‹ L'Histoire et les historiensChapitre 27 sur 48 · LOIS DE RAPPORT · texte numérisé non relu

LOIS DE RAPPORT

Les lois de rapport nous font pénétrer plus avant que les lois d'ordre dans la connaissance des choses parce que, au lieu de se borner à grouper en séries les faits similaires, elles expliquent leurs variations. Toutes les sciences s'appliquent à découvrir, dans les phénomènes, cette relation de cause à effet qui subordonne les séries les unes aux autres et permet de concevoir leur ensemble comme un enchaînement de rapports. Cette recherche, plus difficile en histoire que partout ailleurs, à raison de la complexité des faits, est impraticable dans Tordre des singularités qu'étudient les historiens et ne peut aboutir à des résultats précis que dans Tordre des fonctions.

Un événement est le produit d'une multitude d'influences qui s'entrecroisent, agissent de concert ou en conflit et se résolvent en combinaisons infinies d'effets. Comment

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reconnaître, dans ce pêle-mêle sans fin d'accidents, ceux qui dépendent l'un de l'autre par une relation directe ou médiate de causalité ? L'embarras est extrême et tous les historiens l'ont ressenti. « L'histoire, dit Saint-Simon, est < d'un genre entièrement différent de toutes les autres

connaissances. Bien que tous les événements généraux « et particuliers qui la composent soient cause l'un de « l'autre et que tout y soit lié ensemble par un enchaîne- « ment si singulier que la rupture d'un chaînon ferait « manquer ou pour le moins changer l'événement qui le « suit ; il est pourtant vrai qu'à la différence des arts et « surtout des sciences où un degré, une découverte conduit « à un autre certain, à l'exclusion de tout autre, nul évé- « nement général ou particulier historique n'annonce « nécessairement ce qu'il causera et fort souvent fera très « raisonnablement présumer au contraire. Par conséquent, « point de principes ni de clef, point d'éléments, de règle « ni d'introduction qui, une fois bien compris par un « esprit, pour lumineux, solide et appliqué qu'il soit, « puisse le conduire de soi-même aux événements divers « de l'histoire ; d'où résulte la nécessité d'un maître con- « tinuellement à son côté qui conduise de fait en fait par « un récit lié dont la lecture apprenne ce qui, sans elle, « serait toujours nécessairement et absolument ignoré (i).»

La conclusion de Saint-Simon est étrange : il nie la science et suppose des savants. Le maître qu'il invoque, et dont chaque, historien croit tenir l'emploi, ne se tromperat-il pas dans des explications de faits qui ne comportent « ni principes, ni clef, ni règle » ? L'ignorance est la même pour les maîtres que pour les disciples et ce sont des aveugles qu'on donne pour guides à d'autres aveugles. Les faits accidentels ne peuvent pas être scientifiquement expliqués, parce qu'il faudrait connaître toutes les influences

(i) Mémoires, Introduction.

qui ont concouru à les produire et mesurer avec précision la part de chacune d'elles. Or, ces influences sont innombrables et toujours mal définies. Les moindres même, de l'aveu des historiens, ne devraient pas être négligées. Mais, dans quelque détail qu'ils entrent, ils n'arrivent point à les toutes signaler, moins encore à les apprécier exactement. Trop de circonstances leur échappent. Parmi celles qu'une enquête insuffisante leur livre, ils font un choix hasardeux sur lequel ils tombent rarement d'accord. On n'a donc pas toutes les données du problème et, tandis que, pour la science, la cause d'un effet est l'ensemble bien connu des causes qui le déterminent, en histoire, la cause présumée d'un événement est une circonstance jugée principale entre beaucoup d'autres dont la plupart restent ignorées, ce qui laisse tout incertain.

En matière d'accidents, on ne peut établir que des rapports hypothétiques. Tout est subordonné à des contingences sans nombre dont une seule, venant à manquer, aurait entraîné d'interminables séries de nouvelles conséquences. Pascal prétend que, si le nez de Cléopâtre eût été plus court la face de la terre aurait changé. Accordons-lui que cette cause a influé sur la suite des événements ; il sera bien obligé de convenir qu'une infinité de causes analogues ont contribué à produire l'état actuel du monde et travaillent encore à le modifier. Celle qu'il isole et qu'il exagère dans une intention d'ironie philosophique n'a pu exercer sur l'ensemble qu'une part infinitésimale d'action. Où sera la vraie cause ? Dans la totalité des petits accidents de ce genre que nul ne connaît. Autant dire que nous sommes condamnés, en fait de causes, à une ignorance incurable. Les événements qui remplissent nos histoires s'y juxtaposent et s'y suivent sans être déterminés par des lois et semblent l'œuvre incohérente du hasard. Schopenhauer appelle l'histoire « le rêve confus et pénible de l'humanité ». On pourrait encore la comparer, selon l'expression poignante

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de Shakspeare, « à un conte fait par un idiot, avec grand « bruit et grand fracas, mais qui n'a aucun sens(i) ».

La recherche des causes est aussi facile et fructueuse dans l'ordre des faits réguliers que malaisée et stérile dans celle des faits singuliers. Les fonctions de la raison sont, en effet, liées par des relations nécessaires et concourent toutes ensemble à former un système logiquement coordonné. Dès qu'on examine sous cet aspect les choses humaines, des lois de rapport se révèlent.

Une corrélation manifeste unit par exemple la production des éléments de subsistance et l'état ou le mouvement de la population. Celle-ci augmente chez les civilisés dont l'industrie développe les ressources ; elle est stationnaire chez les barbares qui vivent du produit de troupeaux limités par l'étendue naturelle des pâturages ; elle tend à décroître chez les sauvages qui, réduits aux gains de la chasse, épuisent peu à peu leur approvisionnement de proies. Malthus avait proposé, pour exprimer le rapport entre l'accroissement des ressources et celui de la population, une formule mathématique, dont l'exactitude ne s'est pas partout vérifiée. Ainsi aux États-Unis, malgré la brièveté de la phase de doublement, les moyens de subsistance augmentent plus vite encore que la population et leur excédent peut entretenir un large commerce d'exportation. En France, au contraire, alors que la richesse générale progresse rapidement, la population s'accroît avec toujours plus de lenteur. Des influences trop complexes empêchent d'assigner une loi simple à la diversité des cas. Mais le rapport est manifeste et partout où les moyens de subsistance augmentent la population augmente aussi.

On constate, dans les relevés annuels du nombre des mariages, des variations qu'à première vue on serait tenté d'attribuer au libre jeu des volontés individuelles ; mais il

{i) Macbeth, a. V,sc.'5.

ressort de tableaux comparatifs dressés en Angleterre et portant sur une période de plus d'un siècle, que la quantité d'unions contractées dépend de la moyenne des salaires et de l'abondance des récoltes. On se marie davantage quand la vie est assurée et facile, moins quand sévissent les chômagds et les disettes. Le meilleur moyen de multiplier les mariages n'est donc pas d'en prêcher la théorie, comme font les moralistes, ou d'édicterdes peines contre le célibat, à l'exemple de législateurs anciens, mais d'accroître l'aisance commune et de rendre moins lourdes à porter les charges de la famille.

Les causes qui font varier les tables de mortalité sont plus évidentes encore. La durée de la vie moyenne est soumise à des influences dont on peut mesurer l'action. La nature du climat, la pureté de Tair et des eaux, le genre de vie, le mode d'alimentation, le degré de bien-être, les maladies régnantes, voilà les facteurs de la mortalité. Si, depuis deux siècles, la longévité moyenne a presque doublé chez quelques peuples d'Europe, cela tient surtout aux progrès de l'aisance et de l'hygiène publiques.

On signale, dans les relevés, annuels de la justice criminelle, des inégalités qui s'expliquent par le rapprochement d'autres données. D'une part, en effet, des tableaux comparatifs établissent un rapport entre le chiff*re des condamnations et le prix du blé (n: de l'autre, des documents empruntés à divers pays montrent que la criminalité décroît lorsque l'instruction progresse (2).

Si l'on suit une fonction très spéciale dans le cours de ses développements historiques, on voit qu'ils composent une série où la relation de cause à effet est directe et très

(i) « Malesuada famés. »

(2) Compte général de l'administration delà justice criminelle en France pendant Vannée 1867. Rapport VII. — En .France, sur 499 condamnés à mort de 1860 à 18 70, la proportion des illettrés s'élevait à 96 7o.

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apparente. Dans une industrie donnée, chaque invention découle d'inventions antérieures et en prépare d'autres que réalisera l'avenir... De même, telle œuvre d'art, telle conception de l'idéal procèdent d'œuvres et de conceptions qui ont servi de modèle ou d'ébauche... Dans chaque, science, les vérités, étroitement; liées, forment une suite logique de corollaires où les notions déjà connues conduisent à des inférences nouvelles. La mathématique tout entière est un enchaînement de déductions qui dérivent l'une de l'autre et se prolongent à l'infini...

Les fonctions spéciales qui composent un même groupe ont entre elles des rapports d'interdépendance et se prêtent de mutuels secours. Des industries comme la production du fer et la construction des machines contribuent par leurs progrès à ceux de tous les arts et métiers... Un cycle poétique semble être le préliminaire obligé de l'épanouissement des arts plastiques auxquels il fournit un idéal et des sujets à traiter... Telle science comme la mathématique se mêle si intimement à toutes les autres qu'aucune d'elles ne pourrait aller loin sans son aide... Nombre de qualités et de défauts, de vertus et de vices, forment entre eux une société naturelle et ne se séparent guère... De même, les mœurs, les institutions et les lois sont solidaires et s'expliquent les unes par les autres...

Enfin, des corrélations indirectes et très étendues unissent les divers groupes de fonctions. Entre les facultés de la raison, comme entre les appareils de l'organisme, il y a des échanges de services, des actions exercées et des réactions subies dont la résultante est un consensus qui donne à la vie humaine son unité.

Ainsi l'industrie procure à l'art des matériaux et des moyens d'exécution..., à la science, des facilités d'étude et de vulgarisation (i)..., à la morale, des conditions

{i)l\ suffit de citer les emplois du verre et la découverte de l'imprimerie.

d'activité..., à Torganisation politique, des modes d'association en rapport avec le genre d'existence.

L'art ne se borne pas à réaliser la beauté pure ; il met en tout de Tidéal. Le beau complète Tutile et ajoute les élégances du luxe à la satisfaction des besoins... L'imagination a dans la science un rôle actif et sert à pressentir les vérités générales par des hypothèses qui, vérifiées, deviennent des lois... En morale, elle propose aux vertus un type supérieur de perfection et inspire le sentiment de l'honneur qu'on a défini « l'idéal du devoir >... La politique est un art délicat qui gagnerait à être plus souvent exercé par des gens de goût...

La science, principal agent des progrès de l'industrie, éclaire ses procédés, corrige ses routines aveugles et lui apprend à dégager la pleine utilité des choses avec la moindre dépense de matière, detemps eidefrais... Elle ouvre à l'art de plus larges horizons et l'empêche de s'égarer en lui donnantdela réalité une idée plus nette et plus juste.,. L'instruction est en outre moralisatrise : elle détruit les erreurs, les fausses croyances, enseigne les lois de la vie et montre les conséquences inévitables de nos actes qui constituent leurs sanctions.*^ Le chemin de la vertu, a-t-on pu dire, passe « sous la porte de la vérité >... L'état politique et social des peuples dépend de leur état intellectuel, car la politique rationnelle est de la science appliquée et les hommes n'ont de liberté qu'en proportion de ce qu'ils ont de lumières...

La vie morale intéresse toutes les facultés de la raison puisqu'elle les dirige, les discipline et les règle. D'utiles vertus président à la production des richesses et en font le meilleur emploi... La morale indique aux aspirations de l'art un but où le beau se confond avec le bien et le guide sans l'asservir... Elle augmente la valeur des connaissances positives par l'application qu'elle en fait... Elle a môme l'ambition de soumettre aux prescriptions de la

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conscience la politique, d'ordinaire trop peu scrupuleuse dans le choix de ses moyens...

Enfin, l'influence des institutions sociales et politiques s'étend sur tout. La prospérité matérielle d'un peuple, le développement de ses arts et de ses connaissances, son caractère moral se trouvent en partie dépendre des lois qui le régissent et de la manière dont il est gouverné...

Nous devons nous borner à ces indications sommaires. La tâche des historiens sera d'analyser le vaste détail de ces rapports, de rattacher à chaque cause les séries d'effets qui en découlent et de mettre en lumière la corrélation directe ou médiate des diverses sortes de fonctions. A mesure qu'une étude attentive substituera, dans l'explication des phénomènes historiques, les influences normales qui les déterminent à des concours fortuits d'accidents, on verra les choses se lier, leurs conséquences logiques se déduire et l'histoire apparaître comme un système rationnel dont il ne restera plus qu'à chercher la loi générale.

LOI GÉNÉRALE DE l'hISTOIRE. — DU PROGRES

Au-dessus des lois d'ordre, qui disposent les faits par séries à raison de leur ressemblance, et des lois de rapport, qui rattachent les séries les unes aux autres par un lien de causalité, les sciences visent à établir une loi suprême qui résume les précédentes et les ramène à l'unité en faisant voir que leur spécialité résulte de la différence des cas où le même principe d'action est appliqué. La loi de la gravitation est un admirable exemple de ces généralisations susceptibles de rendre compte d'une classe entière de phénomènes. L'esprit remonte ainsi , de cause en cause , jusqu'à une cause simple et irréductible qui explique tout sans avoir

elle-même besoin d'explication. L'histoire serait également tenue de formuler une loi d'ensemble qui régisse dans leur condition la plus diverse la totalité des faits humains. Cette loi, déjà pressentie, sera, croyons-nous, la loi du progrès.

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