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CHAPITRE PREMIER

De simples notions de faits ne constituent pas une science, mais seulement les matériaux d'une science. L'esprit, qui veut embrasser d'une même vue cette masse de données, a besoin de mettre de l'ordre dans leur confusion, de l'unité dans leur multiplicité. « L'ordre universel, dit Aristote, est « l'unique objet de la connaissance ; il n'y a pas de science « des particularités. » Les phénomènes, qui se montrent un moment et disparaissent bientôt, ne laissent surprendre qu'une apparence imparfaite et fugitive du vrai. Pour en acquérir la compréhension complète et durable, il faut voir* nettement ce que la production des faits a de régulier et de constant, s'élever de l'intelligence du détail à celle de l'ensemble et formuler des lois qui régissent l'intégralité des cas. Après le travail de l'analyse, qui distingue et sépare les

problèmes, doit venir celui de la synthèse, qui rapproche et unit les solutions. Son but est de reconstituer le tout à Faide du réseau d'analogies, de séquences et de rapports qui lie les faits étudiés. Au-dessus de Tobservation qui explore patiemment les choses une à une, plane Tidée abstraite de leur ordre et de leurs causes, qui monte par degrés du particulier au général, du contingent au nécessaire, du changeante l'immuable. Alors seulement la curiosité de l'esprit se trouve satisfaite, car, voyant de haut la suite entière des faits, il conçoit sous forme de lois la permanence et la généralité de leur ordre.

Telle est la fin où tendent toutes les sciences. Chacune d'elles n'étudie les phénomènes que pour en dégager les lois, et leur avancement se mesure sur ce qu'elles en ont découvert. Cette tâche, d'ailleurs , ne tarde pas à s'imposer d'elle-même, parce que plus les données s'accumulent, plus on sent le besoin de les distribuer par séries sous peine de voir leur multitude se tourner en confusion. Des lois une fois reconnues, la science rejette le gênant appareil des observations de détail comme, un monument achevé, on abat les échafaudages qui ont servi à le construire. « Les « sciences, dit Leibniz, s'abrègent en s'augmentant, car, 4< plus on découvre de vérités, plus on est en état d'y découle vrir une suite réglée et de se faire des propositions toujours « plus universelles dont les autres ne sont que des exemples 4c et des corollaires, de sorte qu'il pourra se faire qu'un 4i grand nombre de celles qui ont précédé se réduira avec le 4i temps à deux ou trois thèses générales. Ainsi, plus une « science est perfectionnée et moins elle a besoin de gros 4c volumes, car, selon que ses éléments sont suffisamment 4< établis, on y peut tout trouver par le moyen de la science « générale. ^ Montesquieu dît plus brièvement : « Qui « voit tout, abrège tout (i). >►

(i) Esprit des lois, XXX, 2.

De même que les autres sciences , l'histoire est tenue d'établir des lois. Jusqu'ici, pourtant, les historiens ne semblent pas avoir eu conscience de cette obligation. Uniquement attentifs à recueillir des mentions de faits, bien que l'histoire en ait amassé déjà plus qu'aucune autre science, on pourrait même dire plus que toutes les autres sciences ensemble, ils ne travaillent toujours qu'à étendre cet interminable répertoire et ne paraissent pas soupçonner qu'il serait urgent de remplacer par des règles fixes ce détail où l'esprit se perd. Ils se flattent que le nombre, sans cesse accru, des particularités décrites, donnera plus de lumière ; tout au rebours, plus ils entassent de faits, plus s'obscurcit l'idée de loi. L'immensité de nos histoires prouve contre elles et suffirait à démontrer qu'elles n'existent pas comme science. Marmontel écrivait il y a un siècle : « On a calculé « qu'à lire quatorze heures par jour il faudrait huit cents ans « pour épuiser ce que la Bibliothèque royale contient sur «. l'histoire seulement. Cette disproportion désespérante de « la durée de la vie avec la quantité de livres dont chacun « peut avoir quelque chose d'intéressant, prouve 'la néces- « site des extraits. » Ce ne sont pas des extraits , mais des lois qui seraient ici nécessaires, puisque les extraits n'abrègent qu'à condition d'éliminer et laissent ignorer ce qu'ils suppriment, tandis que les lois représentent la totalité des faits dont elles expriment l'ordre.

L'impuissance d'apprendre et même de lire toutes les histoires, déjà si frappante du temps de Marmontel. l'est devenue bien plus encore et le deviendra toujours davantage. Une considération, toutefois, est propre à nous rendre sur ce point la résignation moins pénible, c'est que, au terme d'une aussi prodigieuse lecture et alors que, par miracle, on aurait tout retenu, on ne saurait à peu près rien du véritable objet de l'histoire. La science ne consiste pas, en effet, à exposer dans un illogique désordre une suite

sans fin d accidents, mais à formuler des lois de fonction. La prolixité de nos annales tient à ce que les historiens, au lieu de considérer Tensemble et d*en chercher Tordre caché, n'ont su voir qu'un vain détail de singularités qui passent et se renouvellent incessamment. C'est assez, pour être édifié, de comparer les traités sommaires où les autres sciences résument en quelques pages ce qu'elles ont trouvé de vérités générales, au fastidieux amas de relations qui encombre nos bibliothèques, accablant fardeau sous lequel peine la mémoire et qu'elle rejettera le jour, prochain peut-être, où elle s'apercevra qu'elle le porte sans profit. Quelques formules de lois pèseraient moins et instruiraient davantage.

L'histoire ne sera donc admise à prendre rang parmi les sciences que lorsqu'elle aura , comme elles , fait preuve d'aptitude à constituer des lois. Or, cette preuve qu'on exige d'elle, est-elle en mesure de la fournir ? Où sont ses lois ? Les historiens seraient fort en peine de répondre, car aucun d'eux n'a su tirer des plus longs récits la moindre apparence de loi. Réduisant leur tâche à raconter des événements, ils se perdent et nous égarent dans un labyrinthede faits, sans nous mettre en main de fil conducteur, ni se douter que les phénomènes historiques ont un ordre fixe et des causes générales qu'il faudrait montrer.

Loin de concevoir la nécessité des lois en histoire, les historiens attribuent la production des faits à des influences exclusives de l'idée de loi et qui se ramènent à trois : le libre arbitre de l'homme , le gouvernement des dieux et les caprices de la fortune ou du hasard. Aucune de ces causes n'est acceptable pour la science et , lorsqu'on aborde la recherche des lois, on doit commencer par les toutes écarter.

Considéré à part, l'homme semble et croit posséder une initiative propre, un pouvoir spontané d'action. C'est ui>

NECESSITE DE LOIS EN HISTOIRE 32gr

agent libre qui, dans la mesure où il se détermine, paraît ne relever que de lui-même. Subordonner sa liberté à des lois équivaudrait, semble-t-il, à la mettre en servitude, c'est-à-dire à l'anéantir. On suppose donc qu'il porte en lur un principe autonome d'activité et règle sa vie par une suite d'efforts volontaires.

Cette doctrine du libre arbitre, quoique confirmée par l'opinion commune, par nos jugements de chaque jour, nos législations, nos morales, nos religions, nos philosophies et nos histoires, n'a rien de scientifique, car la science n'admet que des lois et les lois impliquent la nécessité. Il faut ou renoncer à croire que des lois nous régissent, si notre liberté est réelle, ou tenir cette liberté pour illusoire, si des lois la contraignent à son insu. La solution de ce redoutable problème dépend de la manière de le poser. Nos conditions d'activité apparaissent sous deux aspects différents suivant que Ton examine les actes individuels, dont les causes vraies sont indiscernables, même à la conscience, ou des ensembles de faits, où apparaît un ordre révélateur de lois. « De quelque façon, dit Kant, que <c .l'on veuille, en métaphysique, se représenter le libre « arbitre, les manifestations en sont, dans les actions « humaines, déterminées comme tout autre phénomène « naturel, par des lois générales de la nature. L'histoire, « qui s'occupe du récit de ces manifestations, quelque pro- « fondement qu'en soient cachées les causes, ne renonce « pas cependant à un espoir : c'est que, considérant en « grand le jeu du libre arbitre, elle y découvre une marche « régulière et que ce qui, dans l'individu, frappe les yeux « comme confus et sans règle, se reconnaisse dans l'espèce << comme un développement continuel quoique lent, des « dispositions originelles. Ainsi les mariages, les naissances- « et les morts paraissent n'être soumis à aucune règle qui « permette d'en calculer d'avance le nombre ; et cependant « les tables annuelles faites en de grands pays témoignent

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33o l'histoire et les historiens

« que cela aussi obéit autant à des lois constantes que les M variations de l'atmosphère dont aucune en particulier ne « peut être prévue à point nommé, mais qui, en somme, 4i ne manquent pas. à procurer, d'une façon uniforme et -« sans interruption, la croissance des plantes, le cours des « fleuves et tout le reste de l'économie naturelle (i). 5^ Par cela seul que des actes réputés volontaires se répètent avec ordre dans une foule, il n'est plus possible de voir en eux l'effet de l'initiative d'agents autonomes et leur cause doit être cherchée dans des influences générales, c'est-à-dire rapportée à des lois.

Comme beaucoup de choses s'accomplissent dans le monde sans que notre volonté y soit pour rien, la théorie du libre arbitre ne pouvait suffire à tout expliquer. On a donc attribué à des êtres supérieurs les faits qui se produisent en dehors de notre action, souvent même malgré nous, et, suivant que Ton croyait y voir une apparence ou un manque de raison, on les a imputés, d'une part à des puissances clairvoyantes personnifiées dans des Dieux, de l'autre, à des agents aveugles tels que la Fortune, le Hasard ou le Destin.

Partout où la raison constate des effets dont le gouvernement lui échappe, mais qui semblent tendre à un but, réaliser un plan, elle est portée à supposer l'intervention d'un pouvoir caché dont elle assimile la façon d'agir à la seule qui lui soit connue, la sienne propre. Des dieux conçus à l'image de l'homme, doués seulement de plus de force et de sagesse, sont censés régir la vie des mortels comme, dans une moindre sphère, chaque être régit son existence personnelle. Ces maîtres puissants nous dispensent à leur gré les biens et les maux, les faveurs et les disgrâces (2), élèvent ou renversent les empires et dirigent, du haut d'un

(i) Idée d'une histoire universelle au point de vue de l'humanité. (2) € Dieu accorde une chose, en refuse une autre, suivant sa volonté, car il peut tout » (Odyssée, X, 444, 5).

NÉCESSITÉ DE LOIS EN HISTOIRE 33l«

Olympe invisible, le cours des événements. Les âges de foi les font combattre avec les héros, décider du sort des batailles, inspirer les passions et les résolutions des chefs(i). La Bible, Homère, les épopées de Tlnde, les légendes chrétiennes (2), montrent les dieux intervenant à tout propos dans les affaires humaines et transforment Thistoire en miracle perpétuel.

Le merveilleux théologique abonde chez les historiens anciens. Hérodote mentionne fréquemment des oracles, de fatidiques paroles. Tive-Live est plein de prodiges. C'est même sa complaisance à les rapporter qui a occasionné la perte de ses écrits. Le pape saint Grégoire le Grand, craignant que le récit de tant de miracles, opérés par les dieux du paganisme, ne fit tort à ceux du christianisme, organisa contre cet auteur, réputé dangereux pour la foi, une persécution trop efficace et ordonna de brûler tous les manuscrits des Annales qu'on put trouver (3). — Valère-Maxime nous a transmis un recueil de prodiges propre à édifier sur l'état d'esprit de ceux qui y croyaient (4).

Le dogme de l'action divine, qui domine l'histoire entière du peuple hébreu, s'est par suite imposé à celle des peuples chrétiens. Les annalistes des premiers siècles du moyen âge, la plupart hommes d'église, expliquent tout par la volonté de Dieu, l'intercession des saints ou même la présence de leurs reliques, et racontent avec une foi naïve les miracles sans nombre attribués à ces influences. Sans faire d'aussi puériles applications de la doctrine théologique, les écrivains religieux de l'âge moderne maintiennent en principe toute la rigueur de la théorie. « Rien « n'advient ny ne se faict, dit Amyot, sans la permission de « celuy qui est justice mesme et vérité. Laquelle considé-

(i) « Dieu incline où il lui plaît le cœur des rois » (Proverbes, lll, i).

(2) Voy. les Acta sanctorum et la Mystique chrétienne de Gœrres.

(3) Bayle, Dictionnaire historique, art. Grégoire /, note iv. — Il n'est resté que des fragments de Tite-Live, 35 livres sur 140.

(4) Faits et paroles mémorables, I, ch. iv à viii.

« ration enseigne aux hommes à s'humilier sous sa puisse santé, main, en reconnaissant qu'il y a une cause pre- « mière qui gouverne supernaturellement (i), '» — Bossuet est plus explicite encore : « Dieu tient du plus haut des « cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs « en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur 4i lâche la bride ; et par là il remue tout le genre humain. « Veut-il faire des conquérants ; il fait marcher l'épouvante « devant eux et il inspire à eux et à leurs soldats une har- « diesse invincible. Veut-il faire des législateurs ; il leur 4c envoie son esprit de sagesse et de prévoyance... (2). » — « Je regarde, dit d'Aguesseau, l'étude de l'histoire comme « l'étude de la Providence où l'on voit que Dieu se joue « des sceptres et des couronnes, qu'il abaisse l'un, élève « l'autre et qu'il tient dans sa main, comme parle l'Écri- « ture, cette coupe mystérieuse, pleine du vin de sa fureur, i dont il faut que tous les pécheurs de la terre boivent à « leur tour (3). »

La même croyance, toujours aussi absolue, est exprimée ou admise par la plupart des historiens laïques. Ceux de notre âge, disposés à réduire la part du merveilleux, rélèguent plus volontiers les dieux dans le ciel et ne les font apparaître que par exception sur la terre. Mais quoi- . qu'ils s'efforcent d'ordinaire de rattacher les événements à des causes naturelles, ils ne laissent pas, lorsque ces causes leur échappent, de recourir à des influences célestes (4). Éliminé peu à peu du détail par la critique, le dogme reste intact dans l'ensemble. Vico tient que les idées divines se

( I ) Préface à la traduction des Œuvres de Plutarque.

(2) Discours sur Vhistoire universelle, \\\* partie, ch. vin.

(3) Instruction II* sur les études propres à former un magistrat; et Psaume lxxiv, 8.

(4) Polybe faisait déjà sur les historiens anciens une remarque analogue : « Puis, comme ils ne peuvent trouver un dénouement à leurs « récits ni une issue à leurs fables, ils font intervenir des dieux et des « fils de dieux dans l'histoire qui ne devrait s*appuyer que sur des « faits > (Histoire générale, III, 47).

réalisent dans les actions des hommes (i). « L'histoire, dit « sentencieusement Cousin, est le gouvernement de Dieu « rendu visible... Les grands événements sont les arrêts « de ce gouvernement promulgués par la voix du temps ; « les jugements de l'histoire sont les jugements de Dieu «, même (2). »

L'hypothèse de l'action divine, dont l'esprit se contentait dans un âge d'ignorance, ne le satisfait plus dans un âge de critique, car cette explication n'en est pas une. Faire intervenir des dieux en histoire, c'est donner un mystère pour raison des choses et substituer une cause inconnaissable à la cause simplement inconnue des faits. « La pensée de « Zeus, dit Eschyle, est un abîme dont l'œil n'aperçoit pas « le fond (3). » De même le Psalmiste : « Vos jugements, « Seigneur, sont profonds comme un abîme (4). » A moins d'une révélation dont la preuve n'est jamais donnée, et qui même n'en comporte pas, on n'a aucun moyen d€ savoir ce que décide un être infini et tout-puissant dont on déclare les décrets impénétrables. Cette difficulté, il est vrai, n'arrête pas les théologiens qui, selon Buckle, « se « sont fait remarquer de tout temps par leur connaissance « exacte des sujets sur lesquels on ne sait absolument « rien (5) ». Cicéron, raillant les Stoïciens de son temps, disait qu' « ils avaient toujours l'air de revenir de l'assem- « blée des dieux ». Nombre de gens ont encore assez souvent cet air-là. Dans Rabelais, Panurge, à qui le théologien Hippothadée allègue que le sort de son mariage dépend de

( I ) Le recueil des historiens des croisades par Bongars ( 1 6 1 1 ) a pour titre : « Gesta Dei per Francos ».

(2) Cours d'histoire de la philosophie moderne, t. I, Leç. 8, fin. — Voy. aussi Bûchez, Introduction à la science de Vhistoire; Bunsen, Dieu dans Vhistoire. L'historien belge, Laurent, a consacré dix-huit volumes d'Études sur Vhistoire de Vhumanité à exposer ses vues sur la direction donnée par Dieu aux affaires humaines.

(3) Eschyle, les Suppliantes, v. 1056.

(4) Psaume xxxv, 6.

(5) Histoire de la civilisation en Angleterre, ch. xrii.

la volonté divine, répond : « Où me renvoyez-vous, bonnes a gens?... Vous me remettez au conseil privé de Wco, en « la chambre de ses menuz plaisirs. Où prenez-vous le 4< chemin pour y aller, vous aultres François (i)? » Laissons à Tabbé Mably le soin de conclure : « Tous les historiens « qui font témérairement intervenir Dieu dans nos affaires « me paraissent aussi ignorants et aussi grossiers que nos « pères quand ils croyaient à Tépreuve du fer chaud et au « duel judiciaire {2\ >^

Logiquement, la doctrine de l'action divine aboutit au

fatalisme et à la soumission ; c'est la conséquence que les

musulmans en ont tirée (3). Mais les peuples européens se

résignent moins aisément à ce désaveu de la raison et,

lorsque leurs théologiens affirment que Dieu gouverne le

monde, ils se réservent le droit d'eg interpréter les secrets

desseins. Toutefois, Tétrangeté de leurs commentaires en

trahit bientôt la faiblesse, et les auteurs les plus graves arrivent

vite à des inductions ridicules. Racine ne prête-t-il pas à rire '

quand il nous entretient « des grands desseins de Dieu sur

« la mère Agnès (4) » ? Bossuet lui-même devient plaisant

lorsqu'il assure que Dieu a faitla révolution d'Angleterre tout

exprès pour sauver l'âme de Madame : « Dieu a fait des mer-

M, veilles pour le salut de Henriette d'Angleterre. Pour la

« donner à TÉglise, il a fallu renverser tout un grand

« royaume... Si lès lois de l'État s'opposent à son salut éter-

« nel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois.

« Il met les âmes à ce prix ; il renuie le ciel et la terre pour

<« enfanter ses élus et, comme rien ne lui est plus cher que ces

« enfants de sadilection éternelle, rien ne lui coûte pourvu

« qu'il les sauve ^5). » — Style d'oraison funèbre, dira-t-on ;

mais Bossuet historien explique avec la même liberté d'ima-

(i) PantagruelylUy 3o.

(2) De la manière d'écrire l'histotre, Œuv. compl., t. XII, p. 405.

(3) Le terme d'Islam signifie soumission.

(4) Abrégé de l'histoire de Port-Roy al,

(5) Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.

gination le cours le plus général des choses humaines : « Dieu s'est servi des Assyriens et des Babyloniens pour « châtier son peuple, des Perses pour le rétablir, d'Alexan- « dre et de ses successeurs pour l'exercer, des Romains « pour rétablir sa liberté (i). » A chacune de ces assertions intrépides, on voudrait demander à Tauteur d'où lui viennent ses informations, et, comme moyen de contrôle, entendre sur les mêmes sujets le prédicateur de Cromwell et les théosophes des gentils.

Un premier progrès de la philosophie conduisit à restreindre, dans l'explication des faits historiques, l'action directe des dieux, et à lui substituer celle d'un pouvoir abstrait, la Providence, qui, sans être une divinité (car nulle part on ne lui a dressé d'autels, ni rendu de culte), en remplit par délégation les fonctions. On personnifie en elle la sagesse divine chargée d'exécuter, dans le gouvernement du monde, des desseins suivis. Mais la difficulté reste la même de savoir quels sont ces desseins.

Les historiens antérieurs à Voltaire ont un peu abusé de la Providence dans leurs récits. Ceux de nos jours s'en servent d'une façon plus discrète, le plus souvent comme d'un moyen oratoire, pour cacher leur ignorance des causes, quand ils n'ont pas su démêler les véritables, ou pour faire illusion, s'il leur répugne de les dire. « On ne peut, écrit « Thiers, s'empêcher de reconnaître qu'au-dessus des des- « seins de l'homme planent les desseins de la Providence, « plus sûrs, plus profonds que les siens (2). » Mais comme, supposé que de tels desseins existent, personne n'en peut parler pertinemment, les alléguer, c'est ne rien dire. Guizot, racontant la chute du ministre Clarendon, croit devoir faire intervenir la Providence : « On a attribué la chute de Cla- « rendon aux défauts de son caractère et à quelques faits

(i) Discours sur Vhistoire universelle, W\* partie, ch. i et viii. (2) Histoire du Consulat et de l'Empire, ch. xxii.

« OU à quelques échecs de sa politique... C'est méconnaître « la grandeur des causes qui décident du sort des hommes « éminents. La Providence, qui leur impose une tâche si 4{ rude, ne les traite point avec tant de rigueur qu'elle ne * leur passe point de faiblesse et qu'elle les renverse légère- 4c ment (i). » Voilà qui est entendu : il ne faut pas moins qu'un décret motivé de la Providence pour mettre à bas un premier ministre. Mais un peu plus loin l'auteur ajoute : « Clarendon se trompa sur son époque, il méconnut les « événements auxquels il avait assisté (2). » Cela explique mieux les choses et rend superflue l'immixtion d'une Providence.

Une fois entré dans la phase scientifique, l'esprit humain exclut l'action divine de toutes les catégories de faits dont il a trouvé les lois et finit par écarter l'explication théologique pour ne plus s'enquérir que des causes naturelles. Le précepte : « Nec deus interstt (3), >► coiTvient à la science mieux encore qu'à la poésie dramatique. Du moment, en effet, où la raison reconnaît dans les choses un ordre constant, elle ne peut plus concilier la régularité des faits avec l'arbitraire d'une volonté révocable, gouvernant le monde par coups d'autorité, se laissant invoquer ou fléchir, et conséquemment variable comme les prières ou les mérites des hommes. Partout où la science constate des rapports fixes entre les phénomènes, partout où elle arrive à les prévoir et donne le moyen de les diriger, il n'est plus possible de les attribuer à des dieux. La notion de lois expresses remplace alors l'hypothèse d'agents fictifs. Cette substitution s'est accomplie par degrés dans les diverses sciences de faits.

L'astronomie, longtemps dominée par Tesprit théologique, fit d'abord présider des dieux aux déplacements des astres. Apollon dirigeait le soleil, Phœbé la lune, Jupiter, Mars,

(i) Discours sur Vhistoire de la révolution d'Angleterre,

(2) Id.

(3) Horace, Ad Pisones, v. 191.

Digiti

Vénus, Saturne, Mercure, les planètes alors connues... Mais, à partir des spéculations de la philosophie grecque, les travaux des astronomes ruinèrent ces croyances en signalant la régularité des révolutions du ciel. Néanmoins, jusqu'à une époque voisine de nous, la science a gardé, comme un témoignage de son imperfection, des traces d'interprétation théologique. Au xvii* siècle, on pouvait encore opposer à Galilée le merveilleux de la Bible et l'en accabler. Newton jiige nécessaire l'intervention divine pour constituer et mettre en branle le système planétaire (i), puis, pour, en rétablir de temps à autre Tordre sujet à se déranger (2). Descartes même, qui conçoit le monde comme un grand mécanisme, charge Dieu de lui donner, « pour le mettre en mouvement .», cette « chiquenaude » dont se . scandalise Pascal (3). Enfin, depuis Laplace, la science, « n'ayant plus besoin de cette hypothèse », ne fait aucune mention de l'action divine, et la mécanique céleste se trouve entièrement établie sur des lois.

De même, la physique a débuté par le symbolisme théologique. Jupiter, maître des dieux et des hommes, lançait les traits de la foudre ; Apollon vainqueur dissipait les ténèbres et les nuées ;'Neptune commandait aux flots delà mer ; Vulcain présidait aux applications du feu ; Éole déchaînait les vents ; Iris déployait son écharpe dans le ciel ; Echo répétait les sons, etc. Mais, lorsqu'on eut assigné des lois à ces phénomènes, leur attribution à des dieux n'eut plus de sens, et dut être abandonnée. Seuls, les accidents de la météorologie, qu'on ne savait pas prédire et qu'on ne pouvait conjurer, sont restés l'objet d'explications surnaturelles. Au xiii® siècle, Albert le Grand impute à des démons malfaisants la neige, la grêle, les brouillards... De

(\) Principes mathématiques de philosophie naturelle, un, scolie général.

(2) Newton, Optique.

(3) Pensées, édit. Havet, II, 148.

nos jours même, les orages dévastateurs, les inondations, les sécheresses, sont parfois présentés comme* des châtiments du ciel. Les paysansdei campagnes lui demandent des changements de temps propices à leurs cultures, et les matelots, dans la tempête, invoquent la Vierge et les saints...

Les autres sciences tendent à parcourir. d*une allure plus lente, le même chemin. On a cru longtemps à des créations et à des transmutations miraculeuses de substances. Maintenant, grâce aux progrès de la chimie, on sait que rien ne se crée, rien ne se perd des éléments de la matière, et que la composition des corps est déterminée par des lois immuables dont nos industries font chaque jour d'utiles applications.

La biologie, encore fort incomplète, laisse subsister, dans Topinion du vulgaire, une foule de vestiges des croyances ihéologiques. On remercie la Providence des récoltes abondantes, du croît des troupeaux, de la prospérité des familles; on attribue au courroux des dieux les disettes, les épizooties, les épidémies ; on implore du ciel la cessation des fléaux, la guérisoh des maladies... Mais la physiologie ramène peu à peu ces faits à leurs causes naturelles, remplace les déprécations par des pratiques d'hygiène, et, si les malades continuent de solliciter des miracles, les médecins ne croient plus guère qu'à ceux qu'ils prétendent opérer.

L'histoire, la plus tard venue et la moins avancée des sciences, parce qu'elle les dépasse toutes en complexité, devra effectuer à son tour une évolution pareille. La connaissance, en devenant plus exacte, aura forcément pour résultat de bannir le surnaturel du monde des faits humains, comme elle l'a exclu du monde des phénomènes physiques, et de substituer le principe des conditions déterminantes au dogme des finalités providentielles. Partout où la science porte sa lumière, le mystère cesse, le merveilleux s'évanouit: « Les miracles, dit Montaigne, sont selon l'ignorance où

NÉCESSITÉ DE LOIS EN HISTOIRE SSq

« nous sommes de la nature, non selon l'ordre de la na- « ture { I )*. »

Une troisième classe de faits qu'on ne pouvait imputer ni à l'initiative de Thomme, puisqu'ils échappent à sa direction, ni à une ingérence divine, parce qu'ils semblent se produire sans dessein arrêté, sans suite et sans but, a été mise au compte de la fortune, du hasard ou de la fatalité, agents aveugles dont l'incohérence est donnée pour loi aux accidents qui paraissent n'en pas avoir. Leur influence est censée amener les occurrences imprévues, les rencontres fortuites, les concours aléatoires d'effets, et nous distribuer à l'aventure, sans choix ni raison, les chances heureuses ou contraires que traverse incessamment notre vie.

Les écrivains des âges où la foi décline célèbrent volontiers le pouvoir des causes occultes. Lucrèce, 'qui nie les dieux, livre à la fortune .le gouvernement du monde (2). <c La fortune, déclare Démosthène, dispose de toutes « choses à son gré (3) » ; et ailleurs : « La fortune est d'un « grand poids dans les afl^aires humaines ou, pour parler « plus juste, elle seule y exerce son empire (4). » Horace la dépeint arrachant à grand bruit les couronnes qu'elle va poser, en se jouant, sur d'autres fronts (5). Ce n'est pas simplement là un lieu commun oratoire ou poétique ; nombre d'historiens accordent à ces causes irrationnelles la prédominance en histoire. Thucydide ne croit qu'au pouvoir de la fortune qui déjoue tous les calculs. (6).

(i) Essais, I, 22.

(2) « Fôrtuna gubernans » (De rerum natura, V, 108).

li) Harangue pour Ctésiphon.

(4) Première Olynthienne,

(5) « Hinc apicem rapax

Fortuna cum stridore acuto Sustulit, hic posuisse gaudet. »

(Odes, I, 34.)

(6) Histoire de la guerre duPélop., I, 78, 122; II, 11, 87 ; IV, 18, 64; V, 75, 102, €tc.

Quinte-Curce (i) et Velleius Paterculus (2) parlent de <c la force invincible du destin >►. De Tavis de Tite-Live, la « suite 4c entière des choses humaines cède à sa loi (3) >►. Tacite dit hésiter entre le destin et le hasard comme cause des accidents de l'histoire (4), et déclare en termes exprès : « Pour 4c moi, plus je rappelle dans ma mémoire les événements 4c anciens et modernes, plus s'impose à moi la pensée que 4c tout n'est que jeu dans les affaires humaines (5). » Machiavel partage ces doctrines fatalistes : « Les hommes, dit-il, « peuvent seconder la Fortune, non s'y opposer ; ils « peuvent tisser sa toile, non la rompre (6). ^ Voltaire présente volontiers l'histoire comme un enchaînement de circonstances fortuites. Il écrit : 4< Sa sacrée Majesté le Hasard 4( décide de tout (7). ^ Frédéric II, dans ses ouvrages historiques, se plaît également à dire : 4<. Sa Majesté le Hasard... 4i Notre seigneur le Destin.... ^ Sans l'avouer avec une si brutale franchise, des historiens de nos jours croient encore à ces mystérieuses puissances. Naguère, l'idée du Fatum antique inspirait les Histoires de la révolution de Thiers et de Mignet. Michelet parle de « la nécessité, de sa chaîne « d'airain et de sa main de fer (8)... ^

Cependant, de toutes les hypothèses que l'esprit peut concevoir pour rendre compte des faits, l'action de la fortune, du hasard ou du destin est la moins propre à contenter la raison, car elle se résout en mots qui n'ont pas de sens. Loin de constituer des causes réelles, ces agents fictifs

(i) « Inevitabile est Fatum » {Histoire d'Alexandre^ IV, 6).

(2) 4c Ineluctabîlis Fatorum vis » (Histoire romaine^ II, 57).

(3) « Fati lege immobilis rerum humanarum séries nectitur (Annales, XXV. 6).

(4) Annales, VI, 22 ; Histoires, I, 18.

(5) Anna/e^, m, 18. Les mots de Fatum, nécessitas, destination Fortuna, sors, fors, casus..., reviennent continuellement sous la plume de Tacite.

(6) Discours sur Tite-Live, II, 29.

(7) Lettre à. Mariott, 26 février 1767.

(8) Histoire de France, la Réforme, ch. xiv.

représentent des effets sans cause, c'est-à-dire un pur néant. Antithèse de Fidée de loi, le hasard, qui exprime le manque de constance et de régularité, ne peut être un objet de connaissance et rend toute étude inutile. « Nulle spéculation, i^ dit Aristote, ne Ta pour objet, nulle science n'en tient « compte (i). » Dans un système régi par des lois, il n'y a pas de place pour des accidents fortuits, car, s'ils y introduisaient leur discordance, ils en feraient vite un chaos. L'ordre du monde proteste contre la souveraineté ou même la participation du hasard. La science dépossède peu à peu la fortune de tous les faits dont elle découvre les causes, lui arrache par lambeaux son empire et soumet ses caprices apparents aux lois du calcul.

Des trois influences auxquelles les historiens subordonnent la production des événements, le libre arbitre de l'homme, l'action divine et les contingences fortuites, aucune n'est donc acceptable pour la science. Ces personnifications de causes cachées constituent un simple aveu d'ignorance. Mais, outre que l'esprit est alors déçu par des explications qui n'en sont pas, les attributions de ce genre ont cela de fâcheux que, sans rien apprendre de la vérité, elles empêchent de la chercher.

L'embarras redouble lorsque, au lieu d'examiner séparément ces agents imaginaires, on les met en présence, c'està-dire en opposition et en conflit. Dès qu'on les fait s'exercer ensemble, et cela est inévitable puisque aucun d'eux ne suffit à rendre compte de tout, leur antagonisme conduit à une inextricable confusion d'idées. La liberté humaine, l'omnipotence divine, les caprices de la fortune, les jeux du hasard et les arrêts du destin, considérés comme des puissances rivales qui se disputent le gouvernement du monde,

(i) Métaphysique, VI, 2. — De même Lafontaine :

« Du hasard il n'est point de science. »

(Fables, II, i3.)

sont de flagrantes antinomies et plongent la raison dans un abîme de contradictions.

Si. en effet, des dieux nous mènent, s'ils nous inspirent et nous meuvent alors que nous croyons agir spontanément, notre initiative n'est qu'illusion et notre liberté qu^ mensonge. D'autre part, si nos volontés rebelles peuvent braver le ciel, tenir la Providence en échec, incliner les dieux à nos désirs par des prières ou les gagner par des off'randes, si même notre intelligence trouve de la déraison dans leurs décrets (1), c'est la divinité dont la grandeur est atteinte et la sagesse en défaut. Il n'est pas moins malaisé de concilier la raison et le hasard (2). Si la fortune est maîtresse de notre vie, si. comme l'affirment les tragiques grecs (3). le Destin décide sans nous de nos destinées, à quoi bon vouloir et s'agiter ? Si, au contraire, comme le soutenaient les moralistes latins, l'homme fait lui-même son destin (4), si. à force d'énergie et de prudence, il lui est donné de vaincre le sort adverse, que deviennent sa puissance et son irrévocabilité ? Enfin, l'action divine et la fortune se démentent réciproquement, à moins d'accorder que le hasard dispose d'un pouvoir qui limite celui des dieux ou que la Providence a des distractions dont abuse la Fortune. Sans trop se soucier de logique, beaucoup croient à la Providence en gros et au hasard en détail. Les anciens mettaient la Fortune au-dessous de Jupiter, mais

(i) « Que l'on se mette une fois à discuter les arrêts de la Provi- « dence, et l'on ne trouvera que trop d'occasions de dire, soit à « propos des événements de la vie humaine, soit à propos des phéno- « mènes naturels, que les choses arrangées de certaine façon eussent * été mieux que comme elles sont » (Strabon, Géographie, IV, i, | 7),

(2) « Pour que notre libre arbitre ne soit pas détruit, j*estime, dit « Machiavel, que la fortune peut être maîtresse de la moitié de nos « actions, mais qu'elle nous laisse ou à peu près le gouvernement de « l'autre moitié. » {Le Prince, ch. xxv). Est-ce là une proportion bien exacte ? Quelle balance de précision peut-on employer pourdesi délicates pesées ?

(3) Sophocle, Œdipe roi,

(4) € Fabrum suae quemque esse fortunae. >

ils subordonnaient les dieux mêmes à l'empire du Destin. Les historiens évitent en généraj avec prudence de se prononcer sur les limites respectives, le concert ou le désaccord de ces agents présumés, quoique distincts, également absolus. Des théologiens ont cherché à concilier la liberté de l'homme et la puissance divine par le dogme subtil de la grâce ; mais ils n'ont réussi qu'à charger la croyance d'un mystère de plus. A leur tour, les philosophes ont imaginé force beaux systèmes qui n'ont été compris de personne, pas même de leurs auteurs, et plusieurs de ceux qui ont touché d'une main téméraire à ces redoutables questions s'y sont brûlé les doigts.

La science doit écarter résolument toutes les théories qui font de la vie humaine un jouet que se disputent, dans les ténèbres, l'initiative d'une volonté sans règle, l'arbitraire des dieux et les fantaisies de la fortune. Elle ne peut admettre et connaître, comme explication rationnelle des choses, que des influences générales et fixes. Un principe domine et dirige l'ordre entier des recherches positives : Tout est régi par des lois. Il faut renoncer à établir scientifiquement l'histoire ou l'instituer sur l'étude de ce que les faits humains ont de régulier et de constant, éliminer les causes occultes, proclamer bien haut que l'activité de la raison obéit aussi à des lois et prendre à tâche de les découvrir. Sans doute, les lois qui gouvernent les êtres intelligents sont plus complexes et moins faciles à dégager que celles dont les corps bruts ou les organismes vivants subissent l'empire ; mais, en tant que lois, leur indéfectibilité est la même. Elles expriment toujours « les rapports nécessaires qui résultent de la nature des « choses (i) ».

(i) Montesquieu, Esprit des lois, I, i.

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