RÔLE ET UTILITÉ DE LA METHODE STATISTIQUE
C'est un principe acquis à la philosophie des sciences que la précision de leurs connaissances est en raison de ce qu'elles empruntent de secours à la mathématique. Comme la science des grandeurs ramène toutes ses données à l'évidence logique, elle apporte, où elle intervient, l'inappréciable bienfait de la certitude. Rien ne prête moins à Tillusion et à l'erreur que la mesure du nombre et de l'étendue. La marche rigoureuse du calcul maintient dans le droit chemin l'intelligence toujours prête à s'égarer, sur les traces de l'imagination, à la poursuite de chimèreç idéales, ^ssi le concours de la mathématique, à la fois instrument et frein, est-il indispensable à l'étude de tous les ordres de faits, et c'est au frontispice de la science, plutôt que sur le portique de la philosophie, qu'il faut graver l'inscription célèbre : « Nul n'entre ici s'il n'est géomètre (i). »
Les sciences de la nature, d'abord livrées à l'esprit de spéculation et d'hypothèse, ont dû, pour se constituer à l'état positif, soumettre leurs notions à l'épreuve du calcul. En se faisant mathématique, l'astronomie a converti en théorèmes les rêveries des philosophes anciens sur le système du monde. Armée de l'analyse, elle a cadastré le ciel, mesuré les distances des astres, tracé la courbe de leurs orbites, apprécié leurs attractions mutuelles, supputé la durée de leurs révolutions et rendu compte des mouvements les plus compliqués de la mécanique céleste. De même, les progrès de la physique datent de l'époque récente où la
( I ) Mr,8eT; àyçwfxETpeTo; eio-iTO) |xou t^^v Gxiffiyt (Platon, dans Tzetzès, Chiliades, VIII, 972).
méthode expérimentale, s'appliquant à graduer les effets des forces moléculaires, a pu les exprimer par des nombres. Lavoisier a fondé la chimie sur l'emploi systématique de la balance, et ses successeurs réduisent les faits de combinaison à des comptes d'atomes, à des formules de proportion et d'équivalence. Actuellement, la physiologie, la psychologie elle-même tâchent d'éclairer leur voie en procédant à de minutieuses analyses des phénomènes de la vie.
Pourque l'histoire prenne enfin rang parmi les sciences, il faut qu'à leur exemple elle contracte avec la mathématique une alliance intime et féconde. Elle y trouvera de même un principe de rénovation salutaire et la condition de certitude qui, jusqu'ici, lui a fait défaut. Il est à noter déjà que les plus précieux moyens dont les historiens disposent, pour mettre un peu d'ordre et de clarté dans leurs récits, sont des expédients mathématiques. La chronologie et la géographie, si justement appelées « les deux flambeaux de l'histoire )^, marquent avec précision le lieu et la date des événements. Il a suffi d'opérer un partage méthodique de l'étendue et de la durée pour voir disparaître le vague des mythes et des légendes fabuleuses qui,^ne se rattachant à rien, flottaient comme des nuages dans l'air. Une plus large application de la mathématique à l'histoire dissipera l'obscurité de ses problèmes en l'amenant à serrer de plus près la réalité des choses. A des aperçus incertains, à des relations inexactes, elle substituera des chiff'res précis, des relevés authentiques. La science des faits humains, si longtemps descriptive et littéraire, est destinée à devenir presque entièrement quantitative. Les phénomènes de fonction, objet essentiel de son étude, sont en eff'et mesurables par les deux modes, arithmétique et géométrique, de la détermination des grandeurs. On peut, d'une part, les traduire en nombres, de l'autre, les figurer aux yeux par des représentations graphiques (diagrammes et cartogrammes) où sont résumées, en de frappantes images qui tiennent lieu d'une langue uni-
verselle, de longues séries de faits dont les variations, les rapports et les lois apparaissent en pleine lumière (i). L'idéal de Thistoire. élevée à la dignité de science, serait d'exprimer ainsi toutes ses notions et de n'employer plus les mots que pour expliquer oii commenter ces formules. Il faut dire avec insistance aux historiens, comme Galilée aux physiciens de son temps: « Pas de raisonnements substitués « aux calculs, pas de frivoles discours sur les sciences de là « nature ! Appliquez, mesurez, pesez, analysez ! » On sait quels résultats ont, depuis trois siècles, suivi la mise en pratique d'un aussi sage conseil. La même méthode, non moins utile à Thistoire, pourra seule trahsformer en connaissances réelles ce qui n'est encore que le roman de la vie humaine.
L'importance des évaluations numériques pour la constatation des faits est évidente de soi. Un simple chiffre est souvent plus explicite qu'une verbeuse narration. Veut-on indiquer la puissance d'un État? Au lieu de décerner à son chef un de ces titres pompeux où se complaisent les protocoles des peuples de l'Orient, et de décrire les splendeurs de sa cour, qu'on dise l'étendue des territoires, le nombre des habitants, l'état de la richesse publique, la force des armées, etc.
Le nombre des tués et des blessés que les historiens consciencieux mentionnent parfois à la fin de leurs relations de batailles révèle mieux l'ardeur de la lutte que le récit pittoresque de ses principaux incidents. Quand on voit, dans Hérodote, les trois cents Spartiates de Léonidas se faire tuer jusqu'au dernier à la défense des Thermopyles (2), cette immolation volontaire d'une poignée de héros atteste, dans chacun d'eux, la résolution d'assurer au prix de sa vie
(i) Ce mode d'exposition graphique est dû à William Playfair (Eléments de statistique^ traduits par Dormant, 1802). (2) Histoires, VII, 221 à 232.
MÉTHODE STATISTIQUE 2gS
Tindépendance de sa patrie, et Ton reconnaît à ce trait que la Grèce était invincible. Mais lorsque Xénophon nous apprend qu'à la bataille deCunaxa, où les dix mille Grecs qui combattaient pour Cyrus le Jeune défirent l'armée des Perses, « pas un Grec ne fut blessé, si ce n'est un soldat « atteint, dit-on, d'une flèche perdue (i) », on cesse de s'étonner des triomphes d'Alexandre et l'on incline à penser, avec Tite-Live, que son mérite fut de mépriser un vain épouvantail (2). Ainsi encore, lorsque Machiavel, racontant une des plus terribles batailles que se soient livrées les Italiens du xv® siècle, termine par ce détail imprévu que, après quatre heures de lutte acharnée, le seul mort qu'on releva fut un maladroit tombé de cheval et foulé aux pieds par les combattants (3), on est tenté de sourire du sérieux de l'historien, et l'on se demande s'il n'aurait pas pris, par mégarde, un carrousel pour une bataille.
On n'apprécie bien les dévastations d'une guerre que par des données précises sur les pertes d'hommes et de biens. Quand Tacite, pour peindre les ravages des Romains en Bretagne, fait dire à Galgacus : « Ubi solitudinem faciunty pacem appellant (4) », on admire ce bel effet de style. Mais l'art ne trahit-il pas ici la vérité ? Faut-il croire que, pour établir cette paix funèbre, les Romains ont exterminé tout un peuple ? L'expression est manifestement exagérée en vue du relief. Si Tacite avait pu donner l'état de la population bretonne avant et après la guerre, le renseignement, moins littéraire, aurait à coup sûr été plus exact.
(i) Anabase, I, 8.
{2) Au rapport d'Arrien, Ja bataille d'Arbelles, qui décida du sort de l'Asie, ne coûta que deux cents morts aux Macédoniens.
(3) Bataille d'Anghiari (1440) gagnée par les Florentins sur les Milanais et les Vénitiens : « E in tanta rotta e in si lunga zuffa che « duro d'aile ore xx aile xxiv ore, non vi mori altri che un uomo, il « quale, non di ferite o d'altro virtuoso colpo, ma caduto da cavallo « ecalpesto, espiro » (Istorie Jiorentine.Y , 33). C'est cette inoffensive joute, dont, en 1503, Léonard de Vinci fit, dans son célèbre Carton, une si ardente mêlée. O mensonges de l'idéal I
(4) Vied'Agricola, 3o.
L'insouciant Froissart dit à peine quelques mots de la peste noire qui dépeupla l'Europe au milieu du xiv* siècle (1348). et se borne à cette mention incidente : « Car, en ce ¥. temps, par tout le monde généralement une maladie que « Ton clame épidémie courait, dont bien la tierce partie « du monde mourût (i). » Supposé que ce chiffre soit conforme à la vérité, ne révèle-t-il pas mieux l'horreur du fléau que la longue description de Boccace (2), ou, dans une circonstance analogue, le tableau de la peste d'Athènes par Thucydide (3)?
Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. L'activité de la raison se résout toujours en actes, et Tunique manière de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés ou successifs, de noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que font les multitudes dont l'humanité se compose. L'histoire a pour mission d'ouvrir une vaste enquête sur les développements de la vie générale et de tenir en partie double la comptabilité des actes de la raison. Dans l'humanité, comme dans l'univers, « tout est ^ poids, nombre et mesure (4). » « Les chiffres, dit Goethe, ^ gouvernent le monde et nous apprennent comment le « monde est gouverné (5). »
La statistique constate des séries de faits qu elle seule peut atteindre et les exprime avec une précision dont
(i) Chroniques, t. III.
(2) Decamerone, Introduzione.
(3) Hist. de la guerre du Péloponèse, II, 47, 48.
(4) Bible, Sagesse, xi, 2 1 .
(5) Entretiens avec Eckermann, 3i janvier i83o. — C'est le vieil adage : « Mundum regunt numeri. »
n'approchera jamais la méthode narrative. Quand on juge arides ces tableaux de chiffres, c'est qu'on ne voit pas tout ce qu'ils représentent d'intense vitalité. Dégageons le sens de ces formules, nous y lirons l'histoire vraie de la vie humaine. État et mouvement de la population, éléments de richesse, tendances du goût, degrés d'instruction, niveau de moralité, condition politique, tout vient se peindre et nous instruire dans ces documents qui éclairent du jour le plus vif les personnes, les choses et leurs rapports.
Supposons qu'un historien, animé de l'esprit scientifique et las de ne connaître un peuple que par des personnages et des faits d'exception, veuille étudier ce peuple même, dans son activité multiple, et voyons ce qu'il pourrait demander de lumière à des relevés méthodiquement établis.
Il devra d'abord déterminer avec soin le milieu naturel où ce peuple a vécu. La géographie en indique l'étendue, les limites, le climat, le régime météorologique, la configuration ; elle fait connaître la distribution du sol en plaines, vallées, montagnes, plateaux, les cours d'eau qui l'arrosent, la nature des terrains, les principales espèces de végétaux et d'animaux qui donnent à la flore et à la faune de la région leur aspect caractéristique...
La scène connue, il faut considérer l'acteur. L'ethnographie enseigne parmi quelles races ou sous-races se sont recrutés les éléments de la population, leur proportion, leur mélange, les langues parlées. La démographie établit l'état de la population totale à une date donnée, sa densité, sa répartition par sexes, âges et professions, puis sa tendance à varier d'après la natalité, la mortalité et les migrations.
Les recensements périodiques, en usage chez les peuples civilisés, constatent, par intervalles, combien une nation compte de têtes, donnée essentielle à laquelle se rattachent toutes les autres. La comparaison de ce nombre avec l'étendue des territoires occupés exprime la densité de la
population, indice d'une haute valeur, car les conditions d'existence diffèrent suivant que Ton compte 182 habitants par kilomètre carré, comme en Belgique, 106 en Angleterre, 70 en France, 33 en Espagne, 14 en Russie (i).... — Le rapport de la population urbaine à la population rurale est encore significatif, car, là où les villes sont clairsemées et peu populeuses, il n'y a ni production industrielle active, ni commerce étendu, ni capitaux accumulés, ni progrès rapides ; les moeurs sont patriarcales et la routine prévaut sur l'esprit d'amélioration. Alors que, en Russie, la proportion des citadins aux ruraux est à peine de i/io, elle s'élève à i/3 en France, à 1/2 en Angleterre et atteint 9/10 aux États-Unis. La distribution de la population par âges et par professions en signale les forces vives et les occupations dominantes.
Le chiffre des naissances annuelles donne la mesure de la fécondité d'un peuple. Celui des morts révèle sa constitution pathologique, les maladies régnantes, le degré de salubrité de la région. Suivant que le nombre des naissances et le nombre des décès se balancent ou sont en excès l'un sur l'autre, la population reste stationnaire, s'accroît ou diminue, fait capital où se résument une multitude d'influences. Du taux de l'accroissement annuel, on déduit la phase de doublement qui ouvre des perspectives sur l'avenir. En divisant le chiffre de la population par celui des décès ou, plus exactement, en divisant par le nombre des décédés la somme des années qu'ils ont vécu, on obtient la durée de la vie moyenne, qui fournit le plus sûr indice de la manière dont les besoins sont communément satisfaits. Dans plusieurs contrées de l'Europe, la longévité moyenne a doublé depuis le xvi' siècle. Ce fait que peu d'historiens songeraient à mentionner est plus important qu'aucun de ceux qu'ils racontent,
( I ) Maurice Block, Traité théorique et pratique de statistique, 1 886.
Enfin , les déplacements de la population montrent où se portent, de préférence, les courants de son activité. L'accroissement des villes depuis un siècle, surtout depuisrétablissement des chemins de fer, atteste un changement profond dans les occupations, les goûts et la manière de vivre des classes laborieuses. Les migrations de pays à pays ont pris de nos jours un grand développement. Depuis le commencement de ce siècle, la France n'a pas accueilli moins de i , 1 00,000 immigrants. En un demi-siècle, de 1 8 1 5à 1867, l'Angleterre a déversé sur le monde 6,302,000émigrants, prodigieux essaimage qui est allé coloniser de fertiles régions. Les États-Unis, de 1800 à 1882, ont reçu 1 1,000,000 d'immigrants dont le décompte par nationalités fixera, pour les historiens futurs, les origines ethniques du peuple nouveau.
Il est facile, avec des données de ce genre, de se représenter un groupe humain. On a sous les yeux un des personnages de l'histoire. Il s'agit d'exposer la biographie de ce héros en nom collectif. La statistique, ce « budget des « choses », comme l'appelait Napoléon, va nous initier aux détails de sa grande vie.
Des relevés économiques, moins exacts que les tables de population, mais suffisamment approximatifs, font connaître les développements de la richesse publique.
On sait à peu près, chez un peuple, le nombre des travailleurs valides, ce qu'ils empruntent à diverses classesd'agents, ce que constituent de force disponible les animaux auxiliaires, les cours d'eau, les vents utilisés par l'industrie, les moteurs artificiels, explosifs, vapeur, électricité... ; enfin l'économie, équivalant à une nouvelle augmentation de puissance, que procure la mise en action des forces au moyen d'engins mécaniques. Ainsi armé pour la lutte, l'homme peut étendre ses conquêtes sur la nature et approprier à son usage les divers éléments de richesse.
Des comptes rendus spéciaux détaillent le produit de la chasse, de la pêche, de Télevage, les récoltes de l'agriculture, le montant de l'extraction minérale...
D'autres permettent de suivre la série des transformations que l'industrie fait subir aux matières premières pour les accommoder aux exigences de notre bien-être, sous forme d'aliments, de vêtements, d'habitations, d'ameublements, d'articles sans nombre dont la variété se prête à tous les besoins...
La statistique des transports constate les moyens de locomotion par terre et par eau (routes, voies ferrées, fleuves et rivières navigables, canaux, matériel roulant ou flottant), et la somme des parcours effectués ramenée, pour les personnes, à l'unité kilométrique, et, pour les choses, à la tonne de marchandises...
Enfin, les relevés commerciaux renseignent sur l'importance des échanges, les prix moyens sur les marchés, le total des importations et exportations... Les bulletins financiers disent l'abondance et le loyer des capitaux, le taux des rentes, les conditions du crédit...
A étudier de la sorte les fonctions économiques, on apprend à connaître la physiologie d'un peuple. On sait de quelles ressources naturelles il dispose, ce qu'il en exploite, ce qu'il produit, ce qu'il échange, ce qu'il consomme, ce qu'il épargne, c'est-à-dire la mesure de bien-être dont il jouit. Le revenu total, divisé par le chiff're de la population, donneje revenu moyen dont ne s'écarte guère celui de la grande majorité ...
La détermination des faits de la vie psychique présente de plus grandes difficultés, parce que leur nature abstraite est moins saisissable. Cependant, comme ils finissent toujours par se résoudre en actes, il est possible de les noter au moment où leur cause, invisible dans son principe, devient visible par ses effets. Dès lors la statistique a prise
sur eux pour les dénombrer, les interpréter et suivre leursconséquences.
Seuls, les phénomènes de la vie affective, d'un caractère intime et tout personnel, échappent encore aux investiga^ tions de la. science. Démêler les passions qui agitent les hommes, surprendre leur éclosion, graduer leur intensité, tenir compte de leurs changements et noter leur fin est un problème actuellement insoluble. Peut-être la science pourra-t-elle un jour l'aborder par voie indirecte quand elle aura recueilli de plus nombreuses données en rapport avec les, affections de la sensibilité. C'est là, pour le moment, une question réservée.
Des dénombrements relatifs aux manifestations du goût chez un peuple fourniraient dt précieux indices pour l'histoire de l'art. Il importerait d'abord d'avoir un relevé des artistes qui s'adonnent à la tâche de réaliser l'idéal, écrivains, architectes, sculpteurs, peintres, graveurs, musiciens, et même des ouvriers qu'occupent les industries d'art. La renommée ne signale parmi eux qu'une élite glorieuse et laisse ignorer tous les autres. Or, dans le grand atelier où s'élaborent les éléments de la beauté, il y a place pour des travailleurs de tout ordre. Les plus humbles même ne sont pas inutiles; ils font la grosse besogne. On comprendrait mieux les évolutions de l'art si chaque génération avait soin de recenser cette troupe obscure, mais vaillante et dévouée, des artistes anonymes, que nul obstacle n'arrête, que nul insuccès ne décourage, héroïques volontaires que font à tort oublier les illustrations sorties de leurs rangs. — Après la statistique des ouvriers de l'art, il y aurait à dresser celle des oeuvres. Le décompte des publications littéraires par genres, du nombre et de la destination des monuments élevés, des ouvrages de sculpture et de peinture admis aux expositions, des compositions musicales exécutées ou gravées..., montrerait dans quelles voies s'engage la production esthétique, les courants de l'inspiration et les préfé-
3oo l'histoire et les historiens
rences du goût général. — Enfin, l'analyse des jugements portés par la foule des appréciateurs donnerait, plus sûrement que les théories des esthéticiens et les décisions des critiques, le moyen de reconnaître la valeur réelle des œuvres et de répartir la gloire avec équité. Cette tâche, à laquelle la statistique semble le plus impropre, est au contraire une de celles dont elle s'acquitte le mieux. L'arbitre le moins faillible de la beauté, c est la raison universelle. Comme le public juge en dernier ressort, il suffit de compter les suffrages pour être fixé. Le problème, difficile à résoudre autrement, se transforme ainsi en simple question de majorité. A ce titre, le nombre des éditions tirées et des exemplaires vendus, les prix atteints par les objets d'art dans les ventes, le chiffre des représentations théâtrales, des concerts, etc., procurent des renseignements d'une signification très claire et qui devient indiscutable quand on embrasse assez de temps pour que les engouements ou les dédains d'une génération aient été rectifiés par les arrêts de la postérité...
Les fonctions de la vie intellectuelle se laissent mieux encore traduire en formules mathématiques, parce que les degrés entre les esprits sont plus faciles à saisir que les nuances entre les goûts. La distinction des lettrés et des illettrés marque nettement le niveau d'une culture bornée pour ceux qui sont réduits à la tradition orale, et progressive pour ceux que la tradition écrite met en communication avec les meilleurs esprits de tous les pays et de tous les temps. La comparaison de ces deux nombres donne la plus juste mesure du développement mental d'un peuple, et, à ce point de vue, la statistique des écoles a plvis de valeur que les comptes rendus d'une Académie des sciences. La nation la plus éclairée n'est pas celle qui peut se glorifier de quelques savants célèbres, mais celle qui a le plus librement répandu le bienfait de l'instruction primaire, car aucun bon esprit n'est alors arrêté dans sa vocation, tandis.
MÉTHODE STATISTIQUE ' 3oi
qu'on ne peut dire et Ton s'effraie de penser combien de talents et de génies restent, faute d'un premier rayon de lumière, stériles et perdus dans la nuit de l'ignorance. Le relevé des élèves reçus dans les écoles secondaires indique la proportion des intelligences qui s'ouvrent aux clartés de l'enseignement supérieur, et celui des écoles spéciales, la faveur dont jouissent les hautes études. Il y aurait enfin à consulter le nombre des assistants aux cours, des adhérents aux sociétés scientifiques, des publications d'ouvrages et de mémoires pour chaque science... Des informations moins précises, mais instructives encore, ressortent de la consommation du papier, de l'activité des presses, des distributions faites par la poste, etc.
Les faits de la vie morale ne sont pas si bien cachés dans les profondeurs de la conscience qu'on ne les en puisse tirer pour les amener au grand jour. Au moment où la résolution se change en acte, et elle ne prend qu'alors toute sa valeur, elle devient saisissable et relève de la statistique. La science ne doit pas, seloh l'usage trop sommaire des historiens, se contenter de mettre en récits les exploits de quelques héros et les crimes dçs scélérats. La mesure de la moralité d'un peuple n'est pas dans ces exceptions qui prêtent à des jugements outrés et contradictoires; il convient de la chercher plutôt dans le train de l'existence des foules. « Il « fault,dit Montaigne, pour iuger bien à point d'un homme, « principalement contrerooler ses actions communes et le « surprendre en son à tous les iours. (i) » Quel moraliste, soucieux de connaître les hommes et leurs mobiles habituels, c'est-à-dire les plus puissants, ne donnerait les récits idéalisés de vertus ou de vices rares pour de minutieux relevés des actes de la vie vulgaire ? La morale même y trouverait d'utiles indications. Quételet pense que, conformément à la doctrine d'Aristote qui fait consister la vertu à
(i) Essais, II, 29.
3o2 l'histoire et les historiens
suivre le milieu entre des vices contraires, il serait possible d'établir, par la constitution de « l'homme moyen », un type normal de moralité (i). On a déjà une échappée significative sur les qualités et les défauts d'un peuple quand on connaît ses occupations dominantes, ses besoins, ses ressources, son instruction, ses plaisirs... Les relevés économiques apprennent s'il est laborieux ou fainéant, sobre ou enclin aux excès, prudent ou dissipateur. Le montant des dépôts aux caisses d'épargne révèle les habitudes d'ordre et d'économie ; l'extension des sociétés d'assurance, de retraite, de secours mutuels, etc., le développement de l'esprit de prévoyance. La consommation des liqueurs fortes, la fréquence des cas d'ivresse signalent les progrès de l'intempérance. Le nombre des rixes, coups et blessures, judiciairement constatés, dit la violence ou la douceur relative des moeurs. Les comptes rendus de la justice criminelle font la confession publique d'un peuple et montrent au législateur, selon la nature des crimes ou délits commis, de quel côté doit se porter sa rigueur ou sa clémence. En opposition avec ces relevés affligeants, les statistiques de la bienfaisance constatent ce qu'il y a de sentiments généreux, les actes de sauvetage ou de probité accomplis, les misères soulagées, les malades secourus, les orphelins élevés, les vieillards et les infirmes assistés... fortifiant témoignage qu'une société se rend à elle-même de ses propres vertus et qui enseigne à ne pas désespérer de l'humanité.
Le procédé statistique excelle surtout à traduire en chiffres les rapports de la vie sociale.
Par le dépouillement des actes de l'état civil, on pénètre dans ce que les moeurs de la famille ont de plus intime. Le nombre annuel des unions légales contractées indique si le mariage est en honneur ou le célibat en crédit ; l'âge des
(i) Physique sociale et Anthropométrie,
MÉTHODE STATISTIQUE 3o3
conjoints, s'ils ont cédé à une affection réciproque ou à des calculs d'intérêt. La fréquence des unions libres, le relevé des naissances illégitimes, le développement de la prostitution, montrent jusqu'à quel point le caprice ou la brutalité prévaut sur les obligations de la famille. Par le nombre des divorces ou des séparations de corps, on voit avec quelle imprudence se forme Punion conjugale, et, par celui des condamnations pour adultère, avec quelle facilité on en méconnaît les devoirs. Le chiffre moyen des enfants par ménage révèle si les parents obéissent aux lois de la fécondité naturelle ou s'ils sont retenus par des considérations préventives. Là où la liberté de tester n'est pas limitée par des lois, la manière dont l'héritage est ordinairement réparti fait connaître si la constitution de la famille est aristocratique ou égalitaîre...
Les fonctions d'ordre politique trouvent dans la méthode des dénombrements leur expression, leur mesure et leur règle, La statistique est par excellence « la science de l'État». Ceux qui ont mission de gouverner doivent avant tout s'enquérir exactement des besoins et des ressources du peuple confié à leurs soins, car ils feraient preuve d'une présomption singulière s'ils prétendaient régir ce qu'ils ne connaissent pas. « Il y a, dit Commynes, de bonnes gens qui ont « cette gloire qu'il leur semble qu'ils conduisent les choses « là où ils n'entendent rien (i). » C'est par ces bonnes gens là que [le monde est communément gouverné. Quand on pense que, jusqu'à la fin du dernier siècle, les maîtres à qui la fortune livrait le sort des peuples manquaient des renseignements les plus nécessaires sur les éléments et les conditions de la vie nationale, on frémit des charges dont un aveugle arbitraire pouvait accabler les populations et des dangers que faisait courir à la prospérité publique l'ignorance plus encore que l'impéritie des gouvernants.
(i) Mémoires, I, i6.
3o4 l'histoire et les historiens
L'opinion, qui fait la force ou la faiblesse des gouvernements selon qu'elle est avec eux ou contre eux, constitue rinfluence maîtresse qu'ils doivent consulter sans cesse afin de la suivre dans se^ mobiles variations. Les politiques avisés défèrent au vœu général. Ils assurent à Topinion le moyen de s'exprimer avec sincérité et décident d'après ses indications. Par la voix de la presse, par le choix des représentants dans les comices, par leurs votes dans les assemblées, un peuple stimule, retient, gourmande, approuve et juge ceux qui sont censés le diriger.
On est fixé sur la nature despotique, oligarchique ou démocratique d'un gouvernement quand on considère, non son étiquette, souvent trompeuse, mais le nombre des citoyens admis à exercer sur la gestion des affaires un droit d'action et de contrôle. Le total des électeurs inscrits dit quelle part la nation est appelée à prendre dans le règlement de ses destinées. La répartition des suffrages à chaque vote détermine la puissance relative des partis qui se disputent le pouvoir. L'habileté des politiques consiste à utiliser ces renseignements. En fin de compte, l'art de gouverner se ramène, comme la mécanique rationnelle, à des calculs de forces qui concourent ou s'opposent , mais dont la résultante s'exprime toujours par un nombre. Les téméraires tranchent au hasard de l'inspiration ces redoutables problèmes. La science, qui les réduit à des questions de majorité, permet de les résoudre sans peine et sans risque.
Veut-on connaître à fond un gouvernement et juger ses oeuvres ? Il suffit d'analyser son budget. On y voit si c'est la sagesse ou la folie qui l'inspire, quelle part de la fortune publique est dilapidée engaspillages, quelle autre, consacrée à l'utilité générale, le prix qu'on meta la justice, au maintien de l'ordre, à l'instruction de la jeunesse, au goût élevé des arts, au progrès des sciences ; on y apprend ce que coûtent la guerre, ses revers et même ses triomphes. Pour qui sait comprendre et réfléchir, tout un traité de philosophie poli-
MÉTHODE STATISTIQUE 5o5
tique se lit dans ces colonnes de chiffres plus clairement que dans les spéculations théoriques d'un Aristote, d'un Machiavel ou d'un Montesquieu.
Les exemples que nous venons de citer peuvent donner une idée mais non la mesure des emplois de la statistique. Le même mode d'exploration s'appliquerait, avec un égal succès, à tous les ordres de faits communs. La science sera tenue d'ouvrir par degrés son enquête sur une multitude de détails encore inaperçus, négligés ou difficiles à saisir, afin de connaître l'activité des groupes humains dans la pleine variété de ses manifestations.
, Ces recherches, que la comparaison rendrait plus instructives encore, seraient à poursuivre, non seulenient dans l'ensemble des Etats civilisés, mais même, par approximation, chez les peuples barbares ou sauvages le plus accessibles à l'observation. Ici, l'on n'aurait plus à craindre le défaut d'intérêt idéal qui arrête les historiens de l'école narrative. Les notions de statistique ont un intérêt positif et universel. Le commerce, l'ethnographie, les sciences morales et politiques y puiseraient à l'envi , comme l'histoire, d'utiles enseignements.
La valeur des documents de ce genre gagnera sans cesse avec le temps, parce que, lorsqu'on en possédera de longues suites, on pourra établir des chapitres de cette histoire qu'on a définie « une statistique en mouvement ». La date, encore toute récente, des relevés dont noù% disposons, ne projette qu'une lumière insuffisante sur la filiation des faits ; mais, à mesure que les observations s'étendront sur un plus grand espace de durée, la clarté se fera, les causes et les effets apparaîtront avec évidence. Si, par exemple, la Gaule du temps de César nous était aussi bien connue que la France d'aujourd'hui, et si, pour aucun des siècles qui séparent les deux époques, la science n'avait à regretter de lacunes, quel prix n'auraient pas des tableaux où se liraient
3o6 l'histoire et les historiens
d'âge en âge le chiffre de la population, Tétat du bien-être, le développement des arts, l'accroissement des connaissances, Tamélioration des mœurs, l'extension des libertés publiques ? Dans cette histoire nouvelle, bien différente de celle que les historiens racontent, les influences qui agissent sur la vie humaine, les connexions des faits, les fautes commises et les progrès accomplis se révéleraient à chaque page en de frappantes leçons.
L'historien qui, prenant au nom de la science possession de ces riches matériaux, saurait les mettre en œuvre, en dégager le sens, en tirer les déductions logiques, les inférences légitimes, donnerait à l'étude des choses humaines sa forme définitive et créerait un fragment d'histoire supérieur à tout ce que le passé nous a légué d'admirables et vains récits.