Ilist. de la litt. grecque, t. IV, p
du condottieri, tendant à diminuer l'amour exclusif de la cité, rend moins odieux, plus supportables, les orateurs qui « se louent » eux-mêmes à l'étrang-er. Il y a corrélation entre les deux phénomènes, et le premier aide à faire passer le second.
L'armée de métier et l'évolution de la tactique : Iphicrate. — Nous n'insisterons pas sur les g-uerres confuses qui suivent l'expédition d'Agésilas. C'est la répétition de ce que nous avons déjà vu, avec cette différence que l'or des Perses intervient à titre de subvention. C'est avec cet or que Conon relève les murailles d'Athènes, comme c'est avec cet or qu'ont été équipés les vaisseaux qui ont enlevé aux Péloponésiens l'empire de la mer. Il est plus intéressant de noter les transformations qui s'opèren' dans la tactique, et à la plupart desquelles demeure attaché le nom d'Iphicrate.
Iphicrate, le principal général athénien de cette époque, commandait primitivement un corps de mercenaires. C'est en vivant avec ces soldats de métier qu'il conçut l'idée de plusieurs modifications fécondes, qui d'ailleurs, comme l'on dit, « étaient dans l'air ».
Iphicrate reconnut que l'attirail défensif des hoplites était trop lourd. Excellentes pour la défense individuelle, ces cuirasses, jambières, etc., ne s'adaptaient pas à une guerre savante, comportant marches, contre-marches, évolutions perfectionnées. Il s'attacha donc à rendre l'armement défensif plus léger. Il n'y avait pour cela qu'à s'inspirer des « troupes légères » qui existaient déjà, et qu'on recrutait parmi les auxiliaires. Frappé des services que rendaient les peltastes, ou soldats armés du petit bouclier d'osier, il généralisa l'usage de celui-ci. Le grand bouclier fut condamné ; la cuirasse, au lieu de se faire en bronze, se fit en étoffe ; les jambières de métal firent place à des jambières de cuir. En revanche, ce qui servait à l'attaque reçut de plus amples dimensions. La lance doubla de longueur. L'épée aussi s'allongea. Les troupes, exercées avec plus de méthode, s'habituèrent à évoluer sur de simples signaux. Les mouvements, les attitudes se compliquèrent savamment. Chabrias, autre
général athénien, passe pour avoir introduit la pratique du « ffenou terre ». Les « armes spéciales », à côté des « troupes
de ligne », reçurent des soins spéciaux. On fit les frais nécessaires pour augmenter la cavalerie qui, nous l'avons vu, était, en raison même de la nature du sol, demeurée jusqu'alors très rudimentaire. Les écrits du temps attestent les préoccupations que causent toutes ces réformes. Xénophon, l'homme universel, écrit un opuscule sur « le commandant de cavalerie ». L'Arcadie, patrie des mercenaires, produit un écrivain spécialiste, Enée le tacticien, qui écrit des Mémoires sur la stratégie.
C'est peut-être précisément cette complication de mouvements qui rend moins intéressante la guerre livrée à cette époque autour de Corinthe par les Lacédémoniens d'une part et les cités coalisées de l'autre. Un des faits principaux de cette guerre est la prise de la citadelle de Corinthe par Iphicrate, qui, pendant quelque temps, bloqua ainsi les Lacédémoniens dans le Péloponèse. Cette guerre finit par un jeu de bascule assez compréhensible, lorsque les Perses, craignant de favoriser par leurs subventions le trop grand relèvement d'Athènes, se rapprochent encore de Sparte et obtiennent ainsi un traité qui leur garantit leur domination sur les Grecs d'Asie. Le roi de Sparte Antalcidas attache son nom à ce traité, qui désarme la coalition.
La fin de la carrière d'iphicrate est à noter. Rendu « disponible » par la paix d'Antalcidas, le grand tacticien s'engage en Thrace comme chef de condottieri, et y épouse la fille du roi Cotys. Puis, ciiangeant de service, il se fait embaucher par le satrape Pharnabaze pour aller, à la tête de vingt mille mercenaires, réprimer une insurrection d'Égyptiens. Pendant ce temps, il est desservi à Athènes. Enfin, victime d'une de ces condamnations si fréquentes contré les hommes éminents, il se retire en Thrace, non loin de ces Macédoniens qui, attentifs aux progrès de la tactique grecque, vont bientôt les atteindre et les dépasser.
Ceux qui ne se battent pas : l'indifférence, le luxe privé et les arts. ■ — Mais, avons-nous dit, le phénomène en vertu duquel
un certain nombre de gens se spécialisent dans le métier militaire a pour pendant des facilités nouvelles otlertes à ceux qui ne tiennent pas à exposer leur peau et à vivre tranquillement chez eux.
L'époque où nous sommes voit donc s' accroître le nombre des citoyens oisifs qui, ayant acquis de la fortune, trouvent des charmes à une existence tranquille qui leur permet den jouir. Ces citoyens, qui tournent au type du « bourgeois », profitent de ce que les devoirs militaires sont monopolisés par des spécialistes pour s'affranchir du service et des corvées diverses qu'il comporte. C'est parmi ces citoyens que se développe de plus en plus le type de Vamatew, « épicurien » avant Épicure, (qui va bientôt paraître), ami de ses aises et aussi des lettres, des arts, des théories philosophiques, de tout ce qui ennoblit et agrémente la vie. A Athènes surtout, en vertu des causes sociales que nous avons signalées, cette bourgeoisie oisive prend un caractère artiste et lettré. Le luxe ne lui plaît qu'associé à des formes heureuses et harmonieuses. Il en résulte ime association intime entre le luxe privé et les arts.
Les artistes, après avoir travaillé surtout pour les dieux et pour la Cité, travaillent donc de plus en plus pour les clients riches. Leur ciseau et leur pinceau se font plus souples, plus raffinés, plus sensuels. C'est l'époque du sculpteur Praxitèle, plus gracieux et plus profane que Phidias. La « Vénus de Milo », r « Apollon du Belvédère », la « Victoire de Samothrace » datent probablement de cette période. C'est l'époque où les beaux vases à peintures atteignent leur perfection, où les tableaux de chevalet, faits pour être suspendus dans les domiciles particuliers, commencent à faire une sérieuse concurrence aux fresques, d'abord réservées aux édifices publics. On fait d'ailleurs des fresques chez les particuliers, où elles jouent le rôle de nos papiers peints d'aujourd'hui. Zeuxis et Parrhasios éclipsent par leur réputation tous les peintres précédents, et l'on a collectionné des historiettes sur des tours de force témoignant de leur merveilleuse habileté. Les moindres objets, entre les mains d'artisans qui sont des artistes, prennent une forme noble ou gra-
cieuse. Les statuettes et figurines, fabriquées à Tanagra et ailleurs, sont à la mode, et servent à décorer les appartements. Enfin, en architecture, on voit apparaître l'ordre corinthien, dont les ornements, par leur richesse, dépassent encore l'ordre ionique. C'est le luxe qui réagit sur l'art, comme l'art avait agi sur le luxe.
La comédie lâche la vie publique pour la vie privée. — Cette importance acquise par les mœurs privées aux dépens de la vie publique attire enfin l'attention de la comédie, qui se bornait jusqu'ici à être la satire en action des politiciens. D'une part, l'éloignement progressif des origines religieuses du théâtre rend celui-ci moins sacré pour la censure de l'autorité publique ; de l'autre, les sujets tirés de la vie ordinaire sont devenus plus attrayants à mesure qu'on se passionne moins pour la Cité. La comédie évolue donc. La scène continuera sans doute à représenter une place publique — tant de choses drôles se passent en plein air! — mais, au lieu de vouer au ridicule, en d'énormes bouffonneries, les bêtes noires d'un parti politique, les poètes vont s'attacher à saisir les côtés amusants de l'existence commune et les caractères généraux que l'on a occasion d'y rencontrer. C'est le soldat fanfaron, la courtisane, le mari mécontent, le parasite, le philosophe ridicule, le marchand de poissons voleur, le cuisinier vantard. Sans doute les personnalités et la politique ne disparaissent pas tout d'un coup, car rien ne se fait sans transition. Mais c'est précisément cette transition qui donne naissance à la « comédie moyenne », type intermédiaire entre la « comédie ancienne » d'Aristophane et la « comédie nouvelle » de Ménandre. Deux poètes, Antiphane et Alexis, représentent au plus haut degré cette évolution. Pour avoir une idée de la fécondité du théâtre comique à cette époque, il faut songer qu'Antiphane avait composé 280 comédies, Alexis 245, et l'érudit Athénée, plusieurs siècles après, déclarait avoir lu 800 comédies appartenant à cette période. Le poète Alexis, en particulier, se fait le porte-voix des « bourgeois jouisseurs et sceptiques». Il raille les philosophes, sans épargner Platon,
ridiculise les pratiques pythagoriciennes et se fait l'apôtre d'un sensualisme frivole. Quelques fragments qui restent de ses œuvres permettent de mesurer approximativement les perturbations morales survenues dans les mœurs à la suite de l'avènement des « nouvelles couches » d'où était née la démocratie : « Il n'est pas de rempart, dit-il, il n'est pas de trésor, il n'est rien au monde qui soit malaisé à garder comme une femme. » Des plaisanteries de ce genre indiquent un sérieux ébranlement dans la famille. C'est au tragique, et non au comique, jadis, qu'on eût pris les désordres auxquels le poète fait allusion en riant devant un auditoire qui rit.
Dilettantes et philosophes. — Pendant que les comiques s'amusent, les citoyens sérieux s'éprennent d'occupations plus graves. Nombre d'historiens et d'orateurs viennent faire leur éducation à Athènes. Parmi eux figurent les historiens, Ephore, de Cumes en Eolie, et Théopompe, de Chio, dont les œuvres, fort admirées jadis, sont perdues. Des jeunes gens studieux s'éprennent plus que jamais de la philosophie. Plusieurs disciples de Socrate deviennent chefs d'écoles, et se voient environnés de fervents disciples. Euclide enseigne à Mégare, Phédon à Elis, Aristippe à Cyrène. Athènes garde Platon et Antisthènes. Ce dernier, ainsi que Diogène son disciple, représentent assez bien la résistance de l'austérité ancienne, appuyée sur le milieu physique et sur le climat, au débordement du luxe et des mœurs frivoles , fruit du commerce et de la richesse. La vue d'un excès les rejette par réaction vers un autre excès. Diogène, jetant son écuelle parce qu'on peut boire dans le creux de sa main, traduit éloquemment, dans son geste théâtral et excessif, les tendances normales des populations méditerranéennes, heureuses de vivre au jour le jour, et peu soucieuses, non seulement du superflu, mais encore du confortable. Aristippe, au contraire, par sa doctrine du plaisir, flatte ceux qu'a enrichis le commerce, et qui peuvent jouir de leurs richesses en d'agréables loisirs. En définitive, ces deux « contraires » voisinent singulièrement, et nous verrons le développement des deux doctrines aboutir à la
même conclusion de 1' « ataraxie », c'est-à-dire d'un intelligent repos.
A travers les fantaisies de limagination , l'esprit scientifique chemine. A force de discuter, on discute des préjugés et des routines qui méritent d'être mises au rebut, et l'observation, aidée par les livres qui permettent de la conserver, ^-ient jeter sa note salutaire au milieu des abstractions et des rêveries. Ce fait aide au progrès de la médecine, et l'on voit apparaître Hippocrate, médecin philosophe, qui s'attaque avec bon sens à la manie d'attribuer les maladies à des « principes » vagues, comme le sec et l'humide, le froid et le chaud, sans plus préciser. Hippocrate fait un remarquable effort dans le sens de la méthode expérimentale. On commence, avec lui, à collectionner des faits pour tâcher de voir clair dans les causes. A propos de la médecine, il est à noter que cet art parait se développer plus spécialement dans les colonies doriennes enrichies postérieurement par le commerce. Peut-être faut-il lier ce développement, dune part, à la pratique des sports et au souci de la santé, caractéristiques des sociétés doriennes, de l'autre à la richesse qui permet l'existence de spécialistes, en même temps que le contact avec le dehors, favorisé par le commerce, multiplie les informations et les idées. Cos et Cnide s'illustrent ainsi par leurs médecins.
Le condottiérisme propagé dans le nord de la Grèce : Jason de Phères. — Dilettantes, travailleurs de tête, rêveurs de systèmes ou chercheurs de faits positifs constituent, dans leur ensemble, un groupe social moins rebelle que les générations d'autrefois à l'idée d'une domination étrangère. Or, l'existence des condottieri et les perfectionnements techniques de lart militaire constituent un levier d'une rare puissance pour le « chef » avisé qui saura s'en emparer et s'en servir. De quel côté pourront venir ces tentatives? — Du côté du Sud? — Non. Nous avons vu les suprêmes efforts de Sparte et constaté les obstacles qui limitent invinciblement sa puissance. — Du côté de la Perse? — C'est inadmissible après l'épopée des Dix Mille . qui ont fait trembler cet empire. Reste le Nord, longtemps considéré comme
barbare ou à demi barbare, mais qui, peu à peu, se civilise et et s'outille à l'exemple du Sud.
Au nord de la Grèce se trouve la Thessalie, et, au nord de la Thessalie, la Macédoine. Considérons un instant, à titre d'observation suggestive, ce qui se passe en Thessalie.
Ce pays, peuplé jadis de « héros » éoliens et achéens, puis, après la çiierre de Troie, envahi par des montagnards rudes et frustes, plus rudes et plus frustes que les Doriens de Sparte, s'est relevé peu à peu au contact des cités méridionales. Pendant la guerre du Péloponèse, des armées lacédémoniennes l'ont sillonné à plusieurs reprises, tandis que les flottes athéniennes longeaient ses rivages, et que les ambassadeurs des deux peuples se disputaient l'alliance de ses cités. Tout cela donnait des idées aux Thessaliens et leur offrait des modèles.
Non loin de ce golfe Pagasétique et de ce port d'Iolcos doù était parti Jason avec ses Argonautes, se trouvait la cité de Phères, dont le chef actuel, ou c( tyran », se nommait précisément Jason. Cet homme énergique, chef de bande, avait mis sa passion à augmenter cette bande par le moyen de mercenaires recrutés méthodiquement. Et voici comment, dans les Helléniques de Xénophon^, Jason lui-même expose les causes de sa supériorité à un certain Polydamas de Pharsale : « Tu sais que j'ai à ma solde près de 6.000 étrangers, auxcpiels, je crois, pas une cité ne pourrait aisément tenir tête... Les armées des cités se composent d'hommes dont les uns sont déjà avancés en âge, les autres encore au-dessous de l'âge viril, et il n'y en a évidemment qu'un petit nombre dans chaque ville qui se livrent à des exercices du corps, tandis qu'il n'y a pas un de mes mercenaires qui ne soit capable de supporter les mêmes travaux que moi. »
Et Polydamas de son coté dit aux Lacédémoniens : « Jason... est lui-même très robuste de corps et d'ailleurs fort actif. Il soumet journellement ses troupes à des épreuves; il est en armes à leur tête, soit dans les gymnases, soit dans les expéditions. Il renvoie ceux des étrangers chez lesquels il aperçoit d e