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NÉCESSITÉ RATIONNELLE DU PROGRÈS

De quelque manière qu'on veuille définir la raison, il n'est possible de la concevoir que comme un principe progressif d'activité. Force clairvoyante et rectrice dont les effets s'accumulent, elle a pour attribut un pouvoir indéfini d'accroissement. L'homme, cédant à une tendance au mieux en toutes choses (i), aspire sans cesse à réaliser, par l'exercice de ses facultés d'action, la p-lénitude de son être. Il ne peut rien désirer, sentir, rêver, penser, vouloir et faire, qui n'implique une idée d'amélioration et de progrès. Sous des formes et dans des conditions infiniment diverses, il poursuit constamment le bien-être par les pratiques de ses industries,. le bonheur par ses affections, la beauté par les créations des arts, la vérité par les recherchés des sciences, la perfection par ses règles de conduite, la justice dans ses rapports sociaux ; et lorsque, au lieu de ces biens enviés, il rencontre, par méprise ou par infortune, la souffrance, la peine, la laideur, l'erreur, le mal ou l'iniquité, sa raison s'en afflige comme d'une déchéance et ne se résigne pas à les supporter. Elle place même son but si haut qu'elle ne saurait l'atteindre et ne peut que s'en rapprocher. De là, l'immensité de nos désirs, en disproportion choquante avec de petites et courtes joies, nos rêves de beauté dont nulle

(i) « L'homme dirige nécessairement ses actions vers ce qu'il re- « garde comme un bien » (Aristote, Politique, l, i). n^ Inclinât in me- « lius », dit la philosophie latine.

œuvre n'exprime Tidéal, la curiosité toujours inassouvie de nos esprits et les ambitieuses visées d'une perfection impossible. Ces instincts démesurés, ces prétentions excessives, que Ton tient parfois pour un signe de misère et d'infirmité, sont au contraire la force et la gloire de notre nature, une vocation permanente au progrès, une promesse et un gage de grandeur. Ces vastes besoins nous incitent à des développements sans fin.

En prenant la direction de notre vie, la raison s'applique à l'étendre dans tous les sens. Elle prête à l'organisme le secours de lumières moins bornées que celles de l'instinct et lui procure, par d'ingénieux artifices, les satisfactions que la nature rendait à la fois nécessaires et difficiles. Elle règle le désir, aplanit ses voies et l'aide à conquérir, par sagesse, un peu de bonheur. Son goût délicat choisit, parmi des réalités imparfaites, les éléments dispersés de la beauté, et les combine dans des œuvres conformes à un idéal supérieur. Avide de savoir les raisons des choses, elle observe, réfléchit, découvre par degrés la vérité et se fait une idée logique du monde. Jalouse de ne relever que d'elle-même et de se gouverner par ses propres lois, elle s'aff^ranchit peu à peu de la tyrannie que faisaient peser sur elle les conditions du milieu et les accidents de la fortune. Enfin, elle arrache les êtres à leur isolement et à leur faiblesse en leur assignant des fonctions dans des séries hiérarchiques. Ainsi, toujours en lutte contre les difficultés de l'existence, elle concerte ses efforts, utilise les ressources à sa portée, profite des moindres avantages, trouve des biais, tourne ou franchit les obstacles et tire de ses erreurs même d'instructives leçons.

Dès lors qu'elle s'exerce, la raison ne peut donc que gagner. A suivre son développement normal dans une existence d'homme, on la voit sans cesse en progrès. Elle est mieux éclairée et plus sûre dans l'adolescent que dans l'enfant, dans l'homme fait que dans le jeune homme, dans le

INDICATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 363^

vieillard que dans l'homme fait. Alors même que le corps perd chaque jour de sa vigueur, jusqu'aux approches de la décrépitude sénile, la raison accroît encore son fonds d'expérience et de réflexion. Malgré l'affaiblissement qui tient au déclin des organes plus qu'à sa propre caducité, elle triomphe en partie des lois de l'évolution vitale et s'enrichit jusqu'à la fin.

La suite de ces progrès, arrêtée chez les êtres individuels par la brièveté de la vie comme par des lacunes et des contingences de toute nature, n'atteint jamais chez eux de bien grands développements, quoique personne n'arrive à toucher les limites de sa perfectibilité ; mais, dans l'espèce, où les progrès de tout genre se transmettent et s'accumulent, leur accroissement virtuel est vraiment indéfini. Par l'effet de la solidarité qui unit les hommes entre eux, et de la réversibilité qui fait se continuer les générations, les gains de chacun profitent à tous, entrent dans le patrimoine commun et, une fois acquis, ne se perdent plus. Cette accumulation de progrès est exprimée par le terme de civilisation. L'humanité se civilise, c'est-à-dire augmente avec le temps son bien-être, ses jouissances, ses lumières, son pouvoir d'action, ses rapports sociaux. C'est comme un trésor dévie composé de tout ce que le passé a trouvé de meilleur, trésor dont la richesse est en proportion du nombre des existences qui ont contribué à le former, et dont la transmission rend toujours plus considérable l'influence exercée par les morts sur les vivants.

En outre, le progrès a pour résultat de développer les aptitudes de l'espèce. Les facultés humaines, fortifiées et affinées par leur application même, gagnent sans cesse en étendue, en délicatesse, en capacité de perfectionnement. Le cerveau, registre organisé d'expériences, garde la trace desimpressions reçues, se modèle sur son activité passée et fonctionne de mieux en mieux, avec plus de latitude et d'aisance. Les descendants naissent d'autant plus industrieux.

artistes, intelligents, moraux et sociables que les ascendants Tont été davantage...

L'espèce humaine obéit donc à la loi d'une croissance continue, d'un devenir sans terme assignable. Le progrès est la règle des développements de la raison. Non qu'elle soit seule à l'admettre ; le progrès est partout dans la nature; mais nulle part il ne se révèle avec autant de grandeur et d'éclat. Le monde physique le réalise, malgré la cécité de ses agents, par l'infaillibilité de leurs lois ; le monde vivant y aspire par d'inconscients instincts ; l'humanité seule l'accomplit avec intelligence et volonté. Le progrès est à i'activité de la raison ce que la gravitation est aux mouvements des masses; et, de même que, sous l'influence de leurs attractions mutuelles, les astres devaient se colloquer dans un certain ordre et décrire des orbites, ainsi les être doués de raison devaient progresser avec le temps et améliorer leur condition d'existence. Le monde humain gravite vers, la perfection. Loin d'être en désaccord avec l'ordre de la nature, ses progrès le confirment et l'achèvent. Leur principe se rattache à la loi de vivre (i) qui régit l'ensemble du monde animé. « Le véritable état de « nature, pour tous les êtres, est le plus haut point de « développement où ils puissent atteindre (2). >^

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