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CÉLÉBRITÉS DE LA VIE MORALE

L'histoire, déçue par la renommée, n'enregistre parmi les actions des hommes que les vertus et les vices rares. Elle néglige comme indifférente ou nulle la moralité moyenne des foules. Il lui faut des exploits ou des forfaits singuliers. A l'exemple de Dante, elle élimine la tourbe de ceux

« Ghe visser senza infamia e senza lodo » ;

et dit avec le même dédain :

« NoQ ragionam di lor, ma guarda e passa (2). »

Sous l'influence d'un préjugé non moins général, les historiens pensent que les auteurs d'actions célèbres doivent ^n porter l'entière responsabilité. L'opinion publique, les lois pénales et les dogmes religieux confirment à l'envi cette théorie. On répartit le blâme et l'éloge, les châtiments ctles récompenses ; on admire les héros, on place les saints dans le ciel, on promet aux justes des béatitudes sans fin ; par contre, on flétrit les pervers, on sévit contre les criminels, et ceux que nos justices boiteuses ne peuvent atteindre ^Ont menacés, dans une autre vie, d'une éternité de tourments. Mais, quand on examine avec soin les éléments et les

(f) Journal d'un poète. — Turba fit mens.

(2) InfernOy III, terz. 12 et 17.

conditions de la moralité humaine, on est tenté de trouver les admirations naïves, les juges aveugles et les lois féroces.

Au dire de la plupart des philosophes, notre initiative serait absolue et notre liberté parfaite. A les entendre nous prodiguer en morale une foule d'excellents conseils, il semble que les tous suivre soitla chose du mondelaplus aisée. Cependant l'expérience montre qu'il n'est pas aussi facile d'incliner les hommes au bien. Beaucoup voient le mieux, font le pire et ne se règlent pas sur ce que leur raison approuve. Les moralistes eux-mêmes vivent parfois assez mal avec leurs propres préceptes. C'est que notre volonté n'a pas tout le pouvoir qu'on lui suppose. On nous croit libres et nous sommes asservis à mille dépendances. Loin de relever de nous seuls, nous ne prenons à nos actions qu'une part restreinte. Dans ce que nous accomplissons de bien ou de mal, nous avons des collaborateurs sans nombre, instigateurs, auxiliaires ou complices, qui doivent entrer en partage de nos mérites et de nos fautes. Les hommes sont ce que l'hérédité, l'éducation, le milieu et les circonstances les font.

Il y aurait à examiner d'abord l'influence obscure, mais profonde et très étendue, de l'innéité. Rousseau prétend à tort que « nos talents naissent avec nous » et que, au contrair.e, « nos vertus et nos vices nous appartiennent ». Plus encore que nos talents, nos penchants moraux suivent la loi des aptitudes natives. Chacun hérite de ses ascendants certaines tendances qui le prédisposent à des qualités ou à des défauts déterminés. On naît timide ou résolu, indolent ou actif, versatile ou persévérant, porté au bien où enclin au mal. Quelques-uns, naturellement honnêtes, « fontle bien comme les chevaux trottent», selon l'expression de M'"* de Sévigné. D'autres, foncièrement mauvais, commettent le mal sans remords, presque avec plaisir, comme les tigres déchirent leurs proies. Ces dispositions* innées constituent

le tempérament moral, et notre activité les applique plus qu'elle ne les modifie. Nos ancêtres agissent en nous, nous lèguent une part de leur force ou de leur faiblesse et nous entraînent dans les directions qu'ils ont suivies. On a souvent loué la coutume des Chinois qui anoblissent les parents et non la postérité d'un homme illustré par de belles actions. Quelque chose, en effet, de ses mérites leur revient. Le criminel est de même incité au mal par ceux de ses parents qui lui ont transmis de mauvais instincts. Notre initiative se meut sur une pente de moralité traditionnelle comme l'eau d'un fleuve dans le lit que les siècles ont creusé.

A l'influence de l'hérédité vient s'ajouter celle de l'éducation. L'habitude étant « une seconde nature (i) », les applications initiales de la volonté ont une importance extrême, parce qu'elles nous engagent dans des voies où nous sommes portés à persévérer. Nos instituteurs et nos maîtres nous règlent par leurs leçons et surtout par leurs exemples. Diogène faisait une juste attribution des responsabilités lorsque, voyant un enfant commettre une faute, il donnait un soufflet à son précepteur.

Marc-Aurèle nous apprend combien de secours contribuent à former une moralité supérieure, dans cette page des Pensées où il énumère avec une gratitude touchante tout ce dont il est redevable à ses parents, à ses proches, à ses bienfaiteurs et à ses maîtres. Il se considère comme un miroir imparfait où se réfléchissent les vertus d'une foule d'êtres excellents dont il a été entouré dès son enfance : Son aïeul Vérus lui a donné l'exemple de la douceur et de la patience ; son père, de la modestie et de la fermeté ; sa "^ère, de la piété, de la frugalité ; Diogénète lui a inspiré le ^oûtdes occupations sérieuses et l'aversion des futilités;... Antonin le Pieux, son père adoptif, a été pour lui le modèle accompli des vertus qu'on peut souhaiter dans un prince...

'//b)^Ep r^ cpu<Jtç 'éôoç (Aristote, De la mémoire, 2).

yO l'histoire ET LES HISTORIENS

« Je re mercie les dieux, conclut-il, de m'avoir donné de «. bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons « maîtres et, dans mon entourage, dans mes proches, dans « mes amis, des gens prjesque tous remplis de bonté... Oui, « tant de bonheurs ne peuvent être l'effet que de Tassis- « tance des dieux et d'une heureuse fortune (i) ! » Voilà ce qu'il a fallu d'utiles leçons pour former un grand homme de bien. Pareil concours se rencontre rarement, et c'est pourquoi les Marc-Aurèle ne sont pas communs.

Citons encore l'exemple de Kant qui, élevé dans une famille humble, mais de moralité austère, se disait redevable à sa mère de ce respect absolu pour la vérité auquel, dans sa morale, il n'admet ni limite, ni exception. «Sin- « gulier et admirable effet des vertus les plus obscures. Une « pauvre femme, née dans les dernières classes de la « société, prépare ainsi pour le monde une doctrine sévère « et salutaire qui dominera peut-être bien des intelli- « gences (2). »

Devenus capables d'agir par nous-mêmes, nous ne suivons point uniquement les inspirations de notre conscience ; nous nous gouvernons surtout par les exemples et les jugements de nos semblables, dont l'approbation nous est souvent plus chère que notre propre estime. L'opinion publique, le respect humain exercent sur nous un puissant empire. Avides de considération, nous appliquons les maximes qui prévalent autour de nous, adoptant l'usage pour loi, les convenances pour règle, cultivant de préférence les vertus à la mode et nous parant à l'occasion de vices bien portés. Chaque époque se fait ainsi une atmosphère morale que tous respirent, saine ou corrompue, et dont la plupart ressentent les effets fortifiants ou pernicieux. Cicéron dit que l'intégrité si vantée de Scipion et de Paul-Emile ne devrait pas, en bonne justice, leur être

(i) Pensées, I, ch. i à xvii.

(2) Doudan, Mélanges, Philosophie de Kant.

imputée à gloire : c'était une vertu de leur âge (i). Mais Verres n'était peut-être pas aussi coupable que le soutenait son accusateur : il avait les vices du siècle. Ni Messaline n'aurait été possible sous les Tarquins, ni Lucrèce vraisemblable sous les Césars. Parfois, il est vrai, de pures et sublimes vertus s'épanouissent dans un milieu de dépravation. Elles semblent alors naître de la corruption ellemême, comme ces plantes délicates qui fleurissent plus . parfumées et plus belles quand leurs racines plongent dans le fumier.

Les types célèbres en qui l'histoire honore ou flétrit ce que l'humanité semble avoir de meilleur ou de pire, révèlent toute l'influence de ces fatalités de milieu développées à l'extrême dans des situations exceptionnelles. Néron fut un produit de son époque, le résultat de la bassesse et de l'immoralité générales. Ses commencements avaient été bons ; mais il ne tarda pas à subir la contagion des vices publics. Ses cruautés et ses débauches montrent jusqu'où peut déchoir une nature faible et sensuelle, disposant d'un pouvoir absolu sur des âmes viles, livrée à des suggestions perverses, sûre d'avance de toutes les complicités et applaudie dans ses plus monstrueux égarements. Loin de révolter Rome par ses scandales et ses crimes, Néron eut une popularité réelle qui est la condamnation de son temps. On vit même les honnêtes gens d'alors, Sénèque et Burrhus, se faire les apologistes du parricide. Ainsi que Néron, Tibère, Caligula, Domitien s'annonçaient sous d'heureux auspices. Ce fut le pouvoir qui les gâta (2). L'Estoile, après avoir* longuement rapporté les désordres de Henri III, ^ï*t de lui à sa mort : « Ce roy étoit un bon prince, s'il eût ^ rencontré un meilleur siècle (3). »

Aux antipodes du monde moral, la vie de saint Vincent

l'I^^offtciis, II, 22.

/w ^<^ite le dit de Tibère : « Vi dominationis convolsus et muta-

^^^-^^Urnal de Henri ///, édit. de 1744, p. 207.

de Paul, consacrée au soulagement des misères humaines, enseigne ce que peut ressentir de sympathie et montrer d'abnégation un cœur généreux ému par de grandes souffrances. Mais il ne fut pas le seul héros de la bienfaisance au temps de la Fronde. Il avait eu des précurseurs ; il eut des émules et trouva des auxiliaires prêts à s'associer avec zèle à ses bonnes œuvres (i). Investi d'une sorte de fonction sociale, Vincent de Paul devint le « grand aumônier de France », le « ministre de la charité nationale ». Toutefois, son rôle fut d'un délégué plus que d'un apôtre, d'un organisateur plus que d'un initiateur. Par lui seul, il n'aurait guère pu faire plus de bien et conquérir plus de renom qu'un de ces lauréats, héros d'un jour, à qui nos Académies décernent des prix de vertu. La gloire du saint tient à ce que, de son vivant et après sa mort, l'esprit de charité recruta, pour exécuter, continuer et agrandir son œuvre, une milice nombreuse qui, prenant son nom pour bannière, l'a fait bénéficier de ces mérites anonymes. — « Qu'est-ce « que le saint ? » demande Gœthe ; et il répond : « Ce qui « réunit plusieurs âmes (2). »

La moralité humaine est donc essentiellement collective. « Nul ne sait jusqu'où s'étend, dans le temps et dans l'es- « pace, la part que les autres hommes, soit par des actes « individuels, soit par des influences sociales, peuvent « revendiquer dans chacune de nos actions ; mais nul ne « sait aussi la part que nos discours et nos exemples peu- «, vent avoir sur les actions des autres hommes. L'hérédité « accumulée d'un nombre infini de générations nous a faits « ce que nous sommes ; un nombre également infini de « générations recevra de nous ce dépôt héréditaire modifié, « transformé par la façon personnelle dont nous aurons « vécu. Nous sommes façonnés, dans tout le cours de

(i) A. Feillet, la Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, ch. ix et x.

(2) Gœthe, Distiques.

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« notre vie, par l'action irrésistible du milieu ambiant, par « notre famille, par la société dont nous faisons partie, par « tous les hommes avec lesquels le hasard ou notre choix. « nous met en rapport, et, en subissant ces diverses « influences, nous subissons par ricochet celle de toute la « série des causes qui ont concouru à les produire ; nous <c sommes nous-mêmes un des éléments de cette série de « causes et, par un semblable ricochet, notre influence ira « bien au delà du petit cercle où se passe notre vie indivise duelle. Nous avons ainsi une part de responsabilité dans « la vie de tous les autres hommes, de même que tous les « autres hommes ont une part de responsabilité dans la « nôtre (i). » Il est seulement à noter que l'action de chacun sur tous est infinitésimale, tandis que celle de tous sur chacun est presque infinie.

Il faudrait enfin tenir compte de l'empire des circonstances et de la foule d'accidents qui, venant chaque jour à la traverse de notre vie, nous obligent d'aviser. Ces contingences variables occupent et absorbent presque notre activité, car nous devons tour à tour les exploiter, les vaincre ou leur obéir. Des combinaisons aléatoires d'effets, des rencontres fortuites, des événements imprévus viennent sans cesse éprouver, tenter, corrompre, fortifier notre moralité, l'abattre ou la relever. Il en coûte à notre orgueil d'admettre la fortune en participation de nos mérites et de nos succès, quoique nous soyons assez disposés à lui imputer nos fautes et nos revers :

* I-e bien, nous le faisons ; le mal, c'est la Fortune.

* On a toujours raison, le Destin toujours tort (2). »

^^^s succès ou revers, sagesse ou folie, dépendent beau- "P de l'occasion et des circonstances. Nos vices et nos ^^ ne sont parfois que des accidents de fortune. « Quoi-

(2) LÎ^ile Beaussire... les Fondements de la morale, p. i63. . ^ Fontaine, Fables, VII, 14.

« que les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles «, ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais « les effets du hasard (i). »

Qui saurait apprécier toutes ces influences verrait clairement qu'elles prédominentdans notre activité morale et que la liberté se meut entre des limites extrêmement resserrées. Les hommes ne sont ni aussi bons qu'ils le présument, ni aussi mauvais qu'on le dit. Ils exercent, dans des situations dissemblables, une moralité en apparence inégale, mais peutêtre au fond sensiblement uniforme. Peu dignes de l'estime qu'on leur accorde et presque innocents des crimes dont on les charge, les êtres humains oscillent autour d'une moralité moyenne, exposés à une foule de perturbations dont on ne peut, sans injustice, les rendre entièrement responsables. S'il y a des consciences plus ou moins scrupuleuses, des volontés énergiques ou débiles, des vertus fortes ou sujettes à défaillir, c'est que les conditions ne sont pas les mêmes, et, si tous les facteurs de nos actions étaient connus, on trouverait que, du meilleur au pire, la distance est moins grande qu'on ne le croit. En somme, il se rencontre dans le monde beaucoup de malheureux et peu de coupables, quelques favorisés et point de héros. Cessons d'admirer mal à propos et de nous indigner sans motifs ; tâchons de comprendre.

Pour la science positive, notre volonté est régie, dans le détail entier de ses actes, par les lois d'un déterminisme strict où prévalent les influences de l'hérédité et du milieu. Cela ressort de la régularité avec laquelle se reproduisent, dans un état social donné, des faits tenus pour pleinement volontaires. La statistique constate que, chez un peuple, le nombre des crimes, des délits, des suicides, etc., et même celui des divers genres de crimes, délits ou suicides, varient peu d'une année à l'autre, preuve que, sous les initiatives

(i) Larochefoucauld, Max/mes, 57.

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en apparence personnelles; agit une cause générale et fixe. Quételet qiii, le premier, a mis en lumière ces lois de la criminalité et leur rapport avec les conditions d'âge, de sexe, de saison, de misère, d'ignorance, etc. (i), va jusqu'à dire : « La société renferme en elle les germes de tous « les crimes qui vont se commettre. C'est elle en quelque « sorte qui les prépare, et le coupable n'est que Tinstru- « ment qui les exécute. Tout état social suppose donc un « certain nombre de crimes qui résultent comme consé- « quence nécessaire de son organisation (2). » « Le milieu « social, dit' de même un anthropologiste, est le bouillon « de culture de la criminalité ; le microbe, c'est le criminel, <c un élément qui n'a d'importance que le jour où il trouve « le bouillon qui le fait fermenter... Les sociétés ont les « criminels qu'elles méritent (3). »

Plus clairement encore que les singularités éclatantes du

vice ou de la vertu, les actions communes attestent, par

leur cours régulier, la stabilité des influences qui gouvernent

la moralité moyenne, car elles expriment les constantes

dont les anomalies sont les variables. Là surtout régnent

Tordre et la loi. On suppose à tort que l'infinie multitude

des actes vulgaires est indifférente et presque dépourvue de

valeur morale. Tout au contraire, elle constitue le fonds de

la moralité publique et en donne le mieux la juste mesure.

Entre les scélérats et les saints, qui accaparent sans droit

l'attention des historiens, s'écoule, silencieuse et obscure,

la foule de ceux qui ont vécu simplement, honnêtement, et

dont l'étude serait le plus propre à marquer le niveau

moral d'une population. « Ce que vaut la vertu d'un

^ nomme, dit Pascal, ne doit pas se mesurer par ses efforts,

^ mais par son ordinaire (4). » Il en est de même d'une

\\) Physique sociale, t. II,p. 3 12 ; Sur l'homme, 1885, t. i,p. 7 et

(2) Pny$tque sociale, t. I, p. 97.

^3) p' Lacassagne, Congrès d'anthropologie criminelle de Rome,

.^1 Pascal, Pensées, édit. Havet, Art. vi, p. 27,

société. Ces vertus moyennes, trop peu prisées, sont en réalité les plus méritoires, celles qui, peut-être, approchent le plus de la perfection, parce qu'elles se gardent de tout excès et se fondent sur une pratique constante, alors que l'acte héroïque est outré et ne dure qu'un moment. « Je « suis persuadé, dit M. Renan, que les auteurs des plus « nobles efforts que l'humanité ait tentés pour s'élever « vers le bien resteront à jamais confondus dans le culte « sommaire des saints inconnus (i). »

Comme l'invention, l'art et la science, la moralité résulte donc d'un vaste concours. Nos déterminations, qui senjblent spontanées et libres, sont l'effet d'une force transmise par l'hérédité, dirigée par l'éducation et s'exerçant parmi des occurrences variables, sous l'empire des influences de milieu . La collectivité humaine pèse ainsi de tout son poids sur notre initiative propre. Au-dessous des figures légendaires qui personnifient dans l'histoire la puissance de la raison, apparaissent les foules comme explication de ce que leur grandeur a de glorieux ou de terrible. Ces multitudes, si longtemps dédaignées, sont le foyer d'où rayonnent les vertus et les vices célèbres, le milieu où s'élabore la moralité commune et l'influence souveraine qui range à ses lois les activités particulières.

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