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INFLUENCES PERTURBATRICES

Le progrès, c'est là Tobjection la plus ordinaire, ne s'accomplit pas partout et toujours avec la régulière uniformité d'une loi simple. Sa marche comporte des phases de précipitation ou de ralentissement, des temps d'arrêt, parfois même de formelles régressions. Ces variations sont dues à diverses influences parmi lesquelles nous nous contenterons d'indiquer la nature des milieux géographiques, les aptitudes spéciales des groupes humains, les stades de leur évolution vitale et les accidents de l'histoire.

Le monde terrestre est un théâtre inégal d'action qui, par ses ressources et ses obstacles, impose certaines directions aux développements de l'activité humaine. Le climat, la configuration des territoires, leurs produits utiles, leur degré de fertilité, l'impression même qu'ils produisent sur les sentiments, le goût, l'esprit ou le caractère, décident en partie de la destinée des peuples. On a reconnu de bonne heure que l'histoire est sous l'étroite dépendance de la géographie. Déjà Hîppocrate signalait l'action exercée par le milieu sur la vie humaine (i). Strabon explique volontiers le rôle historique des peuples par la nature des régions qu'ils ont habitées. La première analyse méthodique de ces influences est due à Bodin (2). Montesquieu, qui insiste particulièrement sur celle du climat (3), n'a guère fait que reproduire ce qu'avait dit son prédécesseur du xvi® siècle. Buflbn attache surtout de l'importance au sol et à ses pro-

( I ) Des airs, des eaux et des lieux,

(2) Méthode pour étudier Vhistoire, ch. V et Républiquey V,

(3) Esprit des lois, liv. XIV à XVIII.

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ductions naturelles (i), parce que la conformation et les ressources des lieux disposent les peuples à vivre de chasse ou de pêche, de troupeaux ou de moissons, favorisent ou arrêtent l'essor de l'industrie, ouvrent ou ferment les voies commerciales, isolent ou rapprochent les États... Les rapports de l'homme avec la nature ont été exposés, dans leur généralité la plus étendue, par Karl Ritter (2), et plus spécialement par Lotze (3). « La cause première de tous les phé- « nomènes historiques et la cause unique du progrès, c'est, « dit Buckle, la quadruple influence du climat, de la nour- « riture, du sol et des formes de la surface terrestre. » Il rappelle aux historiens que « partout le doigt de la nature « est sur eux et que l'histoire de Tesprit humain ne peut « être comprise qu'en la reliant à l'histoire et aux aspects « de l'univers matériel (4). » Un mot résume ces idées : « L'humanité est fonction de l'univers. »

La plupart des inégalités constatées dans la marche du progrès, son avancement rapide dans les fertiles vallées du Nil, de l'Euphrate, du Gange et du Yang-tse-Kiang, sa riche diversité dans les régions accidentées de l'Europe, son immobilité dans les déserts d'Afrique ou d'Asie s'expliquent par l'influence des conditions climatériques et géographiques. Une loi générale semble assigner la zone dite tempérée à l'expansion de la civilisation et l'y restreindre (5). L'espace, large d'environ 3,3oo kilomètres, qui se trouve compris, dans l'hémisphère boréal, entre le 2 5® et le 55®

( I ) « La terre fait les plantes ; la terre et les plantes font les ani- « maux ; la terre, les plantes et les animaux font Thomme » (Des animaux sauvages, introduction). Le Tasse avait déjà dit :

« La terra Simili a se gli abitator produce. »

(Gerusalemme liberata, I, 62.)

(2) Erdkunde.

(3) Microcosme, Idées sur Vhistoire naturelle et l'histoire du genre humain, VL

(4) fiist. de la civilis. en Anglet., ch. 11, fin.

(5) Hegel, Philosophie de Vhistoire.

degrés de latitude, nourrit en effet les deux tiers de la population du globe, tandis qu'il représentée peine le tiers de la superficie des continents. Dans cette région, propice entre toutes, la nature ne se montre ni trop féconde, ni trop stérile. Au lieu d'accabler Thomme par l'excès ou par l'insuffisance de ses forces productrices, elle le stimule et se laisse vaincre par lui. D'après une autre loi, plus obscure, indiquée par Herder et par Hegel (i ) la civilisation suivrait le cours apparent du soleil et se déplacerait comme lui d'Orient en Occident.

De même que les individus, les peuples et les races humaines ont en propre des aptitudes spéciales et se partagent des tâches diverses dans l'œuvre complexe de la civilisation. Quelle variété de dons naturels l'histoire nous fait admirer chez les groupes ethniques étudiés par elle avec le plus de soin, Ég}'ptiens, Assyriens, Hindous, Hébreux, Phéniciens, Grecs, Romains, Français, Allemands, Anglais, Italiens, Espagnols, Russes, Anglo-Américains !.. Chacun d'eux a son génie auquel il reste fidèle durant tout le cours de son existence ; mais l'impuissance où il est d'en changer borne son rôle historique à des fonctions déterminées et transitoires. Des peuples nouveaux font successivement leur apparition sur la scène du monde et viennent y déployer leurs qualités caractéristiques, en rapport avec les exigences de la civilisation renouvelée. Si difficile qu'il soit de saisir sous la multiplicité de ses aspects cette influence, essentiellement variable, des aptitudes ethniques, il faut en tenir compte, sous peine de méconnaître un des facteurs les plus actifs du progrès. Il y a là, pour l'histoire, un principe de diversité sans fin.

Il importe encore de distinguer dans la vie des peuples des phases d'évolution. Une loi, déjà connue des historiens

(i) Hegel, Philosophie de l'histoire.

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anciens, fait parcourir aux sociétés politiques une suite de stades analogue à celle dont se compose l'existence des êtres individuels. Dès le v® siècle avant notre ère, un disciple de Pythagore écrivait : « Les sociétés naissent, croissent et « meuî*ent comme des hommes,- pour être remplacées par « d'autres générations de sociétés, comme nous serons, « nous, remplacés par d'autres générations d'hommes (i). » Polybe exprime avec non moins de netteté la même idée (2) qui ne tarde pas à devenir un lieu commun de philosophie historique. Cicéron, Sénèque, Florus et Ammien Marcelin (3) retrouvent* dans l'histoire de Rome quatre des âges de la vie humaine, la naissance, l'enfance, l'adolescence et la virilité. Leur patriotisme n'ose pas poursuivre jusqu'au bout le parallèle et prévoir le déclin de la vieillesse, moins encore son terme fatal ; mais une expérience plus longue nous prouve que, sous l'inéluctable loi de toute existence finie, les sociétés, après avoir atteint leur apogée de force et d'éclat, s'affaissent, languissent et meurent. Si triste que soit dans l'histoire la décadence et la disparition d'États autrefois glorieux, ces phénomènes ne doivent pas faire douter du progrès, puisque la sutetitution de peuples jeunes à des peuples épuisés prépare à la civilisation, pour continuer l'œuvre immortelle, des coopérateurs toujours dispos et vaillants.

On pourrait même signaler une analogie entre l'évolution individuelle de l'homme et là suite des âges que le genre humain a traversés. L'état animal de nature correspondant à la gestation, et l'éveil de la raison, à la naissance, la phase de sauvagerie, consacrée à pourvoir, par des inven-

(i)Ocellus de Lucanie, Delà nature deS Univers (neplTouIIavTOç.)

(2) « Est cujuslibet corporis aut civitatis naturale aliquod crescendi tempus, dein florem statumque suum obtinendi, ac demum vertendi adinteritum» (Polybe, Fragments, édit. Schweighœuser, VI, 51),

(3) Cicéron, République, II, i ; Sénèque, dans Lactance, Ex libris Senecœ fragmenta ; Florus , Histoire romaine, avant-propos ; Ammien Marcelin, XVI, 6.

tiens élémentaires, aux exigences des premiers besoins, représenterait une sorte d'enfance, où domine la vie physiologique. L'état barbare, dans la turbulente activité duquel prévalent l'ardeur des passions et le goût des^ aventures, correspondrait à l'adolescence du genre humain, pleine de fougueux désirs. La poésie et lart se sont ensuite épanouis dans la série des temps qui vont de l'antiquité orientaleàla renaissance, et semblent caractériser une époque de brillante jeunesse où les facultés qui relèvent del'imagination, prenant leur essor, ont fait prédominer, dans l'activité rationnelle, le sens du beau idéal. Nous sommes entrés depuis peu dans une phase de virilité réfléchie dont la tâche principale parait devoir être la constitution des sciences. Espérons qu'un jour, quand sera venu l'âge de la pleine maturité, la raison calme, éclairée et maîtresse d'ellemême, attribuera à la moralité en retard la prééminence qui lui est due ; et qu'enfin la sagesse, fruit de l'expérience de tous les siècles, établira, dans les lois politiques et sociales, une mesure supérieure d'équité...

Rappelons, pour terminer, les accidents sans nombre qui se mêlent incessamment à l'ordre de la vie humaine pour le troubler ou le servir. Des faits sans règle apparente, résultant de coïncidences fortuites, de rencontres imprévues ou de nécessités latentes, exercent sur la marche du progrès une influence jugée très grande dans le détail, quoiqu'elle soit peu appréciable dans l'ensemble. Cette classe d'actions comprend tous les événements de l'histoire. Les historiens en ont tellement exagéré l'importance qu'il nous suffit de la mentionner, en attendant que la science puisse en rattacher les causes et les efl^ets aux lois générales des fonctions.

Les différentes influences que nous venons d'indiquer et qui varient selon les lieux, les groupes, les temps et les

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circonstances, tantôt concourent et tantôt se neutralisent, ce qui a pour résultat d'accélérer la marche du progrès quand toutes sont favorables, de le suspendre ou même de le faire rétrograder quand elles lui sont contraires. Ces anomalies font quelquefois méconnaître la constance de la loi de progression ; mais elles ne la contredisent pas. Mieux interprétées, elles montrent seulement la complexité de son ordre. Comme une armée en marche, l'humanité a des éclaireurs d'avant-garde qui frayent la voie, un gros de troupes qui avance d'un pas régulier, puis des traînards et des malades qui représentent des non-valeurs. Mais, à considérer l'ensemble et malgré ces irrégularités partielles, Tarmée progresse et fait du chemin.

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