Thuc, IV, LX
tiates; cela l'appauvrirait et l'empêcherait de contenir les ilotes cultivateurs, comprimés artificiellement par la minuscule aristocratie des Dorieus guerriers.
En outre, les guerriers que Sparte disperse, et qu'elle place comme chefs de garnisons auxiliaires dans les cités subordonnées, sont des êtres ii^op raides. t?'op cassants, qui mécontentent et froissent les gens autour d'eux. Toujours le bâton d'Eurybiade.
Ces chefs de garnisons s'appellent harmostes, ow. conciliateurs (faiseurs d'harmonie). Ils sont censés être là pour maintenir dans les cités la bonne intelligence et empêcher les querelles de partis. Ce titre seul montre combien il est difficile à une cité victorieuse de dominer effectivement une cité vaincue. Elle ne peut qu'introduire dans la place une petite force armée pour appuyer le parti qui lui est favorable. Cette force armée a soin d'occuper la citadelle de la ville et de s'abriter derrière de fortes murailles. C'est ainsi que procède la garnison lacédémonienne installée à Athènes, pendant que le parti aristocratique, dirigé par les « trente tyrans », exerce le pouvoir et se venge, par de cruelles représailles, de tout ce que les démocrates lui ont fait souffrir pendant leur domination.
D'autres harmostes sont établis dans les cités qui avaient été les alliées d'Athènes, mais il se trouve que ces cités n'ont pas gagné au change. Les Spartiates n'ont fait que succéder aux Athéniens dans cette piraterie déguisée dont nous avons tracé l'esquisse. C'est une autre bande qui lève les mêmes tributs. Elle en lève même davantage, et les lève plus durement, par l'intermédiaire de Doriens plus autoritaires, dont la main de fer ne connaît pas le gant de velours. Sparte se fait donc cordialement détester par un nombre croissant de Grecs, et comme c'est elle, à présent, qui bannit ou fait bannir le plus de suspects, il est clair que la grande majorité des bannis va se tourner promptement contre elle.
Ajoutons qu'un ordre de faits assez grave commence à se produire dans le sein de la cité Spartiate. Les vieilles habitudes de sobriété farouche, de stricte discipline, de mépris absolu de l'argent, tout cet ensemble de qualités enracinées dans la race
par l'éducation, et traduites en institutions par les « lois de Lycurgue » a subi çà et là quelques brèches qui vont aller s' élargissant. C'est précisément le besoin d'envoyer au loin des Spartiates isolés, de les détacher comme chefs d'expéditions ou d'insurrections, ou comme instructeurs militaires d'alliés, qui, exposant ces hommes à l'action d'un nouveau milieu, fait surgir ce nouveau péril. Quelques-uns de ces Spartiates, pour avoir trop séjourné au dehors, au milieu d'hommes d'une formation différente, se gâtent. L'avidité pour les richesses, en particulier, n'étant plus comprimée par un joug de fer, reparait spontanément chez ces petits-fîls de bandits. Le fameux Gylippe, détaché à la défense de Syracuse, met dans sa poche trente talents sur le butin qu'il devait rapporter intégralement au trésor public. D'autres cas analogues se produisent. Thorax, ami de Lysandre, le vainqueur d'Athènes, est misa mort pour avoir, contre la loi, gardé de l'argent chez lui; Lysandre lui-même, accusé du même crime, est menacé du même sort. Et la loi lutte vainement contre une fatalité de situation. Ces harmostes qu'on disperse dans les « villes de garnison >», reviennent de leur séjour avec de l'argent et le goût des plaisirs. C'est dire que 1' « état d'âme » du Spartiate aveuglément dévoué à sa patrie, l'état d'âme de Léonidas, reçoit un choc terrible, et toute l'organisation sociale de Sparte en est ébranlée.
La loi elle-même est obligée d'emboiter le pas aux mœurs. On aboHt la défense de disposer des biens, et la propriété mobilisée commence à changer de mains, se concentrant dans celles des plus riches. L'égalité des citoyens en pâtit. Xénophon, qui aime Sparte, avoue, en louant la constitution de celle-ci, que les Spartiates de son temps ont dégénéré. Nous allons voir bientôt que des Spartiates, àLeuctres, vont — fait inouï — /«^«rdevant des Thébains, et que le roi Agésilas, champion du passé et des vieilles mœurs, sera obligé de laisser dormir la loi défendant aux fuyards l'accès des charges publiques. Trop de citoyens, avouera-t-il, seraient désormais incapables de les exercer.
Toutefois, ce n'est là qu'un commencement de décadence. Sparte, pendant longtemps, demeure forte. Elle est sans conteste
la cité dominante de la Grèce. Elle dirige indirectement la politique de plusieurs cités. Elle lève des tributs et paye des mercenaires. Mais elle ne peut faire tout cela que sur une échelle restreinte, pour les raisons que nous avons vues. Elle n'a ni la vertu colonisatrice, ni l'outillage supérieur d'une grande puissance. Sa situation momentanée est donc au-dessus de ses forces, et une réaction va se produire, ayant pour effet de ramener partout, comme par un reljondissement automatique, l'état des choses antérieur.
Rebondissement et affranchissement d'Athènes :Thrasybule- — Le premier de ces rebondissements est celui d'Athènes,
La « prise » de cette ville par les Lacédémoniens ne devait pas avoir des effets de longue durée. Le règne aristocratique des « trente tyrans » , exerçant leurs vendettas contre les politiciens démocrates, ne dura guère qu'une année. Naturellement, beaucoup d'Athéniens avaient été bannis. L'un d'eux, Thrasybule, sétait retiré à Thèbes. Il en partit un beau jour avec soixantedix autres bannis et vint s'emparer de la citadelle de- Phylé sur la montagne du Parnh. (Toujours le procédé du bandit.) Cette citadelle servit de point de ralliement à d'autres proscrits ou mécontents divers. Quand la bande fut assez forte, Thrasybule mit la main sur Munychie, l'un des ports d'Athènes, et, appuyé sur le peuple, provoqua une révolution, qui, selon la formule, transforma les proscrits en proscripteurs, et vice versa. Pour la commodité de lexposition, nous avons, en traçant le tableau de la démocratie pendant la guerre du Péloponèse, rappelé divers traits de la démocratie de Thrasybule, qui en est l'exacte continuation. C'est à ce moment que se place la condamnation de Socrate, dont les disciples compromis se bannisseîit (Euclide à Mégare, Phédon à Elis, Xénophon à Sparte). C'est alors surtout que fleurit Platon, dont l'éducation avait eu lieu pendant la guerre du Péloponèse, mais dont les théories se formulent pendant la période suivante, non moins hostile aux opinions de l'école socratique.
Sur toute la ligne, on constate ce qu'on pourrait appeler un
retour spontané à la nature des choses. Les Atliéniens rocommencent à opérer en Athéniens, avec toutes leurs qualités et tous leurs défauts. Leur marine a été anéantie, mais elle renaît, parce que Sparte n'a pu détruire les aptitudes commerciales de la race. Quand la guerre se renouvelle avec Sparte, on voit des généraux comme Timothée faire la guerre à celle-ci en contournant et en ravageant le Péloponèse par mer. Nous connaissons tout cela, et nous connaissons aussi la manie d'exiler les grands hommes, dès qu'ils ont heurté par n'importe quelle maladresse la susceptibilité nerveuse de la démocratie. Conon, qui a relevé Athènes sur mer par des batailles navales, s'exile à Chypre; Charès, autre général de talent, à Sigée ; Timothée, à Lesbos ; Iphicrate enfin, le grand tacticien d'Athènes, dont nous allons signaler l'œuvre réformatrice, est obligé d'émigrer en Thrace. C'est le bannissement à jet continu.
Quoi qu'il en soit, Athènes se comporte exactement à la façon d'un ressort qu'une main puissante, mais vite fatiguée, aurait ployé un instant. Elle redevient, ou peu s'en faut, ce qu'elle était avant la guerre du Péloponèse, rebâtit ses murs, reprend ses comptoirs de l'Hellespont, renoue ses « alliances » avec les iles. La morale de la situation, c'est que, de ces deux grandes cités, Sparte et Athènes, aucune n'est véritablement outillée pour dominer efficacement l'autre. L'exemple de Thèbes confirmera tout à l'heure, en l'étendant, cette observation capitale. 11 faut, pour soumettre des cités grecques un peu importantes, quelque chose de plus grand qu'une cité.
L'or perse et les mercenaires en Asie : la retraite des Dix Mille (401). — 11 y a pourtant quelque chose de changé, et ce changement est dû précisément à ce grand essor du type de condottieri dont nous avons parlé tout à l'heure. La guerre se fait davantage avec des spécialistes et coûte plus d'argent. Or, la Grèce a peu d'argenf. Un autre pays en a bien davantage parce que c'est une immense monarchie où le canal des impôts verse des flots d'or entre les mains du roi et des satrapes. Elle en a davantage parce qu'elle touche, par ses extrémités orientales, aux
régions de l'Inde doù viennent les métaux précieux. Parmi les satrapes, il en est qui sont bien placés pour se faire une éducation intelligente. Ce sont ceux de l'Asie Mineure, qui ont juridiction sur rionie et les autres rivages de population grecque. A vrai dire, ces satrapes entrent plus ou moins dans la peau du fameux Crésus et des anciens rois de Lydie, Ce sont des barbares dégrossis, avisés, calculateurs, frottés d'hellénisme. A l'époque qui nous occupe, deux d'entre eux, Tissapherne et Pharnabaze, entretiennent avec les diverses cités grecques d'innombrables intrigues. Tissapherne gouverne le sud-ouest de l'Asie Mineure et Pharnabaze le nord-ouest. Tous deux, éloignés des regards du roi — qui réside à Babylone — jouissent dune certaine autonomie, et en profitent pour soudoyer tantôt telle cité grecque, tantôt telle autre, selon qu'ils le jugent avantageux. Ils ont une idée assez nette de Y équilibre hellénique, travaillent pour Athènes quand Sparte est plus forte, pour Sparte quand Athènes l'emporte, le tout à travers un imbroglio de négociations des plus compliquées. Le fait à retenir, c'est que beaucoup de soldats grecs touchent de l'argent perse, et que les Perses apprécient extraordinairement les soldats grecs. Le but des satrapes est d'en faire venir comme auxiliaires, car un seul de ces guerriers professionnels vaut bien une centaine de leurs soldats à eux. Mais « pas trop n'en faut », car les Perses intelligents ont la vague intuition qu'une avalanche de Grecs sur leur empire serait la mort de celui-ci.
Tissapherne et Pharnabaze emploient donc des Grecs pour diverses expéditions locales, telles que les insurrections à réprimer. Leur action s'exerce tantôt sur les individus isolés, qu'ils enrôlent, tantôt sur les individus influents, qu'ils chargent d'enrôler des recrues parmi leurs clients et leurs amis 'toujours les « illustres compagnons » de l'âge héroïque), tantôt sur les cités elles-mêmes, dont ils font manœuvrer les ficelles politiques en achetant les orateurs. •
Survint alors en Asie Mineure, comme satrape, un homme supérieur encore, par sa situation, à Tissapherne et Pharnabaze. C'était Cyrus, le propre frère du roi de Perse Artaxerxès.
Cyrus, qui était ambitieux, vit le parti à tirer de son origine royale combinée avec l'exploitation de tous ces batailleurs disponibles. Frère du souverain, il pouvait entraîner beaucoup de Perses; gouverneur des rivag-es occidentaux, il pouvait enrôler beaucoup de Grecs. Il se décida donc à tenter l'aventure et à s'insurger. Il savait que son frère aurait toujours plus de troupes à mettre en ligne, mais il espérait compenser ce désavantage par la valeur militaire de ses condottieri. Il chargea donc un certain Cléarque, banni de Spm-te, de lui amener du monde, et, comme on était au lendemain de la guerre entre Sparte et Athènes, les amateurs accoururent. Ils étaient treize mille, et venaient d'un peu partout, surtout du Péloponèse, et notamment del'Arcadie. Cyrus les adjoignit à son armée perse, qui se montait à cent mille hommes, et marcha contre le roi. Mais il ne disait pas aux Grecs qu'on marchait, contre celui-ci, non pas que les Grecs eussent peur du roi, mais l'idée de laisser la mer loin derrière eux leur causait un invincible malaise. On avait bien pu, antérieurement, les faire venir en Egypte, mais c'était parce qu'on y allait sur des bateaux. Cyrus prétexta donc une expédition contre les Pisidiens, puis une autre contre les satrapes de Syrie; mais, à mesure qu'on s'enfonçait dans les terres, les Grecs murmuraient. Il fallait parlementer et augmenter leur solde. Ces hommes des rivages éprouvaient, en s'éloignant de la mer, une frayeur analogue à celle que devaient éprouver les matelots de Colomb en s'éloignant de la terre. On arriva enfin à Cunaxa, non loin de Babylone. Artaxerxès avait attendu son frère, afin de pouvoir lui opposer la seule chose qui pût le sauver dans ce péril : le nombre. L'armée royale comptait, parait-il, neuf cent mille hommes, chiffre énorme qu'il ne faut pas révoquer en doute à la légère, eu égard aux facilités qu'avaient ces potentats barbares pour mobiliser des hordes de nomades ou de demi^nomades. A la bataille, les Grecs ne démentirent pas les espérances de Cyrus. Ils balayèrent tout devant eux; mais, pendant ce temps, un accident fâcheux changeait la face des affaires. Cyrus était tué, et, naturellement, ses cent mille Perses prenaient la fuite. La
guerre n'avait plus sa raison d'être, en effet, et la petite troupe grecque demeurait isolée, en un pays inconnu, entourée d'ennemis, de pièges, d'obstacles de toutes sortes. C'est alors que commença la fameuse retraite des Dix Mille à travers les hauts plateaux du nord-est de l'Asie Mineure, retraite qui dura quinze mois, comporta deux cent quinze étapes et représenta un itinéraire de six mille quatre cents kilomètres. Dès le début, Cléarque et les autres chefs, qui avaient espéré pouvoir négocier, avaient été massacrés dans un guet-apens. Il falkit improviser une organisation nouvelle, et c'est alors que se révéla toute la souplesse athénienne de Xénophon qui, par son éloquence et son ingéniosité, se trouva appelé à jouer le principal rôle. Xénophon était bien le type de l'homme aux talents variés : orateur, philosophe, économiste, militaire, diplomate, historien. C'était un produit des plus brillants de cette éducation athénienne, si complète et si harmonieuse, dont nous avons donné une idée. A des obstacles de toutes sortes il fallait une intelligence merveilleusement variée. L'éloquence, en présence du découragement, était particulièrement précieuse, et l'on voit Xénophon prononcer trois discours en une nuit. Intellectuel en même temps qu'homme d'action, le disciple de Socrate prenait des notes pour écrire, sous le nom â'Anabase, l'histoire extraordinaire de ce qu'il faisait avec sa petite bande toujours harcelée, et toujours s'acheminant en bon ordre ve7's la mer. On l'aperçut enfin, cette bienheureuse mer, après de terribles souffrances dans des montagnes couvertes de neige, et l'historien note la joie délirante qui transporta les Dix Mille à cet aspect. Tout le monde s'embrassait, les larmes aux yeux, et, spontanément, sans qu'aucun chef eût donné un ordre, les soldats se mirent à élever un trophée comme après une victoire. C'est la terre, la massive Asie, qu'ils avaient vaincue.
Les Dix Mille étaient arrivés à Trébizonde, non loin de cette Colchide d'où avaient émigré les ancêtres des Pélasges. Le manque de vaisseaux les força de longer la côte et de combattre encore jusqu'en face de Byzance. Mais, en retrouvant la vue des flots, ils avaient retrouvé la patrie.
Le suprême effort du militarisme Spartiate : Agésilas en Asie ; sa retraite ;i9()). — L'expédition avait du moins montré combien les Perses étaient faibles devant une poignée de guerriers d'élite, et comment leur empire sans consistance se laissait traverser de part en part. D'autres aventuriers étaient mis en goût. Cette fois, ce fut Sparte elle-même qui prit en main la direction de l'entreprise. On s'était adressé à elle pour venger les représailles exercées par Tissapherne sur les Grecs de la côte d'Asie. La politique perse, d'ailleurs, depuis que Sparte triomphait, inclinait plutôt vers Athènes. Une descente en Perse fut donc résolue, et Agésilas, roi de Sparte, en prit le commandement. Son armée comptait vingt mille hommes. C'est dire qu'elle comprenait, outre des Spartiates, des condottieri de différentes cités.
Agésilas était un Spartiate (( Aàeux jeu », sobre, fruste, vivant à la dure, général capable, prudent, énergique. Son armée partit d'Aulis, comme celle d'Agamemnon. Débarquée en lonie, elle marcha vers Sardes, l'antique capitale des rois de Lydie, et vainquit le satrape Tissapherne, héritier de la situation de Crésus. Puis, audacieusement, Agésilas s'enfonça vers la haute Asie. On peut se figurer l'état d'âme de ces conquistador^^ enflammés par le récit qu'on leur fait des richesses des Perses, et sans doute aussi par les échantillons qu'ils en avaient déjà rencontrés. Cette expédition d'Agésilas représente le point culminant de la puissance de Sparte et l'effort suprême de cette cité pour étendre au loin son hégémonie militaire, en entraînant avec elle le plus d'éléments guerriers qu'elle peut. Agésilas, après les Dix iMille, fraye les voies à la future invasion d'Alexandre. Mais le fruit à cueillir n'est pas encore mûr, ou plutôt la main qui veut ici cueillir ne se trouve pas assez forte. Le désavantage de Sparte, c'est qu'elle n'incarne pas toutes les forces vives de la Grèce. Bien plus, Agésilas, en partant pour ses conquêtes, laisse derrière lui des animosités redoutables, et des soifs de vengeance qui demandent à s'assouvir. Plus d'une cité s'agite sous le joug de Sparte. C'est ce que le roi de Perse et ses conseillers n'ignorent pas, et, dès lors, le moyen de faire reculer Agésilas est tout indiqué.
Les condottieri de la parole, dans les cités grecques; les présents d'Artaxerxès : les orateurs attiques. — Ce moyen consiste à faire la part du feu. et à payer, soit à Athènes, soit ailleurs, des orateurs pour exciter les populations contre Sparte. Nous avons vu combien s'est conservé, chez les démagogues, cet instinct du pillage qui caractérisait jadis les grands bandits de la montagne. L'amour de l'argent n'enflamme pas seulement les rudes gaillards cjui vont se battre. Il règne à l'intérieur, sur l'agora, et va y créer une deuxième sorte de mercenaires : à savoir les politiciens vendus, espèce qui existait déjà, mais qui commence dès lors à pulluler.
Dans son Plutus, qui date de cette époque, Aristophane raille avec éclat cette omnipotence de l'argent et ce triomphe du « pot-de-vin ». Citons ce fragment de dialogue :
Blepsidème. — Écoute, mon ami, on peut sans doute encore étouffer l'affaire à peu de frais avant qu'elle soit ébruitée ; j'achèterai le silence des orateurs.
Chrôiyle. — Oui! tu dépenserais trois mines, et, en ami, tu m'en compterais douze.
Toute une longue scène est consacrée à exalter le pouvoir de Plutus, supérieur à celui de Jupiter, et Chrémyle dit au premier :
« On se rassasie de tout... (ici, longue énumération comique). Mais de toi on ne se rassasie jamais. Qu'on ait treize talents, on désire avec bien plus d'ardeur en avoir seize; ce vœu est-il accompli, on en veut quarante, ou l'on se plaint qu'on n'a pas de quoi vivre. i>
La vénalité des orateurs est, en définitive, une forme particulière de la piraterie. C'est la piraterie oratoire. « Ce sont trente mille archers qui me chassent d'Asie », disait Agésilas en rebroussant chemin et en faisant allusion à l'effigie des trente mille pièces d'or que le roi de Perse avait distribuées aux politiciens d'Athènes, de Thèbes, de Corinthe et d'Argos. C'est l'époque fameuse des « présents d'Artaxerxès ». Naturellement ceux qui sont « vendus » ne s'en vantent pas, et, comme le secret de leur corruption finit par transpirer, de terribles « affaires » éclatent. Une opposition « nationaliste » se manifeste et
ces orages ne contribuent pas à rétablir l'harmonie dans les cités. « Celui qui reçoit de l'argent, dit Proxagora dans V Assemblée des femmes d'Aristophane , pense que tout est pour le mieux; mais celui qui n'en reçoit pas déclare digne de mort quiconque vend son suffrage. » Devant ce nouveau péril qui surgit, on essaye désespérément de quelques grands moyens artificiels. Avant les séances de l'assemblée, de solennelles imprécations sont lancées contre quiconque aurait vendu son opinion et son vote. Vaines précautions, qui font voir surtout la gravité du mal, et qui n'y aj)portent pas de remèdes.
Dans le cas actuel, les <( présents d'Artaxerxès » font merveille. Les principales cités de la Grèce se liguent contre Sparte et, Agésilas revenant par terre, l'armée de la coalition l'attend au passage, à Coronée en Béotie. Agésilas réussit à passer, mais après une lutte sanglante, et la coalition va travailler à enfermer Sparte dans le Péloponèse, tandis que l'Athénien Conon, à la tête de la flotte perse composée surtout de galères phéniciennes, bat sur mer, près de Cnide, la flotte des Péloponésiens. Dans les deux cas, c'est l'argent du roi qui fait les frais de la guerre.
Les condottieri de la parole ont un beau champ ouvert devant eux. L'éloquence continue à être maîtresse dans les cités, non seulement par son action à la tribune, mais encore par les innombrables procès que les citoyens s'intentent les uns aux autres, et où les rancunes politiques ont leur part. A l'époque où nous sommes, la prose attique atteint sa perfection. Les orateurs professionnels mettent dans le choix des mots un souci artistique; ils évitent l'hiatus, se préoccupent du balancement des membres de phrases. Ils brillent par la pureté du langage, la netteté élégante, la brièveté lumineuse et persuasive. C'est l'époque où Lysias compose, pour une foule de clients, des plaidoyers que les plaideurs, selon la coutume, apprennent par cœur pour les débiter devant les tribunaux. Car, dans ces cités où tout le monde sait parler, on ne se sert pas d'avocats; on éprouve seulement le besoin de se faire faire des discours par des spécialistes, pour pouvoir présenter de meilleurs argu-
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ments, les mettre dans l'ordre voulu et mieux agir sur les juges. Comme chez tous les peuples à fréquentes <( palabres », le public — et les juges toujours nombreux sont un public — est difficile sur les expressions. Les plaideurs avisés sont heureux de s'approvisionner de munitions oratoires. Ces discours, quoique essentiellement « apprêtés », sont d'ailleurs rarement déclamatoires. C'est de la discussion très claire et très pressante, un raisonnement vif et animé, en un mot ce qui ressemble le plus à ces conversations de l'agora, où l'on soutient une opinion avec abondance et avec feu. Écoutons M. Alfred Croiset caractériser l'éloquence d'Isée, un de ces « orateurs attiques » : « Il avait... l'art d'analyser une preuve, de pousser à bout un raisonnement, de tirer d'un fait ou d'un texte toute la somme de démonstration qu'on en pouvait faire sortir. Il savait tour à tour commenter avec finesse la loi qui lui était favorable et passer sous silence celle qui l'embarrassait. Il excellait aux perfidies qui ruinent un adversaire, aux stratagèmes qui gagnent les juges. Il savait ordonner tout son discours avec habileté en vue de la démonstration, user de préparations subtiles et de marches savantes, diviser au besoin la narration en plusieurs parties pour mettre le récit des faits plus près de l'argumentation, annoncer son plan pour guider l'attention du juge, résumer ensuite et répéter ses preuves, noter le chemin parcouru, y revenir même plusieurs fois pour obliger l'auditeur à le suivre sans distraction i. »
Nous avons cité ce passage pour mieux mettre en relief ce grand fait social : le perfectionnement consommé de l'art de la parole, dû lui-même à l'impérieuse nécessité de persuader et au rôle capital de la persuasion dans la vie des cités grecques. Ceux qui savent supérieurement manier cette arme se font une immense popularité et une réputation qui s'étend au loin. C'est cette popularité, c'est cette réputation qui les exposent plus que d'autres à ce danger de la corruption. D'autre part, l'état d'esprit créé dans les populations par le développement du type