HISTOIRE DE LA STATISTIQUE
Quand on réfléchit à la difficulté d'établir la méthode statistique, on conçoit que son institution ait été tardive et que son fonctionnement laisse à désirer. L'étude des hommes et des faits vulgaires a été longtemps plus impraticable que celle des personnages et des événements célèbres. Au lieu d'être signalés par la renommée, rien n'appelait sur euxl'at-
tention.Toul curieux sachant écrire avec agrément pouvait s'improviser historien et raconter la vie d'un héros ou clés accidents mémorables en consultant soit ses souvenirs personnels, soit des témoignages autorisés ou les relations d'écrivains antérieurs. Mais comment pénétrer dans l'existence d'une foule et savoir ce que fait un peuple, monstre à millions de têtes? Comment saisir cette multitude de détails qui, se produisant partout à la fois, exigeraient dans un observateur le don d'ubiquité ? Les recherches de ce genre devaient forcément être collectives. Pour opérer des relevés étendus et suivis, il fallait des légions de coopérateurs, des facilités d'enquête administrative, en un mot, la disposition des pouvoirs publics. L'initiative privée, réduite à ses propres ressources, serait incapable de mener à bien un semblable travail. Vauban, un des hommes qui ont le mieux pressenti l'utilité de la statistique, ne put réussir à la fonder, malgré sa haute situation, son patriotisme et son génie : il était seul. La statistique est une fonction d'État. Elle suppose des gouvernements éclairés, une organisation savante, un ordre social assuré. Ces progrès n'ont été réalisés qu'à une époque tardive, du moins dans la mesure qui pouvait permettre à la science de se constituer.
Les premiers essais de statistique doivent dater de l'établissement de gouvernements réguliers, car il n^ aurait pas eu d'administration possible sans quelques notions acquises sur la vie publique. De tout temps il s'est rencontré des princes qui ont eu des velléités d'investigation mathématique à l'égard des peuples soumis à leur empire, sollicitude naturelle de propriétaires curieux de connaître l'étendue de leurs domaines et le nombre de leurs troupeaux. Si imparfaits qu'aient pu être les résultats de ces tentatives, les mentions qui nous en sont parvenues présentent de l'intérêt pour l'histoire.
On trouve dans les annales chinoises de fréquentes indications de relevés concernant la population, le rendement
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des terres, le mouvement du commerce et le produit des impôts. D'après leCkou-King, l'empereur Yu, fondateur de la dynastie des Hia (2286 ans avant notre ère), aurait fait exécuter un cadastre en vue de fixer les bornes des héritages et de répartir équitablement les impôts (i). Vers 218 avant notre ère, Thsin-Chi-Hoang-Ti ordonna une statistique de ses États. Depuis lors, des recensements de personnes et des relevés de revenus publics ont été opérés par intervalles en Chine (2). L'encyclopédiste Ma-Touan-Lin a formé un recueil de ces documents, continué après lui par les lettrés.
Dès une haute antiquité, les Égyptiens s'appliquèrent à cadastrer la vallée du Nil. Hérodote et Strabon (3) font remonter au règne de Sésostris (Rhamsès II, xv', xiv" siècles) l'art de mesurer les terres afin de pouvoir, après chaque inondation du fleuve, rétablir, par voie d'arpentage, les limites des propriétés, expédient d'où se dégagea plus tard, sous l'influence du génie grec, la géométrie abstraite. Parmi les plus précieux documents de l'époque pharaonique, figurent les inscriptions (Mur numérique deKarnak^ Annales de Thoutmès III.,.) qui dénombrent les pays con^ quis, les prisonniers faits, le butin enlevé et les tributs imposés.
On peut rapprocher de ces documents épigraphiques l'inscription du palais de Khorsabad appelée Fastes de S argon (viii® siècle), où le roi d'Assyrie énumère les peuples vaincus et soumis par lui, les villes prises et les captifs réduits en esclavage (4). Une partie des tablettes d'argile dont se composait la bibliothèque d'Assourbanipal,
(i) ChoU'King, II, i.
(2) En 780, en 845, en 10 1 3, etc., voy. Biot, Mémoire sur la population chinoise à diverses époques de son histoire, Journal asiatique, avril et mai i836.
(3) Hérodote, Histoires, II, 109 ; Strabon, Géographie, XVII, i,§ 2.
(4) Fr. Lenormant, Histoire ancienne des peuples de rOrient, 1 868, t. I,pp. 456 à 461.
à Ninive (de l*an 668 à 66o), et qui sont conservées au Britisk Muséum^ était relative aux produits et aux revenus de la monarchie (i).
La Bible mentionne plusieurs relevés statistiques chez les Hébreux. Le livre des Nombres parle de deux recensements opérés pendant l'exode (2). Dans les Chroniques, l'idée de faire un dénombrement d'Israël est présentée comme suggérée par Satan (3) ; mais, dans le livre des Rois, elle s'effectue à raison d'un ordre du Seigneur irrité contre son peuple (4).
Hérodote rapporte comment s'y prit Xerxès lorsque, sur le point d'envahir la Grèce, il voulut dénombrer son immense armée. On construisit, raconte l'historien, un mur circulaire à hauteur d'appui ; on compta ce que l'espace ainsi clos contenait de soldats, puis on fit passer successivement tous les corps de troupes par cette sorte de jauge (5). Quinte-Curce décrit le même procédé du temps de Darius (6). Un artifice pareil et la nécessité d'y recourir décèlent une absence complète d'organisation militaire. La comptabilité des grands rois paraît avoir été mieux tenue. Hérodote, qui nous a transmis la liste des tributs payés à Darius par les dix-neuf provinces de son empire, en évalue le total à 14,560 talens d'Athènes (environ 660,000,000 de francs) (7).
De tous les peuples de l'antiquité, les Romains furent celui qui comprit le mieux l'utilité des dénombrements et donna le plus de soin à ce travail. Dès le temps des rois, on tenait compte, à Rome, du nombre des citoyens, de l'état
(1) Id., /^.,p. 515.
(2) Nombres, i et xxvi.
(3) Chroniques,!, xxi, i.
(4) Rois, II, XXIV, I.
(5) Histoires, VII, 60.
(6) Histoire d'Alexandre, III, 2. — Huit siècles plus tard, Procope mentionne encore chez les Perses un expédient presque aussi primitif. {Guerre des Perses, I, 18).
(7) Histoires, III, 89 à 95.
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de leur famille et de la valeur de leurs biens (i). Durant la République, une des principales tâches assignées aux censeurs était la cc^nfection de statistiques quinquennales (2\ Auguste étendit à tout Tempire ces relevés périodiques, et trois dénombrements généraux furent exécutés sous son principat (3). Suétone et Tacite (4) parlent d'un registre écrit de sa main où était exposé Tétat des ressources de l'empire, le compte des citoyens et des alliés sous les armes, des flottes, des tributs, du revenu public, des dépenses et des gratifications. Hadrien, dit son biographe, était tellement au fait de tous les détails des comptes publics qu'aucun père de famille, si vigilant qu'il fût, ne connut mieux ses affaires (5).
Au moyen âge, on ne trouvé plus que d'informes pou i liés. Ces registres, appelés polyptiques, servaient à inscrire soit des indications d'impôts ou de redevances, soit des rôles de dénombrement et de cens. On lit dans Grégoire de Tours que Chilpéric, voulant remettre en usage les pratiques de la fiscalité romaine, avait fait dresser des livres de compte ; mais Frédégonde, ayant perdu plusieurs enfants, crut voir dans ces malheurs répétés un châtiment du ciel, provoqué par les malédictions des peuples, et obtint du roi qu'il brûlât ces odieux registres. Toutefois, la douleur calmée, Chilpéric ne tarda pas à les faire rétablir (6). Charlemagne chargea ses Missi dominici de recueillir dans les provinces de l'empire franc des informations sur la population, la nature du sol, les produits agricoles, les revenus des propriétaires, etc. Les riches abbayes eurent aussi leurs polyptiques. M. Guérard a publié celui de Saint-Germain-
(i) Eutrope, Breviarium rerum romanarum, I.
(2)« Censores populi œvitates, soboles, familias pecuniasque censento » (Cicéron,£)e legibus, III, 3).
(3) L'an 27 et Tan 8 avant notre ère, Tan 14 de notre ère (Suétone, Octave- Auguste, 27, et Saint-Luc, II, i et 2).
(4) Suétone, Id., 28 ; Tacite, Annales, I, 1 1.
(5) Spartien, Hadrien, 19.
(6) Histoire ecclésiastique des Francs, V, 29 et 35.
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des-Prés, dressé par Tordre d'Irminon, au ix" siècle. Mentionnons encore une statistique de l'industrie des Maures en Espagne, effectuée sur l'ordre des califes, et le célèbre Domesday-Book où Guillaume le Bâtard, devenu roi d'Angleterre, fit inscrire l'état détaillé de sa conquête, afin de procéder méthodiquement à l'expropriation du peuple vaincu.
Il faut arriver. à l'âge moderne pour voir systématiser ces recherches et opérer des dénombrements suivis. Vers la fin du XVI* siècle parut à Venise le premier ouvrage de statistique concernant vingt-deux États (i). Sous Henri IV, en 1602, Sully avait organisé un « cabinet de politique et de finance » qu'on peut regarder comme le premier bureau de statistique établi en France. En 1 664, Colbert demandait aux maîtres des requêtes envoyés dans les provinces les éléments d'une statistique du royaume; mais on ignore quelle suite eut ce projet dont rien n'est resté. Dans les dernières années du xvii* siècle, les intendants rédigèrent, pour l'instruction du Dauphin, des mémoires dont le résumé remplit \q Détail de la France^ de Boisguilbert(i697), et Y État de la France^ de Boulainvilliers (1727). En 1689, le gouvernement britannique commença la série des relevés du commerce extérieur.
C'est seulement au milieu du xviii® siècle que l'art de faire et d'interpréter les dénombrements réussit à se constituer. Achenwall, professeur à l'Université de Goettingue, adopta, pour désigner la science nouvelle, appelée d'abord Arithmétique politique (2). le nom de Statistique et publia un ouvrage consacré à en exposer les principes et la méthode (3). Néanmoins, leur application raisonnée ne date guère que du xix® siècle.
(i) Sansovino, Del governo e amministra^ione di diversi regni e republichCy 1583.
(2) William Pexi\\ Seiferal essais in political arithmetickSy i683.
(3) Constitution des États de VEurope, 1749.
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Tous les États civilisés comprennent maintenant Timportance des documents statistiques et s'efforcent de les obtenir aussi étendus et aussi exacts que possible. Les gouvernements, chargés de gérer, non plus les intérêts du prince, mais l'intérêt général, sont obligés de surveiller des multitudes croissantes de faits. Une armée de fonctionnaires, répartie sur tous les points du territoire, administre, rend la justice, répand l'instruction, entretient des troupes, dirige des travaux, perçoit des impôts et en applique le produit. Un filet de fiscalités à mailles serrées est incessamment jeté sur la fortune publique et en signale les variations. Enfin, une centralisation puissante groupe ces informations, les classe, les compare et les interprète. Grâce à cette organisation, la science dispose déjà de statistiques dressées avec une précision suffisante en ce qui regarde les principales fonctions de la vie commune ; mais bien des progrès sont encore à réaliser pour qu'on arrive à se rendre compte de tout.