VALEUR ET CRÉDIBILITÉ DES DOCUMENTS STATISTIQUES
Quel degré de confiance mérite la méthode statistique? Ses résultats ont-ils autant de précision que ses applications d étendue? Est-elle à labri des causes d'erreur qui entachent le procédé de la narration ? C'est ce qu'il importe d'examiner.
Les faits communs s'offrent à l'étude dans des conditions moins défavorables que les faits singuliers. Ce ne sont plus des accidents circonscrits et fugitifs qui surviennent à l'improviste, qu'il faut en quelque sorte saisir au vol, sur l'heure et sur place, mais des fonctions normales qui s'accomplissent sur de vastes aires, avec persistance dans la durée. On a donc toute latitude pour organiser les moyens d'exploration, multiplier les enquêtes et conduire
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méthodiquement les recherches jusqu'à parfaite certitude des résultats.
Au lieu d'être réduit aux informations, toujours incomplètes, souvent contradictoires, de quelques témoins de rencontre qui, déposant d'office, disent ou taisent ce qui leur plaît, on dispose de renseignements aussi nombreux qu'on le désire et qui se contrôlent les uns les autres. Alors, en effet, que les particularités n'ont entre elles que des rapports fortuits et de circonstance, les faits de fonction, communs et corrélatifs, se servent réciproquement de preuve. Erronées sur un point, les constatations seraient bientôt démenties sur d'autres et deviennent d'autant plus certaines qu'elles sont mieux d'accord. Ainsi une erreur de quelque importance, commise dans un recensement de population, serait corrigée par les relevés suivants ou signalée par les tables des mariages, des naissances, de décès, de recrutement, de consommation, etc. Parfois même le mode graphique d'exposition, qui suit une loi de continuité, parce qu'il est représenté par des courbes, suffit à rectifier les erreurs du mode numérique. Si, par exemple, les tableaux de la population par âges se trouvent fautifs par suite des déclarations fallacieuses des femmes, entre trente et quarante ans, l'inexactitude ressort de la comparaison de Tâge des hommes et mieux encore de l'irrégularité de la courbe qui signale le mensonge. Plus d'ailleurs le total s'élève, moins on est exposé à se tromper, car le calcul des probabilités démontre que sa justesse croît comme la racine carrée du nombre des observations. Pour fausser des séries, il faudrait que tous les écarts se fussent produits dans le même sens, ce qui n'a guère chance d'arriver. Les inexactitudes partielles de sens contraire se neutralisent réciproquement, en vertu du principe mathématique de la compensation nécessaire des erreurs, quand on spécule sur de grands nombres.
Les résultats d'ordre général peuvent même subir un con-
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trôle universel et sont en quelque sorte placés sous la garantie du sens commun. Chacun est juge éclairé de ce qu'il fait ou de ce qu'il voit et a le droit d'opposer les données de son expérience ou de son observation aux méprises d'une enquête mal faite. Lorsqu'un historien me raconte un fait singulier, je suis forcé de m'en rapporter à lui et de le croire de confiance, sous la seule réserve, bien problématique, que le récit ne s'éloigne pas trop de la vraisemblance : mais, quand on me parle de choses dont je suis chaque jour acteur ou témoin, je cesse d'être un auditeur bénévole, victime résignée des erreurs de la tradition ; je deviens critique et arbitre. Les limites de la vraisemblance sont aussi resserrées dans ce cas que larges dans l'autre. Tout est croyable à titre d'anomalie, et n'en avoir pas rencontré de pareilles n'est pas une raison pour nier celles que d'autres affirment avoir vues. Sous le couvert de cette présomption, bien des fables se glissent dans les récits des historiens, et l'impossible seul pourrait être éliminé sûrement. Mais s'agitil de. détails vulgaires, que chacun peut vérifier en ce qui le concerne, les assertions doivent, pour trouver créance, serrer la vérité de très près, être conformes à la grande majorité des cas, c'est-à-dire extrêmement vraisemblables, presque vraies.
Enfin, à raison de la simplicité des faits qu'elle est appelée à constater, la statistique n'est pas exposée aux continuelles erreurs qui résultent, pour les historiens, de la complexité des événements. Le problème ne consiste plus à débrouiller un amas confus de causes, d'effets, d'incidents et de circonstances, nœud gordien dont il est difficile de défaire les replis multipliés : il se réduit à noter combien de fois tel acte, bien spécifié, se produit chez un peuple, sur un territoire, durant un intervalle déterminé. L'observateur, mis en présence du fait, ne peut éprouver ni embarras, ni hésitation. La réponse à la question .qui lui est posée doit se faire par oui ou par non. Tandis que la narration écha-
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fauHe autour d'une donnée véritable une multitude de conjectures incertaines, la statistique résume dans un nombre une foule d'évidences particulières.
Quant aux influences presque inévitables qui, même lorsque les écrivains sont de bonne foi, font concourir les exigences du goût, les préventions de la passion, les préjugés de l'esprit et les décisions du sens moral à fausser le compte rendu des faits singuliers, l'étude des faits communs n'a" pas à redouter ces causes d'altération.
Sa tâche, en effet, est trop prosaïque pour prêter au travail de l'imagination. Rien d'idéal ne s'y mêle. On n'a plus à choisir un sujet en considération de sa beauté, à trier ses éléments pittoresques, à les coordonner avec art et à rédiger en brillant style un récit propre à ravir des lettrés ; on doit simplement dénombrer, supputer, froide opération qui exclut l'ingérence de la fantaisie. Autant la faculté poétique aime à se jouer dans un clair-obscur indécis, parmi de vagues apparences qu'elle combine à son gré, autant il lui répugne de s'exercer sur des réalités concrètes dont le détail précis et les formes arrêtées, vus en pleine lumière, s'irnposent par leur netteté. La solution d'un problème d'arithmétique ne comporte pas d'arbitraire. C'est pourquoi les chiffres constituent la plus parfaite des langues. Ils sont la mort des épithètes, des métaphores et des phrases. Ce qu'ils disent, ils l'expriment avec une rigueur et une clarté dont ne saurait approcher la rédaction la plus élégante. Néanmoins, dans leur sobriété sévère, ils ont aussi leur éloquence et donnent la plus juste idée de la grandeur. Leur détermination, peu faite pour tenter des rêveurs, est réservée aux hommes de science.
La passion n'a pas non plus de prétexte pour mêler ses intérêts et ses préventions au compte rendu des faits. Nos sympathies et nos antipathies entrent aisément en jeu quand nous regardons vivre nos semblables ; mais l'étude
des fonctions générales nous laisse calmes parce que nous nous sentons impuissants à modifier leur ordre et comme vaincus d'avance par cette force des choses qui domine tout. Alors que notre raison dispute à la fortune, dans une lutte sans trêve, la direction toujours éventuelle des événements, elle cède sans résistance aux règles qui, maîtresses inexorables et sourdes, gouvernent avec une majesté tranquille révolution de l'universelle vie. Libre d'affections étrangères et d'autant plus clairvoyante, elle ne cherche plus à incliner les choses dans le sens de ses désirs, mais à reconnaître leurs lois afin de s'y ranger elle-même.
Les préjugés de l'esprit cessent aussi d'être un péril. Si, en effet, le parti pris des opinions est à craindre dans l'interprétation de données douteuses où, sans sortir de la vraisemblance, chacun glisse sur la pente où l'entraînent ses idées, lé bon sens commande et les divergences s'effacent quand il s'agit de résultats d'une certitude parfaite. Nul système ne tient contre un fait bien établi, ni aucune hypothèse contre une vérité manifeste. Les théories qui veulent vivre en bon accord avec les chiffres sont tenues d'être exactes comme eux, et même il est alors plus sage de suivre leurs indications que de prétendre les devancer.
Enfin, il n'y a pas lieu d'appréhender en cette matière la diversité des appréciations morales parce que la juridiction de la conscience ne s'exerce plus sur des responsabilités personnelles, sur des mérites ou des démérites auxquels on se croit. en droit de répartir l'éloge ou le blâme. Pris dans leur généralité, le bien et le mal apparaissent comme de purs phénomènes qu'il faut simplement enregistrer. La nature n'est de soi ni morale, ni immorale ; elle est ce qu'elle est. Nous n'avons pas à la juger, mais à la comprendre. Ses lois ne relèvent pas des nôtres et sont d'ordre supérieur.
Entourée de ces garanties d'étendue et de multiplicité
dans les enquêtes, de contrôle dans les confrontations de documents, de désintéressement dans les recherches, de rigueur dans les comptes rendus, l'histoire positive offre toutes les conditions de certitude qu'on doit exiger d'une science et qu'on demande vainement à l'histoire littéraire. Sans doute, la prudence, soupçonneuse de sa nature, conseille de ne pas croire légèrement à l'infaillibilité que les faiseurs de statistiques, à l'exeipple des historiens, s'arrogeraient volontiers. Nombre de relevés, prétendus officiels, ne méritent guère plus créance que de fantaisistes récits. Des dénombrements incomplets, des généralisations téméraires, parfois le désir d'étaler une exactitude non moins minutieuse qu'impossible, ont fait hasarder bien des chiffres aventurés. Des gens de peu de foi ont pu définir la statistique : « L'art de préciser ce qu'on ignore » (Thiers) ou bien : « L'art de tromper ennuyeusement le public en groupant des chiffres ».... Il faut avoir la franchise d'en convenir : cette science, d'origine si récente, est encore à l'école ; mais, avec le temps, son éducation se fera. Les défauts qu'on lui reproche tiennent à l'imperfection de l'instrument, surtout à l'inexpérience de son emploi, tandis que ceux de la narration tiennent à la* méthode ellemême et nulle vigilance n'en préservera jamais.