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IV

RÉNOVATION DE l'hISTOIRE PAR LA STATISTIQUE

Les historiens n'ont pas su jusqu'ici apprécier les avantages qu'offre la méthode statistique pour l'étude des choses humaines. Non seulement ils négligent d'en appliquer les procédés dans leurs recherches, mais encore ils s'abstiennent d'utiliser les renseignements qu'elle pourrait leur fournir. Les nombres tiennent peu de place dans leurs récits. A peine mentionnent-ils en passant quelques chiffres relatifs à des indications de dates, d'armées, de population ou d'impôts. Quant à des relevés étendus, au jour dont ils éclairent la vie publique et aux inférences qu'on en peut tirer, il n'en faut pas chercher trace dans leurs œuvres.

3i8 l'histoire et les historiens

Etant donné la préférence générale des historiens pour les sujets pittoresques et les lois littéraires de la narration, cette aversion pour le mode d'expression mathématique s'explique naturellement. Les nombres concernent toujours des êtres ou des faits communs, et qui se règle sur la célébrité dédaigne ce bas détail. En outre, les chiffres sont dépourvus de beauté (i). Ces froides et sèches formules dépareraient un récit artiste où tout vise à charmer le goût. Des colonnes de chiffres ou des diagrammes venant s'étaler ou milieu d'une page de Tacite ou de Bossuet produiraient à coup sûr une disparate choquante. L'illusion serait détruite et l'efîet esthétique perdu. Des hauteurs de l'idéal, on tomberait sur le terre-à-terre de la réalité. Aussi les auteurs qui veulent concilier un peu d'exactitude avec le souci de l'agrément, ont-ils soin de rejeter hors du texte, en marge ou dans des notes, ces chiffres honteux, comme on relègue des mendiants à la porte d'un palais. Effet inévitable de l'incompatibilité qui sépare Tart aspirant au beau pour plaire et la science cherchant le vrai pour instruire. Entre les deux, l'arithmétique forme frontière : l'imagination règne d'un côté, la certitude de l'autre.

Les historiens de l'avenir seront pourtant amenés, par la nécessité des choses, à changer de voie et de méthode. D'une part, en ef!et, le champ de l'histoire, sans cesse accru, atténuera, par la grandeur même de ses horizons, l'importance illusoire des personnages et des accidents; de l'autre, des données statistiques, de plus en plus abondantes, mettront mieux en lumière l'ordre de l'universelle vie. Il y aura donc moins à raconter et à décrire, plus à compter et à calculer. Les employés des bureaux de statistique rempliront alors l'office d'historiographes et les littérateurs céderont la place aux savants.

(i) Un familier de M"* de Staël, le duc de Laval, disait avec une moue : « Les dates ! C'est peu élégant » (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XIL p. 290).

MÉTHODE STATISTIQUE 3ig

Déjà ces exigences deviennent sensibles et Thistoire de notre temps doit se faire dans d'autres conditions que celle du passé. Un historien qui, par exemple, voudrait écrire l'histoire de l'Angleterre depuis un siècle, ne pourrait pas attribuer U prospérité de la Grande-Bretagne à une suite de grands hommes servis par d'heureux événements. Durant cette période, l'Angleterre n'a vu surgir aucun de ces héros de légende qui semblent personnifier un peuple, ni traversé un de ces accidents mémorables destinés à un long retentissement. Le principe de ^ grandeur britannique est le mouvement de progression qui, en moins d'un siècle, a triplé sa population, décuplé sa richesse et constitué le plus vaste empire colonial qui fût jamais. Pour rendre compte de ce phénomène historique, ce ne serait point assez de montrer Georges III succédant à Georges II, Georges IV à Georges III et Victoria à Georges IV, car cela n'importe guère si, sous les uns et sous les autres de ces chefs nominaux, la nation est restée maîtresse de ses destinées. C'est la nation même qu'il faut étudier dans la puissance productive de son industrie, le développement de sa marine, l'extension de son commerce, le peuplement de ses colonies. L'honneur de cette prodigieuse fortune appartient moins à d'habiles politiques qu'à l'effort de tout un peuple d'artisans, de marchands et de colons.

L'exemple des États-Unis est plus significatif encore. Pour un historien littérateur, l'histoire de la république américaine serait un sujet des plus ingrats. A part Washington et Lincoln, natures trop sensées et trop honnêtes pour avoir chance de devenir des sujets d'épopée, pas un chef illustre n'a paru dans cette démocratie où la foule seule a de la grandeur. Peu d'événements glorieux ont accidenté ses annales. Naguère encore ce peuple a fait une grande guerre sans retentissantes victoires et de grandes choses sans éclat. Tous les éléments d'un récit pittoresque manquent donc ici et la Muse de l'histoire briserait sa plume d'or

plutôt que d'entreprendre la plate narration de présidences bourgeoises et de législatures affairées se succédant par intervalles réguliers comme les battements d'un pendule. Les personnages anonymes de cette histoire, ce sont des trappeurs et des pionniers, des planteurs, des mineurs, des ouvriers, des ingénieurs et des commerçants, Néanmoins, ce qu'ils ont fait, c'est aussi de l'histoire, et même il y en a peu d'aussi instructive, d'aussi digne d'admiration. Apprenez-nous combien, en quelques générations, ces travailleurs ont abattu de forêts, mis de terres en culture, exploité de trésors, bâti de villes, creusé de canaux, construit de chemins de fer; dénombrez cette population qui a passé de 4,000,000 de têtes en 1790 à plus de 56,poo,ooo en i885 ; supputez son capital estimé, à cette dernière date, 2 50,000.000,000 de francs; dites ce qu'elle produit chaque année en céréales, bétail, coton, houille, pétrole, métaux; dressez le tableau de ses industries, la balance de son commerce, la statistique de ses écoles... Enseignez-nous, en un mot, comment ce 'peuple énergique a, en moins d'un siècle, transformé un continent inculte, conquis le plus large bien-être, généralisé l'instruction, organisé la liberté et ouvert à la civilisation le plus splendide théâtre où puissent évoluer ses destinées.

Voilà l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Plata... se fondent dans -des conditions si nouvelles, mais même pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent à se régler aussi sur un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte et puérile. Une réforme s'impose et se fera, par les historiens Du contre eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme ; celui de l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on

verra qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignements et de grandeur.

Ceux qui goûtent la beauté des histoires anciennes s'affligeront peut-être comme d'une déchéance de cette transformation d'un genre consacré par d'impérissables chefsd'œuvre. Déjà les poètes se plaignent avec amertume du prosaïsme de la vie moderne et bâillent par avance des histoires qui auront à la raconter. Quel intérêt, diront-ils, pourra trouver l'avenir à consulter vos tables de mortalité, vos tarifs de douane et vos états de commerce? S'informera-t-il aussi curieusement que vous le pensez du prix des fers, du stock des cotons, du taux de la rente et du montant des encaisses ? Ne prendra-t-il pas plutôt en pitié la triste époque qui, pour bulletins de. victoire, exhibera des relevés de statistique, des bilans de banque et des rapports de chemins de fer? Si jamais la postérité dresse, par caprice, des statues aux illustrations de cet âge, elle devra leur donner pour piédestal le traditionnel ballot de laine {woolsack)^ sur lequel l'Angleterre fait asseoir ses principaux magistrats, digne trône de rois marchands. — Qu'on nous ramène à Plutarque ! s'écrieraient volontiers ces admirateurs du passé, afin de corriger par un peu d'enthousiasme, même mal placé, l'impression que produisent sur nous nos contemporains.

Il est vrai, le tableau de la vie humaine, présenté sous forme de statistique, n'aura plus le charme des récits d'autrefois, pleins de héros idéalisés à plaisir et d'incidents romanesques décrits avec un art consommé ; il offrira mieux encore, l'intérêt de connaissances précises où l'on apprendra la condition des choses et le parti qu'on en peut tirer. La science n'a pas pour mission d'amuser les hommes, mais de les instruire et de les servir. Puisqu'il nous faut choisir entre la beauté et la vérité, préférons sans hésiter la seconde. L'illusion ne convient pas mieux à l'étude de l'homme qu'à

celle de la nature et, comme nul ne regrette aujourd'hui que les physiciens aient désenchanté le monde des riantes fictions de la mythologie, laissons les savants s'occuper d'histoire au risque dt la dépoétiser (i). Résignons-nous au discrédit de belles mais fausses légendes et, à des fables qui nous trompent, substituons l'austère vérité. Ne mêlons plus, dans nos recherches, les aspirations de l'idéal à la curiosité du réel. Avec une sévérité mieux justifiée que celle de Platon, bannissons de la république des sciences les artisans de prestiges et de mensonges. L'histoire, ainsi comprise, gagnera en exactitude, en valeur pratique, plus qu'elle ne perdra en poésie et en agrément. On lui demandera, non plus des jouissances de goût, trop chèrement payées au prix de l'erreur, mais la certitude de la vérité, qui vaut mieux que tout (2). L'imagination devra chercher ailleurs ses plaisirs. Elle en trouvera même de plus vifs quand elle cessera d'astreindre ces conceptions aux gênes delà vraisemblance historique. L'art, qui dispose du monde idéal, peut abandonner sans regrets le monde réel à la science. Son domaine n'en souffrira aucune diminution. Les poètes conserveront en entier le droit de produire des chefs-d'œuvre ; mais les savants acquerront celui de faire, dans un nouveau champ d'exploration, de fructueuses découvertes.

Comme nous n'osons guère espérer de convertir à ces théories des littérateurs obstinés dans leur vocation, il vaudrait mieux peut-être tenter avec eux une sorte de compromis ou d'arrangement amiable. Le sujet de l'histoire est assez vaste pour suffire à deux ambitions distinctes. L'essen-

(i) « Tout en souffrant de la perte des illusions, je n'ai jamais pu « comprendre que l'homme qui a le bonheur de posséder la vérité « puisse les regretter » (M™' Swetchine).

(2) « La nature a voulu qu'il n'y eût pas de plus grande divinité « dans le monde que la vérité et n*a donné à aucune autre une plus « grande puissance » (Polybe, Hist. génér., XIII, 5).

tiel serait de spécifier nettement les attributions. L'accord une fois établi, chacun vivrait en paix sur son lot. Voici la transaction que l'on pourrait proposer :

L'histoire des personnages et des événements célèbres revient de droit aux littérateurs. Il y aurait injustice à leur en contester la jouissance en ce qui touche le passé. La chose est bien à eux ; ils l'ont faite. Ils y trouveront toujours de beaux thèmes de narration et des accidents mémorables qui» ayant été déjà mille fois racontés, méritent d'être éternellement redits. Lorsque des historiens, comme lord Byron au début de son ironique poème, seront en peine de héros (i), ils pourront s'adresser à l'histoire ancienne ; elle en est amplement pourvue. C'est là sa spécialité, car un grand homme mort depuis longtemps l'emporte de beaucoup sur ceux d'hier ou d'aujourd'hui.

Dans l'avenir même, les faiseurs de récits auront encore à célébrer, par occasion, les personnages et les événements notables qui pourront survenir et que leur signalera la renommée. Ils seront admis à glaner, dans le champ appauvri de l'histoire anecdotique, quelques grands hommes de rencontre et des accidents de circonstance. Tant que la fortune ne se lassera pas d'en produii*e, il faudra les faire connaître et en conserver le souvenir par la méthode narrative, quelle qu'en soit la défectuosité reconnue.

Tel serait le lot réservé aux historiens littérateurs. Ils l'exploiteront à leur fantaisie. C'est leur affaire. Les savants n'y prétendent rien. Mais, cette concession faite, ceux-ci devront se confiner dans l'étude des fonctions, négliger les anomalies et les singularités, se consacrer sans partage à l'analyse des faits communs et les scruter par les procédés de la statistique.

Ces deux manières de concevoir l'histoire correspondent à deux états de l'esprit humain, et chacune d'elles aura

(i) « I want a hero... »

(Don Juan, î, i .}

prévalu à un stade de son évolution. La première convenait seule à l'enfance naïve et conteuse, enthousiaste et crédule de l'humanité. La seconde sera l'œuvre de sa virilité sérieuse et réfléchie, observatrice et critique. Entre la phase poétique du passé et la phase scientifique de l'avenir, l'histoire traverse actuellement une période de transformation où les exigences contraires de l'une et de l'autre lui créent les conditions les plus défavorables. Elle n'a déjà plus l'idéale beauté des récits anciens et n'a pas encore la sévère précision des analyses futures. Produit hybride d'art et de science, mélange fâcheux d'illusion et de vérité, elle ne contente ni les lettrés, ni les savants. Le moment est donc venu de disjoindre les deux méthodes et d« les appliquer chacune à part. Laissons les grands écrivains composer de belles histoires et demandons avec insistance que des savants nous fassent enfin l'histoire vraie où nous pourrons apprendre les développements et les lois de l'activité humaine.

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