sertnons.

Les historiens de la Renaissance, imitateurs empressés des anciens, n'eurent garde de négliger un embellissement consacré par de grands modèles et entrecoupèrent leurs récits de harangues soignées avec une prédilection visible. Montaigne dit de celles où se complaît le prolixe Guichar- • din : « Quant à la partie de quoy il semble vouloir se pré- « valoir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en « a de bons et enrichis de beaux traicts ; mais il s'y est « trop pieu ; car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant « un sujet si plein et si ample et à peu près infiny, il en « devient lasche et sentant un peu trop le cacquet scholas- « tique (3). »

Au XVII' siècle, de Thou et Mézerai font encore disserter longuement leurs personnages. Le second, plus sensible au

(i) « Opus hoc oratorium maxime » (De Legibus, I, 2) ; « Quan- « tum munus sit oratoris historia » (De Oratore, II, i i).

(2) Essai sur Tive-Live. Il tient même les harangues de cet auteur pour la partie la plus utile de son histoire (p. i 35).

(3) Essais, II, 10.

MÉTHODE NARRATIVE 2l5

renom d'habile écrivain qu'à celui d'historien exact, revendique hautement les discours qu'il leur prête. Il serait fâché si quelque lecteur naïf allait se méprendre et croire que les belles choses qu'ils récitent ont été vraiment dites par eux. Son amour-propre d'auteur n'en veut pas courir le risque et nous crie : « Me, me adsum quifeci ! » Il se vante même, avec une complaisance candide, de n'avoir pas été parfois trop mal inspiré. Plusieurs de ces discours mériteraient en effet d'être loués dans une classe de rhétorique, et Voltaire juge celui de Biron comparable à ce que l'antiquité nous a laissé de mieux en ce genre. Je reconnais volontiers que, chez Içs maîtres, certaines harangues sont célèbres à juste titre, et je ne refuse point de les admirer. Le seul défaut que je leurreproche, c'est de n'être pas à leur place. Je les trouverais parfaites dans des ouvrages d'imagination.

Enfin, si l'on examine le détail de l'exécution, l'importance attachée par les historiens à l'excellence du style est pour eux une dernière cause et non la moins grave d'infidélité. En vain Pline le Jeune leur assure que « l'histoire « plaît, de quelque manière qu'elle soit écrite (i) »; ils ne se fient guère en des grâces négligées. Ils savent que les qualités littéraires ajoutent singulièrement à la valeur des ouvrages d'histoire quand elles n'en font pas tout le prix. De l'aveu même des auteurs, bien écrire est une condition essentielle pour écrire l'histoire (2), et le rang distingué que les compositions les plus renommées occupent dans les littératures classiques montre clairement où le succès a été cherché. On veut des artistes en beau langage, des

{>) « Historia quoque modo scripta délectai » [Epist. V. 8).

(2) « Pour être historien, il faut être un grand écrivain » (Taine, Essai sur Tite-Live, conclusion).

« Le style est une partie essentielle de l'histoire » (Mably, De la manière d'écrire l'histoire^ Œuv., t. XII, p. 109).

2i6 l'histoire et les historiens

maîtres dans l'art de bien dire(i). Aussi voyons-nous sans étonnement nos meilleurs historiens entrer de plain-pied à l'Académie française et figurer avec honneur parmi des poètes, des orateurs, des dramaturges et des romanciers, tandis qu'ils seraient dépaysés et comme en peine de leur mérite à l'Académie des sciences, au milieu de géomètres, d'astronomes, de physiciens et de chimistes. On leur rend une exacte justice : ce sont des littérateurs et non des savants.

Les hommes de science, uniquement occupés du fond des idées, accordent peu d'attention à l'agrément de la forme qui n'ajoute rien à l'excellence de la vérité. Comme ils estiment surtout l'originalité des découvertes et la nouveauté des aperçus, ils ne font presque aucun cas des élégances de l'expression, qui plaisent, mais ne prouvent rien, et risquent de faire, par surprise, passer dçs erreurs. Nul ne songe à s'enquérir si Kepler, Galilée, Newton ou Lavoisier savaient bien écrire, car cela importe peu. On cherche ce qu'ils ont dit et non la manière dont ils l'ont dit. Le vrai style scientifique vise surtout à la précision et à la clarté. Il évite même de faire au goût idéal des concessions périlleuses et refuse de parer la vérité d'ornements qui ne lui conviennent pas (2). Lorsqu'il arrive à la beauté, c'est sans y prétendre et à force d'austérité. On peut donc tenir pour incompatibles les mérites contraires dont cherchent à faire preuve les littérateurs et les savants. Ceux qui, comme Buffon et Fontenelle, ont essayé de les unir, y ont assez mal réussi, car les parties de leurs ouvrages que les lettrés goûtent le plus sont justement celles que les savants prisent le moins.

(i) D'après Denys d'Halicarnasse, Thucydide « passa vingt-sept ans à « retoucher son livre, limant et repolissant chaque phrase, chaque « mot » (Examen du style de Thucydide). Augustin Thierry a eu le même souci du style.

(2) « Ornari res ipsa negat, contenta doceri. »

(Manilius, Astronomicon, III, 3 9.)

Tant de sévérité ne conviendrait pas aux historiens dont la tâche consiste moins à dire des choses nouvelles qu'à redire des choses connues d'une façon neuve et brillante (« non nova^ sed noptter»). Ils ont donc, avant tout, besoin des ressources du style, car ils doivent n'être pas vulgaires en traitant des sujets rebattus et raconter mieux que personne ce que tout le monde sait. Conséquemment, ils ne négligeront rien de ce qu'ils croient pouvoir procurer à la forme de la beauté. Quintilien leur en fait une recommandation expresse (i). N'est-il pas significatifque les histoires les plus admirées soient celles qui ont le plus de valeur littéraire ? La gloire ne va point aux investigateurs les plus sagaces, mais aux meilleurs écrivains. « Le style, dit Sainte-Beuve, « est un sceptre d'or à qui reste, en définitive, le royaume « de ce monde (2). »

Mais à combien de sacrifices dans le détail ce soin de la forme et le culte de la phrase n'entraînent-ils pas des écrivains plus soucieux de perfection littéraire que de rigueur scientifique. Dès qu'un auteur s'applique à bien dire, il ne peut plus être exact que par négligence, car la vérité vient pour lui après l'agrément. Il dira volontiers avec La Fontaine :

€ Contons, mais contons bien, c'est le point principal,

« Cest tout. Après cela, censeurs, je vous conseille

« De dormir comme moi sur l'une et l'autre oreille (3). »

Les moindres concessions faites aux exigences du goût, un mot pittoresque mis en place du mot juste, l'adjonction d'une épithète non moins perfide qu'élégante, l'évocation d'une image qui frappe l'esprit mais égare l'idée, l'arrangement des termes, le balancement d'une période savamment -équilibrée, la recherche du nombre et de l'harmonie, ,

(i) Ego vero narrationem..."' omni qua potest gratia et venere «xornandam( Instit. orat., IV,|[2 et X, i).

(2) Port-Royal, t. II, p. 443.

(3) Contes, III, i, 28.

2i8 l'histoire et les historiens

deviennent pour la vérité autant de pièges où elle se perd. Par suite de ces continuelles altérations, l'infidélité s'étend sur tout. « On ne peut nier que le soin du style n'entraîne « certains sacrifices de la pensée. Bien écrire... est une « opération singulièrement compliquée, un compromis « perpétuel où l'originalité et le goût, l'exactitude scienti- « fique et le purisme tirent l'esprit en sens inverse. Un bon « écrivain est obligé de ne dire à peu près que la moitié de « ce qu'il pense, et, s'il est avec cela un esprit conscien- « cieux, il est obligé d'être sans cesse sur ses gardes pour « n'être pas entraîné par les nécessités de la phrase à dire « bien des choses qu'il ne pense pas (i). »

Montaigne raille les historiens qui font de l'histoire un exercice de style : « Le plus souvent on trie pour cette « charge... des personnes entre le vulgaire pour cette seule « considération de sçavoir bien parler ; comme si nous ne « cherchions d'y apprendre que la gramrnaire; et eulx ont « raison, n'ayant été gagez que pour cela et n'ayant mis «' en vente que le babil, de ne se soulcier principalement « que de cette partie... (2). » Paul-Louis Courier traite Plutarque, ce rhéteur de génie, avec une sévérité brutale : « Son mérite est tout dans le style. Il se moque des faits et « n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de « paraître habile écrivain. Il ferait gagner à Pompée la « bataille de Pharsale si cela pouvait arrondir tant soit peu « sa phrase. 11 a raison. Toutes ces sottises qu'on appelle « histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les « ornements du goût (3). » L'histoire n'est-elle pas jugée comme science quand on en peut parler de ce ton ?

En admettant une aussi large part d'idéal, l'histoire devait surtout plaire aux littérateurs, qui, de tout temps, ont été

( I ) Renan, Essais de morale et de critique, p. 7 1 .

(2) EssaiSf III, 10.

(3) Lettre, août 1809.

attirés vers elle par une vocation manifeste. Leur empressement à traiter des sujets historiques m'inspire, je Tavoue, une involontaire méfiance. Pour que la matière les tente, il faut qu'elle prête singulièrement au travail de l'imagination et aux artifices du goût. Les grands écrivains ne mettent pas d'ordinaire avec tant de zèle leur talent d'exposition au service des connaissances positives. Confinés dans le culte de Tart pur, ils abandonnent la science pure aux savants. LaVérité,vierge austère, n'est pas habituée, comme les Muses, à recevoir des amants de l'idéal de flatteurs hommages, et lorsque, par exception, ces libertins la courtisent, c'est qu'ils veulent l'induire à mal. Quand on voit les Grecs s'introduire, sous ombre de bonne amitié, dans la cité des Troyens, la plus vulgaire prudence ne conseillet-elle pas, avec Cassandre, de suspecter quelque trahison ?

Ce sont naturellement les poètes qui, d'instinct, manifestent pour l'histoire le goût le plus vif. Ceux qui se trouvent affligés d'une imagination paresseuse ou à court d'inspiration prennent volontiers les annales des peuples comme un recueil de fables toutes préparées où ils n'ont qu'à choisir. Cela les dispense de la fatigue d'inventer. De même que les musiciens, parmi lesquels on rencontre plus d'habiles exécutants que de maîtres compositeurs et qui se bornent communément à broder sur des thèmes connus de brillantes variations, tes auteurs adoptent de banales légendes et s'appliquent à les faire valoir par la supériorité delà mise en œuvre.

Historiens et poètes traitent à l'envi les mêmes données et travaillent ensemble à poétiser la vie humaine. Racine emprunte Néron à Tacite, et, Shakspeare, César à Plutarque. Parfois aussi les poètes fournissent des sujets aux historiens. C'est un échange de bons offices et comme la mutualité du crédit entre deux arts en quête du même idéal. Une certaine dose de poésie paraît nécessaire en histoire. Lucien demande « qu'un petit vent poétique enfle les voiles du

^ navire et le fasse glisser à la surface des flots (i)». Villemain exige aussi que l'historien « soit poète pour être ^< vrai (2) >►.

Dans l'exécution de leurs œuvres, les historiens usent des mêmes artifices et souvent des mêmes licences que les poètes (3). Ils mettent également en action les ressorts de l'admiration, de la crainte, de l'horreur et de la pitié. Suivant que le sujet le veut ou s'y prête, ils savent prendre des tons divers. Lyriques dans le dithyrambe, ils. sont véhéments dans la satire et touchants dans l'élégie. Ils font d'une guerre héroïque un fragment d'épopée, mettent en tragédie les catastrophes lamentables et tournent vivement une intrigue en comédie. Le récit des guerres médiques dans Hérodote a l'allure d'un chant d'Homère; Tacite est le vrai tragique latin; Jean de Muller a fait de l'histoire de la Suisse une pastorale, et nombre d'historiens nous arrangent la révolution française en mélodrame. Quelquefois même, par suite de la confusion inévitable des genres, le merveilleux se glisse dans le récit et, malgré le précepte -d'Horace, les dieux interviennent au dénouement pour tirer l'auteur d'embarras.

Ainsi réglées par les lois d'une poétique ingénieuse, les compositions historiques peuvent entrer, sans désavantage, -en parallèle avec celles des poètes et leur disputer la palme de l'idéal. La principale différence qui les distingue consiste en cela que les unes sont en prose tandis que les autres sont en vers (4). N'est-ce pas l'emploi du mètre qui sépare, ,plus que tout le reste, Homère d'Hérodote, Juvénal de Tacite, la Henriade du Siècle de Louis X/Fet Jocelyn des G/ro«<fm5? Supposez ces poèmes écrits en prose et ces his-

[i) Comment il faut écrire rhistoirey 45.

(2) Tableau de la littérature au xviii" siècle, 29» leçon.

(3) 4k Graecis historiis plerumque poetico similis est licentia » (Quintilien, 11,4).

(4) Est enim proxima poetis historia et quodammodo carmen solutum (Id., X, I).

toires mises en vers, qui s'apercevrait d'une métamorphose .et s'aviserait de protester? De si poétiques récits devraient être partagés non en chapitres, mais en chants, et placés, comme les neuf livres d'Hérodote, sous le patronage des Muses. La mythologie grecque faisait avec raison figurer Clio parmi les inspiratrices de l'art, et les Spartiates lesinvoquaient toutes ensemble « afin que leurs exploits « fussent dignement célébrés (i) ».

L'idéal envahit donc de toutes parts l'histoire pour l'embellir et la fausser. Le procédé de la narration, qui n'expose que des faits choisis, trie les éléments du récit, les combine avec goût, les relève d'ornements empruntés, les exprime en style littéraire et transfigure le tout en chefsd'œuvre, n'a rien de scientifique et relève des artifices établis pour réaliser la beauté. L'historien, simple romancier qui se croit naturaliste, imite, interprète la nature, il ne la reproduit pas avec une rigoureuse exactitude. Il applique les mêmes règles et emploie les mêmes moyens que le poète ou le conteur. Alors donc qu'il se déclare uniquement épris de la vérité, il s'abuse, car, sans qu'il en ait conscience, ses affections sont partagées. Il aime le beau à l'égal du vrai, quelquefois même davantage, et sa prédilection éclate malgré lui. Sans doute, il se propose d'instruire, son intention est formelle ; mais il veut aussi plaire, cela est trop évident. Le résultat de cette double étude est un récit orné où le faux et lé vrai se mêlent en diverses proportions. Il n'est même pas sans exemple que, libres de choisir, des historiens aient préféré d'agréables mensonges à des relations véridiques, mais sans attrait (2). Plusieurs qui ont, comme Vertot, fait leur siège par avance, se refusent ensuite à

(i) Plutarque,Apophtegmes des Lacédémoniens.

(2) « II est permis aux rhéteurs d'altérer l'histoire afin de pouvoir « faire des récits plus agréables » (Cicéron, Dialogue sur les orateurs illustres, 11).

changer, par scrupule importun d'exactitude, une version réussie. Qu'importe d'être fidèle ? L'essentiel n'est-il pas de. plaire, et de quoi pourrait se plaindre un lecteur charmé ? Le mot effrontément naïf de Vertot a discrédité son Histoire de Vordre de Malte et compromis son renom d'historien. D'autres pourtant l'ont osé redire, car beaucoup l'avaient pensé. Lorsque l'abbé de Choisy eut publié son Histoire de l'Église^ en onze volumes in-quarto, il disait se raillant lui-même : « Grâce à Dieu, mon histoire est 4c faite, je vais maintenant me mettre à l'apprendre ». Peutêtre eût-il mieux valu commencer par là. — Dans ses Essais sur l'Histoire de France^ Chateaubriand avait raconté, d'après Froissart, comment, la nuit du désastre de Crécy, Philippe de Valois vint, réduit à une escorte de quatre chevaliers, demander asile au château de Broyé. — « Ouvrez, dit-il au châtelain, c'est la fortune de la « France ! >► — « Parole plus belle, ajoutait l'auteur, que <c celle de César dans la tempête, confiance magnanime, « honorable au sujet comme au monarque et qui peint la « grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de « saint Louis (i). » Or, ce beau mot, si complaisamment loué, était de l'invention de Chateaubriand. Buchon, éditeur des Chroniques, lui fit observer que le texte de Froissart portait simplement : « Ouvrez, c'est l'infortuné roi de « France ! (2) » Chateaubriand sourit et se contenta de répondre : « Oui, mais c'est mieux comme je l'ai mis. » — La citation, reconnue fausse, fut maintenue, cela va sans dire, et a prévalu, comme de raison. Une réponse pareille est attribuée par La Beaumelle à Voltaire (3). Elle a pu être, faite plusieurs fois, car les occasions n'ont pas manqué. Voltaire s'est d'ailleurs absous d'avance par ce vers propre à consoler de quelques méchantes critiques les

(i) Œuvres complètes, 18^2, t. VI, p. 3o3.

(2) Chroniques, édit. Buchon, I, 292.

(3) Sainte-Beuve, Lundis^t.WW, p. 100.

historiens surpris en flagrant délit d'infidélité volontaire :

• € Ah ! croyez-moi, l'erreur a son mérite ! >

Parvenue à ce point où l'intérêt de l'art prime celui de la science, l'histoire confine de si près au roman historique que je ne voudrais pas être chargé de tracer entre les deux genres une ligne de démarcation. Ce sont l'un et l'autre, suivant la définition qu'Auger donne du second, « des « monstres nés des amours adultères du mensonge et de la « vérité ».

Écrites sous de pareilles inspirations, les compositions des historiens ne peuvent être acceptées que comme des peintures idéales de la vie humaine, dont la valeur égale à peine celle des ouvrages de pure imagination. Quelquesuns même la déclarent inférieure, et tel est le sentiment d'Aristote quand il juge l'histoire moins instructive que la poésie. Citons ses paroles remarquables et d'un sens profond : « La vraie différence entre l'historien et le poète^ « c'est que l'un raconte ce qui a été, et l'autre ce qui aurait « pu être. C'est là ce qui fait que la poésie est quelque « chose à la fois de plus philosophique et de plus sérieux « que l'histoire, puisque la poésie s'occupe davantage de « l'universel et que l'histoire s'occupe davantage du parti- « culier (i). » Quoique dépourvue de réalité objective, la poésie est en effet plus vraie que l'histoire parce qu'elle cherche, par intuition, la vérité dans l'ensemble, sans s'égarer dans le détail. L'histoire, plus exacte en apparence, a moins de vérité générale, parce qu'elle ne fait connaître que des particularités. L'une crée des types et résume en eux des multitudes ; l'autre se borne à signaler des individus et des accidents. Les conceptions des poètes, conformes aux mœurs d'une époque, à un état de l'esprit humain, en sont

(i) Poétique, ch. ix.

l'expression plus fidèle que les récits des historiens où revivent seulement des faits d'exception. « Les anciens, dit « Strabon, définissaient la poésie une sorte de philosophie « première qui nous introduit dans la science de la vie et 4c nous instruit agréablement de tout ce qui est relatif aux « moeurs, aux passions et aux actions de l'homme (i)- »

Il est donc juste de reconnaître avec Bacon que « la « poésie corrige l'histoire ». Elle en est du moins le complément nécessaire. De l'avis de Buckle, « les poètes sont, « à leur manière, des observateurs consommés ; leurs « observations réunies forment un trésor de vérités qui ne 4c le cèdent en rien aux vérités de la science, et dont la 4c science elle-même doit tirer parti, sans quoi elle soufre frira de cette négligfencé (2). » Si donc il nous fallait choisir entre les œuvres des poètes et celles des historiens, nous opterions pour les premières. Sans aller jusqu'à prétendre, avec Paul-Louis Courier, qu' « il y a plus de vérité « dans Rabelais que dans Mézerai », on peut dire que les poètes valent au moins les historiens et souvent les dépassent en largeur d'informations. L'Inde ancienne, dépourvue de littérature historique, nous est mieux connue par ses hymmes et ses épopées, que ne l'est, par ses annalistes, la Chine à qui les grands poètes ont manqué. Mieux qu'aucun logographe, Homère a dépeint le cycle héroïque de la Grèce. Au jugement de Platon, les comédies d'Aristophane donnaient la plus juste idée du gouvernement d'Athènes. Pour l'étude du moyen âge, les recueils de barbares chroniqueurs sont moins instructifs que les Chansons de geste^ les Romans de ch/evalerie, les Fabliaux et les Mystères. Par une vue de génie, Vico avait pressenti en Dante l'historien idéal de son temps. Enfin, je le dis tout bas, si jamais la postérité s'enquiert de nous, il se pourrait que les contes de nos romanciers lui parussent une mine de ren-

{i) Géographie, I^ 2, % 3,

(2) Histoire de la civilisation en Angleterre, ch. xx.

seignements plus riche que la collection entière de nos historiens.

INFLUENCE DE l'iNTÉRÊT ET DES PASSIONS

Ce qui reste de la vérité en histoire, après qu'elle a subi les artifices et les prestiges du goût, se trouve compromis par les calculs de l'intérêt ou des passions.

La vérité n'a pas de plus grande ennemie que la passion, parce que celle-ci, uniquement occupée du soin de se satisfaire, tourne tout à son avantage. Le désir, « père de la pensée », incline la croyance dans les directions qu'il suit et montre les choses sous le jour qui \uï convient. Partout donc où la passion se laisse voir, partout même où Ton est en droit de la soupçonner, il y a lieu de se méfier, car elle ne sera sincère que si elle a intérêt à Têtre, cachera ce qui risquerait de lui nuire, et ne reculera pas même devant l'imposture, si une imposture peut la servir.

L'étude de la science impose un désintéressement absolu. La seule passion qui doive l'animer dans ses recherches est le désir de trouver la vérité et de la dire, quelle qu'elle soit. L'histoire aussi réclame des esprits libres d'attachements étrangers, car on ne peut pas servir deux maîtres à la fois, et il faut choisir entre l'intérêt et la vérité. Les historiens sont, en théorie, unanimes sur ce point. Lucien exige de qui écrit l'histoire qu'il n'ait rien à espérer ni à craindre de personne, qu'il soit incorruptible, ami de la franchise, ne donnant rien à la haine ni à l'amitié, n'ayant rien de flatteur ni de servile, accordant à chacun ce qui lui est dû, sans maître, sans patrie, ne sacrifiant qu'à la vérité et indifrent à tout ce qui n'est pas elle (i). — « Tous ceux, dit

(i) Comment il faut écrire l'histoire, 89,40 et "41.

« Bayle, qui savent les lois de l'histoire, tomberont d'ac- « cord qu'un historien qui veut remplir fidèlement ses « fonctions doit... se mettre le plus qu'il lui est possible « dans l'état d'un stoïcien qui n'est agité d'aucune passion. « Insensible à tout le reste, il ne doit être attentif qu'aux « intérêts de la vérité et il doit sacrifier à cela le ressenti- « ment d'une injure, le souvenir d'un bienfait et l'amour « même de la patrie. II doit oublier qu'il est d'un certain « pays, qu'il a été élevé dans une certaine communion, « qu'il est redevable de sa fortune à tels et tels, et que tels « et tels sont ses parents ou ses amis... Si on lui demande: « D'où êtes-vous ? Il faut qu'il réponde : Je ne suis ni « Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol, etc., « je suis habitant du monde ; je ne suis ni au service « de l'empereur, ni au service du roi de France, mais « seulement au service de la vérité (i). » Enfin, Saint- Simon veut que l'historien « préfère la vérité à tout et la « chérisse même contre lui-même (2) ».

Voilà l'idéal ; la réalité est autre. Les historiens se prétendent tous animés du seul désir d'être véridiques. Ils nous prodiguent à l'envi , dans les préambules de leurs histoires, les assurances d'un pariait détachement (3) ; nul engagement ne les lie, nulle affection ne les trouble ; mais leurs œuvres parlent plus haut qu'eux et disent tout le contraire. « Tel, dit d'Aubigné, se vante de « liberté, de fouler aux pieds sa passion, qui montre sa tête « tondue et sa conscience vendue dès son commence- « ment (4). » Saint-Simon, parvenu au terme de ses Mémoires^ confesse les passions qui l'ont agité et que d'ailleurs il lui serait difficile de cacher : « On est charmé

(1) Dictionnaire historique^ au mot Usson, note F. {2) Mémoires f Introduction.

(3) Salluste, Catilina, préface ; Tacite, Histoires, I, i, et Annales, I, etc.

(4) Histoire uniperselle, 16 16, t. I. préface.

-« des gens droits et vrais, on est irrité contre les fripons... « on Test plus encore contre ceux dont on a reçu du mal. « Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique « donc point d'impartialité, je le ferais vainement (i). » Il suffit de rapprocher cet aveu final des déclarations de principes du début pour voir comment les historiens tiennent leurs promesses.

Un complet désintéressement, facile à ceux qui étudient les sciences abstraites, est impraticable en histoire, science concrète où les actions des hommes, œuvre -de passion, sont observées et traduites avec passion. L'historien n'est pas un pur esprit interrogeant l'ordre stable des choses et scrutant un personnage comme le naturaliste une espèce d'animaux, ou un événement, comme le chimiste une combinaison de substances ; c'est un homme qui regarde vivre d'autres hommes et qui apporte à ce spectacle, plus encore qu'au théâtre, un cœur prompt à s'émouvoir, des préventions pour ou contre, des sympathies ou des antipathies déclarées. Tous les sentiments qui dominent les hommes et les amènent à composer avec le devoir se retrouvent, non moins impérieux, dans l'âme de l'historien et l'induisent à composer avec la vérité. L'intérêt, l'amour-propre, l'amitié, lahaihe, la cupidité, la peur, le ressentiment, la reconnaissance, l'admiration, le mépris, l'indignation, la pitié,... . le sollicitent de toutes parts et conspirent contre sa véracité. Voyons jusqu'où ces influences peuvent s'étendre.

En tète des historiens les mieux informés viennent les auteurs mêmes des faits qu'ils rapportent. Mais la passion qui les dominait quand ils agissaient les inspire encore quand ils écrivent. L'amour-propre, d'ailleurs, a pour luimême de tels égards et tant de condescenda^nce que, lorsqu'il dépose sur ce qui le touche, son témoignage doit être

(i) Mémoires, conclusion.

tenu pour le plus suspect de tous. Les Mémoires, cette branche si féconde de Thistoriographie française, attestent à chaque page combien les hommes qui se racontent au public sont prodigues, pour leur personne, d'estime, de ménagements et d'indulgence. Sans cesse attentifs à se louer ou à se disculper, ils étalent leurs avantages, se découvrent des mérites qu'on n'aurait point soupçonnés, dissimulent de leur mieux des imperfections trop visibles et ne manquent pas de rejeter sur autrui la responsabilité de leurs fautes. L'homme, a-t-on pu dire, est un animal apologétique quand il parle de lui-même et critique quand il parle des autres. La certitude qu'il a d'être déprécié par eux fait que, pour rétablir la balance, il regarde comme licite d'exagérer un peu sa valeur. Bernai Diaz del Castillo, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir, dans sa Chronique^ parlé trop favorablement de lui et de ses compagnons, dit avec non moins de naïveté que de raison : « Et si nous ne disions pas du « bien de nous, qui donc le ferait ? » Jamais on n'a vu autobiographe se maltraiter. Cela serait contre nature- Ceux mêmes qui, résolus à faire une confession publique, feignent de s'administrer la discipline, ne s'appliquent point de trop rudes coups et frappent souvent à côté. Rousseau met un orgueil démesuré dans l'aveu de ses défaillances morales, et l'humilité avec laquelle saint Augustin déplore ses égarements passés est une continuelle apologie de sa sagesse présente. « La fausse gloire et la fausse modestie 4c sont, dit le cardinal de Retz, les deuxécueils que la plupart « de ceux qui ont écrit leur propre vie n'ont pu éviter (i). » L'auteur a-t-il eu part aux affaires publiques ? il s attribue aussitôt le premier rôle. Cet esprit de personnalité absorbante et prolixe rebute dans les Mémoires de Sully. Tout ce qui s'est fait de bien sous le règne de Henri IV est son ouvrage. Nulle mesure habile n'a été prise qu'il ne lait

(i) Mémoires, I.

conseillée, nulle faute commise qu'il ne s'y soit opposé. II est l'unique auteur de la fortune de son maître... Les Mémoires de Metternich sont un autre exemple de cette suffisance imperturbable (i). « Si l'on en croyait certaines « gens, dit un spirituel moraliste, l'histoire universelle serait « leur portrait en pied, de profil, de face, par devant et par « derrière (2). »

Cette manière de tout ramener à soi et de se hausser sur un piédestal n'est pas un travers spécial à la médiocrité prétentieuse ; les plus grands hommes n'en sont pas exempts. César et Napoléon le prouvent. Il semble que des narrateurs assurés de tant de gloire auraient pu être vérîdiques sans péril, donner plutôt l'occasion de louer leur franchise, et ne pas demander à la dissimulation et au mensonge de honteux suppléments de célébrité. Pourtant, leurs écrits trahissent les manèges et les petitesses de la vanité commune. Du vivant même de César, on signalait son peu de véracité. Asinius Pollion, personnage consulaire, avait, nous dit Suétone, relevé force inexactitudes dans les Comrnentaires. et accusait l'auteur d'avoir sciemment altéré les faits pour sauver sa renommée (3). Il est maintenant difficile de savoir sur quels points portaient ces imputations; néanmoins, on constate, dans le récit des campagnes de César, nombre d'assertions mensongères et d'insidieuses réticences qui peuvent en faire supposer beaucoup d'autres. Il ne rend justice ni à ses lieutenants, ni surtout à son adversaire, « ce Vercingétorix si « éloquent, si brave, si magnanime dans le malheur, à qui « il n'a manqué, pour prendre rang parmi les grands

(i) Metternich se glorifie, dans ses Mémoires, d'être resté « étran- < ger aux aberrations de son temps >. En 1 848, il disait à Guizot, retiré à Londres : « L'erreur n'a jamais approché de mon esprit. > — •« J'ai « été plus heureux, lui répondit Guizot ; je me suis aperçu plus « d'une fois que je m'étais trompé. »

(2) Doudan, Lettres^ 6 mars 1858,

(3) Suétone, Cœsar, 56.

2 3o l'histoire et les historiens

« hommes, que d'avoir un autre ennemi et surtout un « autre historien que César » (i). Le proconsul a-t-il éprouvé devant Gergovie un échec pénible à son amourpropre? Sa relation, si nette d'ordinaire, va devenir à dessein obscure, embarrassée : il veut faire illusion sur un insuccès (2). Il passe sous silence ses déprédations scandaleuses, le pillage des temples, la destruction des villes, laissant à d^autres le soin de rapporter les choses qui ne sont pas à sa gloire (3). Alors que, en massacrant les Usipètes et lés Tenctères qui comptaient sur une trêve, il a outrageusement violé le droit des gens et la foi jurée (4), il colore cet attentat de spécieux prétextes, de manière à se disculper (5). Dans ses Commentaires sur la guerre civile, tous les torts sont naturellement rejetés sur les Pompéiens. Metellus Scipion, beau-père de Pompée,'y est accusé d'avoir voulu piller le temple d'Ephèse (6) ; mais que lui. César, ait pillé dans Rome le Trésor sacrée il n'a garde de mentionner cet exploit, digne de Cartouche, qui avait révolté les honnêtes gens, et se borne à dire hypocritement qu' « on perdit trois jours à entendre des récriminations et « des excuses (7) », En somme, les Commentaires de César sont des mémoires apologétiques où tout est arrangé en vue de la glorification de César.

Napoléon ne traite pas mieux la vérité; mais ses faussetés sont plus faciles à tirer au clair. « Ses mémoires, dit Lan- « frey, fourmillent d'omissions et d'erreurs, quelquefois « involontaires, le plus souvent calculées (8). » Rend-il compte d'une bataille, il a toujours soin, pour ajouter à

(i) Amédée Thierry, //w^o/re des Gaulois, Introduction.

(2) Guerre des Gaules, VU, 44 à 53.

(3) Suétone, Cœsar, 54.

(4) Plutarque, Vie de César.

(5) Guerre des Gaules, IV, 7 a 15.

{6) Guerre cm7e,III, 33.

(7) Id., I, 4. Voy. Dœring, De Cœsaris Jîde historica, 1837.

(8) LaiTifrey, Histoire de Napoléon, t. I, p. 38; -^ Chârrâs, Histoire^ de la campagne de i8i5. Avant-propos, p. 6.

réclat de sa victoire, d'atténuer le chiffre de ses forces ainsi que le montant de ses pertes et d'exagérer celles de l'ennemi. Jamais il ne convient d'une faute. Ce qui manque de réussir dans ses entreprises est toujours imputé à la négligence d'autrui. S'il avoue une défaite, c'est seulement lorsqu'il ne peut plus la cacher. Jusqu'à la fin de son règne il ne souffrit point qu'on publiât la vérité sur Trafalgar. Après le désastre de la campagne de Russie, il fut réduit à remplacer les bulletins du Moniteur par des correspondances supposées d'officiers. Les bulletins avaient été si souvent trouvés mensongers que personne n'y croyait plus (i). En général, les communications que font à leurs peuples les gouvernements absolus sont de pompeuses impostures, On sait avec quelle royale impudence mentent les rédacteurs de papiers d'État, quand ils n'ont pas à craindre d'être publiquement démentis. Là où nul contrôle n'est possible et nulle contradition tolérée, il n'y a rien de plus faux qu'un document officiel. Le despotisme se fonde sur rèsprit de tromperie et de mensonge, car la moindre lueur de vérité ferait évanouir tout son prestige. Il exagère sa fortune, dissimule ses revers, étale de brillants dehors, cache les plaies qui le rongent et s'applique à égarer l'opinion afin de la mieux duper... Et c'est à ces sources empoisonnées que l'histoire puise avec le plus de confiance!

Lorsque l'historien a été, non plus acteur, mais simple spectateur des faits qu'il raconte, on se croirait en droit d'espérer que, ne prenant plus aux choses une part directe,

(i) « Il avait vu naître dans le public une telle incrédulité qu'il ne « lui était plus permis de démentir un fait faux ni d'attester un fait « vrai, à ce point... qu'on ajoutait plus de foi aux bulletins de l'en- « nemi qui mentait qu'à ceux du gouvernement qui disait vrai. Aussi « Napoléon avait-il renoncé, en 1 8 1 3 et en 1 8 14, à publier des bulletins « et se contentait-il d'insérer au Moniteur des lettres qu'il donnait « comme écrites par des officiers à divers personnages de l'État » (Thiers, Histoire du Consulat et de rEmpire, t. XIX, p. 410).

il va mettre moins de partialité dans son récit ; mais bien des passions risquent encore d'altérer sa véracité. Il a pu, en effet, ressentir dans une mesure quelconque le contrecoup des événements, et voilà son intérêt propre engagé. Est-il animé, pour ses personnages, de sentiments d'aflFection ou de haine? il en subira l'influence, car il est difficile de n'être pas favorable à ceux que l'on aime et plus encore d'être juste pour ceux que l'on n'aime pas. L'auteur épousera donc chaudement le parti de ses amis et, comme les seconds dans les anciens duels, sera prêt à combattre, pour soutenir leur cause, sans regarder s'ils ont tort ou s'ils ont raison. Plutarque qui, dans ce moment sans doute, ne songeait plus à l'histoire, fait de cette assistance une obligation expresse de l'amitié : « Ce n'est point, dit-il, tour « d'amy de ne ressentir pas une injure faicte à un amy ou « une honte à lui procurée et de n'espouser point ses « querelles (i).» Il faut le dire à la louange des historiens, ils s'acquittent communément à merveille de ce devoir, disposent pour leurs amis de trésors de bienveillance, et traitent par contre leurs ennemis avec une franche animosité. A l'inverse d'Aristote qui disait aimer Platon, mais plus encore la vérité, ils aiment moins la vérité que leurs amis et souvent détestent leurs adversaires plus encore que le mensonge. Joubert, érigeant en précepte un artifice d'Apelle X^), dit : « Si votre ami est borgne, regardez-le de « profil (3). » Les historiens savaient mettre ce conseil en pratique avant qu'il fût formulé. Ils montrent leurs amis borgnes du bon côté, leurs ennemis du mauvais, et font ainsi paraître les premiers clairvoyants, les seconds aveugles. Pour être édifié sur ce que l'affection autorise de contrevérités flatteuses, il suffit de rappeler le style des épitaphes, des éloges académiques, des apologies, des panégyriques

(i) Œuvres morales, De la pluralité d'amys.

(2) Quintilien, Inst. orat., II, 3. '

(3) Pensées.

et des oraisons funèbres. Quiconque a lu une diatribe, une satire ou un pamphlet, sait aussi à quels excès conduit l'esprit de dénigrement. L'écrivain qui cède à ces préventions oublie aisément le respect dont il fait profession pour la vérité. Salluste, adhérent de César, en dissimule la complicité dans la conjuration de Catilina, tandis que, ennemi personnel de P. Sylla, il le fait faussement figurer parmi les fauteurs du complot (i). Des saints mêmes se sont laissé prendre en flagrant délit de partialité : « Saint « Jérôme, écrit Racine, a loué Rufin comme le plus savant « homme de son siècle tant qu'il a été son ami ; et il traita « le même Rufin commç le plus ignorant de son siècle « depuis qu'il se fut jeté dans le parti d'Origène (2). »

Ces inégalités de traitement ne s'appliquent pas seulement aux contemporains ; elles s'étendent aussi loin dans le passé que les rapports de nos affections, et l'on a vu des historiens fausser le sens d'événements anciens pour venger des injures récentes ou complaire à de nouvelles amitiés. Voltaire offre de piquants exemples de cette manière d'arranger l'histoire et des inconséquences auxquelles un auteur peut être entraîné par la mobilité de ses sentiments. Dans le plan primitif de laHenriade^ il avait, conformément à l'histoire, assigné un des premiers rôles à Sully ; mais, ayant eu à se plaindre d'un descendant du ministre, qui l'avait laissé outrager chez lui sans le couvrir de sa protection, il raya du poème le nom du glorieux ancêtre et lui substitua celui de Duplessis-Mornay, personnage subalterne, assez peu désigné pour un tel emploi. Passe encore dans 1 épopée où, de tout temps, les poètes ont pris de grandes licences avec la vérité ; mais Voltaire historien n'est pas plus scrupuleux. Lorsque, vingt ans après la publication de ^'Histoire de Charles XII (173 1), il en donna une nouvelle

j'J^Ç^Wna, 17. P. Sylla, poursuivi pour ce fait, avait été défendu par Cicéron et acquitté.

\'^) Lettre à Nicole.

édition (lySo), on y remarqua d'importantes retouches. Le roi Stanislas, un peu eflFacé dans le premier récit, fut peint mieux à son avantage dans le second, et le roi Auguste, d'abord sévèrement traité, parut ensuite presque innocent. Qu'était-il survenu dans l'intervalle pour motiver ces jugements opposés? On voudrait croire que l'auteur, mieux informé, avait été mis à même de rectifier d'involontaires erreurs. Point : d'une part Voltaire, pendant son séjour à Cirey, s'était trouvé en relations avec Stanislas, et, de l'autre, il faisait sa cour au maréchal de Saxe dans la personne du roi Auguste, son père(i).

La cupidité, l'envie de parvenir, la reconnaissance ou la peur sont des causes communes et non moins graves de partialité. Un historien, pour être sincère, ne doit rien attendre ni redouter des suites de son ouvrage. 11 faut qu'il soit dans la condition où prétend être Salluste, « libre «, d'espérance, de crainte et de tout lien avec les partis (2) ». S'il a reçu des bienfaits de ceux dont il parle ou s'il recherche leur faveur, s'il appréhende et surtout s'il a déjà subi les effets de leur colère, sa véracité devient suspecte ; c'est un témoin prévenu, obséquieux, intimidé ou vindicatif.

Tout auteur rétribué pour écrire l'histoire mérite peu de confiance, car, mettant un prix à la vérité., il débitera des mensonges s'il y trouve plus de profit. Il ne faut donc croire qu'avec réserve les chroniqueurs à gages, les historiographes à brevet, les courtisans déclarés et généralement ceux qui, visant à capter les grâces des princes, les louent en proportion de leur libéralité. Peu d'écrivains ont, sans doute, osé afficher la cynique vénalité d'un Paul Jove, évêque de Nocère, qui disait avoir deux plumes, l'une d'or pour la récompense, l'autre de fer pour le châtiment, et

(i; Nisard, Histoire de la littérature française, IV, 3. (2) Catilina, préface. — « Sine ira et studio » (Tacite, Annales, 1, I).

nis^ ^^rvir suivant Toccasion et le besoin (i). Il avait orgaii ^^^^îme une banque l'offre de ses éloges et la menace , "^ diffamations. La fortune que fit cet effronté à trafiquer ^> 1 histoire montre de quelles tentations la probité des historiens doit se défendre.

S'il est rare que des écrivains de quelque mérite tombent à ce degré d'avilissement, beaucoup peuvent être soupçonnés de complaisances intéressées. Le pape saint Grégoire le Grand a couvert d'éloges hyperboliques la reine Brunehaut et le détestable empereur Phocas, incliné à l'indulgence par leur libéralité pour .les gens d'église (2). Malgré sa naïveté qui nous enchante, Froissart est suspect de partialité. Il vivait de sa plume et, pour p^aire à de puissants patrons, il a remanié plusieurs fois ses Chroniques dans un esprit difîérent. La première version, faite à la requête d'Edouard III, « son cher seigneur et maître », est toute à la-gloire des Anglais. Dans la seconde, Froissart, ayant changé de protecteur et devenu chapelain du comte de Blois, est favorable aux Français. Les sympathies de l'auteur étaient en train de tourner dans une troisième rédaction, restée inachevée. Il est malaisé de mettre le versatile écrivain d'accord avec lui-même et périlleux de choisir entre ses opinions. Les commentateurs n'ont pas réussi à résoudre le problème, et cela rend presque impossible une bonne édition des Chroniques, La courtoisie de Froissart altère parfois les faits en faveur de ses hôtes du moment; il attribue volontiers les plus beaux coups d'épée à ceux qui l'ont le mieux traité, faisant, dit M.Nisard, « payer inno- « cemment à la vérité les frais de l'hospitalité des princes « qui l'hébergeaient (3) ».

Après la publication de son Histoire de France (1643-

(i) Bayle, Diction, histor., art. Jove, et Tiraboschi, Histoire de la littérature italienne, (2) Bayle, id., art. Grégoire I, (^) Histoire de la littér, Jranç., I, 2.

r65i), une pension de 4,000 fr. avait été allouée à Mézerai; mais lorsqu'il eut, dans son Abrégé chronologique (1668), parlé trop librement de l'origine des impôts et refusé de se rétracter, Colbert le punit en lui retranchant cette pension. Racine raconte qu'à la mort de l'historien (i683), on trouva dans son inventaire un sac de mille francs portant ces mots : « C'est ici le dernier argent que j'ai reçu du roi; « aussi, depuis ce temps-là, n'ai-je jamais dit du bien de « lui (i). » Malgré tout son esprit, Racine, historiographe en titre, ne paraît pas s'être douté que cette maligne anecdote compromettait le corps entier des historiens à brevet. Le soupçon de basse vénalité ne pouvait assurément l'atteindre; si pourtant son Histoire de Louis XIV nous était parvenue, nous aurait-elle appris la vérité vraie sur ce règne si contesté ? A part son traitement d'historiographe. Racine avait au moins ^eux raisons pour ne pas la dire : il était poète et courtisan.

L'historien soumis à une sujétion étroite est contraint de flatter ceux dont il relève et son adulation se mesure sur -sa dépendance. La louange est la fausse monnaie des rapports humains. Chacun s'y laisse prendre parce que, bien qu'il sache en donner de la mauvaise, il pense en recevoir <le la bonne. Les plus grossières flatteries ne répugnent ni à la bassesse de ceux qui les disent, ni à la sottise de ceux qui les croient. Un apologiste transforme en génies les nullités les mieux avérées, vante les défauts comme autant de qualités rares et trouve à louer jusque dans des crimes. L'empereur Julien, écrivant un panégyrique, dit que le privilège du genre, c'est qu'il est permis de mentir : « Ce « n'est pas une honte pour l'orateur de donner de fausses « louanges à des gens qui n'en méritent aucune. On dit au « contraire qu'il a tiré un bon parti de son art quand sa ^ parole a su grandir ce qui est petit, rapetisser ce qui est

(i) Œuvres complètes y Fragments historiques, 18 10, t. III, p. 405.

« grand, et, pour tout dire, en un mot, opposer à la nature « des choses la force de son éloquence (i). » Saint Augustin s'accuse d'avoir, étant professeur à Milan, composé des panégyriques sans beaucoup de conviction : « Je me dis- « posais, dit-il, à faire le panégyrique de l'empereur, c'est-à- « dire à débiter force mensonges que n'auraient pas man- « que d'applaudir des gens bien instruits de vérité (2). »

Voltaire conseille avec raison de se méfier des panégyriques. « Presque tous, dit-il, sont composés par des- « sujets qui flattent un maître ou, ce qui est pis encore, « par des petits qui prodiguent à un grand un encens offert « avec bassesse et reçu avec dédain (3). » Voltaire était compétent pour juger ce genre d'ouvrages. Il termine ainsi le Panégyrique de Louis XV : « Il faut enfin rendre gloire à ^ la vérité ! Louis XV apprend aux hommes que la plus « grande politique est d'être vertueux. Que nous reste-t-il « à souhaiter désormais, sinon qu'il se ressemble toujours « à lui-même et que les rois à venir lui ressemblent (4) ? » L'adulation n'est pas toujours le fait d'un auteur servile et méprisable. Quand on voit Strabon vanter «le gouvernement paternel» de Tibère, sous lequel il a, dit-il, le bonheur de vivre (5) ; Amyot célébrer « la douceur du bon Charles IX », son élève (6) ; Balzac affirmer que Louis XIII réalise de tous points l'idéal du prince parfait et répéter cet éloge comme un refrain à chaque chapitre (7) ; enfin Montesquieu « rendre « grâce au ciel de ce qu'il l'a fait naître dans le gouver-

(i) Panégyrique de rempereur Constance.

(2) Confessions, VI, 6.

(3) Lettre sur les panégyriques, Œuv. compl., 1771, t. XVII,p.3r.

(4) Panégyrique de Louis XV. Voy. aussi son Discours de réception à rAcadémie, et son Siècle de Louis XV dont le titre seul est la plus énorme flatterie.

(5) Géographie, VI, 14.

(6) « Natura mitissimus erat, » écrit-il, l'année même de la Saint- Barthélémy, ce qui est un peu manquer d'à-propos. Voy. aussi la dédicace en tête des Œuvres morales de Plutarque.

(7) Le Prince.

« nement où il vit et de ce qu'il a voulu qu'il obéît à « ceux qu'il lui a fait aimer (i) », on est bien obligé de convenir que les plus honnêtes gens ne refusent pas, à l'occasion, de dire agréablement des contre-vérités pour plaire aux puissances.

L'esprit de flatterie est ingénieux à se déguiser, et parfois on le surprend là où l'on s'attendrait le moins à le rencontrer. Il y aurait une apparence de paradoxe à prétendre que Tacite, en écrivant ses sombres histoires, faisait acte de courtisan ; néanmoins, un demi-aveu laisse entrevoir que ses tragiques récits, composés sous le principat de Trajan, avaient pour but de faire ressortir la félicité de cet âge par l'opposition des abominables règnes du siècle précédent (2). Il est présumable que, pour rendre le contraste plus saisissant, l'auteur a poussé au noir sa peinture et prêté des crimes à des monstres.

Les généalogistes, qui spéculent sur la vanité des sots, se sont distingués de tout temps par la hardiesse de leurs inventions et l'efl^ronterie de leurs impostures. Il offrent à tout parvenu glorieux de lui procurer à juste prix d'illustres ancêtres. Quintus Vitellius, aïeul de l'empereur du même nom, était fils d'un savetier et d'une boulangère. Lorsqu'il . fut nommé questeur sous Auguste, un généalogiste avisé, Eulogius, lui découvrit pour ascendants le roi Faunus, antérieur à Romulus, et la nymphe Vitellîa (3). De même, quand Vespasien, fils d'un simple péager, parvint à l'empire, il se trouva des historiographes pour le faire descendre d'un compagnon d'Hercule. L'empereur, homme d'esprit, fut le premier à s'en moquer (4). Juvénal raille cette manie d'illlustration qui n'était pas rare de son temps (5). Elle est devenue si commune que les satiriques du nôtre ont cessé

(i) Préface de l'Esprit des lois.

(2) Tacite, Histoires^ I, i.

(3) Suétone, Vitellius, i, 2.

(4) Id., Vespasien, 12.

(5) Satires, VIII, i3i.

MÉTHODE NARRATIVE pSg

de s'en étonner. Colbert, fils d'un drapier de Reims, à l'enseigne du Long-vêtu^ ayant senti le besoin de s'anoblir, se laissa persuader qu'il descendait des Colbert, noble famille d'Ecosse. Lorsque, plus tard, il voulut faire entrer son fils dans l'ordre de Malte, les vérificateurs de ses titres de noblesse trouvèrent, dit l'abbé de Choisy, « ses parchemins « de trois cents ans plus moisis qu'il ne fallait ».

Lucien demande, pour écrire l'histoire, un homme « sans maître » (i). Le plus souvent, au contraire, elle est l'œuvre de familiers à gages. Les historiens des derniers siècles ont eu la candeur de nous avertir de leur dépendance par les dédicaces obséquieuses où ils se prosternent aux pieds de protecteurs puissants. «, Je ne puis approuver, remarque Bacon, <c cette coutume de dédier des livres à des patrons, surtout « des livres qui, étant dignes de ce nom, ne devraient avoir « d'autres protecteurs que la vérité (2). » Les historiens de nos jours paraissent garder une contenance plus fière et n'étalent plus, en tête de leurs écrits, ces déclarations publiques de vasselage ; toutefois, il ne faut pas oublier que, sans en convenir, ils courtisent un maître non moins exigeant et plus adulé qu'aucun de ceux d'autrefois, le public. . La flatterie peut même s'adresser à tout un peuple et falsifier ses annales pour complaire à l'orgueil national. L'histoire romaine fut la plus altérée de fables à partir du moment où les rhéteurs grecs vinrent chercher fortune à Rome. «Ces ingénieux mercenaires, tirant profit de la va- « nité du vainqueur, lui vendaient des histoires romaines « où les vieilles légendes étaient étendues à plaisir et sur- « chargées encore de détails imaginaires (3). »

Parfois, c'est la reconnaissance qui ôte à l'historien le droit d'être véridique et couvre ses complaisances d'honorables prétextes. Il n'est pas permis à un obligé de se montrer

(i) 'Apa(jiXEUTOç. Comment il faut écrire Vhistoire, §41.

(2) De la dignité et de l'accroissement des sciences, I.

(3) Chassang, Histoire du roman dans Vantiquité, p. 91.

trop clairvoyant à l'égard de son bienfaiteur. Il passerait pour ingrat s'il en révélait les fautes ou les faiblesses. On tolère même qu'il témoigne sa gratitude par quelque exagération dans l'éloge. Velleius Paterculus, comblé de faveurs par Tibère et Séjan, leur paie sa dette en louanges (i). Saint-Simon, malveillant pour Louis XIV, coupable de ne pas respecter assez les privilèges des ducs, est plein de tendresse et d'admiration pour Louis XIII, auteur de la fortune de sa famille. — «Si j'avais obligation au diable, écrit Vol- « taire, je dirais du bien de ses cornes (2). »

Par un sentiment opposé, mais plus naturel encore, l'historien maltraité par un personnage puissant n'en peut plus parler avec équité. Plein du désir de se venger, il use de représailles et se fait exécuteur à son tour. Quand Timée, banni par Agathocle, écrivait l'histoire d'Agathocle, pouvait-on attendre de lui autre chose qu'un pamphlet, tenu chez les anciens pour un modèle de virulence et d'acrimonie ? De nos jours, tandis que tel thuriféraire officiel célébrait les splendeurs du règne de Napoléon III, Victor Hugo écrivait d'un autre style Napoléon le Petit. Les points de vue différaient ainsi que les situations : l'un était bien en cour, l'autre exilé.

Non moins corruptrice que la haine, la peur arrête la vérité sur les lèvres de l'historien et le fait se répandre en de tremblantes adulations. Le despotisme ne se contente pas d'encourager de ses faveurs le mensonge qui le flatte ; il traite en ennemie la vérité qui l'offense, et, s'il ne peut l'asservir, tâche du moins d'étouffer sa voix. Les temps sont rares où, suivant l'expression de Tacite, on peut « penser ce qu'on veut et dire ce qu'on pense (3) ». La crainte du maître qui, pour les historiens surtout, est le commencement de la sagesse, leur inspire d'ordinaire une

(i) Histoire romaine, II, ch. 127 à i3i.

(2) Lettre à Richelieu, 3 juin 1771.

(3) Histoires, l, i .

prudente réserve et les fait quelquefois parler autrement qu'ils n'ont pensé. « J'aime fort la vérité, écrit Voltaire, mais «je n'aime point du tout le martyre (i). » Les historiens partagent communément cette aversion. A peine peut-on citer quelques membres du Tribunal de l'histoire^ en Chine, qui, poussant jusqu'à l'héroïsme la sincérité professionnelle, ont sacrifié leur vie au devoir de dire la vérité sur de mauvais princes. Mais aussi, des Chinois ! Un peuple si singulier! A Rome, les plus détestables empereurs furent le plus adulés. Le mensonge, il est vrai, cesse avec le règne, et l'histoire qui, comme la justice, marche d'un pied boiteux, voit se produire d'impitoyables retours. Tacite nous dit que les histoires de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron, publiées soit de leur vivant, soit après leur mort, n'étaient point ^fidèles, parce qu'elles avaient pour auteurs , des gens que la crainte inclinait à la flatterie ou que des haines récentes portaient au dénigrement (2). Parfois, le même historien s'est chargé de donner la contre-partie de ses éloges et, libre de crainte, n'a pas eu honte de diff'amer avec acharnement ceux que la crainte lui avait fait servilement aduler. A la mort de Claude, Sénèque composa un éloge de ce prince, lu à ses funérailles par Néron. Il y vantait son discernement et sa pénétration, ce qui, rapporte Tacite, provoqua des rires railleurs (3). Peu après, mieux rassuré sur les conséquences, Sénèque fit de Claude une cruelle satire où le nouveau dieu, à sa réception dans l'Olympe, était transformé en citrouille (4). Procope s'est infligé à lui-même d'humiliants démentis. Alors que, dans les huit livres de V Histoire de son temps et dans ses Discours sur les monuments^ il prodigue à Justinien et à l'impératrice Théodora les éloges les plus outrés, il les déchire

[i)Lettrek d'Alembert, 8 février 1776.

(2) Annales, I, i.

(3) Id.,X\\l, 3.

(4) Apocolokintosis.

avec frénésie dans un neuvième livre, prudemment tenu secret ('AvexBoTov), OÙ il se venge, par des outrages sanglants, des basses flatteries que lui avait suggérées la peur. D'une part, il dit de Justinien : « Il est le modèle des souverains, 4<, tout est divin en lui ; c'est un ange envoyé du ciel pour « le salut de l'humanité... ; » de rautre,il l'appelle « âne.., « démon sous forme humaine... » etc. On ne sait auquel se fier, du panégyriste ou du pamphlétaire, et, par pru* dence, on doit les récuser tous les deux.

Il est donc malaisé de savoir la vérité sur les hommes investis du pouvoir de nuire et de dispenser des faveurs enviées, c'est-à-dire sur les personnages dont justement l'histoire s'occupe le plus. Vivants, ils sont encensés par des flatteurs sans vergogne; morts, dénigrés par des détracteurs sans ménagement. La vérité ne semble faite que pour les petits (i). On voudrait croire que, sous les gouvernements • libres, la véracité des auteurs est mieux garantie; mais Montesquieu nous ôte encore cette iJJusion : « Dans les mo- « narchies extrêmement absolues, les historiens trahissent « la vérité parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire ; dans ' 4( les États extrêmement libres, ils trahissent la. vérité à « cause de cette liberté même qui, produisant toujours des « divisions, fait que chacun devient aussi esclave des « préjugés de sa faction qu'il le serait d'un despote (2). »

Supposons enfin, ce qui est la condition la plus favorable,, l'auteur si étranger aux faits qu'il raconte que rien lie semble devoir corrompre son désintéressement. Il n'a plus d'ambition à satisfaire, de rancunes à venger, d'amis à défendre, d'adversaires à combattre, de maîtres à flatter ou à craindre. Va-t-il enfin pouvoir dire la vérité sans alté-

(0 Figaro dit à Basile : « Es-tu un prince pour qu'on te flagorne r^ « Soufl're la vérité, coquin, puisque tu n'as pas de quoi gratifier un « menteur » [Le Mariage de Figaro^ IV, 10).

(2) Esprit des lois, XIX, 27.

ration ? Il ne faut pas trop y compter. A défaut d'intérêt personnel, il prend encore aux choses un intérêt général suffisant pour mettre en péril son équité. Il ne nous est pas, en effet, donné d'assister impassibles au spectacle de la vie, ni d'en parler froidement, car il s'agit d'hommes et nous sommes hommes. Chacune des actions rapportées dans les histoires, quelles que puissent être la distance et la durée qui nous en séparent, nous intéresse plus qu'il ne faudrait pour que la raison n'en fût pas troublée. Le fait suscite en nous des impressions de sympathie ou d'antipathie, de pitié, de colère, d'indignation ou d'admiration. L'historien cède à ces sentiments et s'en inspire. Mais, dès qu'il est ému, adieu l'impartialité ! De grands triomphes l'éblouissent; la gloire lui dissimule ou lui fait absoudre des crimes. De grandes infortunes l'attendrissent et le disposent à l'indulgence ; il lui répugne d'accabler des malheureux en leur reprochant des fautes durement expiées. Aiipe-t-il avec ardeur la liberté ? Il , va déclarer la guerre à tous les rois. Déteste-t-il d'être inquiété dans son repos ? Il ne peut souffrir les moindres. agitations et le partisan des plus sages réformes est traité par lui de Catilina. Rencontre-t-il des personnages qui aient ses défauts ou ses qualités ? Il les approuve et les excuse sans soupçonner qu'il s'aime en eux. L'accord ou l'opposition des humeurs, des sentiments et des caractères établit entre les hommes des préventions pour ou contre qui s'étendent à l'infini. Dès lors, le monde se peuple d'amis et d'ennemis, car les indifférents ne comptent pas. L'historien est, en somme, un être passionné qui étudie des passions aux prises. L'injustice est donc inévitable puisque, pour exposer sans partialité les entraînements des hommes, il faudrait ne pas les partager, et peut-être alors cesserait-on de les comprendre.

Considérons le plus vif de ces sentiments idéaux, celui dont les historiens se défendent le moins pour les héros de

leur choix, l'admiration. Quiconque s'est engoué d'un personnage historique devient son apologiste de parti pris et se trouve plus ou moins infecté de ce que Macaulay appelle la lues Boswilliana (i). La plupart des biographes étalent un complaisant optimiste et jugent bien près de la perfection le grand homme qu'ils veulent mettre en beau jour. Les Vies des hommes illustres^ de Plutarque, celles des Philosophes illustres^ de Diogène de Laerte, les Vies des saints de la Légende dorée^ etc., montrent que, pour rester véridique, un historien ne doit pas être trop prompt à l'enthousiasme.

Sous l'empire de sentiments oppo'sés, d'autres écrivains apportent dans l'étude de l'histoire un fond de misanthropie, d'amertume et d'humeur chagrine. Ils regardent de préférence les hommes par leurs méchants côtés, se complaisent dans l'analyse des laideurs morales, décou-'' vrent avec plaisir les vices secrets, adoptent les pires versions et rattachent les actions humaines aux plus honteux -mobiles. Le monde qui, comme dit Leibniz, est « incliné à donner [dans le satirique (2) », les suit volontiers dans cette voie et s'y égare avec eux. Tacite et Saint-Simon, pessimistes par tempérament, excellent à dénigrer et teignent l'histoire attristée des plus noires couleurs. « Tacite, « dit Fénelon, creuse dans le mal (3). » Napoléon pense qu'« il a chargé le sombre tableau de son temps et n'est pas « un peintre assez simple pour être tout à fait vrai (4) ». Chamfort insinue que Tibère et Néron sont peut-être plus à plaindre qu'à blâmer. Ils ont eu la malechance d'être racontés par un diffamateur de génie. Toute autre renommée, passant par de pareilles mains, aurait encouru de non

(i) Boswell, auteur de la Vie de Johnson, offre un cas typique de cette idolâtrie béate.

(2) Nouveaux essais sur Ventendement humain, IV, 16, § 17.

(3) Lettre au chevalierlDestouches, 171 1.

(4) Thiers, Hist. du Consul, et de VEmp.y t. IX, ch. 11.

moins cruelles disgrâces : « Si un historien tel que Tacite « eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant une « recherche exacte de tous les actes tyranniques, de tous les « abus d'autorité dont la plupart sont ensevelis dans l'obs- « curité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous « inspirassent la même horreur que celui de Tibère (i). »

Ainsi l'histoire qui, pour h'être pas infidèle, voudrait des auteurs libres d'intérêt, est au contraire Toeuvre d'écrivains que dominent les suggestions de l'amour-propre, les complaisances de l'amitié, les instigations de la haine, les calculs de l'ambition ou de la cupidité, les appréhensions de la peur, le ressentiment des injures, les entraînements de l'admiration, l'esprit de malignité... Si donc un historien doit être exempt de partialité pour être digne de foi, il les faut tous récuser, car ils sont tous passionnés. Leurs ouvrages expriment moins la vérité que les passions de leur temps. La postérité devient sans doute plus calme, à mesure qu'elle se désintéresse davantage, mais sans pouvoir jamais atteindre une intégrité parfaite, parce que chaque âge a ses causes de prévention. En vain la science lésée en appelle de Philippe ivre à Philippe à jeun ; l'ivresse de la passion est éternelle, Philippe n'est jamais à jeun.

L'influence des affections personnelles est donc inévitable en histoire et nous devons nous résigner à la subir avec toutes ses conséquences. Impassible ou indifférent, un auteur ne prendrait pas la peine d'écrire ou cesserait d'intéresser. Pour nous émouvoir, il faut qu'il soit ému. Les histoires les plus admirées sont celles qu'anime une passion forte et communicative. Ce sera, pour Hérodote, l'orgueil du triomphe remporté par la Grèce sur l'Asie barbare ; pour

(i) Caractères et Portraits.

ÙEstoile avait déjà fait cette remarque : « Il n'est si homme de « bien, comme dit Montaigne, qu'on mette à l'examen des lois toutes « ses actions et pensées, qui ne se trouve pendable dix fois eii sa vie » (Journal, t. IX, p. 2 2 3).

Tite-Live, le fier sentiment de la grandeur romaine ; pour Tacite, l'indignation d'une âme honnête au spectacle d'un siècle avili ; pour Augustin Thierry, la sympathie généreuse qu'excite un peuple vaincu... L'histoire, a-t-on dit, est comme le bronze et doit traverser la flamme pour se modeler en chefs-d'œuvre (i). Mais, chefs-d'œuvre à part, on est fondé à se demander, non sans inquiétude, ce que devient, à travers ces flammes, la vérité, chose si tendre et si délicate. Au terme d'une aussi périlleuse opération, il ne reste d'elle, souvent, qu'une pincée de cendres. N'est-ce pas trop exiger d'un historien que de vouloir qu'il soit à la fois véridique et passionné ? Il faut choisir. C'est ce que fait le public, et sa préférence marquée pour les histoires partiales montre assez que les préventions des auteurs sont partagées par ceux qui les lisent. Le propre d'une histoire pleinement désintéressée serait de n'agréer à personne et de choquer toutes les passions par cela seul qu'elle n'en flatterait aucune.

INFLUENCE DES PREJUGES d'oPINION

La passion n'est pas la seule ennemie que la vérité ait à redouter ; les préjugés de l'esprit lui créent de non moins graves périls. L'intelligence suit en eff'et la pente de ses idées comme le cœur celles de ses affections, et cette influence entache d'erreurs sans nombre le compte'rendu des faits, car, dit Montaigne, « depuis que le iugement « pend d'un côté, on ne se peut garder de contourner et « tordre la narration à ce biais (2) ».

( I ) Prévost-Paradol, Discours de réception à rAcadémie française . (2) Essais, II, 10.

Nos esprits ne s'accordent que sur les vérités évidentes . par elles-mêmes ou scientifiquement démontrées. Ils diffèrent sur tout le reste. Des opinions remplacent alors la <^ertitùde. Entre tant de manières de voir qui se démentent l'une l'autre, la contestation ne tarde pas à se mettre et la dispute à s'échauffer. Chacun abonde naturellement' dans son sens et prétend avoir seul raison. S'il s'est fait des prin- <^ipes arrêtés, une théorie ou un système sur un des noml^reux sujets qui divisent les hommes, il ne se trouve plus ^3ns les conditions de neutralité nécessaires pour écrire ^ histoire. Se croyant en possession de la vérité, il traite ^erreur l'opinion contraire et s'applique à la réfuter. C'est ^^^ cause qu'il plaide ; tous les arguments qui pourront ^^ augmenter la vraisemblance lui semblent bons. ^ans son Dialogue de Vorateur^ Cicéron expose, en A ^^tre du genre, la théorie de cet art captieux qui consiste ^ donner raison, quelque thèse que l'on soutienne, et loutre ainsi, sans le vouloir, quels dangers ces expédients de rhéteur font courir à la vérité. Il recommande de bien examiner le côté favorable et le côté faible de la cause qui, presque toujours, a l'un et l'autre ; puis de s'attacher au premier, de l'embellir, de l'exagérer ; de passer au contraire %èrement sur le second, de l'atténuer, de le faire disparaître sous un amas de raisons bonnes ou mauvaises. Est- ^1 besoin de fournir des preuves ? L'orateur doit insister sur Jes meilleures, ne pas répondre aux arguments de l'adversaire, s'ils sont irréfutables, et conserver malgré tout un ^'^ ^'assurance et de grandeur ; enfin, il doit prendre un ^^^ extrême de ne rien dire qui soit préjudiciable à sa ^^^ (i). On peut ainsi faire illusion à un auditoire et le ^^Per ; mais c'est là de l'avocasserie et non de la science. . ^^ procédés de discussion ne sont pas particuliers au ^^^vi ; les historiens en usent avec non moins d'habileté

e Oratore, II, 71

que les avocats, et n'ont pas besoin qu'on les leur formule en préceptes. De l'avis de Macaulay, « Hume est un avocat « accompli. Sans affirmer positivement plus qu'il ne peut « prouver, il met en relief toutes les circonstances qui « militent pour sa thèse ; il glisse légèrement sur celles qui « ne lui sont pas favorables ; il applaudit et encourage les « témoins qui déposent pour ses propres clients ; les allège gâtions qui semblent porter atteinte à leur crédit sont « controversées par lui, les contradictions où ils tombent « expliquées de manière à s'effacer ; leurs témoignages sont « condensés en un résumé clair et suivi. Tout ce qui se « présente de l'autre côté de la question est examiné avecune « extrême rigueur ; toutes les circonstances suspectes sont «, matière à commentaires et à invectives ; il affaiblit ou il «. passe sous silence ce qu'il ne peut nier ; il va même par- « fois jusqu'à faire des concessions. Mais ce dernier trait « d'insidieuse candeur ne sert qu'à augmenter l'effet de « l'énorme masse de sophismes que Hume a mis en œuvre « pour plaider (i) ».

Beaucoup d'historiens encourraient les mêmes reproches- Tous ceux qui ont un parti pris de doctrine interprètent dans le sens de leur opinion ce que les événements ont d'incertain ou de divers. Ils trient avec adresse les faits à peu près, dit Bayle, comme un joueur de piquet garde les bonnes cartes et met les mauvaises dans son écart (2). Ils choisissent leurs héros parmi les personnages qui-ont pensé comme eux, et ceux qui leur donneraient tort ont toute chance de devenir leurs victimes. On compose ainsi des his~

(r) Essais de littérature et d'histoire, De l'histoire, p. 375. — De son propre aveu, Hume qui, en qualité d'Écossais et de tory, détestait la révolution de 1688, s'était proposé de « mystifier les Anglais » (quel projet pour un historien I), en écrivant une histoire, impartiale en apparence , oîi les rois d'origine écossaisse et les torys étaient glorifiés, Guillaume d'Orange et les whigs habilement dénigrés. — Macaulay a écrit en whig la même histoire, que Hume aurait sans doute jugée non moins sévèrement.

(2) Dictionnaire historique, au mot Remond.

boires dont tout le détail peut être exact, mais qui sont hausses dans l'ensemble parce que la vérité n'est mise en lumière que d'un côté et pliée à des idées préconçues.

Les préjugés qui portent les historiens à user de telles 'Manœuvres sont de bien des sortes. Chaque homme a les ^lens qui résultent de ses habitudes d'esprit. Bornons-nous à indiquer les plus généraux, tels que les préjugés de caste, de Patriotisme, d'opinion politique et de croyance religieuse.

^out homme qui, par sa naissance, son éducation ou sa ^^^^fession, fait partie d'un groupe fermé, en adopte com- ^ ^^értient les idées particulières et perd, pour ce qu'il ^P^écie de ce point de vue, sa clairvoyance et son équité TVilurelles. Il n'y a rien d'exclusif et d'aveugle comme Vesprit de corps, de classe et de coterie. L'Inde, divisée en castes, n'a jamais pu former un corps de nation et réaliser son unité politique. Chez nous-mêmes, des préjugés antagonistes séparent les nobles et les roturiers, les laïques et les clercs, les militaires et les civils... Partout où des prétentions rivales sont en présence et conééquemment en conflit, ceux qui, par situation, les partagent, s'en font les défenseurs opiniâtres et se soutiennent entre eux comme ies soldats d'une armée en face de l'ennemi.

Ces préjugés se traduisent, dan^ les histoires, par de

^^oquantes injustices. L'auteur est-il de souche aristocra-

tique ? La noblesse seule compte pour lui (i); il ne voit que

^^^ privilèges qu'il tient pour les plus respectables des

^oits^ et se montre hostile aux revendications des classes

^PUlaires, indifférent même à leurs souffrances. Que

^oère envoie quatre mille affranchis, coupables de supers-

*^ri étrangère, périr sous le ciel meurtrier de la Sar-

^\^Tie, le patricien Tacite juge la perte légère et s'en con-

(i) Saint-Simon dira couramment : « Toute la France en hommes remplissait la grand'chambre » (Mémoires, t. I, p. 3oi).

^5o l'histoire et les historiens

sole aisément (i). Madame de Sévigné, parlant d'un massacre de paysans bretons et d'une pendaison de bourgeois, en fait un thème de badinage cruel : c'est pour apprendre au populaire à respecter les gouverneurs et les gouvernantes (2). L'aimable femme aurait témoigné de tout autres sentiments s'il s'était agi de seigneurs égorgés par des vilains. Bossuet accable Molière mort d'odieux anathèmes (3) ; quelle justice attendre d'un pontife pour un comédien ? Saint-Simon traite Voltaire avec un dédain suprême (4) ; un duc et pair pouvait-il croire son égal ui) fils de robin, simple homme de lettres ?

Les préjugés du patriotisme frappent tous les yeux. Chaque peuple a l'intime conviction de l'emporter sur tous les autres. Les historiens étalent généralement ces préventions et penseraient faire acte de mauvais citoyens s'ils ne mettaient pas leur nation au-dessus de toutes les nations de la terre. Les Juifs se sont proclamés « le peuple de Dieu». Les Grecs flétrissaient du nom de barbares les populations étrangères à l'hellénisme. Tive-Live exalte avec une patriotique fierté la grandeur de Rome « qui ne cède, dit-il, qu'à celle des Dieux (5) ». Machiavel donne naturellement la palme à Florence (6). Michelet affirme, comme une chose prouvée « par la logique et par l'histoire », que « sa glo- « rieuse patrie est désormais le pilote du vaisseau de l'hu- « manité », conclusion où il affirme que « le patriotisme « n'est pour rien... (7) ».

Polybe compare la partialité des historiens pour leur

(i) « Et si, ob gravitatem cœli interissent, vile damnum» (Annales, H, 85).

(2) Lettres, 3 octobre 1674 et 3o octobre 1675.

(3) Réflexions sur la comédie.

(4) Mémoires, t. VIII, p. 397.

(5) Annales, préface.

(6) « E se de niuna republica furono mai le divisioni notabili, di quella di Firenze sono notabilissime » (Istorie florentine, prœmio).

(7) Introduction à Vhistoire universelle, préambule et fin.

nation à celle d'un amant pour sa maîtresse (i). Ils la glorifient sans cesse, vantent ses mérites, pallient ses défauts et, par contre, abaissent devant elle les nations rivales, aggravent leurs torts ou même leur en cherchent d'imaginaires. Aussi a-t-on souvent souhaité, pour écrire l'histoire, des écrivains que n'influence pas ce parti pris systématique. Lucien ' voudrait que l'historien fût « sans patrie (2) », et Bayle « citoyen du monde (3) » ; Fénelon demande qu'il ne soit « d'aucun temps et d'aucun pays (4) ». Si justes que paraissent ces exigences, y satisfaire n'est pas chose aisée. Un historien partage toujours, le plus souvent avec une inconscience qui l'excuse, les préjugés de ses compatriotes et de ses contemporains. Il ne peut guère y avoir d'historien national sans patriotisme. Cette affection prévaut en lui sur les meilleures raisons (5).

Observez les historiens durant ces époques de guerre où

le sentiment national, que surexcite le danger, s'exaspère

comme un mal qui passe, par recrudescence, de l'état

chronique à l'état aigu. Ils ne gardent plus alors aucune

lïiesure. Le mensonge est dans les deux camps. D'un côté

à l'autre de la frontière, les mêmes événements sont

présentés, les mêmes hommes jugés tout différemment.

^'Exode raconte que les Hébreux quittèrent l'Egypte en

révoltés victorieux, malgré les efforts des Égyptiens pour

^es retenir dans la servitude (6) ; mais les documents égyp-

i^ns afjfîrment que les Hébreux, race infectée de lèpre,

3'e du ciel et méprisée, furent chassés comme impurs de

^ va/iée du Nil par le pharaon Aménophis (7). Les tradi-

(2/ ^^f^^^^^ générale, I, 4.

n! ^^^^izokiç^ Comment il faut écrire Vhistoire, 41.

^J. J^ actionnaire historique, art. Usson.

(5) ^^^^^ ^^^ '^* occupations de VAcadémie.

... « Amor patriae ratione valentior omni. »

(gv jr^ (Ovide, Ex Ponto, Epist., I, 3.)

— T^o* ^^P^^^j Histoire ancienne des peuples de V Orient, p. 260, 261. ^"^^ s'est fait l'écho de cette version (Histoires, V, i).

lions des Grecs et celles des Perses ne célèbrent point les mêmes héros à l'époque des guerres médiques. La place que Xerxès et Thémistocle occupent dans les récits des premiers appartient à Rustem et Afrasiab dans les légendes des seconds (i). Napoléon pense que, dans cette lutte mémorable, il faudrait peut-être beaucoup rabattre des triomphes et de la gloire que les Grecs se sont attribués, par ce motif que nulle chronique ne nous est parvenue du côté des Perses et que nous sommes réduits aux relations de leurs ennemis vains et hyperboliques (2).

« Un Carthaginois, dit Voltaire, n'eût point écrit les « guerres puniques dans l'esprit d'un Romain et il eût « reproché à Rome la mauvaise foi dont Rome accusait « Carthage (3). » Polybe parle de deux historiens du temps, Philinus d'Agrigente, qui exaltait les Carthaginois, et Fabius, tout favorable aux Romains (4). C'est celui-ci dont Polybe, engagé dans le parti de Rome, a suivi la version ; mais combien il aurait été intéressant de connaître l'autre et de comparer les deux ! Si quelque barde gaulois nous avait transmis un récit de la guerre des Gaules, Vercingétorix aurait le beau rôle et César serait moins bien traité que dans ses Commentaires. « Il est curieux d'étudier « la contre-partie des histoires officielles, de lire l'histoire « des lions quand ils l'ont écrite. Il est piquant de voir, « dans les historiens arabes, le Cid devenu un brigand « féroce qui brûle les femmes et les petits enfants, saint « Louis et ses pieux compagnons transformés en soldats de « Satan et, dans les historiens grecs (5), les conquérants «. de Constantinople, la fleur de la chevalerie européenne, « représentés comme des barbares assez grossiers (6). »

(i) Ampère, la Science et les Lettres en Orient, 1865, p. 3 10.

(2) Mémorial de Sainte-Hélène.

(3) Mélanges, Œuvres complètes, -1771, t. XVI, p. 61.

(4) Histoire générale, I, 14.

(5) Nicétas, Annales.

(6) Ampère, Voyage en Egypte et en Nubie, p. 227.

Pour les chroniqueurs écossais, Wallace, héros de la guerre d'indépendance, est un modèle de bravoure et de magnanimité ; aux yeux des chroniqueurs anglais, ce n'est qu'un bandit sans foi ni loi, chef d'une troupe de brigands (i). Rappelons enfin que Jeanne d'Arc, tenue pour inspirée et presque pour sainte par les Français, a été brûlée comme sorcière par les Anglais.

Un historien ardent patriote ne se borne pas à interpréter les faits douteux dans le sens le plus favorable à la gloire de sa nation ; son zèle l'emporte parfois jusqu'à taire des faits avérés et même en alléguer de mensongers. Par égard pour l'orgueil romain, Tive-Live a passé sous silence la prise de Rome par Porsenna, que Tacite, Pline et Denys d'Halycarnasse mentionnent expressément (2). Il transforme en triomphe de Camille la retraite des Gaulois, alors que Polybe, Suétone et Pline disent que leur butin ne leur fut pas disputé (3). La légende de Régulus, rapportée par Tite-Live, mais dont Polybe, contemporain des événements, ne dit pas un mot, paraît avoir été imaginée pour pallier une atrocité commise par la femme de Régulus sur des prisonniers carthaginois (4).

Voltaire se vante d'avoir opéré dans Thistoire du. règne de Louis XIV des suppressions intelligentes. A propos de certaines dépêches de Chamillard qu'il avait eues entre les "îâins et qui montraient son ministère sous un jour peu honorable, il écrit : « J'ai eu la discrétion de n'en faire ^ aucun usage, plus occupé de ce qui peut être glorieux à « ma nation que de- dire des vérités désagréables (5). » ^^ de ces historiens trouve-t-il dans les traditions popu-

(0 Bu

rton, History of Scotland, II, p. 281, 282.

^^J^ ^0:11^, Histoires Â\l, 72 ;— Pline, XXXV, Sg ; Denys d'Hali-

/o| ^^> Antiquités romaines, V, 35.

XXXI n'*" Tite-Live, V, 49 ; Polybe, II, 22 ; Suétone, Tibère y 3 ; Pline,

S / ^^<iore de Sicile, Bibliothèque historique, XXIV, i . lettre au maréchal de Noailles, 1752.

laires des légendes fabuleusea? Il n'a garde de les rejeter s'il suppose leur prestige propre à fortifier ou même à flatter le patriotisme. Tite-Live rapporte avec complaisance, mais sans y croire, les légendes relatives aux origines de Rome ; il lui suffit que ces contes ajoutent du lustre au nom romain (i). Etienne Pasquier, parlant de la Sainte-Ampoule et de rOriflamme, dit : « Il est bienséant à tout bon citoyen « d'admettre telles choses pour la majesté de l'empire (2). » •De même, Daru, racontant, dans son Histoire de Bretagne» le combat contesté des Trente, déclare inopportunes et fâcheuses les critiques en cette matière : « Ce serait faire un 4c triste emploi de l'érudition de ne la faire servir qu'à 4c répandre des doutes sur l'histoire et à détruire ces tradi- « tions nationales qui entretiennent chez les peuples l'a- « mour de la gloire et de la patrie... Et que peut-il y avoir « d'utile, par exemple, dans les efforts de je ne sais quel « érudit qui a entrepris de prouver aux Suisses que Guil- « laume Tell n'a jamais existé ?» — N'est-il pas 'tout à fait plaisant de voir un historien soutenir avec cette chaleur la cause du mensonge ? Que cherchez-vous donc en histoire ? De la poésie ou de la science? Des fables édifiantes ou la vérité ? Faites entre elles votre choix, mais soyez conséquents et ne prétendez pas les unir.

Convenons-en de bonne grâce : il n^est pas facile de concilier les devoirs contraires qu'imposent aux historiens le patriotisme qui les anime et la véracité dont ils font profession. Plus ils aiment leur pays, moins on peut se fier à leur impartialité.. « Bon patriote, mauvais historien », dit l'épigramme de Sannazar sur le Pogge (3). N'y a-t-il pas lieu

(i) Annales, préface.

(2) Recherches sur la France, VIII, 21. — Ailleurs, Pasquier, venant de raconter un beau trait du parlement de Paris sous Louis XI, ajoute : « Je crois que cette histoire est très vraie parce que je la 4c souhaite telle. » Il n'y a rien à objecter. Cela vaut preuve.

(3) « Dum patriam laudat, damnât dum Poggius hostem, « Nec malus est civis, nec bonus historicus. »

(Sannazar, Apud Jovium, Elog, cap. x.)

d'être sérieusement alarmé quand on réfléchit que la plupart des histoires sont l'œuvre de patriotes zélés ?

L'esprit de parti, de secte ou de système, a des conséquences plus funestes encore parce que la prévention qui résulte d'idées générales n'est plus contenue entre des frontières mais s'étend sur tout. Nos opinions, déjà si malaisées à concilier sur les questions les plus simples, sont séparées, sur les plus complexes, par des divergences infinies. La politique, la philosophie et la religion sont ce qui nous divise le plus.

Lorsqu'un homme s'est fait, dans son infaillible sagesse, un idéal de gouvernement, il y ramène toutes ses appréciations de personnes' ou de faits, et sa propension le porte à traiter en ennemi du bien public quiconque pense autrement que lui. Les partis politiques font entre eux assaut d'injustice, car, dans l'ardente mêlée où ils se disputent le pouvoir, ils se soucient beau€Oup moins de la vérité que du succès. C'est assez, pour être édifié à cet égard, d'avoir lu des journaux d'opinion contraire. Chaque faction a son histoire qui dément celles des autres. Tel événement devient heureux ou malheureux, faux ou vrai, selon qu'il est présenté par l'un ou l'autre parti, ou même selon les évolutions de chaque parti, comme il arriva pour cette bataille de Toulouse qui, restée indécise entre Soult et Wellington, se trouvait alternativement perdue et gagnée par le premier suivant qu'il était au ministère ou dans l'opposition. Cette comédie, donnée aux dépens de l'histoire, a duré quinze ans.

Nous n'avons pas et sans doute on attendra longtemps encore une bonne histoire de la Révolution française, parce que les partis qui l'ont faite ou combattue sont toujours aux prises. Vainement Thiers, dans un louable désir d'impartialité, dit qu'il s'est efforcé de se croire, tantôt né sous le chaume, impatient de liberté, tantôt en possession d'antiques privilèges consacrés par la tradition (i). On ne peut (i) Hist. de la Révolution française, préface.

guère avoir les deux illusions à la fois, et les préférences de l'auteur percent malgré lui. D'autres ont plus délibérément fait leur choix. Tandis que les partisans déclarés de la Révolution approuvent tout d'elle, même le mal, ses adversaires nient qu'elle ait rien fait de bien et ne voient en elle cju'une série d'attentats, d'excès et de crimes.

Le préjugé politique n'altère pas seulement la signification des faits qui intéressent directement les partis ; il tend à colorer et à fausser l'ensemble même de l'histoire. L'historien a-t-il des opinions révolutionnaires? Chaque bouleversement lui semble un progrès. Est-il obstiné conservateur? Toute nouveauté lui paraît suspecte. Incline-t-il à la république ? Les meilleurs rois sont à ses yeux des tyrans. A-t-il le culte de la royauté? Il ne voit qu'anarchie chez les peuples libres. « Un historien, dit Bayle, ne saurait être trop sur « ses gardes et ne peut presque pas échapper des pièges de « la prévention. Il y a des formes de gouvernement, il y a « des maximes de morale et de politique qui lui plaisent ou « lui déplaisent. Ce préjugé le porte à favoriser un parti « plutôt qu'un autre, alors même qu'il fait l'histoire d'un « ancien peuple ou d'un parti éloigné. Supposez qu'un << hornme de notre siècle fasse l'histoire d'un roi des Indes « mort détrôné depuis deux ou trois cents ans ; vous «. croirez qu'aucun intérêt ne le pousse à user de mauvaise « foi ; cependant, si c'est un homme ennemi de la monar- « chie et approbateur des rébellions des sujets, il cherchera « mille détours et mille déguisements pour rendre odieuse « la mémoire de ce monarque et pour justifier les guerres « civiles qui le renversèrent. Un historien ennemi des rébel- « lions prendrait tout le contre-pied de celui-là (i). » Des Anglais, écrivant à vingt-trois siècles de distance l'histoire de la démocratie athénienne, devraient, semble-t-il, pouvoir en parler avec impartialité; cependant, si l'un est tory

(i) Dictionnaire historique, art. Remond.

comme Mitford, l'autre radical, comme Grote, leurs appréciations se ressembleront comme le blanc et le ndir (i).

L'ardeur des croyances religieuses ôte plus complètement «ncore aux fanatiques ce qu'un historien devrait avoir d'équité. Qui se croit, par révélation spéciale, en possession de la vérité absolue, ne garde aucun ménagement pour des adversaires dont la contradiction offense son Dieu. Il les injurie pieusement en ce monde et les damne dans l'autre, par charité (2). Son intolérance, qui ne recule pas devant I51 persécution, se répand aussi dans l'histoire et n'est pas moins contraire à la science qu'à l'humanité. Une foi vive se croit tout permis, même le mensonge, pour arriver à ses fins (3). l'Histoire de France^ si singulièrement travestie, du P. Loriquet , a pour épigraphe la devise des jésuites qui excuse tout: « Ad majorem dei gloriam ! » N'est-il pas significatif que les plus intrépides falsificateurs de l'histoire, les Paul Jove, les Guevara, les Loriquet, etc., se soient rencontrés parmi les ministres d'un « Dieu de vérité »?

Les époques troublées par des discordes religieuses donnent un spectacle peu édifiant, car les sectaires aux prises échangent communément plus d'outrages et de calomnies que de bonnes raisons. Suétone et Tacite ne parlent qu'avec mépris des chrétiens du premier siècle (4^. Mais bientôt les apologistes du nouveau culte rendent injure pour injure aux sectateurs attardés de l'ancien. Saint Grégoire de Nazianze couvre d'invectives furibondes l'empereur Julien, coupable d'être resté philosophe quand le monde devenait chrétien (5). En revanche, il fait le plus pompeux éloge de Constantin, prince dévot mais sanguinaire (6). « Si des

(i) Cfr. Mitford, History of Greece, et Grote, History of Greece,

(2) Molière, préface du Tartufe.

(3) « Pro pietate mentiri. »

(4) Suétone, Néron, 16, et Tacite, Annales, XV, 46. <5) Oratio II in Julianum,

<6) Id. Oratio III in Julianum.

4c saints, remarque Voltaire, traitent ainsi la vérité, que ne 4c doit-on pas attendre des profanes, surtout quand ils sont « ignorants, superstitieux et passionnés (i) ? »

Aux IV* et V® siècles, lorsque Tempire croulait sous les coups des barbares, les malheurs du temps sont attribués par les écrivains chrétiens à la corruption et aux vices du paganisme (2) ; mais le païen Zozime dénonce comme la cause des calamités publiques l'abandon du vieux culte et le mépris où sont tombés les dieux de TOlympe: « Prospère « aussi longtemps qu'elle adora Jupiter capitolin, Rome « périt pour avoir abandonné son dieu et adopté celui des « chrétiens (3). »

Quand éclate la Réforme, le conflit de récriminations et d'anathèmes obscurcit toute vérité. Dans une mêlée de fanatiques, le rôle des historiens amis de la modération et de la justice est aussi difficile qu'ingrat. De Thou en fît l'épreuve à ses dépens : Ayant, dit-il, voulu rester neutre entre les protestants et les catholiques, il vit se tourner contre lui les catholiques et les protestants (4). Les anciens étaient déjà fixés à cet égard: « La neutralité, remarque Polybe, n'est «. propre ni à nous acquérir des amis, ni à désarmer des « ennemis. » Le mieux est de prendre parti. La plupart des historiens le savent bien et se décident en conséquence.

Bayle examine, non sans embarras, dans quel état d'esprit devrait se trouver un auteur pour écrire l'histoire de la Réforme. II voudrait qu'il ne fût ni catholique, ni protestant, et le souhaiterait plutôt païen, comme Thucydide ou Tite- Live ; encore craindrait-il de leur part un peu de prévention en faveur du papisme, qui se rapproche davantage de leur croyance (5). La difficulté semble inextricable. Accepter

(i) De Vhistoire, Mélanges, Œuv., t. XV, p. 386.

(2) Saint Augustin, De civitate dei ; — Salvien, De gubernatione dei ; — Paul Orose, Adversus paganos historiarum libri VII, etc.

(3) Zozime, Histoire romaine.

(4) Histoire universelle, préface.

(5) Dictionnaire historique, art. liemond.

l'apologie que chaque religion fait d'elle-même, c'est admettre toutes leurs contradictions; les faire juger les unes par les autres équivaut à les toutes rejeter ; les soumettre à l'arbitrage de libres penseurs serait un expédient pire encore. M. Renan est d'avis que, «pourfaire l'histoired'une religion, «. il est nécessaire premièrement d'y avoir cru, car sans cela « on ne saurait comprendre par quoi elle a satisfait l'âme « humaine, en second lieu de n'y plus croire d'une manière « absolue, car la foi absolue est incompatible avec l'histoire « sincère (i) ». Mais cette condition d'esprit n'est pas commune ; en outre, le point où l'incrédulité récente se concilie avec un reste de foi ou du moins de respect marque un moment fugitif dans l'évolution de la pensée critiqué, et il ne faudrait pas se tromper d'heure.

Restent les philosophes, qui prétendent être dans la situation la plus favorable pour traiter sans préjugés des choses humaines. « Il n'appartient, affirme Voltaire, qu'aux phi- « losophes d'écrire l'histoire (2). » Mais rien ne justifie ce privilège , car ils ne sont pas moins entêtés de leurs systèmes que les théologiens de leurs dogmes, ni plus scrupuleux à user des faits à leur convenance. On en peut juger par les histoires prétendues philosophiques du dernier siècle. Montesquieu dit de Voltaire, dans une épigramme acérée : ^ Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme ^^^es moines qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, ^ 'nais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son '^couveat(3). »

Quand des philosophes ou des pontifes, après avoir refait univers à leur fantaisie, daignent s'occuper d'histoire, il est ^^ qu'ails n'en disposent pas le plan pac avance, d'après quel- ^ ^^t^ception a priori, sur laquelle s'échafaude leur con-

(2) r^^ û?e 7^5MS, Introduction.

(3) j^^^re à Ducos, 1745.

^^xsées diverses.

struction idéale. Ils commencent par décréter une loi générale des destinées de l'humanité, puis cherchent, faute de preuves meilleures, à lui donner la consécration apparente de faits choisis et interprétés à leur gré. Ainsi présentés, les accidents de l'histoire disent ce qu'on veut entendre et montrent ce qu'on désire voir (i). Larochefoucauld les compare à des bouts rimes que chacun fait rapporter à ce qui lui convient (2). Grâce à cet artifice commode, il n'y a pas de doctrines qui ne puissent s'étayer d'un semblant de preuve. Tandis que Bossuet, dans sa pompeuse ordonnance, assigne pour fin à l'histoire universelle la préparation et le triomphe du christianisme. Voltaire n'y découvre que les aberrations du fanatisme retardant l'essor de la libre pensée. « L'his- « toire, dit-il ailleurs avec plus de justesse, n'est souvent « que le récit des opinions des hommes. »

Pour les esprits que des préjugés aveuglent et qui veulent avoir à tout prix raison, l'histoire est un arsenal d'arguments où chacun puise à pleines mains. Animés d'une ardeur égale, ces partisans se jettent réciproquement des faits à la tête sans réussir à s'éclairer les uns les autres, car ils ne cherchent pas à se convaincre, mais à se vaincre, et, comme de vaillants soldats toujours prêts à donner des coups, ils se battent d'ordinaire sans savoir pourquoi.

L'histoire, ainsi engagée et compromise dans des polémiques ardentes, tourne vite à l'apologie ou au pamphlet, au réquisitoire ou au plaidoyer. Le lecteur, fatigué de longs et stériles débats, voudrait enfin entendre conclure. Mais ceux qui s'arrogent alors mission de juger, ne pouvant le faire au nom de lois*reconnues et fixes, se règlent sur les

(i) Benjamin Constant ayant, par suite de sa versatilité d'esprit, changé la thèse et renversé le plan de son ouvrage sur les religions, disait en riant : « J'avais réuni trois ou quatre mille faits à l'appui « de ma première thèse ; ils ont fait volte-face à commandement et « chargent maintenant en sens opposé. Quel exemple d'obéissance « passive! » (Souvenirs du duc de Broglie, III, i).

(2) Maximes f 382.

.^pirations de leur conscience, étalon variable et capri-

^^eu^

^eur^^

î d'où résulte pour la science une dernière cause d'er-

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