‹ L'Histoire et les historiensChapitre 3 sur 48 · V.es auteurs sont mauvais juges de leurs propres ou · texte numérisé non relu

V.es auteurs sont mauvais juges de leurs propres ou

NTages. Beaucoup de ceux qui nous ont fait confidence

de leurs prédilections se sont grossièrement trompés. Virgile

mourant ordonne de détruire VÉnéide inachevée comme

indigne de son génie. De l'avis de Pétrarque, ses poésies

latines (i), pour lesquelles il fut couronné au Capitole,

constituaient son meilleur titre de gloire. Vieux et revenu

^e /'amour, le chantre de Laure qualifie de « frivolités

vu/gaires (2) » ses poésies italiennes qui seules devaient

ini/nortaliser son nom. Le Tass^ voulait substituer sa

É ît ^^ poème De Africa^ sur la seconde guerre punique, des (v <« Vulgaria juvenilium laborum meorum cantica » (Epist. 116).

Jérusalem conquise, poème mort-né, à la Jérusalem délivrée* qui^ publiée sans son assentiment, a, malgré lui, assuré sa renommée. Cervantes tenait son roman oublié de Persilès et Sigismonde en plus. haute estime que Tadmiraj)le Don Quichotte (i). Shakspeare s'est médiocrement soucié de son théâtre comme titre littéraire et semble n'avoir vu en lui qu'un m/itériel d'exploitation. Parvenu à l'aisance, il se retire de la scène sans, prendre aucun soin de ses œuvres dramatiques. Tandis qu'il édite et réédite avec amour ses Poèmes et ses Sonnets^ il ne prend pas la peine de publier ses pièces dont la première édition, horriblement défectueuse, ne parut que sept ans après sa mort, en 1623. Corneille compte Mélite^ son premier succès, parmi ses meilleurs ouvrages et met Rodogune au-dessus de tous (2). Gœthe était plus fier de sa théorie des couleurs (Farbenlehre) que de ses poésies (3). Lamartine, éditant ses discours et convaincu que son renom de poète a nui à sa fortune politique, « maudit la malheureuse notoriété des vers qu'il « avait écrits dans l'oisiveté de sa jeunesse (4) ». Les auteurs ressemblent aux mères qui témoignent le plus de tendresse, non aux enfants les mieux venus, mais à ceux qui leur ont coûté le plus de peine ou donné le plus de trompeuses espérances.

Faire juger les auteurs les uns par les autres ou par des critiques attitrés serait un expédient périlleux. Chacun d'eux trouve en effet, dans la spécialité même de son talent, ses lacunes de goût, ses partialités aveugles, ses préventions exclusives. Horace parle de Térence avec ironie et de Plante avec dédain (5). Boileau cite avec éloges les Contes

(i) Dédicace de la seconde partie de Don Quichotte au comte de- Lemos, 161 5.

(2) Examen de Rodogune.

(3) « Je ne suis nullement fier de ce que j'ai fait comme poète « mais je suis fier d'être le seul homme de mon temps qui connaisse « la science si difficile des couleurs. » (Entretiens avec Echermann.)

(4) Préface en tête de ses Discours (1849).

(5) Horace, Épitres, II, i .

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de La Fontaine et ne daigne pas mentionner ses Fables^ Aux yeux de Bossuet, Molière est un misérable baladin (i). La pédante Allemagne a surtout émis sur notre grand comique des jugements qui le jugent. Jean-Paul trouve qu'il manque de gaîté et n'accorde quelque valeur qu'à VImpromptu de Versailles (2). Lessing donne à Destouches la palme du comique noble et délicat (3). Schlegel refuse au Tartufe et au Misanthrope le nom de comédies, tient Molière pour un auteur de farces médiocres et lui préfère Legrand, auteur du Roi de Cocagne, qui lui paraît un chefd'oeuvre (4).

Le meilleur juge, le plus sûr arbitre, c'est le public, dont tous les auteurs sollicitent le suffrage et qu'au besoin ils invoquent en appel contre les sentences, sujettes à cassation, d'une critique tranchante. « Je m'en rapporte aux « décisions de la multitude, dit le plus sensé de nos poètes, « et je tiens pour aussi difficile de combattre un ouvrage « que le public approuve que d'en défendre un qu'il con- « damne (Sy, » Il a qualité pour rendre de justes arrêts, parce que son avis exprime la moyenne du goût généî'al qui finit toujours par prévaloir. Recueillons l'aveu du prince de la critique contemporaine : « Le critique à ^ lui seul ne fait rien et ne peut rien. La bonne critique ^ elle-même n'a son action que de concert avec le public ^ et presque en collaboration avec lui. J'oserai dire que le ^ critique n'est que le secrétaire du public, mais un secré- ^ taire qui o^ttend pas qu'on lui dicte et qui devine, qui ^ aernêle et qui rédige chaque matin la pensée de tout le ^ ^onde (6). ^ ^ Public, il est vrai, a aussi ses divergences d'opinion,

^Jy^^Mexions sur la comédie,

^jj ^'c^/er poétique, Trad. Dumont et Bûchner, J 3 i et 36.

M ^^<imaturgie de Hambourg, v* soirée.

(5) M^^^* ^^ littérature dramatique, xii« leçon.

(S) ^^lière, Préjace des Fâcheux.

^iïite-Beuve, Causeries du Lundi, t. I, p. 373.

ses jugements contradictoires, ses méprises et ses retours. Il faut distinguer le public restreint d'un pays et d'une époque, et le grand public de tous les pays et de tous les temps, que représente la postérité. Le premier, hésitant et partagé, est sujet à des dédains ou à des engouements passagers; le second, plus compréhensif et plus large, apprécie les mérites avec une mesure et une équité souveraines.

Certains ouvrages, conformes au goût d'un peuple, à une date donnée, sont, dès leur apparition, salués par de vifs applaudissements; mais leur valeur décroît à mesure que le goût se modifie, et leur célébrité viagère passe avec la génération qui les admirait. D'autres, d'une beauté plus générale, étonnent plus qu'ils ne ravissent les contemporains et, très discutés d'abord, ne prennent rang qu'à la longue, grâce au nombre croissant des suffrages qu'ils rallient. Cette distinction entre les productions éphémères du talent et les oeuvres durables du génie exige une sagacité supérieure. Les plus avisés s'y trompent. Montaigne égale Ronsard aux meilleurs poètes de l'antiquité et tient que 4< Turnebus... estoit... le plus grand homme qui fust « il y a mille ans (i) ». Du vivant de Shakspeare, le « poète « lauréat >► de l'Angleterre s'appelait Drummond (2). Sur l'état des pensions de i663, Chapelain -a la part du lion comme 4< le plus grand poëte françois qui ait jamais été >►. Le xvii* siècle n'a proclamé grand qu'un écrivain, illisible de nos jours, le grand Arnauld. Au xvni* siècle, on opposait Piccini à Gluck et, du vivant de Mozart, l'Allemagne lui préférait Jomelli, trouvant le premier plein de rudesse et saluant, dans le second, « le dieu de l'harmonie... »

Les chefs-d'œuvre ne naissent point tels, ils le deviennent an vertu de jugements confirmés par une suitedegénératjons. La meilleure manière de les définir serait de dire : ce sont

(i) Essais, I, 24 et II, 17.

(2) V. Hugo, William Shakspeare, p. 384.

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les œuvres le plus généralement admirées. Tant que cette consécration manque, leur mérite est contestable. Mais, une fois en possession de l'universelle estime, leur autorité s'impose. Les auteurs ne produisent ainsi que des œuvres ; c'est la postérité qui, en décernant la gloire aux plus dignes, les sacre chefs-d'œuvre. Dispensatrice des réputations à l'épreuve du temps, elle proclame génies les écrivains qui lui agréent lé mieux et rejette dans l'oubli les préférés d'un jour. « Les livres, dit le proverbe latin, ont ^ leur destinées. » Ces destinées, c'est le public qui les fait.

La célébrité de Dante a mis cinq siècles à se répandre en Europe. En Italie même, au xvi* siècle, Guichardin rapporte qu'il eut peine à se procurer un exemplaire de ses œuvres. Boileau ne mentionne pas son nom et Voltaire ne parle incidemment de la Divine Comédie qu'avec un suprême dédain (i). Le plus grand poète du moyen âge n'a pris son rang que de nos jours. La gloire de Shakspeare est aussi d'invention récente, même en Angleterre où, après une longue éclipse, Garrick le remit en honneur. Green appelle Shakspeare «plagiaire, corbeau paré des plumes d'autrui»; Dryden le déclare « inintelligible, hors d'usage »; Pope le compare à « un mulet qui ne porte rien et se plaît à faire son- « ner ses grelots (2)». Les épithètes de « Gilles-Shakspeare ^ et de « sauvage ivre » pèsent encore sur la mémoire de Voltaire. Maintenant, nul n'oserait contester une gloire si bien établie. Aux détracteurs de la veille ont succédé les thuriféraires du lendemain, et la crainte de paraître manquer d'enthousiasme, quand l'heure de l'apothéose est enfin venue, fait que plus d'un, à l'exemple de Victor Hugo, « admire tout, comme une brute (3) ».

Discerner quelques rares chefs-d'œuvre parmi des œuvres

(i) Le/fre à Bottinelli, mars 1761. II qualifie Dante de fou et son ouvrage de monstre.

(2) V. Hugo, William Shakspeare, p. 201, 20 3, 455. (3)Id., /^., p. 296.

sans nombre, est donc une tâche qui exige la plus grande justesse de goût. Chacun s'y applique de son mieux; la majorité décide. Dans chaque appréciateur sympathique, il y a un poète digne de communier avec les maîtres et qui reconnaît en eux son idéal. De ce vaste suffrage, incessamment consulté, se dégage, dans le cours des siècles, la moyenne du sens esthétique des esprits cultivés. Ce génie anonyme, chargé de répartir équitablement la gloire, est supérieur à tous les génies puisqu'il les compare, les juge et leur assigne des rangs.

On voit combien d'influences générales concourent à produire les beaux ouvrages. Leur création, en apparence personnelle, est en réalité collective et, plus ou moins, tout le monde y collabore. Le sujet qu'un auteur a choisi, sa manière de le traiter, l'inspiration qui l'anfine, la langue dont il se sert, les traditions qu'il suit, les exemples qui le règlent, les critiques qui l'éclairent, les appréciations qui le classent, la gloire qui le couronne, tout lui vient de la foule. Il a pour guides ses prédécesseurs, pour aides ses contemporains, pour juge la postérité. Le passé, le présent et l'avenir de la civilisation se reflètent ainsi dans son œuvre et en font la splendeur. Dans chaque réalisation brillante de l'idéal, l'âme de l'humanité transparaît. Les chefs-d'œuvre que nous admirons" sont le résultat de la collaboration de tous les hommes de goût, l'œuvre de la raison artiste.

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