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CONDITIONS GENERALES DE LA VERACITE ET DE LA CERTITUDE EN HISTOIRE

Quelle "Confiance mérite, en somme, chez les historiens, une véracité si sujette à s'égarer ? Pour en prendre exactenient la. mesure, examinons comment elle se comporte à l'égard des deux lois que Cicéron assigne à l'histoire et qui sont : 1° de ne rien dire qui ne soit vrai ; 2® d'oser dire tout ce qui est vrai (2). Ces deux obligations s'imposent aux savants comme aux historiens ; mais, en général, les pre- ^lers n'y manquent guère. Ils ont tout intérêt à ne rien avancer que de vrai, parce qu'une fausse allégation serai

'e// * Colite judicare y^ {Saint Matthieu, VII, 21). Saint Paul renouàtï) ^r ^^r^ moins inutilement, cette recommandation : « Non autem

P JUS itivicem judicemus » (E pitre aux Romains, XIV, i3). « ne ^ Q^i nescit primam esse historiae legem ne quid falsi audeat, * Qua^*^*^^ ^^^^ ^^^ audeat, ne qua suspicio gratiae sit in scribendo, ne ^ ^irnultatio ? » {De oratore, II, 15).

bien vite reconnue et les discréditerait ; et, quant à retenir des vérités cachées, ils y sont d'autant moins portés que leur gloire consiste à les découvrir. Les historiens, au con- ' traire, sont enclins à violer Tune et l'autre de ces lois. Rarement leur sincérité est pure d'altération ou de réticence, et l'on ne doit attendre d'eux que des demi-vérités mêlées à des demi-mensonges.

Nous avons montré combien de causes concourent à fausser le compte rendu des faits. Pour peu que le narrateur ait l'imagination vive, des passions ardentes, des idées systématiques et de la hardiesse à juger, il ne livre qu'une vérité travestie par son idéal, ses préventions, ses préjugés ou sa conscience. Que sera-ce s'il n'est pas de bonne foi ? Dans la plupart des affaires criminelles, ne voit-on pas l'accusé, disputant à la loi sa vie ou sa liberté, appeler le mensonge à son secours et nier même l'évidence, quand l'évidence l'accable ? On demande alors la vérité à des témoins ; mais ils ne la disent pas toujours et cherchent parfois à tromper la justice qui, prévenue du péril, récuse les personnes trop intéressées pour être sincères, sans pouvoir se préservef des pièges que lui tendent les calculs qu'elle ne soupçonne pas. L'histoire a aussi ses faux témoins. Tous ne sont pas dévoilés, et les moins suspects sont les plus perfides.

De combien de documents controuvés, de chartes apocryphes, de fausses décrétales, de lettres fictives, de diplômes supposés, de généalogies imaginaires, d'interpolations dolosîves, de textes falsifiés ou forgés, la critique moderne n'at-elle pas eu à purger l'histoire ! Et peut-elle se flatter d'avoir démasqué toutes les impostures ? Les anciens signalaient déjà les supercheries et les fraudes des historiens (i), et, selon Pline, « les plus impudents mensonges n'ont

(i) « Historicum mos, quum multa mentiti sunt... » (Sénèque, Quest, natur., IV, 3, i).

« jamais manqué de témoins (i) ». Suidas mentionne un ouvrage malheureusement perdu Sur les mensonges de l'histoire. Qui ne donnerait pour le posséder quelquesunes des meilleures histoires que l'antiquité nous ait léguées ? En Grèce, les écoles de sophistes devinrent des ateliers de fables et Juvénal admire la hardiesse de leurs inventions (2). Les rhéteurs, prenant les sujets historiques pour thèmes d'amplification oratoire, multiplièrent à plaisir les récits, les discours et les lettres de fantaisie. Ces œuvres d'imagination, publiées sous le nom de personnages célèbres, ont déçu des historiens qui n'ont pas su douter à propos. Les mésaventures récentes de quelques amateurs d'autographes montrent que les mêmes fraudes, devenues plus lucratives, ne sont pas moins à redouter de nos jours. Naguère, la docte Allemagne n'a-t-elle pas failli être dupe d'audacieux faussaires qui avaient fabriqué, Fun (Wagenfield, i836), un texte de Sanchoniaton, l'autre (Simonides, i855), une histoire d'Egypte par un Alexandrin baptisé du nom d'Uranios ? Que serait-il advenu s'il s'était rencontré plus d'habileté d'une part ou moins de méfiance de l'autre ?

Ces tromperies ne sont pas toujours le fait d'escrocs de bas étage. On en relève de pareilles chez de graves auteurs qui passent pour de très honnêtes gens. Les Mémoires de Sully citent de nombreuses lettres de Henri IV dont les originaux, plus tard retrouvés, avaient été altérés par le transcripteur dans l'intérêt de sa gloire. Berger de Xivrey, éditeur des Lettres missives de Henri IV, a signalé les inexactitudes dont fourmillent les copies données par Sully, et Marbaut l'accuse d'en avoir fabriqué plusieurs.

Trop souvent on a vu des historiens de profession, des hommes même qui, investis d'un caractère religieux, avaient

{i)Hist. nat.,VUl 34.

(2) « Quidquid Grœcia mendax

Audet in historia. »

{Satires, X, v. 74).

deux raisons pour une de respecter la vérité, se jouer d'elle effrontément et tantôt certifier des faits impossibles, tantôt en nier d'indubitables. Bayle parle d'un historien de Charles- Quint, Guevara, évêque de Cadix, comme ayant pris dans ses ouvrages des libertés extravagantes. Censuré, il allégua pour excuse que, « hormis la Sainte Écriture, toutes 4(, les autres histoires sont trop incertaines pour qu'on « y ajoute foi (i) ». Un autre auteur, le P. Morin, «trois « ans après la prise de la Rochelle, soutenait encore « qu'elle n'avait pas été prise et que tous les bruits qui en « avaient été publiés n'étaient que des fables (2). » Le P. Loriquet s'est fait une réputation peu enviable par l'étrange manière dont il a travesti le règne à peine terminé de Napoléon (3). Gardons-nous de croire que ce soient là des exceptions ridicules et méprisables. Les Loriquets abondent. Chaque parti a les siens. Ils sont en pleine possession de l'histoire. Quand on traite de la sorte des choses universellement connues, que n'a-t-on pas pu se permettre là où nulle contradiction n'était à craindre ? « Lorsque nous avons plus d'un exemple présent de faits 4( équivoques ou faux envoyés à la postérité avec tous les « passeports de la vérité, pouvons-nous espérer que les « hommes des siècles antérieurs aient eu moins d'audace « ou plus de conscience (4) ? »

Il faut sans doute une dose d'effronterie, par bonheur asse^ peu commune, pour oser affirmer des faits manifestement faux ou en démentir d'avérés ; mais si les gros mensonges sont rares, les petits foisonnent. On peut même douter qu'il y en ait de tels depuis qu'on a vu, ainsi que dit Figaro, « de petits mensonges assez mal plantés pro- « duire, avec le temps, de grosses, grosses vérités (5) ».

(i) Dictionnaire historique, art. Guevara.

(2) Id., id.

(3) Histoire de France, 18 14.

(4) Volney, Leçons d'histoire, avertissement.

(5) Le mariage de Figaro, A. IV, se. i.

Combien d'hommes qui, tout en se faisant un point d'honneur d'être fidèles à la vérité, composent chaque jour avec elle, la trahissent en détail et l'atténuent ou l'exagèrent pour l'accommoder aux exigences de leur intérêt ! On pourrait, avec un auteur comique, soutenir qu'une dose de mensonge se mêle forcément au train de la vie humaine qui, sans un peu d'imposture, ne saurait aller (i). C'est un ingrédient nécessaire aux relations entre les hommes , la part d'illusion indispensable à l'optique de la scène.

La sincérité n'est pas une vertu politique. Dans sa République^ Platon fait dire à Socrate qu'il est souvent besoin de tromper les hommes, pour leur bien (2). Cet axiome est universellement reçu. L'habileté des hommes d'État se compose pour moitié de dissimulation et pour moitié de fourberie. On a défini la politique elle-même : « Ars non tam regendi quant f aliénât hommes, »^Guichardin affirme qu'on crée le succès en répétant qu'il existe, et Catherine de Médicis tenait qu'« une nouvelle fausse, crue trois jours, « pouvait sauver un État (3) ». Suivant ce que rapporte M""« de Rémusat, Napoléon disait : « M. de Metternich est « tout près d'être un homme d'État : il ment très bien (4). » L'esprit de mensonge est tellement dans les traditions de la

(i) « Oui Monsieur, dit un personnage de Dufresny, c'est la dissi- «« mulation qui maintient parmi les hommes la société civile et matri- < moniale... A l'abri de la dissimulation, les courtisans s'embrassent, 4i les femmes se complimentent et les auteurs se saluent de loin ; la 4c dissimulation farde les amitiés nouvelles et récrépit les vieilles 4c haines... La dissimulation tient lieu de sagesse aux femmes et de 4c bonté aux maris », etc.

{Le Double veuvage^ A. III, se. 11.)

(2) République, II, p. 389, «t V, p. 459. — Voltaire insiste et développe crûment la théorie : « Le mensonge, écrit-il, n'est un vice que * quand il fait du mal ; c'est une très grande vertu quand il fait du 4C bien. Soyons donc vertueux plus que jamais. Il faut mentir comme « un diable, non pas timidement, mais hardiment et toujours... Les « grands politiques doivent toujours tromper le public... » (Correspondance générale, Lettre à Thioret.)

(3) Agrippa d'Aubigné, Confession catholique de Sancy, II, 6.

(4) Mémoires, t. I, p. 105.

politique et de la diplomatie que, de nos jours, M. de Bismarck, plus avisé, a pu tromper tout le monde en disant parfois, avec une insidieuse franchise, la vérité sur ses desseins. En cela même, il suivait le conseil ironique de Swift qui recommande à l'homme d'État de ne dire la vérité que lorsqu'elle a chance d'être prise pour un mensonge (i). Enfin, la casuistique dévote admet aussi des fraudes pieuses et regarde comme licite de mentir pour le bien de la religion ou la plus grande gloire de Dieu.

On ne saurait évidemment imposer aux seuls historiens l'obligation d'être toujours véridiques. Ils ont droit à bénéficier des privilèges que s'arrogent les politiques et, comme ceux-ci trompent en faisant l'histoire, ceux-là trompent en l'écrivant. Cicéron lui-même, oubliant les lois austères qu'il . vient de poser, recommande à l'orateur, comme une des grâces de son art, quand il a un récit à faire, d'en relever l'agrément par quelques jolis petits mensonges (2).

Tant de fausses allégations constatées dans les histoires autorisent à faire une part très large au mensonge, car pour un que l'on découvre, on peut en supposer des multitudes qu'on ignore (3). Sans tomber dans l'exagération des sceptiques qui déclarent tout incertain de ce qu'on raconte du passé, il faut reconnaître que peu de choses sont scrupuleusement exactes. Peut-être n'y at-il pas, dans le vaste recueil de nos annales, un seul événement dont l'entier détail soit conforme à la réalité. « Je défie historiens, « héros, légistes, prêtres, d'articuler un fait pur de tout « mensonge ; l'ombre seule de la vraie vérité anéantirait « annales, révélations, poésies et prophéties (4). »

(i) Portrait de Vhomme d'État.

(2) « Perpicitis, hocgenus... quam sit oratorium, sive habeas vere « quod narrare possis, quod tamen mendaciunculis aspergendum, sive 4c fingas » {De Oratore. II, 59). Mendaciunculis, le diminutilest charmant. On dirait une aspersion d'essence de rose.

(3) Schopenhauer dit cyniquement Ciio aussi infectée de mensonge qu'une fille des rues de la syphilis.

(4) Byron, Don Juan, XI, 87.

Les allégations mensongères ne constituent pas l'unique ' péril de Thistoire ; des réticences perfides ne lui sont pas ' moins préjudiciables et peuvent même lui cacher plus de vérités que la mauvaise foi n'en altère.

Supposons qu'à force de vigilance la critique ait réussi à se garder de toute fraude ; les menteurs et les fourbes sont écartés ; on n'a devant soi que des témoins incapables de rien dire qui ne soit vrai : vont -ils dire la vérité tout entière, sans restriction d'aucune sorte ? Il ne faut pas trop y compter. Ils révéleront ce qui leur convient et tairont le reste. Or, la vérité ne souffre pas de partage ; elle est complète ou elle n'est pas. Le silence qui retient des faits essentiels peut être plus trompeur que le mensonge qui dénature des faits accessoires.

Sur ce point, cependant, les historiens sont unanimes et, tandis que tous admettent sans discussion la première des deux lois formulées par Cicéron, celle qui leur interdit le mensonge, ils refusent, d'un commun accord, de se soumettre à la seconde, qui leur imposerait l'obligation de tout dire, et déclarent ne pouvoir l'observer sans tempérament. Tacite s'élève avec force contre les inconvénients d'une indiscrète sincérité (i). Bayle regarde comme excessif d'exiger de l'historien une franchise absolue : « Des deux « lois inviolables de Thistoire, j'ai observé rigoureusement « celle qui ordonne de ne rien dire de faujc ; mais pour « l'autre, qui ordonne de dire tout ce qui est vrai, je ne « saurais me vanter de l'avoir toujours suivie ; je la crois « quelquefois contraire, non seulement à la prudence, « mais aussi à la raison (2). » Voltaire juge également que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire : « Cette règle « est au nombre des lois qui ont besoin d'être commentées.

(i) Annales, IV, 33.

(2) Bayle, Dictionnaire historique, préface.

« Je suppose un prince qui confie à son historiographe un « secret important auquel l'honneur de ce prince est attaché, « ou que même le bien de l'État exige que ce secret ne sôit « jamais révélé... L'historien doit-il manquer de foi à son « prince ? Doit-il trahir sa patrie pour obéir à Cicéron ? « La curiosité du public semble l'exiger ; l'honneur, le « devoir le défendent. Peut-être en ce cas faut-il renoncer à « écrire l'histoire (i). » Mais, si cet expédient tire l'auteur d'embarras , il ne fait qu'augmenter le nôtre , et que n'ignorera-t-on pas si tous les détenteurs de secrets se taisent par délicatesse ?

Nous voilà dûment prévenus. Les historiens ne nous promettent qu'une vérité circonspecte, partielle, pleine de sous-entendus et de réserves. Eh bien, j'en suis fâché pour Cicéron et pour l'histoire, mais la raison est ici du côté des historiens. Alceste, ce Don Quichotte de la sincérité, sera seul à les blâmer. Philinte est mieux dans le vrai :

« Il est bien des endroits où la pleine franchise « Deviendrait ridicule et serait peu permise. »

Imaginez Alceste à la tête d'une armée. Il vient de subir un échec. S'il déclare « la chose comme elle est » (2), le résultat de cet aveu sera de démoraliser ses troupes, d'accroître la confiance de l'ennemi et de susciter la méfiance de son gouvernement qui s'empressera de le révoquer. Engagez-le comme diplomate dans une négociation difficile ; il dit ce qu'il sait et ce qu'il ""désire : on abusera contre lui de sa candeur et de ses épanchements. Représentez-vous enfin Alceste chef d'État, obligé d exposer la mauvaise situation

(i) Voltaire, article historiographe, Mélanges, Œuv. compl., 1771, l. XVII, p. 522, et Histoire de Pierre le Grand, préface. —De même Guizot : « Je ne dis que ce que je pense, mais je ne me tiens point «pour obligé de dire... tout ce que je pense» (Mémoires pour servir à V histoire de mon temps, ch. 11).

(2) Le Misanthrope, A. I, se. i.

des affaires et rétendue des malheurs publics. S'il le fait sans ménagement, il alarmera le pays, perdra tout prestige dans Topinion, encouragera les factions à la révolte et donnera peut-être à des voisins malveillants l'envie de profiter de ses embarras. Tite-Live blâme justement l'impolitique sincérité du consul qui, après le désastre de Cannes, eut l'imprudence d'avouer aux députés des alliés la gravité de cette défaite. Les alliés, estimant Rome perdue, prirent le parti d'Annibal (i). Voilà ce qu'on gagne à être trop vrai. Il faut convenir que, de toutes les vertus préconisées par les moralistes, la franchise est, d'ordinaire, une des plus mal récompensées.

Il y a donc des cas où la réticence est permise, d'autres où elle est même commandée, lorsqu'on ne pourrait tout dire sans violer des devoirs plus respectables encore que celui de sincérité ! Les historiens seraient alors excusables de taire ce qu'ils ne pourraient révéler sans déshonneur pour eux ou sans dommage pour la chose publique ; mais ils étendent leurs réserves beaucoup plus loin. Le droit qu'ils revendiquent est interprété par eux avec une latitude telle que leur convenance devient l'unique règle de leur discrétion. De là résultent pour la science des lacunes dont il n'est pas possible de mesurer l'étendue.

Trop souvent des historiens qui auraient la main pleine de vérités se gardent prudemment de l'ouvrir. Ils savent qu'ils gagneront à se taire ce qu'ils risqueraient de perdre à trop parler. Les auteurs de Mémoires s'abstiennent généralement de mettre le public dans la confidence de leurs fautes et, si c'est une femme qui fait son portrait, elle a soin, comme M™« de Staal, de ne « se peindre qu en buste ». La reine Marguerite, femme dissolue de Henri IV, a laissé d'agréables Mémoires qui n'ont rien d'une confession. « On « y trouve, dit Bayle, beaucoup de péchés d'omission ; mais

(i) Annales, XXIII, 5.

4c pouvait-on espérer que la reine Marguerite y avouerait « des choses qui eussent pu la flétrir ? On réserve ces aveux 4c pour le tribunal de la pénitence, on ne les destine pas à 4i rhistoire (i). » Les amis de cette princesse n'ont pas été plus explicites dans ce qu'ils racontent d*elle. Ils louent fort ses divers mérites, sa libéralité surtout, mais ne soufflent pas mot de ses débordements publics, et, si des indiscrets n'avaient parlé, la reine de Navarre aurait eu chance de passer pour une Lucrèce. Trompée par une infinité de réticences pareilles, l'histoire ne nous montre guère que des figures incomplètes et fausses.

Voulez- vous convaincre d'un manque de franchise les rapporteurs réputés les plus sincères ? Faites-leur, à l'exemple des juges d'instruction, subir plusieurs interrogatoires. Vous constaterez vite dans leurs réponses de notables divergences. Il suffit même que l'auditoire change pour que la version varie. Suivant qu'on les interroge à huis clos ou en audience solennelle, beaucoup de témoins déposent autrement. La conversation privée des hommes ne confirme pas toujours leurs déclarations publiques et ce qu'on pense est souvent le contraire de ce qu'on dit. Le théâtre tire de ces contradictions un élément de comique et fait démentir par les personnages, dans de piquants apartés, les fictions du dialogue. Les historiens ont aussi des opinions de rechange. S'adressent-ils à la foule ou à des confidents discrets, leurs récits présentent les mêmes faits sous des aspects qui ne se ressemblent guère. Pline le Jeune en convient de bonne grâce : « Autre chose, dit-il, est d'écrire une lettre ou une histoire, « autre chose d'écrire pour le public ou pour un ami (2). » On relève entre les harangues et les livres de Cicéron un complet désaccord sur les choses religieuses : Au Forum ou au Sénat, il parle avec respect, avec émotion même, des

(i) Dictionnaire historique y aiTt, Usson.

(2) Lettres, VI, 16.

Dieux, des auspices et des prodiges ; il est dévot. Dans ses Dialogues, au contraire, il ne croit guère aux Dieux et se moque de la divination (i). Comparez ses Discours et ses Lettres.^ vous verrez les événements et les hommes appréciés de diverses façons. Ainsi encore la correspondance de Voltaire fait pièce à ses histoires sur une foule de points. Les descendants de Guichardin qui , pour honorer sa mémoire, ont publié de nos jours ses lettres, notes et souvenirs (2), lui ont rendu un assez mauvais service ; on y voit combien sa pensée intime différait de son langage public. Alexandre de Médicis, dont il faisait, dans son Histoire d'Italie, un brillant panégyrique, est tenu par lui pour un monstre, et les papes qu'il avait servis et glorifiés sont jugés avec horreur en secret. Sainte-Beuve croit le mal très général. « Quel est « donc, demande-t-il, l'auteur de Mémoires qui pourrait « supporter d'un bout à l'autre l'exacte confrontation avec « ses propres Correspondances contemporaines desimpres- « sions racontées (3) ? »

Napoléon offre de nombreux exemples de ce genre de variantes. Ses rapports, ses bulletins, ses histoires, ses lettres, ses dictées de Sainte-Hélène sont fréquemment démentis les uns par les autres, et la communication privée démasque le mensonge officiel. On a de lui trois récits dissemblables des événements de Brumaire; aucun n'est exact (4). D'après Las Cases, il avait trois manières de présenter la fâcheuse affaire du duc d'Enghien : dans le tête-à-tète, il la regrettait ; dans un cercle de familiers, il se contentait d'y chercher des atténuations ; mais, en présence d'étrangers, il justifiait tout (5) . A y regarder de près, chaque narrateur, pour peu qu'il soit intéressé aux faits qu'il raconte, a de même

(i) E. Havet, le Judaïsme, p. 461.

(2) Opère inédite^ Firenze, 1867.

(3) Portraits de femmes, p. i83.

(4) Lanfrey, Histoire de Napoléon, t. I, p. 71.

(5) Mémorial de Sainte-Hélène, 20 novembre 1820, et Testament de Napoléon, art. VIII.

trois vérités, pour le moins, Tune qu'il professe en public^ l'autre qu'il réserve pour ses amis et une dernière secrète qu'il garde pour lui. Il serait poli de croire que la version la plus sincère est celle que l'auteur livre à la foule et qui l'engage le plus ; mais beaucoup se fieraient plutôt à celle qu'il transmet tout bas à l'oreille d'un affidé. Pour moi, je préférerais, je Tavoue, celle qu'il n'a dite à personne.

Mais alors, que penser de nos histoires, généralement composées en vuedu public ? N'aurions-nous en elles qu'une vérité de montre et de parade, pleine de dissimulations, de réserves et de concessions cachées, vérité à bon droit suspecte, dont le vrai nom serait mensonge ? Il y a fort à réfléchir. Sismondi pense que l'histoire a perdu en véracité à mesure que la publicité s'étendait ; la découverte de l'imprimerie a, croit-il, porté un coup fatal à la sincérité des historiens. Le manuscrit, exemplaire unique, destiné à un petit nombre de lecteurs, disait plus franchement les choses, comme on fait entre amis ; le livre, qui s'offre à tous, impose plus de réserve à l'écrivain, car il est bien des vérités qu'on n'ose pas publier à son de trompe. En somme, la critique historique arrive à formuler cette règle que, « en histoire, « les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins « la forme historique (i) ». Conséquemment, les mémoires sont jugés préférables aux chroniques et les lettres aux mémoires. Cela est moins arrangé. On a le témoignage intime, moins suspect que le témoignage public (2).

Notre âge cherche avec une curiosité passionnée, souvent indiscrète, à savoir ce qu'on n'a pas voulu lui dire. Pour surprendre les secrets des gens , des fureteurs, avides de scandale et sûrs de la complicité du public, s'abaissent à

(i) Renan, les Apôtres, Introduction.

(2r) Néanmoins, Bayle conseille de ne pas trop accepter les lettres d'un écrivain comme l'expression fidèle de sa pensée {Nouvelles de la République des lettres, avril 1684). En effet, suivant la remarque de Sainte-Beuve, « on se modèle toujours à quelques égards sur la per- « sonne à laquelle on écrit » (Portraits contemporains, t. V, p. 288),

des moyens d'espionnage et de police. Ils écoutent aux portes, regardent par les trous des serrures, décachètent les lettres, interrogent les domestiques, recueillent les commet rages, ouvrent Toreille à la médisance et ne la ferment pas même à la calomnie. Qu*a-t-on découvert de la sorte ? Peu de chose, sinon que l'histoire a une contrepartie et un envers. A. vrai dire, on le soupçonnait déjà. Que décider et que croire entre des affirmations solennelles et ces démentis dérobés? Une considération pourtant diminue notre embarras: c'est que l'insinuation secrète, moins fausse en apparence, n'est pas au fond plus exacte que l'allégation publique. On peut reprocher à la première autant de légèretés et de préventions qu'à la seconde de simulation et de réticence. L'une a trop de calcul et de réserve ; elle ne dit pas assez ; l'autre a trop de laisser-aller et de licence ; elle dit tout et même plus. Les écrivains qui publient l'histoire de leur temps évitent de divulguer des vérités compromettantes, car on veut bien être sincère, mais on aime son repos ; et ceux qui, pour renseigner la postérité, font en grand mystère la confession de leurs contemporains, y mettent encore plus de malignité que de franchise. Si Voltaire avait écrit sous forme de mémoires secrets le Siècle de Louis X7, aurait-il été aussi prodigue d'adulation ? Et si Saint-Simon, historien clandestin, au lieu de distiller, comme on le lui a reproché, son fiel dans l'ombre, avait couru le risque d'être lu par les gens dont il faisait de si terribles peintures, les aurait-il autant diffamés ? Sans faire injure à la bonne foi de l'un ni de l'autre, il est permis d'en douter.

Les historiens ne soulèvent donc qu'en partie les voiles qui nous cachent la vérité, et leur silence cause à l'histoire un détriment dont il n'est pas possible de déterminer l'importance. Il faut suppléer à leurs indications incomplètes par toutes sortes d'inductions et de conjectures hasardeuses. Niebuhr compare ce qu'il y a d'idéal dans cette restitution à l'épaule d'ivoire que les Dieux durent fabriquer pour res-

susciter Pélops (i). Mais, »avec de pareils artifices, on n'a plus un tout vivant et véritable. Nos enquêtes sont pleines de lacunes, et Ion ne ferait pas un mauvais marché si Ton pouvait acheter ce qu'on ignore au prix de ce qu'on croit savoir. Ce qu'il y a de plus vrai dans l'histoire, c'est ce qui ne s'y trouve pas.

Les historiens méconnaissent donc l'une et l'autre des deux lois fondamentales de l'histoire. Entre leurs altérationset leurs réticences, il serait chimérique de prétendre établir la vérité. La meilleure part d'elle nous échappe : ceux qui la détenaient ont refusé de la dire : et la part qu'ils nous montrent, faussée de toute façon, n'est qu'une apparence trompeuse. Nous ignorons au moins la moitié des choses, et celle que nous nous flattons de connaître n'est guère qu'un tissu d'erreurs.

L'impuissance des historiens à fixer la vérité ressort du nombre indéfini de leurs ouvrages sur des sujets déjà mille fois traités. On refait sans cesse les mêmes récits parce que la certitude n'est jamais atteinte. « L'histoire, ditVillemain, « est de tous les genres peut-être le plus varié, le plus mul- « tiple ; elle laisse toujours une place nouvelle au talent ; « suivant le point de vue .où se place l'historien, suivant le « caractère de son génie, de son époque, ou le but spécial « qu'il se propose, l'histoire change, se transforme et se pré- « sente également vraie de divers côtés (2). » Il serait plus juste de dire également fausse, car là ou Villemain ne voit que les avantages d'un genre littéraire, nous trouvons la claire démonstration de sa nullité comme science. Une vérité si changeante n'est pas propre à inspirer beaucoup de confiance. Il n'y a rien de définitif en cette matière et l'histoire est toujours à recommencer parce qu'elle n^est jamais faite. Le même exposé ne saurait évidemment contenter l'infinie

( I ) Histoire romaine, VI, p. 161.

(2) Tableau de la littérature du XVIII* siècle, t. Il, p. 374.

diversité des goûts, des passions et des préjugés. Chaque historien a donc le droit de reprendre à nouveau le sujet le plus rebattu et de le marquer à son empreinte personnelle. « Chacun fait son roman, dit Voltaire, parce que nous « n'avons point d'histoire véritable (i). » En réalité, il y a autant d'histoires que d'historiens.

Veut-on un exemple récent de cette multiplicité sans fin? En 1868, deux ans après la bataille de Sadowa, il avait déjà paru en Allemagne plus de deux mille relations de cette campagne de huit jours. Deux mille récits, en deux ans, pour un seul pays, n'est-ce pas inquiétant ? La vérité n'était sans doute entière dans aucun, puisqu'on a senti le besoin de les multiplier à ce point. Est-elle du moins dans tous ? Nous n'oserions l'affirmer, par égard pour ceux qui les ont suivis.

Mézerai, parlant des futurs historiens, dit avec une sagacité prophétique : « Qu'il en vienne tous les ans de nou- « veaux, ils ne mettront jamais ce sujet en sa perfection. « Ils pourront bien mériter quelque louange particulière, « ils pourront bien se surpasser l'un l'autre, aplanir le << chemin peu à peu, y apporter de plus en plus de nou- « velles clartés ; mais il y aura toujours, dans leurs ouvrages, « beaucoup plus à désirer qu'à admirer, plus de choses « obscures que d'éclaircies et moins de vérités que de con- « jectu^es(2).^»•

Que de doutes ne doivent pas motiver ces reprises, ces variantes et ces contradictions des historiens ? Et là même où ils sont d'accord, ne peuvent-ils pas s'être rencontrés dans de communes erreurs ? Ceux d'entre eux qui ne* détestent pas le paradoxe sont toujours reçus à prendre le contrepied des opinions généralement admises et il n'y a pas de thèses si désespérées qu'avec un peu d'esprit on ne puisse

(i) Mélanges, Œuv. compl., t. XIV, p. 437.

(2) Histoire de France, préface.

étayer de spécieux arguments. On s'est plu à soutenir, par exemple, que Néron fut un bon prince (i), Titus, un monstre avorté (2), Richard III,digne d'une bonne renommée (3), Louis XIII, un grand roi (4), l'impératrice Faustine, une honnête femme calomniée (5), Lucrèce Borgia, «unevic- « time de l'histoire (6) » etc. Des critiques, trop ingénieux peut-être, ont récemment entrepris de démontrer que les pièces de Shakspeare sont de Bacon (7), et bientôt sans doute d'autres critiques, plus sagaces encore, se feront forts d'établir que les œuvres de Bacon sont de Shakspeare. Cela revient à dire qu'il n'y a pas en histoire de vérités indubitables. On peut, sur tous les points, plaider le pour et le contre, parce que rien n'est prouvé. On discute sans fin sur des questions toujours en litige, et la mesure 4e la vraisemblance est celle du talent de l'avocat.

Cette perpétuelle mobilité d'aspects est incompatible avec la science vraie qui, la preuve une fois faite, se fixe dans la certitude stable. Ses vérités ont pour caractère de s'imposer à la raison et de ne pouvoir pas être conçues différemment par les esprits les plus divers. L'histoire semble incapable d'arriver à ce résultat définitif. L'évidence lui échappe. Bacon croit pouvoir tirer de la disparité même des histoires un motif de se rassurer : « Comme chaque parti publie les « siennes, ces relations, dit-il, frayent à la vérité un chemin

(i) Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron.

(2) Beulé, Etudes et portraits du siècle d* Auguste, Le véritable Titus.

(3) Horace Walpole, Doutes historiques sur la vie et le règne de Richard II!,

(4) Marius Topin, Louis XIII et Richelieu.

(s,) RenAn, Dissertation lue à l'Institut, août 1867. — On sait la piquante réponse de Mme de Lassay à son mari qui se portait avec trop d'ardeur garant de la vertu de Mme de Maintenon : « Gomment « faites-vous, Monsieur, pour être si sûr de ces choses-là ? »

(6) Gregorovius, Lucrèce Borgia.

(7) Smith, Lord Bacon est-il Vauteur des pièces de Shakspeare? et Donnelly, Le grand cryptogramme ou le chiffre secret de Francis Bacon dans les prétendues pièces de Shakspeare,

« entre les extrêmes (i).» Pour que cela fût exact, il faudrait d'abord que toutes les opinions se fussent produites, ce qui ne sera jamais ; puis que la vérité trouvât juste son expression dans leur moyenne ; mais si elle est toute d'un côté, ou à l'un des extrêmes, ou même en dehors, nous voilà du coup égarés. C'est un expédient bien précaire que de chercher la vérité parmi des mensonges contradictoires. Macaulay compare cette faconde procéder à la manière dont l'héroïne d'une pièce de Dryden se sauve en avalant deux poisons qui se servent d'antidote l'un à l'autre (2). Le moyen est périlleux et ne peut réussir que très exceptionnellement.

Ainsi la certitude, éternel postulat de la science, fait et fera toujours défaut à l'histoire narrative. Nul ne peut dire ce que, dans les oeuvres les plus admirées, il entre de faux et de vrai, ni faire le partage sûrement. En elles, ce que Corneille appelle «. la tissure des fictions avec la vérité (3)», compose une trame mi-partie, comme ces étoffes mélangées soie et coton. Tout au plus les historiens pourraient-ils, en s'aidant des lumières de la science, séparer l'impossible du possible ; mais ils ne prennent pas même ce soin et leur facilité à admettre des faits merveilleux (4) met en soupçon sur tout le reste, car une crédulité qui ne recule pas devant l'absurde donne sa mesure, et là où l'impossible a passé, tout le possible a dû circuler librement. Or, le possible comporte une infinité de cas, alors qu'un seul se réalise (5). La vérité se trouve donc comme perdue parmi des conjectures sans nombre dont le choix n'est jamais sûr.

Les historiens se flattent de trancher la difficulté par approximation, en s'efforçant d'établir la version la plus

{i) De la dignité et de V accroissement des sciences, II, 7.

(2) Essais, l'Histoire de la Grèce de Mitford.

(3) Préface de Polyeucte.

(4) Voy. le recueil de Valère Maxime, Faits et paroles mémorables, I, ch. V à viii. ,

(5) « Le réel est étroit, le possible est immense. »

vraisemblable ; mais ils courent deux fois le risque d'être déçus puisque,d*une part, le vrai n'est pas toujours vraisemblable et que, de Tautre.il arrive souvent au vraisemblable de n'être pas vrai. Les distinguer constitue un problème insoluble. Les historiens ne le soulèvent même pas et, à défaut de la vérité qui se dérobe, ils se contentent de son apparence, à peu près, a-t-on pu dire, comme les poursuivants de Pénélope qui, rebutés par la maîtresse, courtisaient ses servantes.Tite-Live déclare que, «dans les événements anciens, « il lui suffit que les faits soient vraisemblables et qu'on « puisse les accepter pour vrais (i) >►. Selon M. Nisard, « la « vraisemblance est la lumière même de l'histoire, et il est « glorieux pour Froissart d'avoir su rendre si vraisem- « blables certains récits que la vérité, plus tard rétablie, n'a « pu prévaloir contre elle, ni la science contre les légendes « des'Chroniques (2) », Si ce triomphe de l'art sur la vérité est glorieux pour le conteur, l'est-il autant pour la science? Un tel éloge, décerné à l'historien, expose l'histoire à tomber en confusion.

On pourrait citer bien dçs cas où les auteurs, en cherchant la vraisemblance, ont tourné le dos à la vérité. L'historien Zonaras dit suivre la Cy^ropédie de Xénophon de préférence aux Histoires d'Hérodote, parce qu'elle lui paraît plus vraisemblable (3). Bossuet et Rollin s'y sont également trompés. Les grâces attiques de l'écrivain, faisant illusion' donnaient à une fiction romanesque plus de créance qu'à un véridique récit. Par contre, Manéthon, dont les listes de rois égyptiens paraissaient peu vraisemblables, obtenait, quoique scrupuleusement exact, moins de confiance qu'il n'en méritait. On se croyait mieux dans le vrai avec les contes d'Hérodote et de Diodore. Il n'a pas fallu moins que le déchiffrement des textes hiéroglyphiques pour réhabi-

(i) Annales, V, 21 .

(2) Histoire de la littérature française, I, 2.

(3) Zonaras, Annales, III, 25.

liter, aux dépens des historiens grecs, le chronologiste de Tantique Egypte. Ainsi, par une double méprise, Hérodote, récusé quand il était vrai, faisait autorité quand il était faux. Voilà où conduit la recherche de la vraisemblance.

L'histoire, réduite à se contenter de l'ombre si souvent trompeuse de la vérité, est donc séparée par un abîme de la science qui aspire à saisir la vérité même, avec une entière certitude. Socrate et Aristote distinguaient déjà deux sortes de connaissances, l'une qui arrive à l'indubitable par voie de démonstration, l'autre qui conclut simplement au probable et comporte du désaccord. La première constitue la science; la seconde la philosophie, l'histoire et la justice humaine. Celles-ci admettent toutes les conjectures imaginables sous la seule condition qu'elles soient plausibles. La science, plus exigeante, réclame le vrai sans le moindre soupçon d'erreur. L'à-peu-près le plus vraisemblable ne saurait la satisfaire ; il lui faut l'évidence même. Que deviendrait l'échafaudage de présomptions dont se compose l'histoire si l'on voulait en éliminer l'incertain ? Descartes conseille de « réputer presque pour faux tout ce qui n'est que « vraisemblable (i) ». Appliquez cette règle à l'histoire, que lui restera-t-il ? Voltaire fait la réponse: « Réduisez l'his- « toire à la vérité, vous la perdez ; c'est Alcine dépouillée « de ses prestiges (2). »

En présence de tant de motifs d'incertitude, l'assurance des historiens ne semble-t-elle pas digne d'admiration ? Rarement ils émettent un doute; ils craindraient de paraître mal informés. Toujours sûrs de leurs faits, ils tranchent avec une intrépide confiance les plus inextricables nœuds. Rien ne les arrête, rien ne leur échappe. Ils ont tout vu, tout entendu, tout su. Ils nous font assister au minutieux

(i) Discours de la méthode, i" partie.

(2) Mélanges philosophiques. Lettres chinoises et indiennes.

détail des événements, entrer dans les conseils secrets, descendre au fond des consciences, pénétrer les sentiments intimes, démêler les intentions cachées. Ils montrent à découvert les ressorts invisibles qui meuvent les choses, lisent couramment dans le livre du Destin et sont les interprètes attitrés de la Providence. Racontent-ils un événement, ils en rétablissent les moindres circonstances, assignent à chaque acteur son rôle, mesurent avec précision sa part de responsabilité, notent Tair du visage, Taccent des paroles, révèlent les mobiles, les projets, les rêves des personnages. Cest une divination continuelle ou plutôt une verve d'invention intarissable. Comme il arrive au théâtre quand une pièce est bien faite et vivement jouée, Tillusion est complète; on finit par croire que « c'est arrivé ^, Mais, vienne la réflexion, cette fantasmagorie s'évanouit. A chaque assertion téméraire, on voudrait alors demander à l'auteur : — Qu'en savezvous? — Piquée d'une méfiance qu'elle prend pour une injure, la loyauté de l'historien va sur-le-champ vous accabler de citations et de renvois (1); mais on l'embarrasserait peutêtre encore si on lui demandait les garants de ses garants.

Que savons-nous, finalement, en histoire? Bien peu de chose, presque rien. A part un petit nombre d'événements que, réduits à leur expression la plus sommaire, on peut admettre sans trop de risques, sur la foi d'une quantité de témoignages concordants, tout le reste est l'incertain. En ce qui concerne les particularités, nous n'aurons jamais qu'une vérité partielle, conjecturale et toujours suspecte. La prudence conseille de rejeter une bonne part des faits qui remplissent nos annales et de douter des autres, car, en histoire non moins qu'en philosophie, « le doute est le commence-

(i) L'usage de citer les autorités sur lesquelles on s'appuie n'est pas ancien. Scipio Dupleix, dans son Histoire de France (1621), en a le premier donné l'exemple. Jusque-là, les historiens supposaient trop volontiers qu'on était tenu de les croire sur parole, d'après le mot ironique de Sénèque : « Ab historicis quis unquam juratores exegit? » {Apocolokyntosis, I, 2 et 3).

ment de la sagesse (i) ». Mais tant de réserve n'est pas permise à l'historien. Il faut qu'il affirme pour qu'on le croie. Sa fonction, comparable à celle du juge dans une affaire épineuse, consiste à démêler, parmi des rapports incoaîplets et contradictoires, la version la plus vraisemblable, qui n'a pas toujours chance d'être vraie, et l'histoire se trouve, comme la justice humaine, condamnée à l'hypothèse à perpétuité. Heureux encore lorsque le sentiment de leur faillibilité commune inspire à Tune et à l'autre un peu de modération et d'indulgence !

Comme nous ne voulons pas assumer toute la responsabilité d'une conclusion si fâcheuse, qu'il nous soit permis d'invoquer l'autorité d'historiens qui, éclairés par l'expérience, ont porté sur l'histoire de non moins sévères jugements.

« Les histoires, dit Montesquieu, sont des faits faux com- « posés sur des faits vrais ou bien à l'occasion des vrais (2).»

Voltaire définit l'histoire « le récit des faits donnés pour « vrais (3) ». « Presque toutes nos histoires, dit-il encore, ne « sont guère que des contes (4). » Et ailleurs : « On cherche <c d'utiles vérités dans l'histoire et l'on n'y trouve que d'inu- « tiles erreurs (5). »

De l'avis de Fontenelle, « l'histoire est le roman de l'es- « prit humain et les romans sont l'histoire du cœur ».

Malebranche disait ne pas faire plus de cas de l'histoire que des nouvelles de son quartier. D'Aguesseau raconte agréablement que plusieurs entretiens sur la métaphysique l'avaient mis assez avant dans les bonnes grâces du philo-

(i) 'Apx*^ do^iaç àTTKJTia (Aristote). « Cette maxime, ajoute Voltaire,. « est fort bonne pour qui lit l'histoire ancienne » (Du Pyrrhonisme en histoire) ; et même, ce que Voltaire n'a pas le courage d'ajouter, pour qui lit les histoires modernes.

(2) Pensées diperses.

(3) Article Histoire de la Grande Encyclopédie,

(4) Essai sur les mœurs.

(5) Questions sur l'Encyclopédie, art. Ana.

sophe ; mais qu'un jour, surpris par lui, « non sans une sorte de scandale >►, un Thucydide à la main, il faillit être ruiné dans son esprit comme se livrant à de frivoles lectures (1).

Diaprés Johnson, « l'histoire était un vieil almanach et 4(, les historiens ne pouvaient pas prétendre à une plus haute <« dignité que celle de faiseurs d'almanachs (2) )►.

« Qu'est-ce que Thistoire ? demande Napoléon : — Une « fable sur laquelle'tout le monde est d accord. »

M. Renan appelle l'histoire « la plus ironique et la plus « incongrue des associations d'idées (3) )►. Parlant de sa vocation d'historien, il écrit: « Je lus entraîné vers les sciences « historiques, petites sciences conjecturales qui se défont « sans cesse après s'être faites et qu'on négligera dans cent « ans (4). »

Chateaubriand disait, dans un moment de sincérité : « Il 4i me semble à moi-même que j'ai écrit sur l'histoire, mais « que je ne suis pas historien (5). » Ce mot si vrai, tous ceux qui ont écrit sur l'histoire pourraient à bon droit le redire. Il n'y a pas d'historiens dans le sens scientifique du mot ; il n'y a que des littérateurs dissertant à plaisir sur de beaux sujets. Étudiée par eux, tantôt pour son intérêt romanesque, tantôt comme répertoire d'arguments en vue de thèses à soutenir, l'histoire est un genre mixte, une sorte de communal littéraire où viennent fourrager, par troupes mêlées, des poètes dépourvus d'inspiration, des politiques en disponibilité d'emploi et des sophistes à court de bonnes raisons. Seuls, les savants n'ont pas encore abordé l'histoire, dans le dessein de l'étudier, comme, ils font les autres sciences, sans illusion, sans intérêt propre ni parti pris. Ce qui,

( I ) Instruction //• sur les études propres à former un magistrat,

(2) Macaulay, Essai sur Johnson,

(3) Vingt jours en Sicile, Repue des Deux Mondes, 15 novembre '875.

(4) Souvenirs d'enfance et de jeunesse,

(5) De Marcellus, Chateaubriand et son temps.

jusqu'à présent, les a écartés de cet ordre de recherches, ce n'est pas le dédain ou l'incuriosité du sujet ; il n'y en a point qui sollicite davantage l'attention générale ; c'est uniquement le défaut de méthode et l'absence de certitude. « Quand le faux, dit Cicéron, approche si fort du vrai, le « sage ne doit pas s'engager dans un défilé si périlleux (i). » Il serait injuste d'attribuer, après vingt-cinq siècles d'études historiques, le complet insuccès des historiens à leur négligence ou à leur impéritie. car beaucoup ont mis dans cette tâche infructueuse un zèle et des talents dignes d'une meilleure fortune. L'histoire est assurément, de tous les ordres de connaissances, celui qui a été l'objet des recherches les plus étendues, les plus suivies, mais, il faut en convenir aussi, les plus stériles. On reste vraiment confondu quand on compare l'immensité du travail accompli et l'inanité des résultats obtenus. L'avortement de tant d'efforts tient à la nature rebelle des choses. A une question mal posée il n'est pas possible de faire une réponse précise. Or, le problème si vainement agité ne comporte pas de solution rigoureuse. Jamais, sur les singularités et les accidents de la vie humaine, on ne saura la vérité complète, certaine, définitive. Les moyens d'enquête, de vérification et d'exposition sont également défectueux. On ha que des indices et pas de preuves, quelques présomptions et beaucoup de doutes, un peu de vraisemblance et aucune certitude.

Prenons donc notre parti d'une incapacité sans remède et renonçons à chercher ce que nous ne pourrions pas découvrir. Une considération, d'ailleurs, doit rendre notre résignation plus facile et nos regrets moins amers : c'est que tous ces faits particuliers, dont la connaissance nous échappe, sont au fond de peu de valeur. Quand ils nous

(i) Académiques, II, 21.

seraient aussi bien connus quUls le sont mal, ils ne composeraient point une science et nous n'en pourrions rien faire. Le véritable objet de l'histoire, le seul qu'il importe de savoir, c*est Tordre des fonctions de la raison. Examinons si leur étude, entreprise dans des conditions meilleures, ne pourrait pas conduire à des résultats plus sérieux.

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