CHAPITRE III
La vie humaine se résout en faits. Il importerait de les tous connaître pour se rendre pleinement compte de l'activité de la raison. Les historiens, pourtant, n'en étudient qu'un petit nombre dont l'intérêt est plus imaginaire que réel. Leur exclusion systématique mutile l'objet de la science et leur choix arbitraire l'engage dans de fausses voies.
Afin d'introduire un peu de lumière dans la discussion de cette classe de données, appliquons-lui la même division qu'à la précédente et, comme nous avons distingué des personnages célèbres et des foules anonymes, distinguons ici des faits d'exception et des faits communs. Les premiers, accidentels et transitoires, frappent l'attention publique et occupent la renommée; les seconds, réguliers et continus, n'éveillent guère la curiosité, à raison de leur vulgarité même, et passent presque inaperçus. Ces deux groupes constituent les événements et les fonctions.
On appelle événements les faits, en apparence notables, qui, par leur caractère de singularité, tranchent sur la condition habituelle des choses. Tels sont, dans l'ordre physique, les éclipses de soleil ou de lune, les apparitions de comètes, les hivers rudes ou doux, les sécheresses, les famines, les épidémies, etc. ; ou, dans l'ordre politique, les
changements de règne, les guerres avec leurs alternatives de succès et de revers, les traités de paix ou d'alliance, les acquisitions ou pertes de territoires, les révolutions des États ; enfin,dans un ordre plus général, la destinée des grands hommes, les inventions remarquables, les créations admirées des artistes et des poètes, les découvertes des savants illustres, les exploits des héros, etc.; en un mot, tout ce qui arrive de particulier, d'inusité.
Sous le titre de fonctions, il faut comprendre l'ensemble des faits ordinaires qui, se produisant avec ordre, ne provoquent pas d'étonnement. Les hommes, partout aux prises avec des exigences de vie qui résultent de leur nature et sont constantes comme elle, travaillent à les satisfaire par des moyens dont l'emploi, dans un état de civilisation donné, varie peu et ne change que par degrés. Une condition normale d'existence s'établit dans chaque groupe et se maintient avec une stabilité relative, malgré le perpétuel imprévu des événements.
L'histoire, pour être complète, doit scruter ces deux classes de faits, et, pour être exacte, attribuer à chacune d'elles sa juste mesure d'importance. Quelle est donc leur valeur respective pour la connaissance des choses humaines et quelle place convient-il. de leur assigner dans nos recherches? Si nous consultons à cet égard les historiens, leurs œuvres, pleines de récits d'événements, attestent que les faits d'exception leur ont généralement paru avoir le plus d'importance; mais, si nous allons au fond des choses, nous jugerons que, au rebours, les faits communs méritent d'être examinés avec le plus de soin.
faits singuliers ou événements
Au premier abord, l'intérêt des événements paraît extrême. Le bruit qu'ils font quand ils se produisent porte à les tenir pour les faits les plus considérables de l'histoire. La renommée ne se lasse pas de les signaler et l'attention publique d'en suivre le cours. Ils sont le principal aliment des conversations des hommes. De tout temps les curieux se sont abordés, comme jadis ceux d'Athènes, en se demandant l'un à l'autre : « Qu'y a-t-il de nouveau (i) ? »
Cet universel désir de savoir les nouvelles dérive d'une sorte d'instinct rationnel et répond à une nécessité d'existence. La préoccupation des événements s'impose à des êtres dont la vie, exposée à mille hasards, se passe à désirer ou à craindre. Tout changement qui s'effectue dans l'ordre instable des choses nous oblige d'aviser. Nous devons donc nous enquérir avec vigilance des mutations qui surviennent, afin d'accommoder notre activité à des occurrences variables. Rester insouciant serait être aveugle. On veut pressentir l'incident avant qu'il n'arrive ou du moins le connaître aussitôt qu'il est arrivé. En conséquence, on épie les moindres signes, on écoute les plus légers bruits, et le plaisir d'apprendre les nouvelles n'a d'égal que celui de les propager.
Les historiens transportent dans la science le vif attrait qui nous incite à nous informer des événements; mais ils ne voient pas que la valeur des faits de ce genre diffère beaucoup suivant qu'on les examine de près ou de loin,
(i) Ttxaivov; Démosthène, Harangue sur la lettre de Philippe et Première Philippique (voy. aussi Actes des Apôtres, xvii, 21).
FAITS DE l'histoire I I 3
dans le présent ou dans le passé, dans Tordre particulier ou dans l'ordre général. Chacun de nous est, à juste titre, attentif à ce qui se passe dans ses alentours; mais l'humanité échappe par sa grandeur à ces contingences de temps et de lieu. Les hommes ont donc raison et les historiens ont tort de tant s'occuper des événements. Les premiers s'inquiètent des intérêts de leur vie subordonnés à des accidents sans nombre ; les seconds devraient surtout étudier les intérêts de l'espèce dont l'ordre repose sur un fondement moins précaire. Si, pour un groupe d'êtres, à une date et dans une région déterminées, chaque événement a son importance, tous, au point de vue de l'ensemble, paraissent insignifiants.
Un événement est un fait singulier dû à un concours de circonstances locales et momentanées. Il s'accomplit là, où et quand s'opère la rencontre des causes occasionnelles. Accidentel et sans durée, il arrive, passe, et ne revient plus. C'est pourquoi il fait sensation. Mais un phénomène à ce point particulier, éphémère et circonscrit, n'a aucun des éléments de la grandeur, ni la diffusion dans l'étendue, ni la persistance dans le temps. Son action ne s'exerce que sur place et sur l'heure. Sortez du moment et du lieu où il s'est produit, vous verrez son importance décroître à mesure que vous vous éloignerez de sa date et de son centre, et vous arriverez vite à des temps et à des pays où, loin de ressentir son influence, on l'a complètement ignoré.
La valeur des événements est donc toute de circonstance, de localité, d'actualité. Les nouvelles, pour intéresser, doivent être toujours nouvelles. On parle aujourd'hui de celles de ce matin celles d'hier; sont déjà vieilles; qui s'informe de celles du mois passé? En outre, la curiosité est d'autant plus vive que les faits ont eu lieu plus près de nous. Les moindres bruits d'une ville j mettent toutes les langues* en mouvement ; mais s'inquiète-t-on beaucoup à Paris ou à
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Londres de ce qui arrive à Lhassa ou à Tombouctou ? Je soupçonne les Tibétains et les Soudanais de nous rendre, mesure pour mesure, l'intérêt que nous leur portons. Il n'y a, pour chaque groupe, d'événements considérables que ceux qui le touchent. Les autres ne le préoccupent guère. Ceux qui se produisent aux antipodes ou datent de quelques milliers d'années ne peuvent avoir qu'un intérêt imaginaire et nous sont en réalité aussi étrangers que l'histoire des habitants de Sirius.
Il suffit de franchir quelques degrés de distance ou quelques siècles d'intervalle pour voir se dissiper bien des prestiges et s'éclipser de brillantes renommées.La mémoire, courte et distraite, des hommes, ne garde le souvenir que d'un petit nombre de faits. A peine savons-nous quelquesuns de ceux qui ont le plus marqué dans la région du monde et le laps de durée où nous vivons. La postérité, « cette suprême indiff'érente (i) », oublie ce qui ne la concerne pas. Que d'événements, jadis célèbres, dont nulle trace n'est restée dans les traditions des hommes ! Que de grandeurs évanouies comme une fumée dans l'air ! Des gloires réputées immortelles ont fait naufrage sur les abîmes du temps (2). De grands empires ont croulé comme les châteaux de cartes qu'élève la main d'un enfant et que son souffle renverse. Des nations florissantes, des systèmes entiers de civilisation ont disparu. Strabon vante la culture des Turdules et des Turdétans qui occupaient la Bétique : « Ce sont, dit-il, les plus savants des Ibères. Ils ont des « littératures, des histoires, des poèmes et des lois en vers « qui datent, à ce qu'ils prétendent, de six mille ans. Mais
(i) Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 6.
(2) « Cernis... quantis in angustiis vestra gloria se dilatari velit, qui « aûtem de vobis loquuntur quam loquuntur diù ? » (Cicéron dans Macrobe, Commentaire sur le Songe de Scipion). — Socrate compare les peuples groupés autour de la Méditerranée et qui pensaient occuper le monde du bruit de leur renommée, à « des grenouilles coassant « autour d'une mare » (Platon, Phédon).
« les autres nations ibères ont aussi leurs littératures (i). » Cet oubli de l'histoire, qui s'étend comme un linceul sur les événements du passé, cette perte des traditions dont s'affligent les érudits, ont une raison d'être et renferment une leçon. Le temps respecte les vraies grandeurs de la vie humaine, mais efface sans relâche ses mobiles accidents. Pendant que les générations se transmettent l'une à l'autre et conserv^ent avec sollicitude les gains durables dont se compose le trésor de la civilisation, elles rejettent comme un inutile fardeau le souvenir des choses qui ne valent pas la peine d'être retenues. L'humanité assiste de trop haut et de trop loin à ce vain tumulte des événements pour en prendre beaucoup de souci. Les accidents particuliers n'intéressent pas plus la science de l'espèce humaine que les aventures d'une fourmi ou le sort d'une fourmilière n'intéressent l'histoire naturelle de ces insectes. Vus à distance et appréciés du point de vue de l'ensemble, les plus grands épisodes ne paraissent que d'infimes détails et méritent l'incuriosité qui les attend. Le bruit qui se fait d'abord autour d'eux va s'afîaiblissant par degrés et finit par s'éteindre dans un morne silence. Justice leur estalôrs rendue: ils sont taxés à leur véritable prix.
L'erreur des historiens est d'attribuer une valeur absolue, générale et constante, à des -faits dont, au contraire, la valeur est relative, locale et momentanée. Les acteurs ou les témoins, qui, les premiers, racontent un événement, lui prêtent une grandeur en rapport avec l'intérêt qu'ils y prennent. Dans le cercle étroit dont chacun de nous se fait centre, le moindre incident, si peu qu'il nous atteigne, devient notable à nos yeux. Il dérange l'ordre habituel et par conséquent nous étonne : il ouvre sur l'avenir des perspectives nouvelles, suscite des craintes ou des espérances. L'imagination échafaude des séries de conjectures
(i) Géographie, III, i, | 6.
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et se plaît à rêver des résultats éventuels. De là, une foule d'exagérations en divers sens. Il n'y a si petit fait qui, amplifié de la sorte, ne prenne des proportions démesurées. Au soldat, perdu dans la fumée de la bataille, il semble que l'univers soit en feu. Le vainqueur d'un combat d'avantposte croit s'être couvert d'une gloire immortelle, et le négociateur d'un traité d'occasion pense avoir à jamais assuré la paix du monde. Le moindre acteur admis à parader sur un tréteau se flatte d'attirer sur lui les regards du genre humain. Montaigne raille cet. universel aveuglement : « Nous avons la veue raccourcie à la longueur de nostre « nez... Quand les vignes gèlent en mon village, mon « prebstre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine « et iuge que la pépie en tienne déjà les cannibales. A voir « nos guerres civiles, qui ne crie que ceste machine se « bouleverse et que le iour du iugement nous prend au « collet ? sans s'adviser que plusieurs pires choses se sont « vues et que les dix mille parts du monde ne laissent pas « de galler le bon temps ce pendant... A qui il gresle sur « la teste, tout l'hémisphère semble estre en tempête et en « orage... Nous sommes insensiblement touts en ceste « erreur... Mais qui se présente comme en un tableau ceste « grande image de nostre mère nature en son extrême « maiesté..., qui se remarque là-dedans, et non soy, mais « tout un royaume, comme un traict d'une pointe très deli- « cate, celuy-là estime les choses selon leur iuste grandeur. « Tant de remuements d'estat et changements de fortune « publique nous instruisent à ne pas faire grand miracle « de la nostre... Tant de noms, tant de victoires et con- « questes ensevelies sous l'oubliance rendent ridicule l'es- « pérance d'éterniser nostre nom par la prinse de dix « argoulets et d'un poullier qui n'est cogneu que de sa « chute (i). »
(0 Essais, I, 25.
Voltaire montre également les causes d'une erreur si
générale : « Cette démangeaison de transmettre à la posté-
« rite des détails inutiles et d'arrêter les yeux des siècles à
« venir sur des événements communs, vient d'une faiblesse
<c très ordinaire à ceux qui ont vécu dans quelque cour
« ou qui ont eu le malheur d'avoir quelque part aux
« affaires publiques. Ils regardent la cour où ils ont vécu
« comme la plus belle qui ait jamais été, le roi qu'ils ont
« vu comme le plus grand monarque ; les affaires dont ils
« se sont mêlés comme ce qui a jamais été de plus impor-
« tant dans le monde. Ils s'imaginent que la postérité verra
« tout avec les mêmes yeux.
« Qu'un prince entreprenne une guerre, que sa cour soit « troublée d'intrigues, qu'il achète l'amitié de ses voisins « ou qu'il vende la sienne à un autre, qu'il fasse enfin la « paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques « défaites ; ses sujets, échauffés par la vivacité des événe- « ments présents, pensent être dans l'époque la plus singu- « Hère depuis la création (i). »
Les historiens partagent avec une candeur surprenante toutes ces illusions. Le soin qu'ils prennent de recueillir et de raconter les vieilles nouvelles prouve qu'ils leur supposent un intérêt général et durable. Tout événement qui a fait quelque bruit en son temps leur paraît mériter d'être éternellement redit. Ils s'abusent. Ce qui est particulier à un homme, à une époque, à un pays, les intéresse beaucoup sans doute, mais n'intéresse qu'eux ; l'ensemble des . hommes ne peut attacher de prix qu'à ce qui les concerne tous,' c'est-à-dire aux fonctions de la vie, aux progrès de la civilisation. A lire les récits des historiens, il semble que les destinées de l'espèce aient dépendu de l'avènement d'un bon ou d'un mauvais prince, de la perte ou du gain d'une bataille, d'un traité, d'une alliance, d'un mariage ou d'une
(ij Discours sur r histoire de Charles XII.
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mort. Sont-ce réellement là les faits essentiels de l'histoire et peut-on expliquer par eux le cours que suivent les choses humaines ? Le moindre examçn démontre que, pour l'humanité, il n'y a pas d'événements considérables. Tous sont petits et les plus grands en apparence n'échappent pas à la nullité générale.
Voltaire indique plusieurs faits de l'histoire moderne, . tels que la prise de Constantinople par les Turcs, la découverte de l'Amérique, la Réforme, la rivalité des maisons d'Autriche et de Bourbon.... comme les sujets les plus dignes, par leur importance, de fixer l'attention des historiens. Il a peut-être raison pour l'Europe et pour son temps ; mais il a l'imprudence d'ajouter : « Il sied bien, après cela, « de s'occuper de Salmanazar et de Mardokempad et de « rechercher les anecdotes du Persan Gajamarrat et de « Sabaco Métophis ! Un horpme mûr, qui a des affaires « sérieuses, ne répète point les contes de sa nourrice (i). » Ici, Voltaire a plus raison qu'il ne croit et ne paraît pas soupçonner que, dans quelques dizaines de siècles, des critiques irrévérencieux d'Amérique ou d'Australie pourront porter un jugement tout pareil sur le Siècle de Louis XIV et les Histoires de Charles XII ou de Pierre le Grand,
Analysez les diverses sortes d'incidents dont regorgent nos annales, et, sous la pompe du récit, vous découvrirez sans peine l'insignifiance des faits. Les historiens mettent par exemple un grand soin à relater les changements de personnes dans les emplois de gouvernement, et nombre de peuples n'ont pour histoire que la liste de leurs rois. Qu'un prince monte sur le trône ou en descende, qu'un ministre emménage ou déménage, voilà tout le camp des nouvellistes en émoi. On croirait, à les entendre, que l'axe du monde se déplace et que désormais la terre va tourner
(i) Remarques sur r histoire, ŒuwQS, 1768, t. VIII, p. 5.
dans un autre sens. A quoi se réduisent ces événements présentés de si bruyante façon ? Pierre prend la place de Paul ou cède la sienne à Jacques. Le détail est assez mince et ne vaut guère que l'univers s'en occupe. Pour peu que la machine gouvernementale soit bien établie, elle continue de fonctionner suivant le branle accoutumé (i). C'est un orgue de Barbarie qui joue le même air quel que soit le manœuvre qui tourne la manivelle. Chamfort assimile les expéditionnaires de la politique aux chiens qu'on enfermait autrefois dans les tourne-broches pour les mettre en mouvement (2). N'importe la bète, pourvu qu'elle remuât les pattes, la machine allait.
Cela n'est pas seulement vrai des médiocrités de l'histoire. Les plus glorieux chefs d'État, chargés, croit-on, de responsabilités immenses, paraissent comme Atlas supporter le ciel; en réalité, ils ne soutiennent pas grand'chose et peuvent choir sans que rien croule. La stabilité du monde repose heureusement sur de moins fragiles étais que les épaules d'un héros. Il y a, dans des circonstances do*nnées, des hommes utiles ; il n'y en a point d'indispensables, et ceux qu'on jugeait le plus nécessaires sont aisément remplacés. Le protagoniste peut disparaître de la scène; la scène ne restera pas vide pour cela. D'autres acteurs se présenteront pour continuer son rôle et le drame ne sera pas ^n instant interrompu.- De l'aveu des Américains, « la « mort du président Lincoln n'a pas dérangé plus d'une ^ heure la marche des affaires politiques et commer- ^ ciales (3) ». Qu'importe que César ait péri sous le poignard des conjurés? L'empire ne se fera pas moins par ^"^uste. César serait mort dans son lit, cela n'eût point
n 'V ^^rsque Louis XIII eut succédé à Henri IV, le maréchal de •en"! disait que « la taverne était toujours demeurée la même,
^- \ ^yant un autre changement que le bouchon» {Mémoires du car- (2) n^ Richelieu, Collection Petitot, t. XI, p. 45). !^( ^^y^actères et Portraits, Œuvres, 1857, p. 44. ' ' ^^zer, Report on the commonschoal System ofthe United States.
changé le cours des choses; l'histoire n'y aurait perdu qu'une belle tragédie.
Ainsi de tout. Les événements qui ont le plus passionné des groupes d'hommes paraissent mesquins lorsque, pour les apprécier, on se place au point de vue des intérêts de l'espèce. Les plus mémorables accidents n'exercent d'influence que sur une aire restreinte, durant une époque limitée, et se perdent, infimes épisodes, dans l'immensité de la vie générale.
Ouvrez nos historiens de la Révolution et de l'Empire : vous serez tenté d'admettre avec eux que le rnonde, ébranlé jusque dans ses fondements, fut alors bouleversé de fond en comble par de furieuses convulsions. 11 n'en est rien. Pendant que la crise sévissait sur quelques points de l'Europe, le calmé régnait ailleurs. Pour quatre cent millions de Chinois, la Révolution française a été non avenue. Lorsque la terre tremble dans certaines régions du globe, elle garde dans toutes les autres sa fixité normale et, quoique les commotions soient fréquentes, les catalysmes sont inconnus.
En France même, la violence de ces perturbations politiques ne fut pas partout ressentie. Les plus redoutables orages ne troublent guère la masse de l'océan et, tandis que les vents déchaînés soulèvent la surface, le fond dort immobile sous la tempête. Au dire de Marat, « pour une grande « partie du peuple, la Révolution n'était qu'un opéra ». La voix des plus fougueux tribuns et le canon des plus retentissantes victoires n'arrivaient point jusqu'aux couches profondes de la population. Dans telle vallée écartée, dans maint village paisible, on n'entendit même pas parler de ces événements dont le bruit semblait remplir le monde. L'histoire de Napoléon en fournit une preuve piquante : lorsque, échappé de l'île d'Elbe et débarqué sur les côtes de la. Provence, il se rendait de Grasse à Grenoble par la montagne, il rencontra une paysanne qu'il voulut interroger sur ce qu'on savait de Paris. Les réponses de la bonne femme
montrèrent qu'elle croyait Tempereur encore sur le trône. Ses désastres de 1814, son abdication, son exil, Tavènement de Louis XVIII, elle avait tout ignoré (i) !
Quelle leçon poijr la glojre ! mais ne peut-on pas dire aussi: quelle leçon pour les historiens! Combien peu ces accidents dont ils font leur unique étude intéressent en réalité les foules ! Dans le poème du Tasse, non loin du. champ où les paladins ferraillent, les bergers gardent en paix leurs moutons, et la tranquille pastorale se déroule à côté de la belliqueuse épopée (2). Mais ce qui, en poésie, est un agréable contraste, devient en histoire une disparate choquante. On y voit trop clairement ce qu'ont de superficiel ces accidents présentés comme si grandioses. Tout se passe entre quelques personnages, dans un conseil ou dans un camp. La foule vit à Tordinaire, n'attachant qu'un intérêt "C curiosité à cette suite de faits divers. Les événements n'ont pour nous de sérieuse importance que dans la mesure, toujours restreinte, le plus souvent presque nulle, de l'influence quiJs exercent sur notre vie (3). Gomme les riverains d'un fleuve, nous y puisons ce que réclament nos besoins et laissons couler le reste.
Que nous importent, en effet, des incidents qui ne nous concernent pas et ne sauraient nous atteindre ? La foule regarde quelques ambitieux se disputer de vains honneurssans se détourner, pour si peu, de ses tâches de chaque jour (4), car la vie a des exigences impérieuses, et la
(OThiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIX, liv. lvii.
(2) Gerusalemme liberata, ca. vu.
(3) • Nous ne ressentons des maux publics que ce qui touche à nos * intérêts particuliers » (Tite-Live, Annales, XXX, 44).
(4) Une chanson chinoise, vieille de quarante-trois siècles, et que le- Chou-King nous a conservée, exprime allègrement cette indifférence philosophique des foules : « Quand le soleil commence sa course, je « me mets au travail ; et, quand il descend sous l'horizon, je m aban- « donne au sommeil. Je- bois l'eau de mon puits, je me nourris des « fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance *ae l'empereur? »
politique ne nourrit pas. Quels que soient les événements, chacun continue de faire son métier accoutumé. On sème, on récolte, on fabrique, on vend, on achète, on consomme, selon le besoin et Tusage. Le fracas des armes et le tumulte des révolutions n'empêchent pas des savants de s'absorber dans l'étude-commeArchimèdeouLavoisier, ni des artistes de rêver à l'idéal, comme Jean Goujon ou André Chénier. Durant ces époques tragiques, on peut encore aimer et rire. On se marie, on naît comme dans les temps les plus réguliers, car on a beau être agité, encore ne veut-on pas laisser le monde finir. On conserve même assez de liberté d'esprit pour composer, jouer et applaudir des vaudevilles (i). Ainsi, quand le Vésuve gronde et vomit des torrents de laves^ Naples n'interrompt pas un moment ses danses, ses chants €t ses fêtes ; il n y a pour l'insouciante ville qu'un spectacle de plus.
L'intérêt des événements, toujours circonscrit dans le détail, est donc négligeable dans l'ensemble. Au fond de chacun d'eux, sans en excepter les plus célèbres, on trouve une irrémédiable petitesse. Pour qui contemple l'ordre général et la suite entière des faits, aucun accident particulier ne paraît digne d'étude. Ce sont, sur l'océan des choses humaines, des fluctuations de vagues qui s'effacent l'une Tautre. Le pêcheur dont elles soulèvent la barque croit voir autour de lui des montagnes et des abîmes ; mais l'observateur qui, du rivage, promène au loin ses regards, n'aperçoit qu'une surface unie, à peine ridée par le flot et terminée à l'horizon par une immuable ligne de niveau.
(i) Aux jours les plus sombres de la Terreur, vingt-trois théâtres prospéraient à Paris. On jouait l'opéra de Corisandre « avec ses agréments », des pièces sentimentales ou bouffonnes ; les cafés étaient pleins de monde, les promenades très fréquentées...
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