MODES SPÉCIAUX DE PROGRESSION
Nous n'avons encore là qu'une formule générale, trop peu explicite pour le nombre des cas qu'elle doit régir. Voyons comment la loi du progrès s'applique aux diverses séries de faits qu'est tenue d'étudier l'histoire. Comme chaque fonction spéciale de la raison s'accomplit dans des conditions particulières, il y aurait à distinguer autant de
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sortes de lois que de modes d'activité. Mentionnons celles qui se laissent le plus clairement discerner.
Il est aisé de reconstituer Tordre des phases que le progrès des arts utiles a dû logiquement traverser.
Pris à son origine première, alors que, dépourvu de toute industrie acquise, il était réduit aux indications de Tinstinct, l'homme a forcément débuté par vivre, comme les animaux ses pairs, des éléments de subsistance qu'il trouvait préparés autour de lui, c'est-à-dire de fruits venus sans culture et de chétives proies dont il pouvait s'emparer sans trop de peine ou de péril. Faute de moyens de se vêtir, il allait nu, et, incapable de construire des habitations, il devait se contenter des moindres abris. Cet état de faiblesse et d'indigence est appelé « état de nature ».
Au sortir de la condition animale, le premier effort de la raison eut pour résultat la découverte du feu et l'invention des armes. L'homme put alors lutter sans désavantage contre les animaux, les exploiter comme fonds alimentaire, se couvrir de leurs dépouilles et fonder sur l'organisation de la chasse ou de la pêche un genre de vie déjà bien supérieur au précédent.
Une fois en situation de défaire tous les animaux, il ne se contenta plus de les vaincre, mais entreprit de les asservir. Il parvint à réduire en domesticité les espèces les plus utiles dont les troupeaux se multiplièrent sous ses pacifiques lois. Nourri de leur lait et de leur chair, habillé de leurs toisons, il connut dès lors une abondance moins péniblement acquise et mieux assurée. Ainsi fut inauguré le régime pastoral.
Plus tard encore, il apprit à retirer de la terre, fertilisée par des procédés agricoles, les inépuisables richesses de la création végétale. Quoique beaucoup de peuples sauvages se soient, avant même de posséder des animaux domestiques, livrés à d'intéressants essais de culture, ils n'ont
pu constituer ainsi qu'un jardinage restreint. La force des espèces auxiliaires et leurs engrais étaient, en effet. nécessaires pour donner à l'agriculture son plein développement. Le vrai régime agricole est postérieur au régime pastoral.
Enfin, l'âge où nous sommes arrivés travaille à établir le régime industriel par une large exploitation des richesses minérales, par la transformation des produits des trois règnes de la nature, en vue de les adapter aux exigences de nos besoins, et par les échanges d'un commerce universel.
Ces progrès, qu'on doit tenir pour les plus importants de tous, puisqu'ils ont pourvu aux nécessités de la vie et qu'aucun autre n'aurait été possible sans eux, caractérisent les principales ères de la civilisation dont ils partagent l'histoire en cinq phases : l'état animal ou de nature, l'état sauvage ou chasseur, l'état pastoral ou barbare, l'état agricole ou policé, et l'état industriel ou civilisé.
Il est moins facile de reconnaître la loi d'évolution des phénomènes affectifs, à cause de leur extrême variabilité. L'opinion commune refuse même d'accorder que la civilisation ait pour effet de rendre les hommes .plus heureux. Chaque génération ne sent que ses maux et, comme elle a toujours moins de bonheur qu'elle n'en désire, elle se tient pour plus mal partagée que ses aînées. Mais cette illusion ne doit pas être érigée en grief contre la civilisation. Il serait déraisonnable d'exiger d'elle du bonheur tout fait, car le bonheur est le prix de la sagesse. Son rôle se borne à nous procurer des éléments de bonheur; c'est à nous d'en tirer parti et d'en faire le meilleur usage. Or, la civilisation multiplie évidemment les occasions de jouissance. Le pire châtiment de ceux qui méconnaissent ses avantages serait d'en être privés et de se trouver réduits aux grossiers plaisirs d'une vie tout animale. A suivre l'homme dans la série des états que nous venons d'indiquer, il est visible
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que, d'âge en âge, il a raffiné sa sensibilité, diversifié ses passions, accru le nombre des biens auxquels il aspire, en un mot qu'il est devenu plus capable de désir et d'émotion. C'est en cela que consiste le progrès. La civilisation ne nous devait et ne pouvait donner rien de plus.
Pour juger des métamorphoses qu'elle est susceptible d'opérer dans nos affections, il suffit de considérer ce qu'elle a fait d'un sentiment simple et primitif comme l'amour. Alors qu'à un stade inférieur du progrès il ne dépasse guère chez l'homme ou plutôt n'atteint pas ce qu'on peut observer chez quelques espèces animales, il s'est étendu et compliqué par degrés au point de se transfigurer. Si même on compare l'amour sensuel des anciens, le seul qu'aient chanté les poètes de la période gréco-romaine, et l'amour moderne, épuré par le culte religieux et chevaleresque de la femme au moyen âge, on voit quels changements se sont accomplis en moins de vingt siècles.
Le manque d'analyse méthodique des phénomènes de la sensibilité rend malaisées à distinguer les phases, de leur développement. On peut néanmoins admettre que, durant une période initiale analogue à l'enfance de l'homme, les sentiments égoïstes, les plus impérieux mais les plu^bornés, ont eu longtemps la prédominance. Faibles, besogneux et sans cesse menacés, les êtres humains devaient concentrer sur eux-mêmes toutes leurs affections. Lorsque, ensuite, à force d'ingénieux artifices, leur existence fut mieux garantie, la passion se répandit dans l'ordre des sentiments altruistes qui, moins circonscrits et plus variés, devaient à la longue prévaloir. A la crainte et à l'aversion qui l'avaient emporté durant le premier âge, succédèrent la confiance et la sympathie. A mesure, en effet, que les puissances hostiles de la nature, désarmées et assujetties par la civilisation, devenaient inoffensives ou même bienfaisantes, l'homme, trouvant dans le monde moins de périls à redouter, plus de choses à aimer, put s'attacher à elles et en jouir* avec
une plus tranquille sécurité. Une fleur de tendresse et de joie sereine s'épanouit alors dans son cœur si longtemps insensible et tourmenté.
Le progrès dans Tart est presque généralement contesté. Les admirateurs du passé triomphent trop aisément quand ils opposent à la médiocrité dœuvres contemporaines, encore débattues et souvent mal jugées, le prestige d'une élite de chefs-d œuvre consacrés par l'admiration des siècles. C'est là mal poser le problème. Dans les parallèles de ce genre, les conditions ne sont pas égales et les juges manquent de lumières ou d'équité. La question du progrès esthétique revient à se demander, non si telle œuvre récente est inférieure ou supérieure à telle œuvre du passé, car on ne peut émettre à cet égard que des appréciations particulières, la décision finale étant réservée à l'avenir, mais simplement s'il y a aujourd'hui dans le monde plus de belles œuvres que jadis. Laissons donc les professeurs d'esthétique discuter la prééminence des genres, des écoles et des maîtres; cessons de mettre en antagonisme les anciens et les modernes, également grands quand ils sont grands; considérons dans son ensemble et suivons dans ses phases la fécondité de l'art : nous le trouverons toujours en progrès par cela même que sa production est continue. L'idéal change, le goût se modifie de siècle en siècle ; chaque génération a son sens propre de la beauté. C'est là un principe d'évolution et de diversité sans fin. Selon la formule de Littré, « l'art « progresse quand il devient autre en restant conforme à la ^ beauté ». Il ne faut dgnc pas lui demander de faire toujours mieux dans la même direction, mais de faire toujours bien dans des directions diff'érentes.
On s'autorise surtout, pour nier le progrès dans l'art.
de la brièveté des époques où il atteint sa perfection et
• des longs âges de déclin ou de transition qui les séparent.
Ces inégalités, loin de démentir la théorie, s'expliquent
INDICATION DES LOIS DE l'hISTOIRE SyS
par elle et la confirment. L'idéal comporte des aspects sans nombre. La mission de l'art est de les tous réaliser avec le temps, d'où résulte pour lui la nécessité de se renouveler par intervalles. Toutefois, la loi de continuité n'admet que des tranformations graduelles et oblige les conceptions de la beauté à parcourir une série de phases, dont chacune voit se produire un ordre régulier de développements : partant de la grossièreté, l'art arrive à la naïveté, puis à l'élégance, atteint un moment la perfection dans la mesure, et, dépassant ensuite le but, vise à la grandeur, tombe dans la boursouflure et finit par la corruption (i). Ce qu'il y avait de beauté dans cet aspect de l'idéal étant alors épuisé, il faut chercher ailleurs des beautés nouvelles et commencer un autre cycle. Ces transfigurations de l'art correspondent aux changements de la civilisation. Mais les siècles glorieux où l'idée du beau s'incarne dans des oeuvres achevées ne peuvent venir qu'au terme d'assez longues périodes. Les âges intermédiaires, jugés à tort stériles, travaillent à opérer ces grandes métamorphoses. Les temps même de décadence, qui semblent ramener l'art à la barbarie, ne laissent pas de concourir au progrès : ils préparent de loin les renaissances. Les impasses où ils conduisent forcent à changer de voie.
L'art dans son ensemble et chaque art en particulier suivent une loi de complication croissante. La poésie va de l'ode à l'épopée, puis au drame et au roman (2). L'architecture augmente dans les monuments le rapport du vide au plein et enclôt plus d'étendue avec moins de matière, c'est-à-dire accroît la hardiesse et la légèreté de ses constructions. La sculpture, bornée d'abt)rd à imiter les créations de
(i) Cournot, Traité de Venchatnement des idées fondamentales, IV, 14. ^
(2) Le roman est un genre poétique: « Tout écrivain capable d'écrire « un bon roman est plus ou moins poète, quand il n'aurait jamais « écrit un vers de sa vie » (Walter Scott).
la vie. cherche ensuite à en réaliser Tidéal pac la perfection de la forme, puis par le rendu de Texpression. La peinture, après être parvenue à la correction du dessin, s'est efforcée d'y ajouter la magie de la couleur. De même la musique, longtemps restreinte à la mélodie. Ta complétée par l'harmonie.
Ces divers arts ont eu successivement la prééminence, rarchitecture, en Orient, la sculpture, à l'époque grécoromaine, la peinture, à la Renaissance ; la musique, le plus • sensitif et le plus suggestif des arts, paraît le mieux en rapport avec les besoins esthétiques des peuples modernes. — Hegel tient qu'à travers ces manifestations séculaires l'art exprime ses conceptions à l'aide d'éléments matériels graduellement atténués. Dans l'art oriental, la matière prédomine ; en Grèce, l'élément matériel et l'élément idéal sont en équilibre; dans l'art chrétien, l'idée l'emporte sur la matière et la réduit au rôle de simple signe. Une spiritualité croissante caractériserait ainsi trois phases : la première, symbolique, où l'idée se cherche ; la seconde, classique, où elle se trouve ; la troisième, romantique, où elle se dépasse... (i).
Enfin, le goût, affiné par une longue culture, devient plus compréhensif et plus large. Dans l'appréciation des oeuvres, nous avons sur les anciens l'avantage de posséder un sens critique mieux exercé, moins particulier. Nous pouvons goûter les chefs-d'oeuvre de tous les pays et de tous les temps, comprendre les formes les plus diverses du beau et multiplier nos jouissances d'admiration au lieu de nous confiner dans un idéal exclusif (2).
Tandis que l'art obéit à des lois de mutation et de renou-
(i) Hegel, Esthétique, !!• partie, préambule.
(2) Voy. Schiller, VÉducation esthétique du genre humain, et E. Véron, Du progrès intellectuel de rhumanité, supériorité des arts modernes sur les arts anciens, 1862.
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vellement, la science suit une progression régulière et conséquente. L'un semble voyager dans un pays de montagnes, ce qui l'oblige à gravir et à descendre alternativement afin d'atteindre, de cime en cime, les plus hauts sommets de l'idéal ; l'autre avance dans une plaine unie et prolonge en tous sens ses explorations.
Auguste Comte a systématisé la loi, indiquée par Turgot, d'après laquelle les conceptions générales de l'esprit humain, exprimées d'abord sous forme de symboles théologiques, traversent ensuite une phase d'interprétations métaphysiques et se constituent enfin à l'état de connaissances positives. La religion, la philosophie et la science représenteraient les degrés de l'initiation des esprits à la vérité (i).
Durant chacune de ces phases, la pensée parcourt des stades déterminés. Les religions paraissent avoir pour point de départ le fétichisme, commun à toutes les populations sauvages ; elles personnifient après en divinités spéciales, dans un polythéisme restreint, les forces de la nature et les facultés de l'homme ; le monothéisme ramène la pluralité des dieux à l'unité ; enfin la croyance en un dieu distinct du monde va se perdre dans les profondeurs du panthéisme.
Cousin a exposé, d'après Hegel, une loi d'évolution mentale qui aurait donné pour objet aux spéculations de l'esprit, l'infini en Orient, le fini en Grèce et à Rome, puis, dans le monde chrétien, le rapport entre l'infini et le fini (2). Une autre loi, proposée par Cousin, amènerait à se succéder dans un ordre constant les quatre grands systèmes de philosophie, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme (3) ; mais cette loi paraît contestable. II serait plus simple d'admettre que la pensée débute
(i) Turgot, Hist. des progrès successifs de l'esprit humain^ et A. Comte, Cours de philosophie positive , t. IV, pp. 463 à 503.
(2) Hegel, Philosophie de l'histoire, et Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne, Leç. 4 à 7.
(3) Cousin, Id., Leç. 4 à 21.
par la foi naïve, arrive par l'analyse à la critique et conclut à la négation.
Diverses tentatives ont été faites pour classer les sciences dans un ordre à la fois logique et historique. Nous avons essayé ailleurs (i) de montrer que si Ton écarte, d'une part les sciences particulières dont la délimitation est arbitraire et la multiplicité confuse, de lautre les sciences appliquées qui n'ont qu'une valeur pratique, tout ce que nous pouvons connaître des grands aspects de la nature se répartit en sept sciences générales, savoir: i** l'Ontologie positive ou logique, science des réalités ; 2^ la Mathématique, science des grandeurs ; 3^ la Dynamique, science de la collocation des masses ; 4** la Physique, science des actions moléculaires ; 5° la Chimie, science des combinaisons atomiques; 6® la Morphologie, science de la structure des formes ; et 7® une science de leurs fonctions, c'est-à-dire des actions et des réactions exercées ou subies par les êtres dans le milieu.
Quant à l'expression des idées par le langage, la philologie établit que les langues évoluent et se transforment en devenant toujours plus analytiques, plus claires, plus aptes à traduire les nuances et les modifications de la pensée. Elle les rattache à trois types dont l'apparition aurait été successive: le système monosyllabique ou isolant, encore représenté par le chinois ; le système à désinence ou agglutinant, conservé dans les langues dravidiennes et américaines ; et le système à flexion ou organique, propre aux langues sémitiques et aryennes (2).
Lorsqu'on veut appliquer la loi du progrès à la classe des faits moraux, on se heurte aux préventions de ceux qui, comme le Nestor de Y Iliade ou le vieillard d'Horace, sont disposés à soutenir que le monde empire de généra-
(i) Théorie des sciences.
(2) Max Millier, Leçons sur la science du langage, 1864, p. 3 10, 3ii.
INDICATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 877
tion en génération et n'a jamais été si mauvais que de notre temps. Pour beaucoup de moralistes, uniquement attentifs au mal qu'ils voudraient guérir, la civilisation aurait une influence plutôt dépravante que moralisatrice. Les plus modérés pensent que la moralité humaine né varie guère aux différents âges et oscille autour d'un niveau constant (i). Une étude plus attentive fera voir, croyonsnous, qu'en cela, comme en tout le reste, l'activité, de la raison progresse avec le temps.
Quoique la théorie des devoirs ait pu être. fixée dès les temps anciens et se ressemble assez chez les divers peuples qui ont constitué une morale, la valeur d'estime attachée aux différentes vertus change suivant les époques et les lieux, et c'est là un principe d'évolution. Le type de la perfection morale n'était pas le même dans Athènes et à Sparte, pour les Épicuriens et pour les Stoïciens, pour les païens et pour les chrétiens, pour les hommes du moyen âge et pour ceux de nos jours. Chaque état de civilisation, chaque groupe, chaque profession particulière préconisent certaines vertus et admettent certains défauts. Des actes, qualifiés par nous de crimes ou de délits, ont été autorisés par les lois ou par les mœurs. « Le larcin, « l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu « sa place parmi les actions vertueuses (2). » La prostitution a été une institution religieuse en Orient, l'infanticide permis à Sparte et à Rome, la pédérastie tolérée, chantée même par les poètes, dans le monde ancien. Nous honorons le travail, autrefois tenu pour servile et dégradant ; la mendicité, que répriment nos polices, était un acte pieux pour des ordres monastiques, etc. De cette variabilité d'appréciations résulte pour la morale une tendance à se
(1) 4c La bonté et la malice du monde en général reste la même. » (Pascal, Pensées, édit. Havet, t. II, p. 124). Voy. aussi Buckle^ Histoire de la civilisation en Angleterre, ch. iv.
(2) Pascal, Pensées, t. I, p. 38.
développer dans le sens des courants de la civilisation (i). Le tempérament moral s'est modifié d'âge en âge suivant les conditions d'existence et d'activité. Alors que les sauvages chasseurs contractent, à vivre de proies, des habitudes de férocité, les nomades ont des goiits d'aventure* et de pillage ; les populations agricoles, plus douces et sédentaires, se plient à l'empire des lois...
D'autre part, la moralité de l'homme est moins le produit d'une initiative personnelle, s'exerçant sur un fonds vierge, que l'effet d'une organisation cérébrale transmise avec la vie et qui dispose l'individu à répéter les actes accomplis par ses ascendants. Cette organisation se développe sous l'influence de la civilisation (2). L'hérédité fait ainsi peser sur nous le poids accumulé des siècles et l'espèce se donne à elle-même une sorte d'éducation séculaire. Nos vertus sont la résultante d^ la perfection réalisée par tous les hommes de bien qui nous ont précédés ; nos vices un legs de cet âge où nulle notion de devoir ne réprimait les mauvais instincts. Si le mal paraît grand encore, c'est que le sens moral, le dernier acquis, est par cela même le moins généralisé, le plus faillible. Bien des siècles devront s'écouler avant qu'il devienne, chez le grand nombre, capable de fonctionner sans trop d'écarts. Nous avons derrière nous, après des cycles d'animalité brutale, de longs âges de sauvagerie féroce et seulement quelques siècles de civilisation. Néanmoins, le progrès est déjà sensible. Des anthropologistes soutiennent que le type naturel de l'homme, reconnaissable chez une foule de sauvages ou de barbares, c'est le criminel qui vit de rapine et tue sans remords. L'honnête homme, chez qui le devoir prévaut sur l'intérêt propre, serait une création et non le moindre chef-d'œuvre de la civilisation. Le progrès moral ressorti-
(i)W. Lecky, Histoire de la morale européenne dWuguste à Charlemagne, 1869.
(2) Létourneau, VÈvolution de la morale^ 1887.
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rait alors clairement de la proportion des criminels à ceux qui ne le sont pas. En France, on compte à peine, en moyenne . 1 1 accusés traduits en cour d'assises pour 100,000 habitants. C'est donc le bien qui l'emporte, et de beaucoup*sur le mal (i). Sans cela, nos sociétés civilisées ne pourraient durer. Malgré la complication croissante des rapports et des intérêts, l'ordre est de mieux en mieux garanti, preuve manifeste que les volontés se règlent et obéissent à des lois.
En somme, notre liberté s'est accrue de toutes les facilités d'action que la civilisation procure. Nous avons le choix entre des tâches sans nombre qui exigent plus de résolution pour les entreprendre, plus de fermeté pour les accomplir. Les motifs intéressés, tout puissants dans le premier âge, comme chez les enfants, se subordonnent par degrés au sentiment supérieur de l'obligation morale. Les sanctions gagnent en précision et conséquemment en autorité. On les a longtemps empruntées soit à des prescriptions légales qui laissaient réputer licite tout ce que le législateur n'avait pas su prévoir ou pu atteindre, soit à des croyances religieuses non moins propres à corrompre la moralité qu'à l'affermir, parce qu'elles attachent plus d'importance à d'insignifiantes pratiques de dévotion qu'à de solides vertus et suggèrent aux fidèles l'espoir d'obtenir du ciel, par des prières et des offrandes, des faveurs imméritées,
(i) Buckle loue Hutcheson d'avoir chassé de sa philosophie, « avec 4c un souverain mépris, ces préjugés qui... avaient dépeint notre 4c nature comme un assemblage de vices et rendaient les hommes 4c incapables de voir combien sont nombreuses nos véritables vertus 4c quelle immense somme d'abnégation, de bienveillance, de charité 4c libre et désintéressée a toujours existé; tout ce qu'il y a de bon « encore dans les pires créatures, et comment, à prendre la moyenne « ordinaire du monde, le désir de faire du bien à ses semblables est « plus fréquent que le désir de leur faire du tort, la bonté plus cornac mune que la cruauté et le total des actions méritoires de beaucoup « plus élevé que celui des mauvaises » (Buckle, Hist. de la civilisation en Angletei-re, ch. xx, et Hutcheson, Essai sur les passions, p. 165).
38o l'histoire et les historiens *
ou de fléchir le courroux des dieux et d'éviter ainsi Texpiation de fautes commises. Des sanctions plus rationnelles et vraiment indéfectibles doivent être cherchées dans la stricte conformité des actions à la loi reconnue, dans Tapprobation de la conscience et Taustère satisfaction du devoir accompli.
Enfin, des lois d'évolution progressive ont eu pour résultat d'organiser la famille, la cité, l'État, l'ensemble même des nations civilisées.
L'union conjugale, fondement de toute société entre les êtres humains, est devenue, avec le temps, plus étroite et plus fixe. D'une promiscuité bestiale ou de liaisons temporaires, on a passé au régime polygamique, d'abord consacré par les lois, comme en Orient, puis toléré par les mœurs comme en Grèce et à Rome, pour aboutir au régime monogamique des peuples chrétiens. Peu à peu, les éléments de la famille se coordonnent et s'harmonisent. La femme, longtemps esclave de l'homme, tend à devenir son égale ; les enfants, livrés dans le principe à l'omnipotence paternelle, sont ensuite protégés contre ses abus...
Les institutions politiques ont fait prédominer tour à tour le gouvernement d'un seul (monarchie), le gouvernement de classes dirigeantes (aristocraties), puis le gouvernement de tous (démocratie). Plus l'aisance et l'instruction se répandent, plus l'accession aux droits politiques s'étend. Les historiens n'ont pas su mettre ce progrès en lumière pafce que, trop ' préoccupés de l'appareil des pouvoirs publics et du rôle des gouvernants, ils oublient le fond des choses et les améliorations réalisées dans la condition des foules. Mais, lorsqu'on étudie les droits du grand nombre de préférence aux privilèges d'une .élite, on trouve à constater un gain réel et continu. Ce serait assurément jouer un méchant tour à Tacite que de montrer le monde romain plus libre sous les Césars, même sous les pires,
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que sous la République, même en son meilleur temps. L'aristocratie seule perdit à l'établissement de l'empire, et ce sont ses plaintes que nous entendons; mais la masse des provinciaux et des affranchis, qui pèse davantage dans la balance de l'histoire, accueillit comme un bienfait l'administration impériale. Pendant quatre . siècles, la liberté, qu'on croyait perdue, descendit parmi les humbles. Ils en eurent plus sous Auguste que sous Sylla, plus sous les Antonins que sous les Césars, plus même sous les ineptes successeurs de Théodose et de Constantin que sous Marc-Aurèle ou Trajan. L'état social du moyen âge, politiquement si décrié, l'emporte sur les plus brillantes républiques de l'antiquité : au lieu d'être fondé comme elles sur l'exploitation des esclaves, il a opéré la transformation de la servitude en servage. Ce mouvement de libération graduelle aboutit à l'universel affranchissement des démocraties modernes. Si, dans le cours de l'âge historique, on pouvait faire, de siècle en siècle, le compte de ces progrès, on reconnaîtrait que, pour les masses, la somme de liberté s'est graduellement accrue. Les gouvernements représentatifs modernes sont les plus libres qui aient jamais été dans le monde, et cela compense toutes leurs imperfections.
Au point de vue des relations internationales, les peuples, malgré l'apparence contraire, tendent à remplacer l'état d'antagonisme et de guerre par celui d'union et de paix. Chez les non civilisés, la lutte pour ^existence est générale et permanente. On se dispute, sans accord possible, les terrains de chasse, les meilleurs pâturages, les territoires fertiles. Tout étranger est tenu pour ennemi (i). Plus tard, lorsque le régime industriel fait sentir aux groupes humains l'avantage de produire sans trouble et d'échanger sans risque, les intérêts cessent d'être opposés et deviennent solidaires. Tandis que, pour les sauvages, la guerre est une
(i) Le double sens du latin hostis en témoigne encore.
question de vie, et, pour les barbares, un moyen d'acquérir, une profession lucrative, elle constitue pour les civilisés un fléau, une ruineuse folie, et les plus sages ne s'y résignent qu'en vue d établir une paix durable (i).
On argue, il est vrai, pour contester les tendances pacifiques de la civilisation, des conflits qui trop souvent mettent aux prises les peuples les plus avancés, de Texagération des armements militaires, des rivalités haineuses qui s'élèvent entre d'ambitieux voisins, et de la condition précaire d'une paix toujours menacée. Le rêve du candide abbé de Saint-Pierre apparaît alors comme le comble du chimérique, et l'inscription Pax perpétua ne semble convenir qu'aux cimetières. — Il y aurait néanmoins injustice à méconnaître que, si le progrès n'a pas jusqu'ici supprimé la guerre, il en a beaucoup atténué les maux. Pour juger de la différence des âges, il suffit de comparer le présent à ce que l'histoire nous retrace du passé. Alors qu'à l'origine chaque homme valide n'allait qu'armé (2), prêt à combattre en toute rencontre, nos armées modernes recrutent à peine i/ioo® de la population, laissant le reste adonné à de pacifiques travaux. La lutte, jadis continue, est maintenant intermittente et séparée par de plus grands intervalles de paix. L'antiquité ne nous a transmis que des récits de guerre et de conquête. Par la place que ces conflits tiennent dans les annales des peuples, on peut mesurer celle qu'ils ont occupée dans leur existence. L'histoire de Rome n'est qu'un long combat où, victorieuse pendant dix siècles, elle finit par être vaincue. Le moyen âge fut une sanglante mêlée. Lorsque, en 1041, Grégoire VI établit la trêve de Dieu qui interdisait de se battre, chaque semaine, du mer-
(i) « Pax quâeritur bello » (devise de Cromwell).
(2) Thucydide, parlant des premiers temps de la Grèce, dit : « Toute la Grèce portait le fer, parce que les habitations étaient sans « difense et les communications peu sûres ; jusque dans la vie pri- « vêe, on imitait les barbares qui ne quittent jamais leurs armes. »
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credi soir au lundi matin, plus les grandes fêtes et le carême, cet allégement parut un bienfait signalé aux populations incessamment foulées. Jusqu'au xvii® siècle, il n'y eut un peu de sécurité que dans Tenceinte des villes, presque toutes fortifiées... En outre, à mesure qu'on se rapproche de l'époque actuelle, la guerre se fait avec moins de ravages et de cruauté. A l'origine elle entraînait l'extermination du peuple vaincu. Plus tard, on se contenta de le réduire en esclavage, puis de le dépouiller de ses biens. L'Irlande a été la dernière victime de ce droit barbare. Le droit public limite maintenant les exigences du vainqueur à une rançon ou même au paiement des frais de la guerre. Le temps viendra où l'extorsion d'une province et la dénationalisation brutale de ses habitants paraîtront un crime contre la civilisation. — Enfin, depuis la Renaissance, la diplomatie,^ d'institution vénitienne, entretient auprès de chaque puissance des représentants chargés d'aplanir les difficultés de détail et de régler les questions litigieuses. Par suite de rapports multipliés, les États de l'Europe réalisent déjà une sorte d'unité fondée sur la communauté des intérêts. Peutêtre un jour le système fédératif ou l'arbitrage des neutres, dont toute guerre trouble l'activité normale, parviendrat-il à rendre plus rares entre les peuples les conflits occasionnés par des rivalités politiques.
On ne doit donc admettre qu'avec réserve la théorie de la concurrence vitale dont des pessimistes voudraient faire la loi fondamentale de l'histoire. En ce qui concerne les conditions essentielles de vie, cette loi s'impose, il est vrai, aux êtres et aux groupes humains avec la même rigueur qu'aux espèces d'animaux. Par là s'expliquent l'âpre lutte des intérêts sur le terrain économique, la violence des revendications populaires, l'éternel antagonisme de ceux qui possèdent et de ceux qui ne possèdent pas. Dans ces limites, la loi est encore une condition de progrès, puisqu'elle assure par sélection la prépotence des plus forts.
c'est-à-dire des plus énergiques, des mieux armés pour le combat de l'existence, des plus dignes, par conséquent, de triompher et de vivre.
Mais d'autres lois moins cruelles restreignent heureusement la nécessité de l'état de guerre qui, s'il était général et permanent, aboutirait vite à l'anéantissement de l'espèce. La lutte pour l'existence n'a pas pour unique moyen d'action la force brutale ou la ruse perfide ; dans une foule de cas, l'avantage est mieux encore obtenu par Tassociation, la division du travail et les solidarités qu'elles impliquent. Aux instincts belliqueux, la raison peut opposer les sentiments de bienveillance qui, selon les plus nobles esprits de l'antiquité (i), ont présidé à l'institution de la famille par l'amour, à celle des États par le patriotisme, sorte d'amitié collective (2). à l'union même de tous les hommes par la philanthropie et la charité. iMieux les êtres humains réussissent à se dégager de la tyrannie des besoins matériels et de la passion aveugle, pour entrer dans la sphère supérieure de vie où se développent l'art, la science, la moralité, la justice, plus le rôle de la concurrence vitale décroît et le progrès lui substitue l'harmonie des efforts, l'assistance réciproque, l'émulation civilisatrice. Ce résultat se produit à mesure que les plus impérieuses nécessités de l'existence sont régulièrement satisfaites. La loi de raison l'emporte alors sur la loi de nature et procure à tous, sans nuire à personne, la jouissance du beau, l'intelligence du vrai, l'encouragement au bien et le respect des droits non garantis par la force.
(i) « Ce qui porte les hommes à se réunir, c'est moins leur fai- 4c blesse que le lien de bienveillance mutuelle, que cet amour qui naît « au foyer domestique, s'étend de la famille à la cité et qui est con- 4k sommé par l'union de tout le genre humain » (Cicéron, Low, I, i3 : RépubliquCy I, 26 ; Des JînSy l).
(2) Aristote et Platon définissent ia cité « une société d'amis ».Au moyen âge, les communes flamandes s'intitulaient souvent Amitiés ; on disait \ Amitié de Gand, de Bruges, etc.
INDICATION DES LOIS DE l'hISTOIRE 385
Nous croyons donc pouvoir, conclure que tous les modes de l'activité humaine évoluent conformément à une loi générale de progrès. Chaque génération a eu sans doute, comme la nôtre, ses souffrances particulières qu'elle a vivement senties et qui, presque toujours, l'ont rendue injuste pour son temps ; mais le mal passe, le bien reste, et la condition humaine, prise dans son ensemble, va s'améliorant d'âge en âge. Jamais la vie n'a été, pour le plus grand nombre, aussi large et facile que de nos jours. L'artisan de nos villes, le paysan aisé de nos campagnes ont à peu de frais plus de bien-être que les rois de l'époqiie homérique. L'homme de goût trouve, dans un choix sans cesse accru d'œuvres d'art, des jouissances plus variées que n'en purent avoir, durant des siècles en apparence privilégiés, les contemporains de Périclès ou des Médicis. Un esprit cultivé sait actuellement plus de choses qu'Aristote. Telle vertu devenue vulgaire atteste une plus saine intelligence et une pratique plus virile du devoir que l'inutile héroïsme ou les mortifications de saints légendaires. Le citoyen des démocraties modernes est plus libre dans son obscurité que l'orgueilleux maître d'esclaves dans les aristocraties anciennes. En tout, le commun des hommes arrive à dépasser les supériorités d'autrefois. Non, quoi que disent les détracteurs- du présent, il n'y a rien à regretter du passé. Malgré ses lacunes et ses misères, notre âge est préférable à tous ceux qui l'ont précédé (i). Comme Sthénélus dans Homère, nous pouvons rendre grâces au ciel d'être mieux partagés et meilleurs que nos devanciers (2). '
(i) Buckle tient notre siècle pour « le plus grand, sous presque tous 4k les rapports, que le monde ait jamais vu » (Hist. de la civil, en Anglet.y ch. xx).
(2) H|Jt.eiç Tol TraTepwv (Agy' àfxefvoveç euxofxeô 'eïvat
(Iliade, IV, 405.)