CÉLÉBRITÉS DE LA POLITIQUE ET DE LA RELIGION
Il n'y a pas de personnages plus complaisamment célébrés par les historiens que les héros de la politique. Quiconque a eu l'insigne honneur de commander aux hommes est assuré
(i) Essais de morale et de critique, p. 50.
de trouver place dans Thistoire. S'il a broyé les peuples dans des guerres, s'il les a mêlés par la conquête, s'il a changé leur mode de gouvernement, sa gloire est complète et sa renommée hors de pair. « Les hommes, dit Machiavel, « qui, par les institutions et les lois, ont formé les répu- « bliques et les royaumes, sont placés le plus haut, sont « le plus loués, après les Dieux. »
En vain quelques philosophes, sceptiques de profession,
affirment que ces chefs d'État, qui font si grande figure dans
l'histoire, sont hommes comme les autres, non moins
chétifs de corps, bornés d'esprit ou faibles de caractère que
le commun de leurs sujets, et que « les âmes des empereurs
« et des savàtiers sont jetées à mesme moule (i) » ; les
historiens n'en veulent rien croire. Refusant d'admettre
une petitesse réelle sous tant de grandeur apparente, ils
pensent, avec les théoriciens du pouvoir absolu, que ceux
qui gouvernent les hommes sont d'une autre espèce qu'eux.
Homère appelle les rois « pasteurs de peuples (2) ». Aristote
établit entre eux et leurs sujets une différence analogue à
celle qui existe entre le berger et son troupeau (3). Caligula
disait: « Puisque ceux qui conduisent les troupeaux de
« bêtes ne sont pas des bêtes comme elles, mais qu'ils sont
« de nature plus excellente , il faut bien que ceux qui com-
« mandent aux hommes si absolument ne soient pas de
« simples hommes, mais des Dieux (4). » C'est là un lieu
commun d'adulation monarchique. L'auteur des Psaumes
^^t aux rois : « Vous êtes des Dieux (5) ! » Une déclaration
"" clergé de France (1682) porte que « les rois ne sont
^ P^s seulement ordonnés de Dieu ; ils sont Dieux eux-
^^nies ». Louis XIV en est convaincu. Les rédacteurs
u< V^ontaigne, Essais, II, 12.
sujg^ "^^istote, Politique, I, 3. — Le terme de troupeau, appliqué aux tute o ^,'"^ roi-berger, se lit encore dans la Politique tirée de récri-
U) j^^'w/e, de Bossuet.
(c\ Hilon le Juif, Legatio ad Caïum.
Dii estis vos » [Psalm. lxxxi, i).
jS l'histoire et les historiens
de ses Mémoires lui font dire des fonctions de la royauté : «. Il en est de certaines où, tenant pour ainsi dire la place « de Dieu, nous semblons être participants de sa connais- « sance aussi bien que de son autorité (i). »
Pour la plupart des historiens, les chefs sont tout et les peuples si peu de chose que ce n'est pas la peine de s'en occuper. A les croire, un petit nombre d'hommes puissants préside au destin des États, procure la victoire aux armées, maintient l'ordre public, assigne à la foule ses tâches et trace la voie où marchent les générations. Ils conçoivent, ordonnent et dirigent (2). Rien ne se fait que par eux et, sans leur initiative, les peuples, matière inerte, seraient incapables d'agir. Les rois semblent ainsi tenir les nations dans leur main et les modeler comme une argile au gré de leur fantaisie. Ils sont, dit Sénèque à Néron, « les âmes de ces corps (3) ». Frédéric II déclare que « la force des États « consiste dans les grands hommes que la nature y fait naître « à propos». Plus affirmatif encore, Montesquieu attribue aux princes le pouvoir de « convertir des hommes en bêtes et « des bêtes en hommes ».
Conséquemment à cette conception mythique du rôle des gouvernants, les historiens réduisent l'histoire des peuples à celles de leurs chefs. Ils nous entretiennent longuement de ces personnages, de leurs actions, de leurs faiblesses, du détail de leur vie privée, et prennent, comme Tacite, l'histoire des empereurs pour celle de l'empire. Si même ils rencontrent sur leur chemin un de ces princes dont il n'y a rien à raconter, une ombre vaine telle que ce Louis V surnommé lejainéant{qui nikilfecit, dit son biographe embarrassé), ils ne laissent pas de le mentionner à son rang, car
(i) Mémoires pour Vinstruction du Dauphin, 1806, t. II, p. 16.
(2) « Le roi s'appelle rex, celui qui dirige, qui règle, King (Kon- « ning, Kan-ning), l'homme qui sait, qui peut. » Carlyle, Les Héros, confér. i'«.
(3) « Animus reipublicae tu es, illa corpus tuum » (De Clementia, l 5)-
Digiti
AGENTS DE l'hISTOIRE 79
il ne faut point de lacune dans la liste de nos rois. Son règne est une page blanche. Sous lui la France n'a pas vécu.
C'est une opinion accréditée parmi les grands capitaines que, dans une armée, le général seul importe. Les soldats sont les éléments passifs de ses combinaisons stratégiques, des pions sacrifiés sur l'échiquier de la guerre. « Chabrias souloit dire que une armée de cerfs conduicte <c par un leon estoit plus à craindre que une armée de leons « conduicte par un cerf (i). » Napoléon a refait ce mot: « Une armée de lièvres commandée par un lion vaut rnieux « qu'une armée de lions commandée par un lièvre. » Sans doute, entre deux armées de force et de valeur à peu près égales, le mérite du chef a, sauf accident contraire, chance de décider de la victoire ; mais entre deux armées de valeur très inégale, le mérite des soldats prime celui de leur chef. Ce ne sont pas. d'ordinaire, les généraux qui lâchent pied les premiers. Imaginez qu'à Arbelles Alexandre eût commandé les Perses et Darius les Macédoniens ; le résultat n'aurait-il pas différé ? Une armée mal dirigée mais pleine d'ardeur n'est pas forcément vouée à la défaite. Les historiens de la première croisade s'applaudissent de ce que l'immense troupe des fidèles n'ait pas été commandée par un empereur ou un roi. « Les sauterelles n'ont point de « roi, dit Guibert de Nogent, et pourtant elles s'en vont « par bandes. » Il convient même de rappeler que cette armée sans unité de commandement, mais animée d'une foi vive, fut la seule qui réussit à prendre Jérusalem.
Ce ne sont pas quelques capitaines de génie qui ont établi la domination de Rome, mais bien les héroïques légionnaires dont l'invincible solidité arrachait à Pyrrhus ce mot qui devrait éclairer les historiens : « Avec de pareils soldats, « /'aurais bientôt conquis le monde ! » Combien Grant, le iiéros de la guerre de sécession aux États-Unis, avait une vue plus juste de la réalité lorsque, nommé lieutenant-
(/} PJutarque, Œuvres morales^ Dicts notables des anciens roys.
général, il écrivait à Sherman : « Tout ce que je suis, je le « dois à mes soldats, à mes officiers et surtout à vous et à « Macpherson. »
«, Otez au peuple ses chefs, dit Tacite, il n'osera rien « entreprendre (i) »; mais ôtez aux chefs leurs partisans, que pourront-ils exécuter ? Montesquieu s'abuse quand il croit que le génie et la destinée de César auraient été partout les mêmes. « On parle beaucoup de la fortune de « César ; mais cet homme extraordinaire avait tant de « grandes qualités sans un défaut, quoiqu'il eût bien des « vices, qu'il eût été bien difficile que, quelque armée qu'il « eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque « république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée (2). » Supposez César né dans la servitude ou la plèbe, que vaudra ce raisonnement ? Confînez-le même dans ce village des Alpes où son orgueil aurait accepté le premier rang plutôt que le second dans Rome ; aurait-il encore été César? Pour troubler le monde, l'éblouir et le dominer, il fallait Rome, ses agitations, sa puissance et la fortune des événements.
Un habitant de Sériphe disait à Thémistocle : « Vous « êtes devenu célèbre, non par vous-même, mais par la « gloire de votre patrie. — Vous avez raison, répondit <K Thémistocle, je ne serais pas devenu célèbre si j'étais né « à Sériphe ; mais vous ne le seriez point devenu quand «. même vous seriez né dans Athènes (3). » C'était repartir en homme d'esprit ; néanmoins, l'objection subsiste et ne peut guère être réfutée. En accordant à Thémistocle que son illustration ait été en partie son ouvrage, en partie Je reflet de celle d'Athènes, il resterait à faire le départ. Une attribution exacte est assurément malaisée. On entrevoit cependant la solution du problème quand on réfléchit que Thémistocle, devenu satrape chez les Perses, n'a plus rien fait de
(i) Annales, I, 55.
(2) Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, m.
(3) Platon, République, I, et Plutarque, Vie de Thémistocle,
AGENTS DE l'hISTOIRE 8i
glorieux, tandis qu'Athènes, privée de Thémistocle, a gardé toute sa grandeur.
Il suffit de considérer le principe et les conditions d'exercice du pouvoir politique pour se convaincre qu'il est l'expression de la volonté ou du moins du consentement du plus grand nombre. Ce n'est pas aux peuples modernes qu'on a besoin d'exposer une théorie de la souveraineté populaire. Dans leur Déclaration d'indépendance (1774), les Etats-Unis ont posé à titre d'axiome que l'unique objet du gouvernement est d'assurer le bonheur et la sécurité de k nation, qu'il tient d'elle ses pouvoirs et n'en doit user que dans son intérêt, sous peine de révocation. Suivant la pittoresque image de Paul-Louis Courier, chaque peuple entend faire marcher son gouvernement « comme un cocher « qu'on paie et qui doit nous mener, non où il veut et « comme il veut, mais où nous prétendons aller et par le « chemin qui nous convient (i) ».
Le fondement de l'autorité publique est dans ceux qui la reconnaissent et, par cela même, la créent. Les historiens se méprennent quand ils imputent l'établissement du despotisme au crime d'audacieux tyrans. Le despotisme est fait non de la violence d'un ^eul, mais de la servilité de tous. Chaque usurpation s'autorise d'une abdication. Un peuple qui tient à ses droits n'a pas d'oppresseurs à redouter. Comme Gulliver à Lilliput, il pourra bien, une nuit, être enchaîné par surprise ; mais le moindre effort du géant à son réveil rompra ces liens débiles et lui rendra intacte sa liberté. Les puissants n'ont d'empire que celui qu'on leur, attribue ou, ce qui revient au même, qu'on leur laisse prendre. Soit par mandat exprès chez les peuples libres, soit par docilité muette chez ceux qu'on croit asservis, toujours il y a transmission d'influence de tous à un seul et 1 autocratie elle-même est une délégation delà souveraineté P^P^iaire. Les nations se font des gouvernements à leur
(0 /^o iQttjrç au rédacteur du Censeur.
image, et celle qui se plaint du sien ressemble à une laide qui accuse son miroir.
Croit-on qu'une fois investis du droit de gouverner, les chefs d'État puissent en user selon leur caprice ? L'erreur serait grande. « Il n'y a point de puissance absolue dans « le monde, il n'y en aura jamais. Le pouvoir en appa- « rence le plus illimité rencontre à chaque pas des obs- « tacles imperceptibles qui l'arrêtent. On peut le comparer « à une mer orageuse qui vient subitement se briser sur le « rivage contre des grains de sable (i). » Ces grains de sable qui opposent une digue à l'Océan, ce sont les volontés de la multitude.
A y regarder de près, on s'étonne de voir tout ce que ne peuvent pas ceux qui sont censés tout pouvoir. La part la plus considérable des intérêts sociaux échappe à leur ingérence et se régit par ses propres lois. Il est sans exemple qu'un despote ait engagé une nation dans des voies où elle refusait de marcher, qu'il ait même, de son autorité privée, changé les sentiments, les idées ou les mœurs de ses sujets» Ni Julien n'a pu empêcher le triomphe du christianisme, ni Philippe II étouffer la réforme. Ces maîtres réputés tout puissants sont aux ordres d'un maître plus impérieux encore, qui fait leur force quand ils lui cèdent et leur faiblesse quand ils lui résistent, l'opinion publique (2).
La mesure du pouvoir des chefs est celle de l'assentiment populaire. « Hercule, disait le proverbe grec, n'est pas « assez fort contre deux (3). » Que pourrait-il contre tous? Un fou de cour , qui vendait à l'occasion la sagesse , demandait en se jouant au terrible Philippe II : « Que ferais-
(i) Portalis, Discours au Conseil des Anciens en faveur des prêtres non assermentés.
(2) Magis fama quam vi stant regum res (Tacite, Annales^ VI, 3o)- Un courtisan disait devant le D' Quesnay : « C'est la hallebarde qui
mène le monde » — « Voilà qui va bien, objecta Quesnay ; mais qui donc mène la hallebarde ? » Et, comme l'autre se taisait, il ajouta : « Monsieur, c'est l'opinion » .
(3) Platon, Phédon,
AGENTS DE L^HISTOIRÈ 83
^ tu, Philippe, si, quand tu dis ow/, tout le monde disait ^ non? » Les rois n'ont de force que quand les peuples disent oui. Alors leur puissance paraît sans bornes. D'un signe ils lïiettent en campagne une armée de soldats ou en chantier des foules de travailleurs. On fait avec zèle ce qu'ils ordonnent parce qu'ils ordonnent ce qu'on désirait faire. Pour que leurs décrets aient force de loi, il faut que, d'avance, ils soient approuvés. Là donc où l'on admire le plus l'initiative de ces conducteurs de nations, on ne doit pas oublier qu'ils les mènent où elles voulaient aller. La foule les suit et les acclame parce qu'ils la guident vers son but. Au lieu d'entraîner un peuple, ils cèdent à son impulsion et, emportés par un fleuve, rêvent qu'ils lui donnent son cours. La mission des politiques célèbres consiste à réaliser le désir de tous, à l'instigation et avec le concours de tous. Ils ont surtout le génie de l'à-propos. Sans doute, pour accomplir de grandes choses, rien n'est plus efficace que l'action simultanée d'un grand peuple et d'un grand homme ; mais le second n'est qu'un agent subordonné. La force initiale et directrice gît dans le premier.
Ce n'est point Pierre le Grand qui a constitué la Russie ; c'est bien plutôt la Russie en travail de formation qui a suscité Pierre le Grand. La Jeune nation oscillait dans une sorte d'équilibre instable entre la barbarie asiatique et la civilisation européenne. Pierre P'' reconnut où la portaient ses affinités de race et ses ambitions politiques. Déjà chrétienne, en querelle d'intérêts et en rivalité d'influence avec ses voisines de l'Occident, la Suède et la Pologne, la Russie ne pouvait hésiter longtemps. Pierre parut au moment où la balance penchait, et l'on a pu croire que sa volonté décida le mouvement du fléau, alors qu'elle ne fît que le suivre.
, Ce n'est pas non plus Washington qui a constitué les Etats-Unis, La nationalité nouvelle ne pouvait manquer de ^^^Râniser en république démocratique, car, faute de pré-
84 l'hist'oire et les historiens
tendants à la royauté et d'aristocratie privilégiée, tout rendait inévitable cette forme de gouvernement (i). Libres d'en choisir une à leur guise, les colonies espagnoles ou britanniques, le Mexique, le Pérou, le Chili, le Canada, l'Australie, le Cap... ont adopté des institutions analogues sans avoir eu besoin, pour les établir, du secours d'autres Washington.
Les recueils de lois que la légende attribue à des législateurs célèbres ont été moins l'œuvre de leur sagesse personnelle quej'expression coordonnée des mœurs, des coutumes et des exigences du temps. Prenons comme exemple notre Code civil. Les contemporains en firent, par flatterie, hommage à Napoléon et celui-ci finit par s'en croire l'auteur principal. «On ne peut, disait-il à Sainte-Hélène, m'en- « lever ce code de lois que j'ai créées (2). » Thiers semble partager cette illusion quand il l'appelle « un monument « de l'esprit universel du chef de la république (3) ». Si l'histoire prenait jamais ces indications pour la vérité, elle serait cruellement abusée. La codification de nos lois, projetée par l'Assemblée constituante (5 juillet 1790), puis par l'Assemblée législative (16 octobre 1791), essayée durant la Convention, reprise sous le Directoire, s'accomplit enfin sous le Consulat, grâce au concours d'une élite de jurisconsultes. De tous ceux qui ont collaboré au Code civile Napoléon y a pris une des moindres parts, quoi qu'il en ait retiré le plus de gloire. Faut-il du moins en faire honneur aux légistes éminents que la célébrité désigne en sous-ordre, Portalis, Tronchet, Malleville, Bigot de Préameneu? Pas davantage. Ces hommes distingués ont eux-mêmes eu soin de nous dire que « les codes des peuples se font avec le « temps, mais qu'à proprement parler on ne les fait pas ». Les auteurs véritables, ce furent les légistes d'alors, éclairés
(i) De Tocqueville, De la démocratie en Amérique, ch. xvii.
(2) O'Méara, Napoléon dans l'exil.
(3) Histoire du Consulat et de VEmpire, t. V, p. 68.
AGENTS DE l'hISTOIRE 85
par ceux du passé et travaillant de concert à convertir en règles de droit les. vestiges de lois romaines, les coutumes traditionnelles,'les besoins nouveaux et les prescriptions de la raison universelle. Ils ont eu pour continuateurs les avocats qui discutent les textes et les magistrats qui fixent la jurisprudence, c'est-à-dire l'accord de tous les hommes de loi.
Au faite de la renommée planent ces génies dominateurs
^ue célèbrent à l'envi les historiens, Alexandre, César,
Napoléon. L'influence qu'ils ont exercée sur les destinéesde
grands peuples, sur celles même de l'humanité, paraît
immense. Ils semblent avoir pétri de leurs mains, animé de
leur souffle de puissants empires et contraint le monde à
marcher dans les voies tracées par eux. En réalité, leur
gioire résulte de ce que, dans un moment de fièvre héroïque,
'f Ont appliqué à une tâche voulue, commandée, presque
"^t^s^aire, l'effort de peuples entiers.
Alexandre opéra la réaction de la Grèce, enfin unie, contre le monde barbare pour l'envahir à son tour et le civiliser par la conquête. La ruine de l'empire perse, prédite par Jason, ébauchée par Agésilas, projetée et préparée par Philippe, fut, au moment propice, accomplie avec moins de difficulté que de gloire par la promenade triojjiphale d'un jeune héros à travers l'Asie.
César, continuant Marius, vint effectuer la transformation inévitable du patriciat romain en dictature impériale et centraliser le pouvoir afin de maintenir l'unité du monde vaincu. Les historiens latins sont unanimes à cet égard : ^ Tant que la république, dit l'un d'eux, fut petite et son ^ territoire médiocre, la forme républicaine pouvait suffire ^ ^t elle fut un bien ; mais sitôt que Rome, se jetant hors ^^ ^e l'Italie et traversant les mers, eut rempli de sa puis- ^ '"^ance les continents et les îles lointaines, la république ^ '^'était plus qu'un mal. Tout est devenu désordre au * ^^dans, commotion au dehors, et le monde, fatigué des-
« guerres civiles, a senti le besoin de respirer sous la domi- « nation d'un seul (i). »
Napoléon, enfin, c'est la révolution française faite homme, se retournant contre les vieux États de l'Europe pour les rangera ses principes et opérant, par de tyranniques mains, les semailles de la liberté. Lui-même a revendiqué ce rôle : « Rien, disait-il, ne saurait détruire ou effacer les grands « principes de notre révolution ; ces grandes et belles vérités « doivent demeurer à jamais... Elles régiront le monde; « elles seront à la fois la religion, la morale de tous les peu- « pies ; et cette ère mémorable se rattachera, quoi qu'on « ait voulu dire, à ma personne, parce qu'après tout j'ai « fait briller le flambeau, consacré les principes... Amis et « ennemis m'en diront le premier soldat, la premier repré- « sentant (2). »
Le prestige de ces grands hommes tient à l'importance du mouvement dont ils furent les porte-drapeaux, caj si l'histoire devait seulement tenir compte des batailles livrées, des villes prises, du sang répandu et des territoires dévastés, leur gloire serait peut-être éclipsée par celle de tel conquérant barbare comme Axtila ou Tamerlan. Mieux partagés, ils eurent à remplir une mission à la fois terrible et féconde. Durant ces époques de crise où se fonde un ordre nouveau, les hommes investis du pouvoir suprême deviennent grands à peu de frais. Tout ce qu'ils tentent réussit. La fortune les comble,le destin les mène. Ils recueillent l'honneur de triomphes remportés par une génération de héros. Si, par hypothèse, ces accapareurs de renommée étaient nés dans un autre pays ou un autre temps, l'œuvre qu'ils ont accomplie ne raturait pas moins été, dans ce qu'elle avait de nécessaire, par d'autres ouvriers et d'autres séries d'événements ; mais les
(i) Dion Cassius, Hist. rom. Voy. aussi Florus, IV, 3, et Strabon, Géogr., VI, 4, I 2. Dès le temps des Scipions, Polybe prévoyait qu'un jour la monarchie succéderait à la république {Hist, gén., VI, i, 41J.
(2) Mémorial de Sainte-Hélène y 9, i o avril 1 8 1 6;
AGENTS DE l'hISTOIRE 87
hommes que nous admirons, transportés ailleurs, n'auraient plus eu rien à faire et toute leur gloire avortait.
Arrêtons-nous un instant sur la plus récente et la mieux connue de ces figures grandioses. Le rôle de Napoléon va nous expliquer la formation de la légende. Un illustre historien a longuement raconté la vie du héros. Il a dit les combinaisons du capitaine, les conceptions du politique, les aptitudes de ce génie universel, son activité dévorante, se volonté souveraine. A voir les choses ainsi présentées, il semble que, pendant son règne, la France n'a pensé, voulu, agi que par lui (i). C'est prendre un homme pour une nation.
Il y eut alors en France un grand peuple et un grand homme ; mais la valeur du premier est seule hors de conteste : celle du second peut et doit être débattue. La fortune de Bonaparte fut d'être, à une époque de fermentation révolutionnaire, l'élu d'une nation puissante. Réléguez-le dans sa Corse libre, tout ce qu'il pourra faire sera d'être chef de bande et de recommencer Théodore. C'est la France, la France seule, qui a fait son glorieux destin (2I. A peine at-il eu besoin de s'aider un peu. Tout conspirait à son élévation. Avant même qu'il fût sorti de son obscurité, la révo- ^litioif lui préparait un trône en préludant par le despotisme ^^ ^a Convention au despotisme de l'empire. L'héroïsme ^Incomparables soldats assurait une suite de victoires à ^"'Conque aurait l'honneur de les commander (3), tandis
^ soi * ^^ nation lui ayant, dans un jour de fatigue, abandonné le ^ur'^ ^^ vouloir, d'ordonner, de penser pour tous... » (Thiers, Hist,
(21 N ^'^^ ^^ ^^ l'empire, VIII, p. 153).
* fran ^^^^^0"^ ^'^ reconnu dans une heure de sincérité : « Le peuple
t hog^y^^^ ^ f^^t pour ™oi plus qu'on ne fit jamais pour aucun
ildif. '^e » (Mémorial de Sainte-Hélène, 1842, t. I, p. 2^7). Ailleurs,
« ne i^^' * i^ s^ devait à un peuple qui avait plus fait pour lui qu'il
l'exf/ *Ji avait rendu lui-même à son tour » fO'Méara, Napoléon dans
(3) Vf.t.II, p.666).
« ne j, Jamais, dit Napoléon de l'armée d'Italie, une pareille armée
* P^r^^^*''^^^'*^ ^^^^ ^^ monde ; je n'en ai pas vu qu'on pût lui com-
« PUi^^* ^'^^ trouvé là l'élite de la jeunesse française, une génération
^ante, surexcitée par le renouvellement social, qui avait une
que l'état de l'Europe la vouait à de continuelles défaites. Les succès de Napoléon, comme plus tard ses revers, furent le résultat normal de la condition des esprits, des passions et des intétrêts. Irrésistible tant que la force des choses le porta, il devint faible et caduc lorsqu'elle cessa de le soutenir. Une fatalité le dominait, ce qu'il appelait son étoile, ce qu'il faut appeler plutôt le génie de la France et les nécessités du temps.
Suivez-le dans les phases de sa prodigieuse carrière : Il paraît à l'instant précis où sa mission devient possible et utile. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il serait resté sans emploi. Si même, l'heure venue, il avait manqué à l'appel du destin, d'autres héros auraient surgi, car la situation en exigeait, et jamais grand homme n'a fait défaut à une grande situation. Dans ces crises où se débat le sort des empires, les peuples savent reconnaître avec un instinct très sûr les chefs que les circonstances réclament. Le flot de la faveur publique les porte au pouvoir comme par un effet de marée montante. Pour arriver, ils n'ont qu'à . se laisser conduire. Toutefois, il n'y a pas de prédestinés parmi eux ; la vocation plane sur tous. Si, dans les tranchées de Toulon, un boulet anglais avait supprimé Bonaparte, on aurait eu à sa place Hoche, Kleber, Desai^, Marceau ou tout autre qui peut-être n'aurait pas été moins grand, quoique d'une façon différente. Napoléon s'est trouvé là, il a occupé le poste vacant et, comme les circonstances étaient grandes, il a été grand par elles. Le besoin d'ordre, après l'efl'royable tourmente où venait de sombrer l'ancien régime, rendait une dictature inévitable, et la liberté qui s'abandonnait,' lasse de ses propres excès, invitait les audacieux à lui faire violence. La souveraineté popu-
« passion immense de liberté et de gloire» {0'iMéara,/rf.,2 7 avril 1 8 1 7). Était-il si difficile de vaincre avec de pareil soldats ? Durant les deux dernières années de la Convention, les quatorze armées de la république avaient livré deux cent quatre-vingt-seize batailles ou combats et presque toujours été victorieuses.
AGENTS DE l'hISTOIRE 89
laire accepta pour chef le premier vainqueur qui lui parut énergique et résolu. Celui-ci fut alors aidé, dans son œuvre de reconstruction sociale, par les meilleurs esprits du temps. Mais bientôt le despote s'égara, lorsqu'il ne consulta plus que lui-même, dans toutes sortes d'entreprises insensées, et César finit en Cambyse. La force des choses, qui l'avait si bien servi tant qu'il lui avait cédé, se tourna contre lui quand il prétendit la contraindre, et le brisa comme un roseau. Sa fin montre que le génie le plus actif, au faîte de la puissance humaine, est incapable d'imposer aux idées la loi du sabre, de substituer son caprice à l'intérêt général et de faire que tous obéissent à la volonté d'un seul, car, le jour où il en serait ainsi, l'humanité déchue se partagerait en quelques héros et d'immenses troupeaux de brutes.
Nous avons donc le droit de conclure que, loin d'agir par eux-mêmes, les grands politiques remplissent une fonction sociale et reçoivent leur mandat des peuples auxquels ils paraissent commander. Ils s'agitent, la foule les mène. Dans le mystérieux destin qui tour à tour les évoque, les élève et les abat, il faut voir l'ensemble des volontés ou des aspirations populaires. « Ce que i'adore moy-mesme aux ^ roys, dit Montaigne, c'est la foule de leurs adora- *teurs(i). >^
Enfin, une critique hardie a fait descendre du ciel sur la terre les révélateurs qui, en renouvelant le fonds des croyances religieuses, ont inauguré dans l'histoire des ères de progrès. Leur gloire, consacrée par un culte séculaire, les couronne d'une céleste auréole, et, quand on discute leur nature Qivine, on s'expose à l'accusation de sacrilège. La science ^^ pourtant osé et, à peine frappées de sa lumière, ces ra- ^^CUses figures se sont évanouies comme de purs mythes.
A quoi se réduit la mission de ces grands initiateurs?
^i] Essais y III, 8.
Colombs de la foi, ils indiquent la route d'un monde dont ils touchent à peine le rivage. Les synthèses d'idées qui constituent les religions sont l'oeuvre, non d'un penseur isolé, mais d'un cycle entier. Ces constructions s'élèvent, comme les cathédrales au moyen âge, par le concours d'une population de fidèles. Chacun apporte sa pierre ou son obole. Les fils montent leur assise sur celles qu'avaient élevées leurs pères, et l'édifice, sans cesse grandissant, finit par atteindre de sublimes hauteurs. Ce sont là les miracles du travail collectif. Que pourrait faire un architecte à lui seul? Un plan sur le papier, rien de plus.
Une religion n'est pas établie par celui qui la fonde, mais graduellement constituée par tous ceux qui y croient. Les conceptions théologiques ne naissent point invariables et fixées, ou du moins si, dans la pensée de leur auteur, elles ont ce caractère, elles le perdent bientôt. Le premier disciple qui les adopte les modifie et chaque adhésion nouvelle y introduit un élément de mutation. Par sa manière- d'entendre la croyance, par sa foi, plus encore par ses doutes, chaque fidèle y met du sien. Malgré leur dogmatisme en apparence inflexible, les religions flottent dans une indécision perpétuelle, toujours en évolution et en métamorphose. Comme pour un organisme en croissance, muer, se développer est pour elles une marque de vitalité. Durant les âges de foi, les sectes pullulent. Toute religion qui s'immobilise et se pétrifie a déjà cessé d'exister. Tant qu'on croit avec ardeur, les dogmes prennent un sens plus étroit ou plus large, se compliquent ou se subtilisent pour s'adapter aux idées, aux besoins et aux convenances de chaque groupe. En somme, il y a autant de croyances que de croyants.
L'histoire des religions est celle de leurs changements. En elles s'opère une réforme continue. D'après les traditions bouddhiques, on comptait, du vivant même du Bouddha, quatre-vingt-seize sectes ou pues sur sa doctrine. Le chris-
AGENTS DE l'hISTOIRE QI
tianisme prosélytique de Paul, « le premier protestant », ne ressemble déjà plus au christianisme judaïque de Pierre ou au christianisme idéal de Jésus, et la foi de Thomas diffère beaucoup de celle de Jean. L'héroïque intrépidité des martyrs n'a rien de commun avec la dévotion mystique des moines, et le détachement des ordres mineurs contraste avec les ambitions politiques des Jésuites. Le protestantisme se divise et se subdivise en sectes sans nombre...
Comme les divers âges ont eu des interprétations successives, les diverses contrées en ont eu de régionales, conformes au génie de chaque nation. « Dans la manière dont « les différents peuples professaient le christianisme, on « pouvait, remarque Gibbon, distinguer clairement la dif- « férence de leurs caractères : les habitants de la Syrie et « de l'Egypte s'abandonnent à une dévotion paresseuse et « contemplative ; Rome aspire de nouveau à l'empire du « monde, et l'esprit des Grecs, vifs et bavards, se consume «en disputes de théologie métaphysique ( i) .» En Abyssinie, le christianisme a subi une déviation complète, car tel peuple, telle croyance. Dans l'Europe moderne, il a surtout inspiré, en Italie, des œuvres d'art, en Allemagne, de l'exégèse, en France, des oeuvres pratiques. Il y a loin du catholicisme demi-païen de l'Italie ou du fanatisme féroce de l'Espagne au gallicanisme demi-philosophique de la France, et de l'orthodoxie bigote des Russes au puritanisme pharisaïque des Anglais. Que d'églises dans l'Église ! Que de disparates dans une même foi ! Entre tant de croyants qui se disent égalerment chrétiens, la contradition est grande sans doute, puisqu'ils s'anathématisent réciproquement. Si, comme on serait tenté de le désirer, le maître, dont tous prétendent suivre et représenter fidèlement la doctrine, revenait au monde pour y reprendre sa mission inachevée, — au risque, disait Gœthe, d'être crucifié une seconde fois, — il éprou-
(i) Histoire de la décadence et de la chute de VEmpire romain, t. I, rh. XV.
verait sûrement quelque embarras à démêler ceux qui sont à lui, et peut-être hésiterait-il à en reconnaître aucun.
Ces divergences tiennent à ce que l'initiateur n'a pas tout dit. Il s'est borné à donner une formule dont chacun fait à part soi le commentaire. Prise à son point de départ, la révélation consiste en une conception sommaire de Dieu et du monde qui se dégage des croyances antérieures comme d'une plante épuisée tombe un germe rénovateur. L'apparition de cette donnée féconde, ses transformations graduelles, sa diffusion progressive, son abandon final, s'effectuent sous des influences complexes de milieu, de race, de civilisation. Dans un phénomène aussi vaste, Faction d'un homme, soit pour fonder, soit pour détruire, est bien peu de chose. Le travail qui s'opère dans la multitude des intelligences a seul de la grandeur. Mieux que l'initiative des chefs de secte, il fait comprendre la puissance de l'apostolat ou la contagion de l'incrédulité. Il est puéril d'accuser Voltaire du déclin de la foi ; c'est le déclin de la foi qui a suscité Voltaire. Luther n'explique point la réforme ; il est bien plutôt expliqué lui-même par le besoin de réformation. Enfin Jésus était venu apporter au monde ancien la formule religieuse qu'exigeait à cette date la logique de l'esprit humain.
Quand parut le Christ, la tendance était au monothéisme. Agrippa venait de consacrer dans Rome pn temple <c à tous les dieux » (Panthéon). Bientôt Hadrien devait en élever, dans une foule de villes, « à la divinité pure, sans simula- « cres d'aucune sorte (i) ». Les âmes, détachées des vieux cultes polythéistes, éprouvaient encore le besoin de croire. On cherchait partout de nouveauxdieuxpour remplacer ceux qui s'en étaient allés. Une fermentation théologique résultait du contact des religions de l'Orient avec les systèmes de la philosophie grecque. Du pêle-mêle des croyances que la domination de Rome avait rapprochées et que son éclec-
(i) Lampride, Vie d'Alexandre Sépère, 42.
AGENTS DK L^HISTOIRE (jS
tisme amenait à se confondre, devait sortir une religion nouvelle qui mît quelque ordre dans ce chaos. L'unification, religieuse posa son principe dans Tempire en même temps que s'effectuait l'unification politique. Le dogme chrétien, alliant ce que les religions et les philosophies du passé avaient de meilleur et de plus pur, méritait de triompher et ouvrit la carrière où, depuis lors, le monde a marché. D'une manière ou de l'autre, une doctrine analogue devait se produire et prévaloir. A défaut de Jésus, la vérité nécessaire serait venue d'ailleurs. Au besoin, Apollonius de Tyane aurait été Djeu ( i ). L'univers invoquait un Messie. L'inspiration prophétique agitait la Judée. Rome même pressentait la rénovation prochaine (2). Une révélation était imminente. Dieu allait parler : le monde écoutait. Des miracles ne pouvaient rnanquer de s'accomplir : on en attendait.
Ainsi ces envoyés du ciel en qui se personnifie le sentiment religieux des foules ne font que traduire les aspirations de leur temps. C'est le peuple, à vrai dire, qui prophétise par leur bouche, et sa voix est prise pour celle d'un Dieu. Chaque révélateur a des précurseurs qui l'annoncent, des disciples qui l'escortent, des continuateurs qui l'achèvent. Le succès même de sa mission implique entre ses adhérents et lui une étroite communauté d'idées, car, dans un milieu non préparé à le comprendre, son enseignement serait voué à la stérilité (3). Il professe hautement ce que beaucoup pensaient sans savoir ou oser le dire. 11 prêche et le monde est converti. Quoi d'étonnant? Il l'était avant
(i) II s'en est fallu de peu qu'Apollonius ne passât Dieu (Voy. Dion Cassius, Histoire romaine, LXXVIl, 8 ; Lampride, Alexandre Sévère, 295 3i; Vopiscus, Aurélien, 26; Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, i, 5). Mais il vint trop tard. La place était occupée.
(2) Virgile, Pollion; Livres sybillins.
(3) « C'est en vain que les révélateurs, ceux qui sentent plus vive- « ment que les» autres et qui énoncent avec plus de force ce qu'éprouve « l'âme dans son contact avec la vie infinie, c'est en vain qu'ils feraient « résonner à nos oreilles leurs immortelles paroles, s'il n'y avait pas « en chacun de nous un fils de Dieu qui sommeille » (Albert Réville, tievue des Deux-Mondes, 2^ décembre 1866;.
même que le révélateur eût parlé. Les âmes ébranlées, indécises, n'attendaient qu'une formule pour s'y ranger. Celui qui la donne promulgue « la bonne nouvelle », l'évangile du monde futur. Il paraît investi d'une mission divine. Prophète aujourd'hui, persécuté demain, bientôt il sera proclamé Dieu. Les fondateurs de religion sont en effet mieux traités que les fondateurs d'empire, parce que ceux-ci, n'ayant qu'une autorité viagère, doivent recruter dans une seule génération des sujets, des soldats et des courtisans, tandis que les révélateurs, qui régnent sur les croyances, ont le temps pour auxiliaire au lieu de l'avoir pour ennemi et voient leur prestige grandir pendant des siècles d'adoration. Ainsi continuée à travers les âges, l'idéalisation va naturellement beaucoup plus loin et, pendant que les héros de la politique se trouvent arrêtés aux acclamations de la gloire, les héros de la religion arrivent sans peine aux transfigurations de l'apothéose. Ddpe du mirage de la légende, la tradition rend à des hommes grands sans doute, mais toujours hommes, c'est-à-dire bornés et faillibles comme nous (i), l'hommage dû à la seule vérité, conquête de tout le genre humain.
L'histoire positive ne saurait admettre d'hommes divins, de révélateurs ni de prophètes. Ceux qu'on salue de ce nom sont de poétiques idoles où s'encense elle-même la foi naïve des foules. La vraie révélation n'est pas personnelle, intermittente et capricieuse, mais universelle, progressive et continue. Elle s'opère chaque jour, dans chaque intelligence qui, préoccupée de l'infini, s'efforce d'en pénétrer le mystère. Le Dieu inconnu parle à tous par la raison. C'est là « cette lumière céleste qui illumine tout homme venant « en ce monde (2) ».
(i) Elias homo erat similis nobis. passibilis » (Saint Jacques, Épttre V, 1 7).
(2) Saint Jean, Évangile. I, 9.
AGENTS DE l'hISTOIRE qS
§VII CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR LES AGENTS DE l'hISTOIRE
On peut juger, par ces exemples, combien se méprennent les historiens lorsqu'ils n'accordent d'attention qu'aux personnages célèbres et négligent d'étudier les foules. Une science plus exacte doit distinguer dans les oeuvres de l'activité humaine deux parts inégales, l'une restreinte, qui s'accomplit brillamment et avec gloire, l'autre immense, qui s'opère obscurément et sans bruit.
Certaines tâches, qui exigent des aptitudes particulières, de notables efforts et des circonstances propices, sont réservées par privilège à des hommes mieux doués et plus favorisés que les autres. Il y a des inventions difficiles dont rhonneur n'appartient qu'à une ingéniosité rare: des beautés sublimes que le goût le plus pur est seul capable de .concevoir et de réaliser ; des vérités transcendantes qui ne se laissent entrevoir qu'aux esprits les plus pénétrants ; des vertus propres aux volontés fortes et à de généreux dévouements ; des fonctions politiques ardues dont on ne saurait, sans génie, s'acquitter avec succès. Ce sont là des tâches aristocratiques, et l'on aurait beau exprimer ce que peut contenir de raison un cerveau vulgaire, on n'en ferait pas sortir une grande découvert^, un chef-d'oeuvre d'art, la loi de la gravitation ou le Sermon sur la montagne. Le premier quidam venu n'est pas apte à jouer le personnage de grand homme ; la rareté des héros en est la preuve.
Reconnaissons donc aux hommes qui ont fait acte de grandeur une supériorité réelle quoique toujours limitée. En eux, la raison est plus puissante, plus active, mieux à même de réussir, et la civilisation leur doit une précieuse
assistance. Ils aident à franchir des obstacles qui, sans arrêter le progrès, auraient un instant ralenti son cours. Stuart Mill les définit « des accélérateurs de mouvement ». Ils savent dire à propos le mot de la situation, trouver le biais favorable et frapper le coup décisif. Inventeurs, ils mettent en oeuvre les ressources que leur offre l'industrie et trouvent d'heureuses combinaisons d'effets ; artistes et poètes, ils traduisent Tidéal rêvé par un public d'hommes de goût dans des ouvrages où un peu d'originalité, se mêlant à beaucoup d'imitation, ajoute quelques traits aux beautés traditionnelles ; penseurs, ils formulent l'idée que plusieurs avaient sur les lèvres et montrent en meilleur jour des vérités encore plongées dans une pénombre incertaine ; hommes d'action, ils donnent l'exemple d'une énergie soutenue et de vertus moins imparfaites ; chefs d'Etat, ils prennent le commandement d'une armée en marche ou la direction d'un laborieux atelier. Ce sont des soldats d'avant-garde, des ouvriers d'élite, les éclaireurs de l'humanité. Leur intervention avance ainsi les affaires et facilite la tâche commune. Il est donc juste de récompenser et d'honorer leur mérite dans la mesure du service rendu.
J'étendrais même plus loin la reconnaissance qui leur est due et tiendrais compte aux grands hommes, non seulement du bien qu'ils font, mais encore du mal qu'ils ne font pas. Tout pouvoir est en effet redoutable entre des mains faillibles, et les élus de la gloire n'exercent pas toujours leurs talents au profit du genre humajn. Ces guides que suit la foule l'égarent souvent. Plus ils sont aventureux, moins ils sont sûrs. Avides de renommée, ils cherchent à étonner les hommes plus qu'à les servir. L'artiste de génie, auteur de quelques chefs-d'œuvre et de quantité d'ouvrages défectueux, déprave le goût public par de méchants modèles plus qu'il ne le forme par des beautés accomplies, car on admire tout d'un maître, et les défauts de sa manière sont
plus aisés à imiter que ses qualités. Les pionniers de la science découvrent moins de vérités que d'erreurs, et, comme les chercheurs d'or, remuent des montagnes de gravier pour extraire quelques parcelles de métal. Sous le couvert de leur autorité, ils mettent en circulation une multittHie d'idées fausses pour un petit nombre d'idées justes, mille hypothèses pour une certitude, et des conjectures érigées en systèmes qu'il faut ensuite renverser à grand'peine. La plupart des hommes célèbres dont la vie nous est proposée pour modèle n'ont pas eu moins de vices que de vertus. « Il n'appartient qu'aux grands hommes, dit « Larochefoucauld, d'avoir de grands défauts (i) ». Les saints mêmes ont donné parfois de fâcheux exemples, dont s'autorise notre faiblesse. Quant aux héros de la politique, ce sont presque toujours de dangereux auxiliaires. Il est rare que dans les meilleurs, il n'y ait pas un peu de scélératesse. Leurs exploits ne sont souvent que des crimes heureux (2). Ambitieux sans scrupule, ils foulent aux pieds la justice pour s'emparer du pouvoir et s'y maintenir (3). Sous prétexte de réformer de criants abus, ils précipitent les peuples dans les hasards des révolutions, et ceux qui, ensuite, s'offrent à rétablir l'ordre, confisquent la liberté. Enfin, les initiateurs religieux mêlent à de belles doctrines des dogmes absurdes et déposent dans les âmes un levain de superstition ou de fanatisme.
Les héros ne sont donc guère moins funestes qu'utiles, « tant les hommes, pour parler comme le cardinal de « Richelieu, vendent cher le peu de bien qui est en eux ». Les plus grandes erreurs et les plus grands maux sont en général dus aux grands hommes. Leur assistance est trop
(i) Maximes, 190.
(2) « Il faut, dit Cousin, trop indulgent pour le succès, pardonner « aux héros le marchepied de leur grandeur. »
(3) « Nam si violandum est jus, regnandi gratia, Violandum est : aliis rébus pietatem colas. »
Vers imités d'Euripideque César aimait à citer (Suétone, César,3o).
gS l'histoire et les historiens
souvent désastreuse, leur désintéressement hors de prix. Un peuple qui se fie à eux court de sérieux périls, et, s'il invoque des sauveurs, il est perdu. — « O ciel, s'écriait l'orateur « antique, je te demande toutes tes faveurs ! Je te demande « principalement des grands hommes! » — Il serait, croyons-nous, plus sage de faire en sorte de se passer d'eux. Le génie n'est point nécessaire au gouvernement des États et procure rarement le bonheur des peuples. Le bon sens, ce « maître de la vie humaine (i) », et la probité y suffisent. Thucydide juge « les esprits médiocres plus propres au « maniement des affaires publiques et moins dangçreux « que les esprits remuants et subtils (2) ». « S'ils n'ont « plus de plomb que de vif-argent, ajoute le cardinal de « Richelieu, ils ne valent rien pour TÉtat (3). » Le peuple le mieux gouverné est celui qui se gouverne lui-même, honnêtement, sensément, sans éclat mais sans risque. Heureuses les nations à qui la fortune jalouse n'a pas infligé trop de grands hommes, et qui, comme la Suisse, ont pu assurer leur prospérité sans cet aventureux concours ! Elles n ont pas eu à payer un peu de célébrité au prix de beaucoup d'épreuves.
Si les grands hommes rendent à ^occasion de réels services, ils ne, sont point indispensables et, dans la majorité des cas, le progrès s'effectue très bien sans eux. Un homme de génie fait-il défaut lorsque les circonstances semblaient réclamer son aide, la tâche dont il se serait acquitté seul avec gloire sera, pour peu que la logique de la situation l'exige, accomplie par plusieurs, d'une façon moins bruyante mais aussi sûre. Les grandes oeuvres ne sont personnelles que par accident. Sauf en ce qui regarde la production esthétique où l'auteur applique sur un fond commun la marque de son idéal particulier, tous les gains dont on est
(i) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, III, 6.
(2) Histoire de la guerre du Péloponèse, III, 3 7.
(3) Testament politique.
redevable à des personnages célèbres auraient pu être obtenus, avec un léger retard, par d'autres agents dont le nombre aurait compensé Tinfériorité. Tout progrès urgent et possible est imminent, presque inévitable. D'ordinaire, un habile homme se rencontre là juste à point pour en recueillir rhonneur ; mais s'il ne se présentait pas, la chose ne manquerait pas de se faire, peu après, d'une façon ou de l'autre. « Quand il y a nécessité que des portes soient ouvertes, il « survient toujours quelqu'un qui trouve les clefs et qui « fait jouer les serrures (i). »
Christophe Colomb ne se serait pas lancé à travers l'Atlantique bu, naufragé sur quelque écueil inconnu, y aurait péri d'une mort sans gloire, croit-on que l'Amérique serait encore à découvrir ? Bien d'autres avant lui (2) en avaient montré le chemin. Une fois l'Afrique tournée, "la voie des Indes ouverte, la grande navigation prenant son essor, le nouveau monde ne pouvait plus rester ignoré de l'ancien. A défaut de Colomb, on aurait eu, quelques années plus tard. Cabrai, Ponce de Léon, Magellan, Cabot ou n'importe quel navigateur bien servi par la fortune.
Qui admettra que, si Gutenberg n'avait pas établi l'imprimerie, nous serions encore astreints, comme les scribes <iu moyen âge, à calligraphier patiemment des *manuscrits? La Renaissance venue, les littératures antiques remises en lumière et la curiosité moderne éveillée, l'universelle activité des esprits devait faire chercher et trouver des modes expé- <iitifs de transcription. La découverte était nécessaire, et ses difficultés, au milieu du xv® siècle, ne pouvaient arrêter longtemps.
Quand Watt n'aurait pas organisé la machine à vapeur, i^pus ne serions point pour cela privés de cet engin de puissance. \ la date où se fit l'invention, l'âge de la mécanique
(Il ^^^^^' '^ Christianisme et ses origines, t. IV, p. 397. UsR Chinois, dès avant le i\* siècle, les Japonais, les Scandinaves, ^^ques...
lOO L HISTOIRE ET LES HISTORIENS
savante était arrivé. Harrison avait (1727) donné aux chronomètres une précision inespérée, même de Newton ; Hargreaves construisait la machine à carder et le moulin à filer (1767), bientôt après perfectionné par Arkwright. L'industrie, à la veille de tranformer son outillage et d'entreprendre de gigantesques travaux, sentait l'impérieux besoin d'un moteur à la fois facultatif, infatigable, docile et peu coûteux. La vapeur, appliquée déjà dans les mines, était désignée pour cet emploi. Depuis Papin, de nombreux mécaniciens cherchaient à l'utiliser et à l'assouplir. Watt y réussit le premier. S'il avait échoué, le succès n'aurait pas manqué d'être remporté par d'autres. De nos jours, la conquête de l'électricité, plus difficile et plus glorieuse que celle de la vapeur, est opérée peu à peu par une légion de chercheurs dont aucun, malgré ses mérites, n'aura la célébrité absorbante, de Watt.
Luther pouvait se dispenser de prêcher la réforme ; elle se serait faite sans lui. Au xvi" siècle, une scission devait forcément éclater, en matière de foi, entre les peuples de souche germanique et les peuples de civilisation latine. Supposez Luther soumis ou enseveli dans Vin-pace d'un cloître, le signal serait venu d'ailleurs, et le mouvement, commencé n'importe où, se serait propagé de proche en proche, les esprits allant où les appelaient leurs affinités d'idées.
Si Copernic n'avait pas ébauché le vrai système du monde , pense-t-on que celui de Ptolémée prévaudrait encore? L'astronomie en progrès était obligée, par une sorte de nécessité logique, d'adopter et d'étayer sur preuves la seule conception qui levât toutes les difficultés. Kepler ou Galilée n'aurait pas failli à la tâche et, si le premier n'avait pas découvert les grandes lois qui portent son nom, d'autres les auraient dégagées de tables d'observations chaque jour plus étendues et plus explicites. Stuart Mill prétend à tort que, « si Newton n'avait pas vécu, le monde
AGENTS DE L HISTOIRE '. . '\ l aoi.'
^ eût attendu la philosophie newtonienne jusqu'à ce qu'eût ^ paru un autre Newton ou son équivalent ». Ce qu'il fit ^ lui seul, plusieurs n'auraient pas eu de peine à le faire <ie concert.
Qui oserait soutenir que, sans le Novum organum^ la niéthode scientifique serait encore inhabile à user de l'observation et de l'expérience ? Joseph de Maistre dénie à Bacon le titre d'initiateur : « Bacon, dit-il, fut un baro- « mètre qui annonça le beau temps et, parce qu'il l'annonça, ^ on crut qu'il l'avait fait (i). » Enfin, quand Descartes n'aurait pas écrit le Discours de la méthode^ l'esprit humain • ne suivrait pas moins aujourd'hui les lois de l'évidence. Les yeux une fois ouverts aux clartés naissantes^ de la science ne devaient plus invoquer que la pure lumière. Comme le coq matinal, ces grands précurseurs d'idées ont bien pu signaler l'aube prochaine ; ce ne sont pas eux qui o^t fait lever le soleil.
^^ mérite des auteurs de ces oeuvres glorieuses est donc u avoir suivi un courant, résumé une foule de travaux et réalisé un progrès juste au moment où il ne pouvait manquer de s'accomplir. Le fruit, lentement mûri sur la branche, "avait plus besoin que d'être cueilli. Rendons grâce à la niain officieuse qui nous l'offre, en ayant soin de réserver ^^ meilleure part de notre reconnaissance aux mains ignorées qijij QY\t aidé à le produire. — Mais, objectera-t-on, si personne n'avait pris la peine de monter à l'arbre? — Eh Dieu ! le fj.yjt serait tombé de lui-même, et le premier ^^^^atit venu l'aurait ramassé à terre. « La maturité des ^ cVioses est tout », dit Shakspeare (ripeness is ail).
L'imminence du progrès, au terme de l'évolution qui J'amène, ressort clairement de la multiplicité des efforts ^"'î le moment venu, travaillent à l'effectuer. L'histoire ^es découvertes est pleine de coïncidences et de rencontres
(0 Soirées de Saint-Pétersbourg, entretien V.
•tèà » .•• " l'histoire et les historiens qui motivent d'âpres revendications de priorité. Leibniz et Newton trouvent séparément le calcul infinitésimal; Scheele et Priestley isolent en même temps l'oxygène; Niepce et Daguerre surprennent à la fois le secret des impressions lumineuses ; à Tinsu l'un de l'autre, Le Verrier et Adam calculent les éléments de la planète Neptune; Wallace et Darwin conçoivent simultanément la théorie de la sélection naturelle et, ce qui est plus beau peut-être, s'en renvoient l'honneur l'un à l'autre ; la même année (i837)a vu prendre quatre brevets d'invention pour la découverte du télégraphe électrique (i) ; plus récemment. Graham Bell et Elisah Gray en ont demandé le même jour (14 février 1876) pour celle du téléphone, et Edison était sur le point d'arriver troisième...
Cette simultanéité dans les recherches et souvent dans le succès prouve que les problèmes étaient généralement posés, agités de diverses parts et bien près d'être résolus. Mais quand les choses sont parvenues au point où la réussite est prochaine, il importe peu qu'elle s'opère quelques instants plus tôt, par des anticipations de génie, ou quelques instants plus tard, par des opportunités de bon sens. La gloire n'est plus alors qu'une question de célérité. Comme sur nos hippodromes où d'ardents coureurs luttent de vitesse, celui-là remporte le prix qui, dépassant ses rivaux d'une longueur ou d'une tête, atteint le premier le but. L'avance de quelques dixièmes de seconde fait acclamer un triomphateur et laisse sans récompense ses émules malheureux. A part l'intérêt personnel qu'on peut y prendre, ce spectacle présente un attrait médiocre : quelles que soient les chances de la course et les couleurs du jockey qui gagne, il y aura toujours un vainqueur.
Si donc les principaux acteurs de l'histoire avaient été empêchés de jouer leurs rôles, d'autres s'en seraient acquît-
(i) Wheatstone, i^Tnars ; Alexandre, 22 avril ; Steinheil, i**" juillet; Morse, octobre.
AGENTS DE l'hISTOIRE Io3
tés pour eux. Le monde est plein de héros surnuméraires, de grands hommes en expectative à qui l'occasion seule a manqué pour se produire avec éclat. L'immortelle élégie de Gray célèbre ces génies sans nom qui, après avoir traversé la vie ignorés des autres et d'eux-mêmes, vont dormir sous le gazon d'un cimetière de village. « Combien d'hommes « admirables et qui avaient de très beaux génies, sont . « morts, dit Labruyère, sans qu'on en ait jamais parlé ! « Combien vivent encore dont on ne parle point et dont « on ne parlera jamais (i) ! » Montesquieu les compare à des « marchands qui passent sans déplier (2) ». Enfin j^' Prévost-Paradol : « Comme nous marchons sur l'or et les « diamants enfouis dans le sein de la terre, nous passons « en aveugles à côté des beaux génies auxquels l'air et la « lumière ont manqué (3). »
Chaque génération possède beaucoup plus de grands hommes qu'elle n'en utilise, et la plupart de ceux qui arrivent à la gloire auraient pu être remplacés sans désavantage, car les volontaires du progrès abondent et les circonstances plus que le mérite désignent l'élu. — - Lorsque, après la bataille de Cunaxa et la mort de Cyrus le Jeune, le corps de soldats grecs qui guerroyait à son service au fond ■delà Perse eut été, par trahison, privé de ses chefs, il ne perdit pas pour cela courage. Xénophon, qui accompagnait l'armée, fut à l'improviste chargé du commandement (4), et ce général d'occasion se trouva grand capitaine. Cléarque se serait-il mieux tiré d'affaire et aurait-il .dirigé avec plus de succès la retraite des dix mille ? Il est permis d'en douter.
La part de progrès que les grands hommes accomplis-
(0 Caractères, II.
ni ^*^^^^^ dtperses.
y) études sur les moralistes français, Vauvenargues.
(4i Anabase, II, 5 ; III, i et 2.
sent avec gloire paraît bien restreinte quand on la compare à celle qui s'effectue en silence par suite de l'universel concours. Le trésor qu'amasse laborieusement Tespèce humaine se compose surtout d'une multitude de petits gains sans cesse accumulés. La civilisation ressemble à ce tabernacle du temple à la construction duquel chaque Hébreu était tenu de contribuer (i). Il y a des vocations pour toutes les aptitudes, des tâches pour toutes les forces. L'artisan donne son travail de chaque jour et, selon son ingéniosité, quelque perfectionnement technique ; chaque homme de goût collabore au développement de l'art par son idéal et par ses appréciations ; chaque esprit influe sur l'opinion par ses i idées et met au service de la science ce qu'il a de curiosité ou d'instruction; l'homme de bien élève dans la mesure de ses vertus le niveau de la moralité générale ; le bon citoyen aide à maintenir l'ordre social par son respect des lois et à garantir la liberté par le prix qu'il y attache : le croyant apporte à la religion sa foi, ses lumières et ses doutes... Ainsi chacun travaille dans le grand atelier où s'élabore le progrès, et si les héros font plus que personne, réunis ils font beaucoup moins que tout le monde.
Outre la multitude infinie des petits gains qui ne leur sont pas disputés, les inconnus seraient en droit de revendiquer une bonne part des mérites dont on fait honneur aux hommes célèbres. Les héros, en effet, ne parviendraient point sans secours à la hauteur où notre admiration les place ; ils y sont portés par la foule. Le fabuliste nous enseigne comment le roitelet réussit à monter plus haut que l'aigle en se faisant soulever par lui dans les airs et en ne commençant à prendre son vol que lorsque l'aigle, fatigué, avait arrêté le sien.
Sortis du sein de la foule, les grands hommes partagent SCS idées, ses passions, parlent son langage et suivent ses
(i) ExoiU, XXX, 12, i3.
Digiti
AGENTS DE l'hISTOIRE Io5
inspirations. « En fait, c*est le siècle qui façonne l'homme, « ce n'est pas l'homme qui façonne son siècle. Les grands « esprits, il est vrai , agissent sur cette société qui les a « faits ce qu'ils sont ; mais ils ne font que rendre ce qu'ils « ont reçu, avec les intérêts (i). » Chaque peuple suscite, aux divers stades de son existence, les genres de célébrités qui lui conviennent le mieux. Les inventeurs abondent dans les phases d'activité industrielle ; les artistes et les poètes illustrent les siècles de haute culture esthétique; les savants ' éclairent les générations de curieux ; les saints sont le produit de mœurs propices à de généreux mobiles et à de fortes ,vertus; les politiques surgissent durant les crises de rénovation sociale ; les révélateurs et les prophètes aux époques de fermentation religieuse. La vocation des grands hommes est donc moins spontanée que commandée. Ils ne choisissent pas leurs rôles ; ils acceptent ceux que la foule leur assigne et les jouent selon ses indications, sous son contrôle, en vue de son approbation. On ne les voit point apparaître là où ils ne sont pas préparés et attendus, car, pour réduire à néant le plus sublime génie, il suffirait de le transporter dans un milieu impropre à son développement.
L'ensemble avec lequel se produisent, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, les illustrations de l'histoire, montre que le phénomène n'a rien de fortuit. Personnel par ses effets, il est général par sa cause. L'influence du milieu subordonne les grands hommes aux nécessités de leur temps. L'état des choses est-il favorable à de glorieuses missions ? Ils se présentent en nombre pour les remplir. Est-il contraire ? Ils ne sortent pas de leur ombre. Une quotité à peu près pareille de talents virtuels est sans doute répartie à chaque génération ; mais ils ont des fortunes diverses, selon le temps, les lieux et les circonstances, comme des graines mêlées qui, jetées sur une
terre inégale, avortent ou germent, suivant qu'elles trouvent
fOMacaulay, Essai sur Dryden,
io6 l'histoire et les historiens
ou non des conditions propices. Les siècles réputés barbares n'ont probablement pas été plus pauvres en génies que les siècles les plus brillants ; mais ils n'en ont su rien faire : ils n'avaient pas de grandes tâches à leur prescrire. « La nature, dit Bossuet, ne manque pas de faire naître « dans tous les pays des esprits et des courages élevés ; « mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce « qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles « impressions qui se répandent dans tous les esprits et « passent insensiblement de l'un à l'autre (i). » Macaulay soutient avec irrévérence que « le génie est sujet aux mêmes « lois qui règlent le commerce du coton et de la mélasse . « L'offre se proportionne à la demande. La somme de « génie peut diminuer si l'emploi est entravé et s'accroître « si des débouchés lui sont ouverts (2). »
Reprenons, en l'adaptant au sujet qui nous occupe, la Parabole de Saint- Simon , et supposons d'abord que toutes les célébrités de la génération actuelle soient brusquement fauchées par la mort. Ce serait certes un cruel désastre qui, pour les historiens, équivaudrait à un cataclysme historique, car ils n'auraient plus de personnages à mettre en scène, et l'humanité, privée de ses chefs, leur semblerait condamnée à l'inertie. La foule, pourtant, continuerait de vivre à son ordinaire et, grâce aux capacités latentes qui sont en elle, la perte jugée irréparable des grands hommes ne tarderait pas à se réparer. Les aspirants à la renommée, jusque-là maintenus dans l'ombre par d'illustres prédécesseurs, deviendraient illustres à leur tour et passeraient au premier rang. La génération suivante verrait en tous cas surgir un nouveau contingent de génies et de talents et. après un. temps d'arrêt pour ainsi dire insensible, les choses reprendraient leur cours régulier.
Mais imaginez maintenant, par une hypothèse inverse,
(i) Discours sur Vhistoire universelle, \\V partie, ch. vi. {3.) Essai sur les orateurs athéniens.
que la mort ait fait disparaître la masse entière des inconnus et ne laisse subsister que les personnages notables. Les historiens s'apercevraient à peine de ce petit accident qui se réduirait à retrancher ceux dont ils ne parlent pas. Ils se trouveraient en présence d'une sorte d'humanité idéale, composée d'êtres supérieurs, et pourraient croire que, bornée à cette élite glorieuse, elle va progresser d'autant plus vite. C'est le contraire qui arrivera. Malgré la grandeur personnelle des survivants, par le fait seul de l'absence de la foule, plus rien de grand ne pourra se faire. Inventeurs sans ouvriers, artistes sans public, savants sans disciples, capitaines sans soldats, rois sans sujets, prophètes sans croyants, tous seront déchus de leurs rôles, sevrés de leur gloire et frappés d'impuissance ou astreints pour vivre à l'exercice des bas métiers qu'ils dédaignent chez les humbles, c'est-à-dire qu'ils deviendront foule eux-mêmes. Leur postérité aura chance d'être vulgaire, car les aptitudes exceptionnelles ne se transmettent pas par hérédité, et il faudra des siècles pour que se reconstituent les multitudes d'où puissent sortir de nouvelles légions de héros...
Concluons que, si les grands hommes sont utiles, les foules sont surtout nécessaires et pourraient plus aisément se passer d'eux qu'ils ne se passeraient d'elles. Faisons, autant que possible, la part de tous les mérites, suivant ce qu'exigent la raison et l'équité ; c'est une question de mesure ; mais ne tolérons plus l'odieux partage qui décerne tout l'honneur à des illustrations surfaites et n'accorde rien à la foule des inconnus. Si, forcé d'être injuste, nous devions choisir entre les grands hommes et le grand nombre, nous dirions avec Labruyère : « Je suis peuple ! » et nous nous rangerions du côté de la multitude, assuré d avoir la part la plus belle. Les historiens préfèrent le lot des ^glorieux (i) ; ils oublient que la médiocrité
(0 « Donnez-leur l'histoire du genre humain dans les grandes con- « ditions, ce devient là pour eux un objet important ; mais ne leur
io8 l'histoire et les historiens
est la loi commune et que, pour bien savoir le genre humain, il faut rétudier dans sa condition moyenne.
La foule, il est vrai, a été jusqu'ici complice, par ignorance, de l'iniquité dont elle était la victime. Hors d'état d'apprécier les mérites innombrables, mais peu éclatants, qui se produisent dans son sein, elle exagère les mérites rares que signale la renommée, et ceux qui, dans l'œuvre générale, ont fait un peu plus que les autres, passent pour avoir tout fait. Le genre humain s'adore volontiers sous des types convenus. De mille noms ignorés il fait un pseudonyme célèbre et résume un peuple en quelques héros. Afin de rendre ces personnifications idéales plus dignes de ses respects, il les doteàplaisir, comme un dévot son idole, de ce qu'il a de plus précieux et se dépouille pour les parer. La hérolâtrie, forme dérivée de l'idolâtrie, est une conception poétique de l'histoire qui devait prévaloir pendant une phase où l'absence de méthode et de critique, jointe à la prédominance de l'imagination sur la réflexion, ne permettait de représenter les choses qu'à l'état de mythes et de symboles. Des légendes et des fables tinrent alors lieu d'histoire. Mais, signe manifeste de la longue enfance de la raison, le même système d'idéalisation a persistéjusqu'à nous, quoique s'atténuantpar degrés. Aux dieux ont succédé les demi-dieux, puis les héros. L'âge des hommes doit enfin venir. Néanmoins l'antique superstition conserve encore son prestige. Les personnages célèbres sont toujours en pleine possession de l'histoire et, quand on revendique contre eux le droit imprescriptible des foules, on paraît violer la justice, alors qu'on cherche à la rétablir.
Une part faite, sans illusion et sans complaisance, aux
4c parlez pas des objets médiocres, ils ne veulent voir agir que des ^ seigneurs, des princes, des rois ou du moins des personnes qui « aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la < noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes ; qu'ils vivent, « mais qu'il n'en soit pas question. Ils vous diraient volontiers que la « nature aurait bien pu se passer de les faire naître et que les bour- « geois la déshonorent. » (Marivaux, Vie de Marianne j II* partie.)
mérites des hommes supérieurs, reportons notre plus sympathique intérêt et une admiration sans bornes sur Toeuvre de tous. Comprenons enfin la grandeur du rôle que jouent ces foules sacrifiées. La meilleure part de la civilisation est leur ouvrage et, sans elles, rien ne se ferait. Ce qu'il y a de plus digne d'étude, chez un peuple, c'est ce peuple même, et ce qu'on doit surtout célébrer, ce n'est pas le génie de quelques hommes, c'est le génie de l'humanité.
Il y aurait donc à opérer en histoire une révolution analogue à celle qui se poursuit dans l'ordre politique. Il faut que les aristocraties de la gloire, ramenées à l'égalité du droit commun, s'effacent de plus en plus devant l'importance croissante des foules. L'histoire est tenue désormais de se faire impersonnelle et générale. Citoyens des démocraties modernes, fermons le livre trop longtemps épelé des chroniques royales et des nobiliaires de cour ; occuponsnous des masses et composons-leur des récits dignes de générations affranchies. Laissons aux princes l'histoire des rois, puisque, de l'aveu même des historiens, elle semble surtout faite pour eux (i) ; hommes, attachons-nous à connaître l'histoire de l'humanité.
(i) € Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait « la faire lire aux princes... Les histoires ne sont composées que des « actions qui les occupent ; et tout semble y être fait pour leur usage, > (Bossuet, Disc, sur Vhistoire universelle, p. i .)