INFLUENCE DES JUGEMENTS MORAUX
intervention des moralistes dans l'histoire achève de la
\avisser. On s'accorde à revendiquer pour les historiens le
droit de juger les faits qu'ils racontent. Eux-mêmes se
complaisent dans ce rôle de justiciers. « L'impartialité de
« l'histoire, dit Lamartine, n'est pas celle du miroir qui
« reflète seulement les objets ; c'est celle du juge qui voit,
« qui écoute et qui prononce. Des annales ne sont pas de
« l'histoire : pour qu'elle mérite ce nom, il lui faut une
« conscience (i). » — « Il n'y a pas de place pour la cri-
« tique, dit de même M. Nisard, là où il n'y a pas un his-
^ torien qui... non seulement raconte les événements...,
« mais qui discerne le bien du mal, approuve l'un et
« blâme l'autre ; qui, pour tout dire, sent en homme de
« coeur, examine en philosophe et décide en juge (2). »
Voilà qui est bien ; seulement cet homme de cœur est
passionné, ce philosophe, prévenu, et ce juge, aveugle. Il
manque à la fois de lumières et d'équité. Juger, ce n'est plus
seulement chercher la réalité des faits, déjà bien difficile à
^fcouvrîr ; c'est en outre déterminer leur qualité morale,
Pprécîer des mérites et des responsabilités, toutes choses
q^i échappent à la certitude. Quand nos amis les plus in-
^nies Se méprennent souvent sur nos intentions, quelles
garanties peuvent offrir des historiens réduits à interpréter
'I '^^^stoire des Girondins, l, i.
^ ' ^^<^bleau de la littérature française, I, 2.
d'après de vagues indices celles de gens peu ou mal connus ? Comment entrer dans le rôle de personnages qui ont vécu loin de nous, comprendre leurs sentiments, pénétrer leurs secrets mobiles, tenir compte des influences qui les dominaient ? Est-il possible d'être équitable, quand on raisonne sur des temps troublés dans un temps calme et qu'on applique à la passion ou au fanatisme la mesure de l'indifférence et du sang-froid ? Dans l'œuvre complexe où la volonté humaine collabore avec la fortune, on exagère presque toujours la part de l'une ou de l'autre. On rend les acteurs d'un événement responsables de suites qu'ils n'ont pas su prévoir ou pu éviter, et on leur attribue à gloire des succès qu'a remportés pour eux le hasard. On célèbre des maladresses transformées en habileté par l'effet d'une chance heureuse, et l'on condamne de généreux desseins déjoués par un sort contraire. Nous méconnaissons à tout moment les intentions, les causes réelles, et nos jugements sont iniques, parce que nous prononçons sans être éclairés.
Quelles lois, d'ailleurs, applique ce juge non moins présomptueux qu'ignorant ? Quelle règle sûre lui fait discerner le bien et le mal ? Il se met simplement à la place de ses justiciables et les absout ou les condamne d'après les arrêts de sa propre sagesse. Ont-ils agi comme lui-même aurait fait ? il les approuve et les loue ; autrement ? il les critique ; mieux ? il les admire ; plus mal ? il les flétrit. Il décide ainsi avec assurance qui a tort et qui a raison, distribue le blâme et l'éloge, et ramène sans cesse les gens dans le droit chemin que lui-même aurait infailliblement su garder. Sa personnalité devient un type de perfection auquel il compare tout. Mais, comme ce type varie d'homme à homme, parfois dans le même homme en divers temps, toutes les contradictions qui éclatent dans leur conduite se retrouvent dans leurs jugements.
Mettez par exemple en regard les appréciations des histo-
riens sur un de ces personnages ou de ces événements si ^êlés de bien et de mal qu'ils troublent et font hésiter la conscience. Suivant ce que le sens moral de l'auteur a de force ou de délicatesse, suivant qu'il accorde à la liberté ^^ à la nécessité, ce qu'il témoigne de sévérité ou d'indul- S^nce, les arrêts diffèrent. Oi^ l'un s'extasie, l'autre s'in- ^^gne. Le même fait est ici glorifié, là réprouvé, le même personnage porté en triomphe et traîné aux gémonies.
Quel homme a été plus diversement jugé que César? Les
ambitieux le célèbrent à Tenvi ; mais les honnêtes gens.
Partisans fidèles du droit, même vaincu, refusent de voir
^^ lui autre chose qu'un Catilina de génie. Cicéron l'appelle
^ P^rditus lairo (i)», et Tite-Live, quoique ami d'Auguste
^^^ le qualifiait de pompéien^ osait mettre en doute « si la
^uose publique avait plus gagné à ce que César naquît,
^ c\vi'elle n'aurait gagné à ce qu'il ne fût pas né (2) ».
Les siècles suivants n'ont pas mieux que lui tranché la
question. Montaigne traite César de « brigand (3) ». Il a,
^^^-'û^ « rendu sa mémoire abominable à touts les gents de
^ bien pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de
^ son païs (4) ». Pour Fénelon, ce n'est qu'un « habile
^ scélérat (5) ». On en pourrait citer de plus échauffés
encore. A un dîner chez le président de Lamoignon, comme
^^ Causait de la mort de César, Gui-Patin, fort animé,
^^^l'ia. que, s'il avait été présent, il aurait donné le vingt-
^uatrî^nie coup de poignard; et Lamoignon « grand pom-
Peien », courut l'embrasser pour ce mot (6).
^^s jugements ne sont naturellement pas moins opposés ^"^ 1^ compte de Brutus. Dante, gibelin, c'est-à-dire parti- ^^^ clés empereurs, lui inflige dans le dernier cercle de son
\^^ Ad Atticum,y\\, 18.
V^ Sénèque, Quest. tiattir., V. 18.
\ } £ssais, II, 1 1.
H) id., II, 33.
^5) Dialogue de César et de Caton.
\^) Gui-Patin, Lettres, 1645 et 14 novembre 1664.
enfer un supplice d'une férocité raffinée (i) ; mais le républicain Alfieri fait de Brutus le héros de la liberté mourante (2). Amyot dit prudemment : « Dangereux et remuant « esprit doibt estre laissé en repos, et ne faut pas mesme « toucher aux os de ceulx qui ont troublé le monde pen- « dant leur vie. » On risque en effet d'agiter encore les vivants.
L'équité devrait, semble-t-il, devenir moins difficile à mesure que les faits, reculant dans le lointain des âges, laissent la raison plus détachée et plus calme ; mais les divergences morales sont de tous les temps. Les cas litigieux de l'histoire ne cesseront pas d'être repris, pour être plaides de nouveau, à chaque génération, et, tant qu'on en parlera, on discutera. N'avons-nous pas vu récemment des auteurs remuer d'une main fiévreuse les cendres de l'histoire romaine, y découvrir un reste de braise et rallumer des flammes dans un foyer qu'on pouvait croire refroidi ? De pauvres Latins qui passaient pour morts depuis dix-huit siècles, réveillés en sursaut par le bruit de nos querelles, ont été pris au collet par des recruteurs impitoyables, enrôlés dans nos factions et forcés de combattre au service de nos rancunes ou de nos regrets (3). Ainsi le débat qui, depuis l'origine des choses, s'agite entre le bien et le mal, le droit et la force, l'oppression et la liberté, n'est pas près d'être vidé. Quand donc se lèvera-t-il, le jour de l'éternelle justice ? Quand sera-t-il enfin prononcé le jugement dernier de l'histoire ? En ce qui concerne les hommes et les événements, on peut hardiment répondre : Jamais !
Jésus avait donné, dans le Sermon sur la montagne^ un sage conseil, généralement peu suivi, surtout par les histo-
(i) Il le met dans la bouche de Lucifer occupé à le mâcher éternellement (Inferno, XXXIV, terz. 22).
(2) Brutus, II.
(3) Mommsen, Histoire romaine ; Ampère, l'Histoire romaine à Rome ; Beulé, les Césars : etc.
riens : « Ne jugez pas votre prochain (i). » Tout jugement porté par un homme sur un autre est, en effet, téméraire, car sur quoi pourrait se fonder son équité ? Les intentions échappent, les paroles trompent, les actes prêtent à de fausses interprétations. Pour sonder les reins et les cœurs, scruter les consciences, peser les mérites et les fautes, il faudrait les regards et la maiiî d'un dieu. Les religions ne s'y sont pas méprises, qui ont chargé des divinités souverainement impartiales et clairvoyantes, de présider les assises posthumes du genre humain, en vue de réparer, dans une autre vie, les injustices de c^lle-ci. Pour nous, créatures bornées, résignons-nous à ne pas trancher ce que nous ne pouvons connaître, et abstenons-nous de juger puisque nous ne saurions le faire sans faillir.