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LOIS D ORDRE

Reconnaître des lois d'ordre revient à constater ce que la production des faits à de général dans l'étendue et de persistant dans la durée. Quelques-unes des séries de relevés sur lesquels la statistique a, depuis un siècle, répandu le plus de lumière, donnent déjà le moyen de discerner Une régularité, indice de lois. Citons-en des exemples.

Dans un groupe de population, sous des influences déterminées de milieu et de civilisation, leis faits de la vie commune, qui constituent des fonctions,, ne varient que dans d'assez faibles limites, si on les compare à des intervalles peu distants. Ainsi les nombres relatifs aux mariages, aux naissances et aux décès se répètent d'une année à l'autre avec une sensible égalité. Il en est de même pour la production et la consommation des choses utiles, le transport des voyageurs et des marchandises sur les voies de circulation, l'activité du commerce intérieur et extérieur, les transactions financières, le montant des épargnes, le produit des impôts, etc. Un ordre analogue peut être observé dans toutes les sphères de l'activité humaine, dans les quantités d'œuvres d'art admises aux expositions, les publications de librairie, le tirage des journaux, les lettres expédiées parla poste, etc. On retrouve encore de la régularité, là où l'on ne s'attendrait guère à la rencontrer, dans des faits d'exception tels que les instances en séparation de

corps, les accidents de personnes, les suicides, les crimes ou délits et même la nature des crimes ou des délits, le sexe, rage, rétat civil, le degré d'instruction des accusés...

Si ces chiffres étaient constants, leur expression serait la formule de la loi. On sait que, dans tou§ les pays du monde, il naît à très peu près 2 1 garçons pour 20 filles. La loi de régale proportion des sexes dans les naissances ressort directement de la permanence et de l'universalité du fait. Mais c'est là une loi physiologique et non d'ordre rationnel. En général, une certaine variabilité est inhérente aux fonctions delà raison. Lorsque ces irrégularités, qui dépendent en partie d'influences accidentelles, ont un caractère de fluctuation, on les ramène à la loi par l'artifice des moyennes qui exprime, à l'aide d'un chiffre abstrait, mais non fictif, ce qu'ont de stable les phénomènes changeants, pourvu que l'observation porte sur des faits de même ordre et parfaitement homogènes. D'ordinaire, la comparaison des relevés successifs montre que leurs inégalités forment une progression ascendante ou descendante. La loi doit alors être cherchée, non plus dans la constance invariable des faits, mais dans la constance de leur variation.

Il résulte des recensements périodiques opérés depuis un siècle chez les peuples civilisés, que leur population augmente avec plus ou moins de vitesse, d'où l'on peut induire, pour chacun d'eux, une règle de progression appelée, en démographie, phase de doublement. En 1868, cette phase était de 2 5 ans pour les Etats-Unis, de 49 pour l'Angleterre, de 54 pour la Prusse, de 67 pour la Russie et de 198 pour la France (i)... La natalité française décroît d'une façon régulière et continue. Alors que, pour la période décennale 1 801-18 10, on comptait 32 5 naissances par 10,000 habitants, ce chiffre s'est abaissé, dans les périodes décennales suivantes à 3 16, — 309, — 289, — 274,—

(i) Annuaire De herain y 1870, p. 3 12.

INDICATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 247.

267, — 264, — 245... Des lois d'ordre sont également constatées pour le nombre des mariages, celui des enfants par ménage, la mortalité aux divers âges, la longévité moyenne, etc. Ainsi, en France, la durée de la vie moyenne s'est élevée de 29 ans en 1776 à 40 ans en 1843, gagnant, dans cet intervalle, près de deux mois par année (i).

On voit encore , par les relevés des fonctions économiques, que les nations civilisées développent suivant une progression continue leurs moyens d'action sur la nature, leur pouvoir de production, l'extraction minérale, le rendement des cultures, les produits industriels, les échanges du commerce, les opérations financières, etc. Prenons comme exemple la houille : sa consommation en Europe double régulièrement, depuis un siècle, par périodes de quinze ans. Ce fait, signalé par Brongniart, a été vérifié en Angleterre, en France, en Belgique et en Prusse. Aux États-Unis, le doublement s'opère par périodes de sept ans. Pour la production du fer, depuis un demi-siècle, la phase de doublement, dans le monde civilisé, est d'environ douze ans.

Des recherches analogues seraient à poursuivre dans tous les ordres de faits susceptibles d'être numériquement constatés. L'art, l'instruction, la moralité, la condition politique et sociale voient s'accomplir dans le sein des foules des changements dont il importerait de connaître la direction, l'étendue et la vitesse. L'étude de chaque série de relevés conduirait à la découverte d'une loi de fonctionnement.

On contestera peut-être le titre de lois à des formules de progression qui varient suivant les temps et les lieux,- tandis que des lois véritables devraient avoir un caractère absolu de généralité, de pérennité. Ce ne sont pas en effet là des lois formelles et définitives, mais plutôt les indications de

(i) De Quatrefages, Rapport sur les progrès de Vanthropologiey- P- 347.

lois moins bornées à découvrir. Sous la diversité de ces règles particulières, on entrevoit une tendance commune à progresser et. lorsqu*il sçra bien établi que tous les peuples civilisés avancent plus ou moins vite dans le même sens, on pourra dégager une loi d'ensemble qui ramènera les précédentes à Tunité et rendra compte de leurs inégalités par les conditions spéciales où elle s'applique.

Il ne faut pas, d'ailleurs, s'attendre à trouver dans l'ordre des faits humains la stricte régularité des phénomènes plus simples de la nature. La production des premiers admet un trop grand nombre d'influences intercurrentes et de modifications éventuelles pour ne pas impliquer dans ses lois quelque chose de variable et pour ainsi dire de flottant. Leur contingence s'explique par diverses causes, et cela nous amène à étudier une autre sorte de lois.

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