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FAITS RÉGULIERS OU DE FONCTION

Alors que les faits singuliers n'ont qu'une valeur circonscrite et passagère, les faits réguliers ont une importance générale et permanente. Il convient donc den-oir en eux le véritable objet des recherches de la science qiii, selon les termes d'Aristote, « rejette l'accidentel et n'admet que le « nécessaire (i) ».

Si l'on mesure la grandeur des choses à leur étendue et à leur durée, les faits les plus vulgaires doivent être tenus pour les plus considérables, car ils représentent la principale part de l'activité humaine, celle que gouverne, non la fortune, mais la raison. Leur extension et leur fréquence montrent qu'ils se rattachent à des besoins de notre nature, c est-à-dire à une cause qui agit en tous lieux et en tous temps.

Partout, en effet, où vivent des hommes, ils sont astreints a des modes d'activité qui exercent les aptitudes de la raison et en constituent les fonctions. Il leur faut se procurer fe moyens de subsistance, satisfaire les désirs qui les pressent, réaliser leur idéal dans des créations d'art, étendre la connaissance des choses, appliquer des règles morales à la conduite de la vie, enfin instituer des rapports sociaux sur la conciliation de droits réciproques.

Les faits de ce genre, qui résultent de la mise en œuvre de la raison et composent le fond de l'existence des hommes, sont les phénomènes historiques les plus généraux et les 7"^ constants. Les générations passent, les milieux diferent, les accidents se diversifient sans cesse, mais la nature

) ^^Sique, derniers analytiques, xxx.

humaine est fixe, les fonctions de la raison se développent avec ordre, et l'intérêt de leur étude est de tous les temps.

Sans doute, les faits singuliers, en dehors du cercle restreint où agit leur influence, ne sont pas dépourvus d'intérêt. La vogue des histoires en est la preuve. On doit même convenir qu'après les romans, il n'y a pas d'ouvrages plus communément goûtés. Mais cet intérêt n'a rien de scientifique. Il tient à une curiosité où l'imagination a plus de part que la réflexion. L'esprit est amusé, non instruit. Ces événements sur lesquels je ne puis rien et qui ne peuvent rien pour moi, ces aventures étranges, ces guerres, ces conquêtes, ces révolutions, tous ces changements de fortune me sont un spectacle, rien de plus. J'assiste à la représentation comme un enfanta un divertissement d'ombres chinoises. Mais rentrons dans la réalité des choses qui ne permet pas de rêver longtemps. Avec la foule de mes sembables, j'ai à subvenir aux multiples exigences de la vie. Vos récits m'aideront-ils à m'acquitter de mes tâches ? Quels secours et quelles lumières m'apporte l'exposé d'accidents particuliers pour sortir des difficultés également particulières où je suis engagé? Quand vous m'aurez étalé les trésors de Crésus, en serai-je plus riche? Les exploits des héros et les crimes des scélérats m'apprendront-ils à mieux vivre? Les ambitions et les rivalités des grands ajouterontelles à mon humble félicité ? Que venez- vous me raconter des Pharaons ou des Sargonides? Ce ne sont pas là mes affaires et je n'ai rien à démêler avec ces gens-là.

Mais voulez-vous m'intéresser vivement ? Parlez-moi des choses vulgaires avec lesquelles je suis chaque jour en rapport. Entretenez-moi de mes semblables et surtout de ceux qui me ressemblent le plus, des petits, de tout le monde. Racontez-moi mon espèce. Dites-moi par quels longs efforts rhumanité, sortie pauvre et nue du sein de la nature animale, s'est élevée au point où nous la voyons. Ceux qui ont appris à vaincre les fauves, à soumettre les animaux dômes-

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tiques, à cultiver la terre, à forger les métaux, à tisser des vêtements, à construire une maison ou un navire, m'ont rendu des services signalés que je ne veux pas ignorer. Les artistes de tous les temps m'ont révélé la beauté, les esprits investigateurs, la science, les sages, la vertu. Ce que j'ai de droits garantis, j'en suis redevable à tous ceux qui ont pratiqué la justice et aimé la liberté. Ces bienfaits méritent une éternelle reconnaissance. Tous les progrès accomplis dans le passé ont contribué à rendre meilleure ma condition d'existence et montrent comment il serait possible de l'améliorer encore. Si, grâce aux indications de l'histoire, je puis suivre pas à pas le chemin qu'a parcouru l'humanité, je verrai plus clairement la voie où il faut marcher, le but où nous tendons tous. Sans instructions de ce genre, l'histoire ressemble, dit Bacon, à une statue de Polyphème sans œil, ou, suivant l'expression de Macaulay, à « une coque où il n'y a point de noix (i). »

Qu'importe-t-il donc de mettre en lumière dans le passé? 5bnt-ce, comme le supposent les historiens, des personnages plus ou moins célèbres en leur temps, mais sans action sur le nôtre, et des accidents singuliers qui ne doivent pas se reproduire? Sont-ce des dynasties de rois pour la plupart desquels le silence serait faveur? Sont-ce d'interminables faits de guerre dont le résultat le plus clair a été d'engraisser des champs de bataille ? Croit-on que le monde soit vraiment en peine d'apprendre comment s'est comporté sur le trône tel nigaud devenu roi par le hasard de la naissance ou la grâce de la Fortune ; comment tel capitaine a, par aventure, gagné au jeu de la guerre une sanglante partie, ou comment deux diplomates, faisant assaut de finesse, se sont réciproquement dupés? Nous ^st-il bien nécessaire de savoir quelle fut la cause de l'exil ^'Ovide.quel était l'homme au masque de fer, et d'où sortait

(') essais littéraires, Histoire de la Grèce, de Mitford.

Kaspar Hauser ( i) ? A quoi peuvent servir, pour la direction de la vie, tant de puériles anecdotes dont l'histoire est pleine ? Ce sont là des commérages d'érudits, des contes pour rage mûr. Sans perdre mon temps à ces doctes futilités, je veux m'instruire de choses sérieuses, et je demande à la science de m'enseigner, non des particularités dont je n'ai que faire, mais les conditions de la vie, que je subis tous les jours. C'est moi que je cherche dans l'histoire, et ses leçons me sont injutiles si je ne m'y trouve pas.

Dans cette disposition d'esprit, dites-moi qu'en France la population a monté de 16,000,000 d'habitants en 1700 à 38,000,000 en 1886, et que leur revenu total, aux mêmes dates, s'est élevé de i,5oo,ooo,ooo de francs à 37,000.000,000 de francs, c'est-à-dire de 94 francs par tète à près de 1,000 francs, voilà qui ne manquera pas de me paraître intéressant, et je suppose du même avis tous ceux de mes compatriotes qui, sans ce double excédent, auraient comme moi couru le risque de ne pas trouver place au banquet social ou d'y prendre une maigre part. Ajoutez que la vie moyenne, qui était à peine de vingt-trois ans au xvii" siècle, a successivement atteint vingt-neuf ans en 1776, puis trente-cinq en 1 835, et dépasse quarante ans en 1886. Ces simples renseignements auront pour moi plus de prix que la relation détaillée de tous les événements survenus depuis deux siècles.

Voulez-vous donc, dirais-je aux historiens, établir des notions d'un intérêt général et durable ? Cessez de nous raconter minutieusement des minuties ; étudiez les fonctions de la vie humaine, faites-en connaître Tordre, révolution, le progrès. Constatez d'âge en âge le mouvement de la population, l'état de la fortune publique, et montrez les causes qui les font croître ou décroître ; exposez les

(i)De 1828 à 1886, il s'est publié en Allemagne plus de cent quatrevingts ouvrages, toute une bibliographie, sur cet énigmatique personnage. Voilà du travail bien employé 1

transformations du goût, l'avancement des sciences, l'amélioration des mœurs, l'extension des libertés publiques. Ne craignez pas d'entrer dans le détail des choses les plus ordinaires. L'histoire des aliments intéressera tous ceux qui mangent, l'histoire des vêtements, tous ceux qui s'habillent, l'histoire des habitations, tous ceux qui se logent, l'histoire des arts, tous les gens de goût, l'histoire des idées, quiconque pense, l'histoire de la moralité, tous les gens de bien. Voilà qui est vivant, toujours actuel, partout instructif. Ce que la science doit mettre en lumière, c'est le développement de la raison, l'éducation que l'espèce se donne à elle-même et l'accumulation des progrès d'où résulte la grandeur de la civilisation. Tant que les historiens se borneront à raconter de vaines particularités, ils seront simplement les historiographes de la Fortune. Leurs ouvrages, inutiles et charmants, seront sans valeur pour la connaissance des choses humaines, sans application pratique, et ne p'ourront prétendre qu'à divertir des esprits oisifs (i,), au même titre, mais avec moins de succès que les contes des romanciers.

Même cet intérêt imaginaire, auquel les historiens sacrifient l'intérêt scientifique, ne se trouve qu'en apparence dans leurs oeuvres. Il semble qu'une conséquence de la nature changeante des événements devrait être une diversité sans fin de combinaisons et de rencontres, cause inépuisable d'imprévu dans la nouveauté, au lieu que la régularité des faits de fonction paraît devoir impliquer une fastidieuse monotonie. Tout au rebours, la variété n'est pas où on la suppose; elle est où on ne la cherche pas.

Quoique les événements se produisent dans des conditions toujours nouvelles de lieu, de temps, d'acteurs et de circonstances, au fond, cependant, ils diffèrent peu. Leur

(i) « Si je lis les historiens grecs...., c'est pour m'amuser, lorsque je n'ai rien à faire » (Cicéron, Dialogue de Vorateur, II, 14).

dissemblance est toute en surface et ne porte que sur le <létail. Quiconque a lu avec réflexion un peu d'histoire en vient vite à reconnaître que, sous des aspects variables, l'essence des faits reste pareille. La plupart de ces rois, ingénieusement numérotés, qui défilent dans nos annales, ont le visage couvert du masque traditionnel de la tragédie antique. Qu'importe qu'ils soient divers de nom, d'époque et de nation, s'ils se ressemblent par leur orgueil et leur égoïsme ? Que nous apprennent tant de récits de batailles, sinon l'incurable férocité humaine? Quelle leçon ressort de ces continuelles révolutions, sinon que les générations successives commettent les mêmes fautes et sont animées des mêmes fureurs? Pour qui regarde la nature fixe des choses plus que leurs mobiles accidents, il n'y a jamais eu qu'un despote, une guerre, une révolution. Les décors, les personnages, les costumes changent, mais l'identité se retrouve dans le sens des faits. Ce sont toujours les mêmes hommes, agités des mêmes passions avec d'autres mœurs, se battant pour les mêmes intérêts sous divers prétextes, et faisant les mêmes folies de mille façons (i). Ainsi la grande pièce que semble chaque jour improviser le hasard se réduit à un canevas très simple où, comme dans la comédie italienne (commedta deU'arte),^ on voit constamment les mêmes rôles dans les mêmes situations : Cassandre qui reçoit les coups, Arlequin qui les donne. Pierrot voleur et gourmand, Colombine coquette et trompeuse, on ne sort pas de là. L'intérêt delà représentation s'épuise vite; qui a vu une scène a tout vu. Quels que soient le jeu de l'intrigue, l'esprit du dialogue et la verve des acteurs, la répétition de l'éternelle donnée fatigue bientôt de la pire uniformité, l'uniformité dans le changement.

Au contraire, le cours de la vie humaine déroule aux

(i) Schopenhauer donne pour devise à l'histoire: « Eadem sed aliter. » — « L'histoire moderne, disait l'abbé Galiani, n>st que de « l'histoire ancienne sous d'autres noms. »

regards, comme un fleuve qui suit sa pente, des perspectives sans cesse variées. Dans le vaste cadre où son activité se déploie, notre espèce modifie sa condition d'âge en âge €tde place en place. A suivre les stades de son évolution progressive, l'intérêt va croissant, la curiosité n'est jamais lassée. L'historien qui saurait retracer les aspects divers de mte existence pleine de métamorphoses nous mettrait sous les yeux des tableaux d'une originalité singulière. On verrait alors que les mutations introduites par la Fortune dans la suite des événements sont insignifiantes à côté de celles qu'amène le développement normal delà civilisation. Mieux que le hasard, en effet, la raison devait concilier le changement et la régularité, se montrer une et multiforme, mettre dans la vie de l'ordre et de la grandeur.

Les historiens se laissent décevoir par le bruit que font sur l'heure les événements et par le silence dans lequel s'accomplissent les fonctions. Ils se croient obligés de raconter en détail une guerre absurde où quelques milliers d'hommes ont péri. Quelle maladie commune ne cause chaque année plus de ravages ? Les progrès d'hygiène ou de médecine qui apprennent à prévenir ou à guérir ses atteintes ne méritentils pas mieux d'être rapportés que de stériles massacres ? La découverte de la vaccination a, par exemple, préservé plus d'existences que n'en ont sacrifié toutes les guerres depuis un siècle ; cherchez quelle place lui est consacrée dans ' les histoires? La conquête d'une province par violence ou par ruse sera célébrée dans les annales d'un peuple comme un exploit digne de passer à la postérité la plus reculée ; combien ces déplacements de frontières , petits triomphes de petites ambitions, paraissent mesquins auprès de ceux que la civilisation remporte sur la nature et dont tous les hommes bénéficient sans qu'il leur en coûte une larme ! La mise en action d'un nouvel agent de puissance a plus de valeur historique que les campagnes des plus fameux con-

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quérants. L'emploi de la vapeur intéressera plus l'avenir que toutes les batailles de Napoléon. Bernardin de Saint- Pierre estime que l'introduction du cerisier, de la pomme déterre et du quinquina, dépasse en importance les victoires des Romains sur Mithridate et celles des Espagnols sur Montézuma (i) Quelques œufs de vers à soie, introduits à Constantinople sous le règne de Justinien et devenus le point de départ de florissantes industries, sont maintenant pour nous un fait de plus grande conséquence que les succès de Bélisaire ou les factions des Verts et des Bleus, Telle petite invention, comme celle des allumettes chimiques, dont l'emploi s'est si vite généralisé dans le monde et dont la production annuelle atteint en Europe le chiffre de 300.000,000 de francs, mériterait mieux d'être mentionnée à sa date que les futiles incidents de la politique courante. Quel historien ne croirait déroger en accordant à ce bas détail une minute de son attention ?

Proposez à l'un d'eux d'exposer l'histoire du xix* siècle : aussitôt, embouchant la trompette épique, il va commencer le récit de tous les changements de règne ou de ministère, des événements, des guerres et des révolutions qui en ont troublé le cours. Il ne vous fera grâce ni d'un prince, ni d'une bataille, ni d'une émeute. La postérité prendra-t-elle à ces sortes de choses le même intérêt que nous ? Elle n'en trouvera, on peut l'affirmer avec certitude, qu^'à celles dont l'influence n'aura pas cessé de durer. A ce titre, les faits principaux de notre âge seront les applications de moteurs nouveaux, l'essor de l'industrie et du commerce, l'établissement des chemins de fer, la transformation des marines, le progrès inouï des sciences, l'accroissement des populations civilisées, leur expansion sur le globe, le développement des institutions démocratiques... Les faits de ce genre, à raison du nombre, de l'étendue et de la durée de

( I ) Voyage à V(le de France.

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leurs résultats, qui modifient sous nos yeux Tétat du monde, constituent Tinfluence maîtresse, une cause persistante de mutations futures.

La recherche des causes en histoire comporte deux points de vue entre lesquels il faut choisir : l'un qui rattache de grands effets à de petites causes, c'est-à-dire subordonne les fonctions aux événements ; l'autre qui, assignant de grandes causes aux grands effets, subordonne les événements aux fonctions. Les historiens adoptent généralement la première théorie ; nous nous rangeons à la seconde.

Sans doute, les accidents et les fonctions, tour à tour effet et cause, réagissent les uns sur les autres, et la vie humaine résulte, comme une trame, de leur entrecroisement; mais leur pouvoir d'action est très inégal. Les événements, dus à un concours déterminé de circonstances, déploient à l'instant et sur place leur maximum d'effet, puis s'atténuent en raison du temps et de la distance, et, pour peu qu'on s'éloigne ou qu'on recule, leur influence se réduit à rien. Les fonctions, au contraire, liées à des nécessités constantes, évoluent avec lenteur, mais les progrès qui s'y rattachent, une fois acquis, se répandent de proche en proche, s'accumulent avec le temps et, peu à peu, font la conquête du monde. L'étude de ces faits a donc le plus de valeur pour la connaissance de la vie humaine. Les fonctions représentent le fond et la règle de notre existence dont les événements sont la forme éventuelle et contingente. Or, quand on examine le fond, la forme n'importe guère. Ce qu'il y a de nécessaire arrive toujours, de quelque façon que ce soit ; ce qu'il y a de facultatif peut changer impunément. L'essentiel demeure et, à travers des séries d'accidents, l'ordre se maintient en vertu de ses propres lois.

Les événements ne nous montrent que des apparences. Ils font connaître comment, non pourquoi les choses sont arrivées. Cela n'est-il pas insignifiant si, en se passant

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d'autre sorte, le résultat final n'avait pas dû sensiblement différer ? La signification de cette classe de faits est purement symptomatique. Ils révèlent un état, ils ne le déterminent pas ; ils sont l'occasion, non la cause des changements qui s'effectuent. L'accidentel est un simple mode du nécessaire. Pour qui considère la grande et universelle cause des phénomènes historiques, les événements ne sont que des cas particuliers des fonctions. Les variables suivent la loi des constantes, et ce qui se mêle de fortuit à l'évolution normale de notre espèce résulte d'un ordre caché.

« Toùtesprit sérieux, dit Polybe, doit étudier les causes... 4< Or, il faut regarder la constitution d'un État comme la 4< cause principale des bons et des mauvais succès en toute « chose. C'est d'elle, comme d'une source, que dérivent les « entreprises et leurs effets (i). >^ De même Montesquieu : 4< Ce n'est pas la fortune qui gouverne le monde. II y a « des causes générales, soit morales, soit physiques, qui <c agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintienne nent ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à <i ces causes ; et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une « cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause « générale qui faisait' que cet État devait périr par une « seule bataille : en un mot, l'allure principale entraîne « avec elle tous les accidents particuliers (2). >^

Dans une révolution, les historiens ne voient d'ordinaire que les incidents qui l'amènent, l'accompagnent et la terminent. La cause est autre : « L'heure des révolutions «. sonne quand la succession des temps a changé la valeur <c des forces qui concourent au maintien de Tordre social, « quand les modifications que ces forces ont subies sont « de telle nature qu'elles portent atteinte à l'équilibre « des pouvoirs ; quand les changements imperceptibles

(i) Histoire générale, VI, fragment.

(2) Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, xviii.

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« survenus dans les mœurs des peuples et la direction « des esprits sont arrivés à tel point qu'il y a contradiction « inconciliable et manifeste entre le but et les moyens de « la société, entre les institutions et les habitudes, entre la « loi et l'opinion, entre les intérêts de chacun et les inté- « rets de tous : quand enfin tous ces éléments sont par- « venus à un tel état de discorde qu'il n'y a plus qu'un « conflit général qui, en les soumettant à une nouvelk « épreuve, puisse assigner à chaque force sa mesure, à « chaque puissance sa place, à chaque prétention ses « bornes (i). »

Les événements de l'histoire d'un peuple dépendent de l'état des mœurs, des passions, des idées, des besoins et des ressources. Ces influences générales une fois connues, les faits s'expliquent d'eux-mêmes; on en a la clef; le mystère cesse et les raisons des choses apparaissent en pleine lumière, tandis que, sans ces données, on est réduit à nouer entre des accidents sans lien des attaches imaginaires et à chercher dans un enchaînement de cas fortuits une explication de Thistoire qui n'a pas de sens.

Expressément ou tacitement, tous les historiens admettent la doctrine qui fait découler de grands eff'ets de petites causes. Tite-Live (2) et Tacite (3) afiîrfnent que les moindres feits ont à l'occasion de vastes conséquences. C'est aussi ^'opinion de Mézerai (4) : « Telle est la condition des plus « grandes affaires que, lorsqu'elles sont à un certain point <^ où elles ne peuvent plus subsister longtemps, il ne faut ^ que le moindre incident pour les faire tomber d'un côté ^ ou d'autre ; et, si la fortune permettait qu'il fût évité, les

JO Ramond, Discours prononcé à Clermont sous l'empire, Œuvres.

vA^ ^ Hx parvis rébus saepe magnarum momenta pendent » {Annales,

g . ' * Mon sine usu fuerit introspicere illa primo adspectu levia, ex /^\"î?^6"*'^u"^ saepe rerum monitus oriuntur » {Annales, IV, 32). ^4-) histoire de France, t. III, année 1588.

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« choses pourraient se mieux tourner et prendre tout une « autre pente. » Ceux même des historiens qui n'adhèrent pas aussi explicitement à cette théorie, la confirment par le soin qu'ils prennent de raconter les circonstances bien souvent futiles des faits mémorables.

En dérision de notre orgueil, des philosophes se sont plu à montrer les causes frivoles de célèbres événements. «. Nos 4< plus grandes agitations, dit Montaigne, ont des ressorts et « des causes ridicules : combien encourut de ruyne nostre « dernier duc de Bourgoigne pour la querelle d'une charge retée de peaux de mouton (i) ! Et l'engravure d'un « cachet fut-ce pas la première et maîtresse cause du plus « horrible croulement que cette machine ayt oncques souf- « fert (2)?.. Les poètes ont bien entendu cela qui ont mis^ ^ pour une pomme, la Grèce et l'Asie à feu et à sang (3). >► Avec l'âpreté de son génie, Pascal pousse la thèse à l'extrême: « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face « de la terre aurait changé (4). » Et ailleurs : « Cromwell «. allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était « perdue et la sienne à jamais puissante, 'sans un petit grain « de sable qui se mit dans son uretère. Rome même allait « trembler sous lui; m;ais ce petit gravier s'étant mis là, il 4< est mort, sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétame bli (5). ^

Les historiens prennent fort au sérieux ces boutades d'ironie philosophique. A leurs yeux, les moindres détails ont de l'importance et décident parfois de la direction que suit le cours général des choses. Michelet tient la fistule de Louis XIV et l'abcès de François I*' pour l'événement capital

(i) Voy. Commynes, Mémoires, V, î.

(2) Voy. Plutarque, Vie de Marins, 3.

(3) Montaigne, Essais, III, 10.

(4) Pensées, Édit. Havet, art. vi, p. 43.

(5) Id., art. III, p. 7.

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de leur règne ( i). Certains écrivains (2) n'ont-ils pas attribué le mouvement de la Réforme à ce qu'un moine s'est trouvé las du célibat?

Pour réfuter ces paradoxes, il suffit de distinguer en histoire les causes efficientes et les causes occasionnelles. L'occasion d'un grand effet peut être mesquin ; sa cause vraie n'est jamais petite et doit, pour l'expliquer, avoir la même grandeur que lui. Lorsque la neige, accumulée au penchant des montagnes, est sur le point de glisser, le plus léger ébranlement, une pierre qui roule, le pied d'un passant, un oiseau qui se pose, un souffle d'air, un bruit de voix, suffit à précipiter l'avalanche ; mais celui de ces accidents qui provoque sa chute n'en constitue point la cause ; il en est seulement l'occasion. La cause réelle, c'est la pesanteur de l'amas et son état d'équilibre instable. Une force naturelle ordonne l'effet, un hasard le détermine. A défaut de celui-ci, tel autre aurait peu après amené la même conséquence, et, si tous avaient manqué, la masse serait tombée d'elle-même, entraînée par son propre poids.

De grandes révolutions ont pu être provoquées par de minimes incidents ; en réalité, elles répondent toujours à de grands intérêts qui, d'une manière ou de l'autre, devaient finir par prévaloir. S'en tenir à des accidents de circonstance, c'est ne rien voir. Non^ quoi que prétende Pascal, si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face de la terre n'aurait pas changé ; il n'y aurait eu de changé que la surface de l'histoire. Antoine, il est vrai, ne se serait pas épris d'une reine camarde et, n'ayant plus de motif pour répudier Octavie, n'aurait pas encouru de ce chef l'inimitié d'Octave; mais ces deux rivaux de pouvoir se seraient sûrement brouillés sous un autre prétexte, et l'empire, devenu inévi-

(0 « Le règne de Louis XIV se partage en deux parts : Avant la « fistule, après la fistule... François I-' varie de n^me : Avant l'abcès, * après l'abcès » (Histoire de France, La Réforme, ch. xxi).

(2) De Bonald et Joseph de Maistre.

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table, aurait été fondé par l'un d'eux ou par n'importe qui. Des annalistes rapportent que le point de départ de la guerre de Cent ans fut une rixe, survenue à Rayonne, en 1293, entre deux matelots, l'un Anglais, l'autre Normand. Est-ce là une cause sérieuse ? Et, si elle ne l'est pas, à quoi bon la mentionner ? Une étincelle qui tombe sur des corps très inflammables allume aisément un incendie ; mai^ un brasier ne mettrait pas le feu à des substances qui, par nature, se refusent à brûler. La vraie cause de la guerre de Cent ans est celle qu'indique Commynes, la rivalité de deux États voisins, égaux en puissance et en ambition, « Dieu n'a créé nulle chose en ce monde, ny hommes ny

* bestes, à qui il n'ayt fait quelque chose son contraire

* pour le tenir en crainte et humilité... Au royaume de « France a donné pour opposite les Anglais (i). »

A lire les enchaînements de hasards qui se prolongent sans fin dans les histoires, on se demande à tout moment avec les auteurs ce qui serait arrivé si tel incident n'avait pas eu lieu ou s'était passé d'autre sorte. D'autres incidents auraient surgi à leur place, engageant dans des voies nouvelles la suite entière des particularités ; mais l'ensemble des résultats généraux ne se serait pas moins développé dans une direction pareille ou fort approchante. Supprimez ou modifiez, par un jeu d'imagination, quelque événement que ce soit ; rien d'essentiel ne sera changé dans l'ordre du monde. Parmi d'autres événements, la force des choses, qui domine tout, ne cessera pas d'agir dans le même sens, comme un fleuve qui, rencontrant un obstacle, le tourne ou l'emporte et continue, suivant sa pente, son irrésistible cours.

Supposez que, par fortune, la conspiration de Catilina eût réussi : Quelles auraient été les conséquences ? Au lieu de laisser une mémoire abhorrée, cet illustre scélérat, précur-

(i) Mémoires, V, 18.

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seur de Jules César, passait grand homme du coup et l'empire était fait un peu plus tôt. Peut-être même Catilina n'aurait-il pas été plus mauvais que tel des douze Césars. Mais il s'y prit avant l'heure. Rome comptait encore un parti d'honnêtes gens. Cicéron se mit à leur tête et sauva un moment la République condamnée à périr, bientôt après, de la main d'un complice de Catilina.

Que serait-il advenu si les batailles de Pharsale et d'Actium, qui, au dire des historiens, décidèrent du sort du monde, avaient été perdues par ceux qui les ont gagnées ? En place de César et d'Auguste, Pompée ou Antoine aurait établi l'empire. Quel que fût le vainqueur, la République ne pouvait plus vivre. Pour remédier aux désordres de la chose publique, il n'auraft pas suffi de changer les chefs : il aurait fallu changer tout un pieuple. « Si César et Pompée avaient «pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme « firent César et Pompée, et la République, destinée à «périr, aurait été entraînée au précipice par une autre « main » (i). « De même, dit également Mommsen, que la « grandeur de la République romaine n'avait point été faite « par quelques hommes d'un génie supérieur, et qu'elle « sortait d'une agrégation civique organisée puissamment, « de même la chute de l'édifice provenait non des actes « d'un petit nombre d'individualités funestes, mais du vice « de la désorganisation générale (2). »

Comment aurait tourné la révolution d'Angleterre si, par une rencontre dont les historiens ne manquait pas de signaler la singularité, Cromwell, prêt à s'embarquer pour l'Amérique, n'avait pas été retenu sur l'ordre 'exprès de Charles I*^ ? La révolution se serait faite sans Cromwell, avec d'autres incidents, mais avec les mêmes conséquences au point de vue des franchises revendiquées par la nation.

(i) Montesquieu, Consid. sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, 11.

{2) Histoire romaine, V, 2.

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•L'esprit se plaît encore à rêver les suites qu'aurait pu avoir, dans l'histoire de la Révolution française, la fuite de Louis XVI si, au lieu d'être arrêté à Varennes et ramené captif à Paris, il avait atteint la frontière ? Le malheureux prince eût pu sauver sa tête, il n'aurait sauvé ni son trône, ni l'ancien régime, qui auraient sombré autrement dans la tourmente. De ces grands mouvements populaires se dégage une puissance à laquelle rien ne résiste. « Ce qu'il y a de « plus frappant dans la Révolution française, dit J. de « Maistre, c'est cette force entraînante qui courbe tous les « obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille, « légère tout ce que la force humaine a su lui opposer. « Personne n'a pu contrarier sa marche impunément... On « a remarqué que la Révolution française mène les hommes « plus que les hommes ne la mènent (i). » — «. La Révo- « lution, dit de son côté Tocqueville... n'était que le com- « plément du plus long travail, la terminaison soudaine et « violente d'une œuvre à laquelle dix générations d'hommes « avaient travaillé. Si elle n'eût pas eu lieu, le vieil édifice « social n'en serait pas moins tombé partout, ici plus tôt, « là plus tard, seulement il aurait continué de 'tomber « pièce à pièce au lieu de s'effondrer tout d'un coup (2). » Imaginez enfin que Waterloo ait été pour Napoléon un second Austerlitz ; il n'en serait résulté qu'un léger retard dans sa chute. La faiblesse de l'empire à son déclin ne provenait pas de quelques incidents fâcheux ; elle avait pour cause la lassitude d'un despotisme écrasant, le besoin de liberté succédant aux ivresses de la gloire, la révolte des nationalités brutalisées par la conquête, le dégoût du sang versé, la révolte d'une multitude d'intérêts méconnus ou froissés. Supprimez les malheurs de la fin, changez en faveurs imméritées de la fortune les justes disgrâces du sort, la fin n'aurait pas moins été imminente. Le colosse mena-

(i) Considérations sur la Révolution française y ch. i. (2) L Ancien régime et la Révolution.

FAITS DE l'histoire iSg

çait ruine. Étayé d'un côté, il serait tombé d'un autre. Il ne pouvait plus tenir en place : la base qui le supportait était ébranlée.

Mais quand on les ramène à cette mesure, quel sens et quelle valeur peuvent avoir pour la science les événements racontés avec tant de soin par les historiens ? Qu'importent, par exemple, les titulaires qui exercent nominalement le pouvoir, si les peuples relèvent d'eux-mêmes plus que de leurs chefs ? Le génie de la nation, ses mœurs, son caractère, les tendances de l'opinion, voilà l'influence souveraine à laquelle sont soumis les maîtres apparents qu'un peuple se donne ou tolère. Ceux-ci n'ont jamais qu'une action personnelle et momentanée, tandis que l'action de l'esprit public est générale et permanente, sûre par conséquent de prévaloir en cas de conflit. Les peuples, a-t-on pu dire, ne vont pas parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on les gouverne. Buckle a fait voir, par une double démonstration, qu'un gouvernement détestable, comme celui de Charles II en Angleterre, n'empêche pas une nation saine de progresser, et que le gouvernement animé des meilleures intentions, comme celui de Charles III en Espagne, ne peut contraindre à avancer un peuple qui refuse de marcher (i). Il n'est pas indifférent, sans doute, qu'un État trouve dans ses chefs un secours ou un obstacle ; mais ni le secours n'est indispensable, ni l'obstacle fait pour arrêter longtemps. En définitive, la résultante des activités collectives a une prédominance assurée et les peuples font eux-mêmes leur destin.

A quoi bon, dans le récit d'une guerre, le minutieux détail des opérations, des mouvements de troupes et des évolutions de chaque demi-brigade ? On croit expliquer l'issue de la lutte par la perte ou le gain d'une bataille ;

(i) Histoire de la civilisation en Angleterre, ch. vu et xv.

le succès définitif dépend non des combinaisons d'un capitaine ou des hasards d'ilne mêlée, mais des intérêts, des passions et des ressources engagés dans le débat. C'est un calcul de forces antagonistes et , si toutes les données du problème étaient connues , on pourrait en fixer la solution par avance, avec une certitude mathématique. Malgré quelques faveurs trompeuses de la fortune, le plus faible succombera sûrement, et, en dépit de hasards contraires, le plus fort l'emportera tôt ou tard. Le génie et les exploits d'Annibal n'ont servi de rien à Carthage. Polybe démontre, par des raisons tirées de la nature des deux républiques rivales, que Rome devait infailliblement triompher (i). Napoléon a marché par une suite continue de victoires à une catastrophe finale, et, durant la guerre de Sécession, aux États-Unis, le Nord est arrivé, après une. série de revers, au triomphe le plus complet. Les détails de guerre où se complaisent les historiens n'ont donc pas toute l'importance qu'ils leur attribuent ; des notions exactes sur la force réelle des belligérants en apprendraient plus^en peu de mots que mille récits de bataille dont le résultat n'est qu'un accident.

Dans une révolution, les causes et les effets d'ordre général doivent être étudiés de préférence aux épisodes et aux incidents particuliers. Cette révolution est-elle le coup d'audace d'une poignée de factieux ou amenée par la violence du mécontentement populaire? Voilà ce qu'il faudrait savoir. Si elle est née d'une surprise d'émeute, son succès d'un jour ne prouve rien, elle avortera. Mais a-t-elle le grand nombre pour complice ? elle se fera n'importe comment. On ne l'arrêtera pas avec des barrières ; il faut qu'elle arrive ; on ne l'étouffera pas par la compression ; il faut qu'elle éclate (2). Rien n'est infaillible comme la pierre qui tombe ou l'eau qui cherche son cours.

(i) Histoire générale, VI, 51 et suivants.

(2) « Les insurrections ont toujours tort, les révolutions toujours « raison » (Buckle, Hist. de la civilisation en Angleterre, ch. xv).

Les événements qui, soit en paix, soit en guerre, rapprochent et unissent les peuples ou les séparent et les opposent. n'établissent entre eux que des rapports de circonstance. L'influence durable appartient au plus civilisé. La vitalité d'un État, son rôle dans le monde, ne sont pas subordonnés aux accidents de la politique. Un petit peuple qui tient à son indépendance est réellement invincible. Xerxès enGrèce, Charles le Téméraire en Suisse, Louis XIV en Hollande, Napoléon en Espagne, en ont fait l'épreuve. Là, au rebours, où, comme dans l'Inde, il n'y a que des troupeaux serviles, les populations sont une proie que s'arrachent, de siècle en siècle, des bandes d'envahisseurs. Une nationalité forte ne relève point de la fortune ; elle lui commande. Tout la sert, même le malheur, qui lui donne une trempe plus ferme et une vigueur nouvelle. Subjuguée, elle fait encore des conquêtes et domine ses vainqueurs. La Grèce, asservie par Rome, impose à ses maîtres sa civilisation brillante et ses vices corrupteurs. Si, trahie plus tôt par le destin, elle avait succombé à Marathon, elle aurait, un siècle et demi avant Alexandre, pris, à titre de province persane, possession de l'empire d'Asie. Supprimez l'expédition d'Alexandre, l'expansion de l'hellénisme ne se serait pas moins effectuée dans la plupart des contrées où s'implantèrent des dynasties macédoniennes, comme elle s'était accomplie, par infiltration lente ou accession spontanée, en Egypte sous Psammétique, en Asie mineure, en Sicile, dans l'Italie méridionale (Grande-Grèce) et jusqu'en Gaule (i). « Les attractions, dit Fourier, sont proportionnelles aux « destinées. »

L'accroissement de la puissance romaine fut le résultat

vO « Les mœurs barbares des Gaulois s'adoucirent dans le com- « merce des Grecs de Marseille... Tel fut alors le changement qui « s'opéra dans les hommes et dans les choses, qu'il semblait, non « pas que la Grèce eût passé dans la Gaule, mais' que la Gaule se fût « transportée dans la Grèce » (Justin, Histoires, XLIII, 4. Voy. aussi Strabon, IV, i, | 5).

normal d'une forte organisation municipale dont les avantages, communiqués de proche en proche, rangèrent sous les lois d'une seule ville les peuples las de leur anarchie politique et pour lesquels la domination de Rome représentait des droits de cité, une administration régulière, une protection sûre, l'ordre, la paix et la civilisation, — Plus tard, le déclin et la chute de l'empire apparaissent sous deux aspects différents, selon qu'on examine la suite des événements ou l'ordre des faits généraux (i). L'invasion des Barbares n'eut point le caractère d'une inondation brusque ; elle s'opéra peu à peu pendant cinq siècles. Bien avant Alaric, les Barbares s'étaient emparés de Rome. La 'République les y avait amenés esclaves ; l'empire en fit des affranchis, puis des citoyens. Leur multitude croissante avait altéré les mœurs, corrompu la langue et le goût, abaissé le génie latin et préparé la ruine finale. Sur toute la frontière du Nord, le monde barbare pénétrait le monde romain par une sorte d'endosmose. Dès le temps de Néron, la garde impériale était composée de Germains. Un Goth même, Maximin, occupa l'empire (235-238). Au iv® siècle, les Germains peuplaient les marches et remplissaient les cadres des légions. Il vint un moment où le pouvoir central, graduellement affaibli, ne put plus résister à cette poussée croissante. Quand parurent les hordes dévastatrices, la conquête était déjà faite. Bientôt même, l'administration romaine n'étant plus qu'un lourd fardeau, la domination des Barbares sembla moins intolérable que la sienne. Salvien le confesse au v' siècle : ^ Le vœu unanime des « Romains, c'est de ne pas être forcés de retourner sous le « gouvernement romain ; ce que toute la population

(i) Mommsen, abordant Thistoire de Rome sous l'empire {Mis* toire romaine, t. VIII), néglige avec raison les commérages biographiques et les chroniques de cour dont les historiens latins nous entretiennent à satiété, et s'attache surtout à étudier deux faits essentiels, dont ils ne parlent guère, l'extension des municipes dans les provinces et l'introduction des Barbares dans l'Empire.

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« romaine demande, c'est qu'il lui soit permis de vivre « comme . maintenant avec les Barbares. Et nous nous « étonnons d'être vaincus par les Goths, quand les Ro,- « mains préfèrent la société des Goths à la nôtre (i) ! »

L'Angleterre, conquise par des Français au xi* siècle, n'est pas devenue pour cela française et a recouvré peu après sa nationalité anglo-saxonne. Si, quelques siècles plus tard, la France, conquise à son tour par les Anglais, avait passé sous la domination britannique, cela n'eût probablement pas changé grand'chose à la destinée des deux peuples. Charles VII détrôné, les Plantagenêts auraient pris la place des Valois dans nos annales, sans qu'on puisse dire si le pays aurait perdu ou grfgné au change. La France et l'Angleterre, un moment unies par le hasard des événements, mais séparées par leurs intérêts et leurs caractères plus encore que par la Manche, se seraient disjointes à la première occasion, ou si, par impossible, leur union avait duré, c'est l'Angleterre qui aurait couru le risque d'être une dépendance de la France. ^ Je disais un jour à un « Anglais, rapporte l'abbé de Longuerue : -^ Vous avez « manqué la France autrefois, elle l'a échappé belle ! — Le « plus grand malheur qui pouvait nous arriver, me répon- « dit-il, était de conquérir la France. Notre roi, devenu roi « de France, n'aurait pas manqué d'y faire son séjour, au « commencement par nécessité, et ensuite, les enfants qui « y seraient nés, par inclination. Ils auraient oublié qu'ils «étaient Anglais d'origine. L'Angleterre serait devenue « province du royaume de France et nos rois n'y auraient « été de temps en temps que pour prendre notre argent et «le faire sortir du royaume. L'Anjou a-t-il été plus heu- «reux quand ses comtes sont devenus rois d'Angle- « terre (2) ? » .

Mieux que les conquêtes, annexions et démembrements

10 Salvien, De gubernatione Dei.

^] Longueruanay 100, 10 1.

d'États, oeuvre où la violence collabore avec le hasard, une sorte de chimie politique détermine la combinaison des peuples et des civilisations. Les éléments que des affinités prédisposent à se lier s'unissent d'eux-mêmes au premier contact ; mais, si leur nature est incompatible, on aurait beau les fondre à grand feu dans la fournaise, ils ne s'associeront pas. Tout au plus pourra-t-on les faire entrer dans un de ces composés instables qui détonent au moindre choc. Quoique soumis à une domination commune, les peuples dont les génies se repoussent restent étrangers ou ennemis. C'est pourquoi les empires improvisés par des victoires ont, en général, une si courte durée. Là, au contraire, où les conquérants fondent des sociétés stables, c'est que la fusion était naturelle et désirée. Ils opèrent un peu plus tôt par la force ce que le temps aurait accompli de lui-même. Combien de grandes influences se sont étabjies dans le monde par l'effet d'une propagande pacifique et d'un libre assentiment ! La papauté a dominé par la foi au moyen âge, l'Italie, par les arts à la Renaissance, la France, par les idées au xviii° siècle. De nos jours, la diff'usion du progrès est l'oeuvre, moins de politiques et de soldats que de voyageurs, de missionnaires, de marchands et de colons. Sans pression venue du dehors, nous voyons le Japon s'initier, avec un entrain passionné, à la culture, aux sciences et aux mœurs européennes. Le temps viendra où la civilisation n'aura plus besoin de s'imposer par contrainte ; il lui suffira de se montrer. Son' attrait fera sa puissance, son charme victorieux.

Notons enfin que les mutations les plus importantes, celles qui transforment la condition économique, mentale, jnorale ou sociale des peuples, s'eff^ectuent d'ordinaire par degrés imperceptibles. « Il y a eu dans l'existence des sociétés « humaines un assez grand nombre de révolutions dont le « souvenir n^ nous est fourni par aucun document. Les « écrivains ne les ont pas remarquées parce qu'elles s'ac-

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« coniplissaient lentement, d'une manière insensible, sans «luttes visibles; révolutions profondes et cachées, qui « remuaient le fond de la société humaine sans qu'il en « parût rien à la surface, et qui restaient inaperçues des «générations mêmes qui y travaillaient. L'histoire ne peut « les saisir que longtemps après qu'elles sont achevées, « lorsque, comparant deux époques de la vie d'un peuple, «elle constate entre elles de si grandes différences qu'il « devient évident que, dans l'intervalle qui les sépare, une «graade révolution s'est accomplie (i). »

La période du moyen âge où s'établit le régime [féodal, aux IX® et x° siècles, semble l'époque la plus ingrate de l'histoire de l'Europe. On n'y trouve ni un grand peuple assumant une grande tâche, ni un grand homme s'illustrant par quelque œuvre glorieuse , ni un de ces événements mémorables dont l'écho se répercute d'âge en âge. C'est l'aridité même. Aussi les historiens s'écartent-ils de ces espaces désolés comme les voyageurs des déserts (2). Voltaire déclare que l'histoire des hommes qui ont vécu dans ces tristes temps « ne mérite pas plus d'être écrite que celle « des ours et des loups (3) ». Est-ce là pourtant le désert véritable? La raison cessait-elle alors d'être active, la vie de se développer et de s'accroître? Peu de phases ont, au contraire, été plus fécondes. Une genèse mystérieuse élaborait dans l'ombre tous les germes des progrès futurs. Du mélange des éléments ethniques confondus par l'invasion se dégagent des nationalités nouvelles ; les langues modernes se bégaient ; l'art et la poésie cherchent à travers de grossières ébauches une transfiguration de l'idéal ; des institutions durables se fondent... On assiste à un effort de rénovation générale. Les chroniqueurs barbares et, à leur suite.

(n Fustel de Coulanges, la Cité antique, IV, 6.

(2) « Sicut regionum, ita temporum sunt eremi et vastitudines » , (Bacon).

(3) Essai sur les mœurs.

la foule moutonnière des historiens, n'ont vu dans cet âge obscur, aurore du jour prochain, que le lamentable déclin de la royauté carlovingienne ; ils n'ont pas su discerner la puissance de création qui modifiait si profondément les conditions de la vie, et lorsque, à partir du xi* siècle, on voit apparaître des peuples jeunes, des langues renouvelées, des chants épiques, un type original d'architecture, un mode fortement constitué d'organisation sociale, on croit assister à une éclosion spontanée, tandis qu'on est simplement en présence du résultat, venu à son terme, d'une évolution régulière. L'étude de ces siècles, en apparence déshérités, présenterait donc un grand intérêt. Elle nous apprendrait comment s'opère, par un travail simultané de décomposition et de recomposition, le passage entre deux systèmes différents de civilisation.

La conclusion s'impose à l'histoire : Pour la science, la connaissance des fonctions a plus de prix que celle des événements. Les faits réguliers composent le fond, seul essentiel, de la vie humaine, tandis que les accidents en représentent la forme variable, broderie superficielle étendue sur une trame solide. Lorsqu'une influence générale rend un changement nécessaire, les voies et moyens, l'occasion et les circonstances sont un détail accessoire, car il n'importe guère que le progrès s'accomplisse d'une façon ou d'une autre, pourvu qu'il vienne à son heure et soit le progrès. Les historiens se méprennent quand ils s'appliquent avec tant de soin à montrer le comment des choses, qui n'a pas de sens par lui-même, et négligent de rechercher le pourquoi, qui seul expliquerait tout. Sous leurs yeux coule un fleuve immense : Au lieu de mesurer la profondeur de son lit, la largeur de ses rives, le volume de ses eaux et la rapidité de son cours, ils s'amusent, enfants légers, à contempler le jeu mouvant de ses ondes et à noter curieusement au passage les épaves qu'emporte le flot 1

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