HISTOIRE DE L*IDÉE DE PROGRÈS
L'esprit humain n'est arrivé qu'assez tard à concevoir clairement l'idée de progrès. Quoique celte notion dût, semble-t-il, se dégager du spectacle de tous les gains réalisés, des inventions de l'industrie, des créations de l'art, des découvertes de la science, des aspirations de la morale et des améliorations d'ordre politique, elle a mis longtemps à se formuler avec netteté. Il fallait d'abord se représenter l'espèce humaine comme animée d'une même vie qui se continue dans la suite des générations, alors que chacune d'elles n'avait conscience que de son existence propre. Il fallait en outre être assez avancé dans la carrière pour reconnaître qu'on avait parcouru un peu de chemin. Tant que la période historique fut très courte, on ne put guère, y distinguer des phases d'évolution. L'ignorance du passé, l'insuffisance des termes de comparaison, le penchant qu'ont les hommes à regretter les âges écoulés plutôt qu'à se louer du présent, enfin les démentis que la théorie du progrès paraissait recevoir d'une foule de faits mal interprétés, autorisèrent longtemps à son égard, non seulement des réserves et des doutes, mais même de formelles négations.
Les plus anciens mythes de l'Orient proclament que le genre humain, soumis à une loi de dégénérescence continue, va du bien au mal, du mal au pire, et s'abaisse au lieu de s'élever. Dans la Genèse^ l'histoire de l'humanité commence par une chute et une malédiction. Chassé du paradis terrestre dont il n'a joui qu'un moment, le couple primitif
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est banni dans un monde de misère,, de travail et de douleur (i). Plus tard même Jéhovah fait périr dans un déluge sa descendance devenue perverse et ne laisse vivre qu'une famille pour repeupler la terre d'une postérité qui ne vaut guère mieux (2). Le législateur mythique de l'Inde partage l'existence du genre humain en quatre âges ou yougas : 1° l'âge de la perfection (kritayouga) ; 2<^ l'âge de la foi ou du complet accomplissement des devoirs religieux (trêtayouga) ; 3° 1 âge du doute ou de l'obscurcissement des croyances, religieuses (dvaparayouga) ; et 4° l'âge de la perdition (kaliyouga) qui constitue l'âge actuel (3). Hésiode expose une suite analogue d'âges d'or, d'argent, d'airain [de héros], et de fer. Le dernier a vu disparaître la justice et la pudeur, « ne laissant aux mortels que les chagrins « dévorants et les maux sans remède ». L'espérance seule reste au fond de la boîte de Pandore (4). Ovide reprend et développe la même fable des quatre âges (5). Horace affirme en beaux vers que le monde empire de génération en génération (6)...
Une sorte d'opinrion moyenne entre ce pessimisme décourageant et la croyance au progrès tient que le monde varie peu à ses divers âges : « Il n'y a rien de nouveau sous le « soleil, dit l'Ecclésiaste... Ce qui a été autrefois est ce qui « doit être à l'avenir; ce qui s'est fait doit se faire encore (7).» Pour Machiavel et Vico, les choses humaines parcourent et recommencent sans fin un cercle fatal (8).
(i) Genèse, ch. 11 et m.
(2) Id., ch. VI.
(3) Code des lois de Manou.
(4) Lc5 Travaux et les Jours, v. 42-105 et 109-201. {^) Métamorphoses, I, 89-150.
(6) « Damnosa quid non imminuit dies ?
« Œtas parentum pejor avis tulit
« Nos nequiores, mox daturos « Progeniem vitiosiorem. »
(7) Eccléstaste, i, 9, 10.
(8) Machiavel, Discours sur Tite-Live ; Vico, Sciensia nuova, lib. V (corsi e ricorsi délie cose umane).
On trouve pourtant exprimée dès les temps anciens, et parfois avec une précision singulière, l'idée d'une loi de progression. Le mazdéisme enseignait que le mal ne serait pas éternel, mais qu'un jour viendrait où Ahriman, principe de ténèbres, s'inclinerait devant Ormuz, principe de lumière, cesserait de le combattre et ne causerait plus de mal (i). Le christianisme fait racheter par l'immolation d'un dieu les fautes du monde déchu, promulgue la bonne nouvelle et oppose comme supérieure la loi nouvelle à l'ancienne. Jésus, comme avait déjà fait Platon, assigne la perfection divine pour but à l'activité des hommes (2). Saint Paul demande « que nous croissions en toutes choses (3))^. et Vincent de Lérins ajoute : « Il doit y avoir progrès et 4i non changement... Il faut qu'avec les âges et les siècles 4< il y ait accroissement d'intelligence, de sagesse et de 4< science, pour chacun comme pour tous (4). »
Ce sont surtout les poètes et les philosophes de la période gréco-romaine qui se firent les révélateurs de l'idée de progrès. 4( Le temps marche, dit Eschyle, et c'est un grand « maître (5). » Dans un admirable chœur d'Antigone, Sophocle célèbre avec enthousiasme les conquêtes opérées par l'homme sur la nature, malgré la jalouse envie des dieux. Lucrèce consacre une partie du cinquième livre de son poème à exposer les progrès de la race humaine (6), et Virgile admire la grandeur de l'ordre qu'amène le cours des siècles (7). Cicéron tient la nature humaine pour essentiel- Ci) Yaçna, 3o, 3i, 47.
(2) « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » {saint Matthieu, v, 48). — « Le souverain bien est de devenir semblable à ^ Dieu dans la limite du possible » (Théétète, 176).
(3) ÈpUre aux Êphésiens, vi, 15.
^4) Commonitorium.
(5) Prométhée, scène dernière.
(6) « Usus et impigrae simul experientia mentis Paulatim docuit pedetentim progredientes. »
(De rerum natura, V, 1450.)
(7) « Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo. »
(Égiogue IV, 5.)
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lement progressive (i). Il regarde comme évident que l'esprit humain découvre par l'application et l'étude des vérités nouvelles et que les notions les plus récentes sont en général les plus sûres (2). Pline remarque, en mainte occasion, « combien la vie humaine a gagné (3) ». Sénèque croit fermement aux progrès futurs de la science (4). Saint Augustin, qui a fourni à Pascal la comparaison du genre humain avec « un homme qui subsiste toujours et qui apprend « continuellement », a soin d'indiquer par où la comparaison pèche, c'est que, chez l'individu, la vieillesse entraîne le déclin, tandis que, dans l'humanité, elle est perfection croissante (5). Saint Thomas d'Aquin admet le progrès comme loi générale des choses et particulièrement de la science (6) : « Il paraît naturel, dit-ilj de parvenir graduel- « lement de l'imparfait au parfait. C'est ainsi que nous. « voyons, dans les sciences spéculatives, que ceux qui ont « philosophé les premiers ont enseigné diverses choses « imparfaites qui ont ensuite été enseignées plus parfaite- « ment par leurs successeurs. Il en est de même dans les « choses pratiques, car les premiers qui se sont appliqués à « trouver quelque chose d'utile à l'humanité, ne pouvant « tout observer d'eux-mêmes, ont institué diverses choses « imparfaites, en défaut sur une foule de points, et leurs « successeurs les ont changées et en ont institué d'autres « qui s'écartent moins de l'utilité commune (7). »
(i) « Perspicuum sit ipsam per se naturam longius progredi : Quae « etiam nullo docente profecta ab iis quorum, ex prima et inchoata « intelligentia, gênera cognovit, confirmât ipsa per se rationem et « perfecit » {De Le gibus, I, 9).
(2) Académiques, I, 4, et II, 5.
(3) « Quantum vita profecerit » (Hist. nat., XIV, 5).
(4) Questions naturelles, VII, 25, 3i et suiv.
(5) De cipitate Dei, X, 14 et De Quœstionibus LXXXIII, quaest. 18.
(6) Summa theologiœ, prima, secundae quaest., 98, 106, 107. "
(7) La Fontaine formule la même loi en deux vers :
« D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n'y manqua rien. »
{Fables, X, 9). — Quintilien avait déjà dit :« Si nemo plus eflecisset,
36o l'histoire et les historiens
A partir du xvii* siècle, Tidée de progrès devient de plus en plus claire et précise. Bacon en a une intuition très nette, et ses deux grands ouvrages traitent de Taccroissement des sciences. Son adage : « Aniiquitas sceculi jupentus mundi ( i) >^, signifie que nos ancêtres les plus reculés étaient en réalité les plus jeunes, les moins expérimentés. C'est nous qui sommes, à vrai dire, les anciens, plus instruits et plus sages que les hommes du passé. « L'homme, dit de même « Descartes, est une créature imparfaite qui tend toujours à « quelque chose de meilleur et de plus grand qu'elle-même. )► Leibniz affirme la perfectibilité en ces termes : « Videtur « homo ad perfectionem ventre posso^. Enfin pour Bossuet, « la perfection est la raison d'être ». Ce mot résume tout.
Néanmoins, il faut arriver jusqu'au milieu du xviii* siècle pour voir ces vagues notions de progrès, si longtemps incertaines et débattues, prendre corps, s'ériger en système et prétendre constituer une loi formelle. L'honneur de cette coordination décisive appartient à Turgot qui, dans deux discours prononcés en Sorbonne (lySo), eut le mérite d'exposer, avec une force et une clarté souveraines, l'évolution progressive du genre humain (2). Il en fait l'application au cours entier de l'histoire, à tous les éléments de la cipilisation (le mot même a été créé par lui). Condorcet, adoptant ces grandes vues, les développe et les exagère (3). Herder tire de l'idée de progrès toute une philosophie de l'histoire (4), et Lessing en trouve la confirmation jusque dans la révélation religieuse (5).
La théorie d'une loi de progression est désormais entrée
eo quem sequebatur, ratibus ad hue navigaretur » {Instit. orator., X, 2, % 7).
(i) Noifum organum, I, i, aphor. 84.
(2) Histoire des progrès successifs de Vesprit humain^ Œuv.compl. 1844, t. II, p. 587. Voy. aussi Plan de deux discours sur l'histoire, universelle y Id. id.y p. 626, 642.
(3) Esquisse des progrès de l'esprit humain.
(4) Idées sur la philosophie de Vhistoire,
(5) Éducation du genre humain.
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dans le domaine des idées générales. Elle ressort, avec une évidence croissante, de l'étude de tous les ordres de faits et, mieux on connaît l'histoire, plus sa vérité s'impose. La science de l'humanité doit chercher en elle son couronnement et sa conclusion.