‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 123 sur 165 · Livre VI, ch. i · texte numérisé non relu

Livre VI, ch. i

la mollesse ; mais ceux qu'il voit pleins dardeur pour les fatigues et les dangers contre les ennemis, il les distingue en leur donnant une solde double, triple ou quadruple, et d'autres présents. »

Comme bien l'on pense, si ce chef de bande opère ainsi, c'est qu'il a son idée de derrière la tète. Il veut conquérir, et commence par les cités voisines. Naturellement, pour les causes que nous avons vues agir depuis Jupiter, le grand bandit de l'Olympe, notre tyran de Phères est un bandit civilisé et raisonneur, et son argumentation avec le même Poly damas de Pharsale peut se résumer ainsi : « Je pourrais vaincre ta cité, mais si elle est sage, elle préférera s'allier à moi. Nos forces seront augmentées et nous pourrons mieux battre les autres. » Plus brièvement encore, c'est la formule : « Sois mon ami, ou je te tue », tout à fait digne d'un roi des montagnes.

Mais ce Jason, comme type social, n'est qu'une ébauche. C'est un jeune et bel arbre tranché avant qu'il ait eu le temps d'étendre son feuillage. Ce qu'il y a d'intéressant en lui, ce sont les linéaments d'un type qui va se développer tout près de lui, un peu plus au nord, dans des conditions plus favorables. Il sert à montrer que l'expansion militaire dont la Macédoine va offrir le spectacle répond bien à un ensemble de causes en train d'agir profondément dans toute cette régiou. Mais, avant de montrer l'ascension de la Macédoine, il nous reste à noter un dernier fait, qui prouvera la radicale impuissance des cités grecques à fournir à la Grèce entière un organisme directeur et dominateur. Ce fait est un second échantillon des luttes entre cités, la plus célèbre après la guerre du Péloponèse, à savoir la guerre entre Thèbes et Sparte, qui met si brusquement en lumière le nom d'Epaminondas.

Le coup de grâce porté au militarisme Spartiate : Epaminondas. — La Béotie, comme la Thessalie, avait eu sa splendeur à l'âge héroïcjue, puis, comme tout le reste de la Grèce hormis l'Attique, elle avait été submergée par le flot des montagnards guerriers à l'époque du'< retour des Héraclides ». D'après une tradition, les Cadméens (sujets du légendaire Œdipe) avaient

été chassés par des clans éoliens nommés Béotiens, qui avaient donné leur nom au pays. D'après une autre, les Béotiens auraient été des bannis revenus, ce qui est fort vraisemblable, vu ce qui se passait partout ailleurs. Ce qui est certain, c'est que l'influence dorienne, rayonnant de Sparte, se fit sentir puissamment en Béotie. Ce pays se décomposait en plusieurs cités, groupées en une sorte de fédération dont Thèbes avait en quelque sorte la présidence. Mais le pays, dans l'ensemble, demeura long-temps moins unifié que la Laconie et que l'Attique, ce qui l'empêcha déjouer un grand rôle politique. Un fait à noter soigneusement, c'est que la Béotie, voisine de l'Attique, était admirablement disposée pour recevoir les bannis d'Athènes, et il est très vraisemblable que le niveau intellectuel s'y éleva par leur contact, d'autant plus que les Doriens, venus en minorité dans cette région, et fortement neutralisés par les éléments éoliens, n'avaient pas pu y évoluer comme à Sparte. Bien qu'on eût, à Athènes, du mépris pour les Béotiens et qu'on leur fit une réputation d'esprits lourds, cette lourdeur était donc très relative. Nous avons vu que le poète Hésiode, chantre des travaux rustiques et des légendes sacrées, était né jadis dans ce pays. Plus tard encore, Thèbes faisait figure comme ville lettrée. Elle avait été la patrie de Pindare, chantre des combats athlétiques, et de la poétesse Corinne, dont l'émancipation fait un curieux pendant à celle d'Erinne et de Sapho, natives de l'île éolienne deLesbos. Ce serait bien donc à une particularité des mœurs éoliennes, c'est-àdire aune formation de montagnard peu disciplijK', distinct à la fois de l'homme des ports trop urbanisé et du montagnard dorien militarisé, qu'on devrait ces traits, assez rares d'ailleurs, d'indépendance féminine. Pour les arts, nous avons noté les statuettes de Tanagra, ville où les vestibules, parait-il, étaient aussi ornés de remarquables peintures. Eu ce qui concerne la philosophie, la Béotie, qui devait plus tard voir naître Plutarque, produit, à l'époque d'Epaminondas, deux notables disciples de Socrate, Simmias et Cébès, qui brillaient apparemment dans la discussion transcendante, car Platon les choisit pour en faire les principaux interlocuteurs du Phédon, et leur prête, au sujet de l'immortalité

de l'âme, des arguments très subtils. Epaminondas lui-même a pour maître Lysis, philosophe pythag-oricien, et on lui prête, en diverses occasions, soit les propos, soit l'attitude un peu théâtrale du « sage ».

Dans la guerre du Péloponèse, les Thébains avaient été les constants alliés de Sparte. Cette attitude leur était surtout dictée par leur haine contre Platée, cité de Béotie alliée d'Athènes, et à laquelle ils avaient déclaré une vieille vendetta. Débarrassés de cette voisine, ils avaient un intérêt moins immédiat à demeurer ennemis des Athéniens. D'ailleurs, la prise d'Athènes par Lysandre, suivie du triomphe des aristocrates athéniens et de l'occupation de l'Acropole par une garnison lacédémonienne, avait eu son contre-coup dans le voisinage. De nombreux bannis affluaient dans les cités béotiennes, agitant les esprits autour d'eux, et employant leur éloquence — cette terrible éloquence attique — à « se créer des amis ». En outre, la domination ombrageuse de Sparte se préoccupait des moyens à prendre pour s'assurer immuablement la route du Nord, nécessaire aux allées et venues des armées lacédémoniennes. Or Thèbes était une des clefs de cette route, et bien qu'une alliance régnât entre elle et Sparte, les Spartiates, en bons bandits prévoyants, jugeaient plus pratique de prendre une assurance contre les mauvaises volontés de l'avenir. En pleine paix, par un coup de main, ils s'emparèrent de la Cadmée, citadelle de Thèbes, et y mirent une garnison, qui, selon l'usage, s'appuya, pour se maintenir, sur un clan thébain.

11 se passe alors — et c'est ici qu'il faut admirer la constance des lois sociales — un phénomène absolument symétrique à celui que nous venons de constater pour Athènes. Nous avons vu Thrasybule, banni à Thèbes, revenir à Athènes pour en chasser les Lacédémoniens et faire revenir son clan au pouvoir. Cette fois, c'est Pélopidas, banni à Athènes, qui revient à Thèbes pour procéder exactement à la même révolution. Les Lacédémoniens sont délogés de la citadelle, et le parti « patriote », poursuivant sa « vendetta », prend l'offensive contre Sparte. C'est l'entrée en scène d'Epaminondas.

Ce qui fait l'originalité crEpaminondas, c'est qu'il s'impose à l'admiration comme Vhomme qui a vaincu les Spartiates sur terre. Iphicrate avait bien commencé, mais seulement dans des engagements secondaires et peu décisifs. Avec Epaminondas, on assiste à ce spectacle inouï d'armées lacédémoniennes, relativement nombreuses, vaincues en bataille rangée, à Leuctres et à Mantinée par exemple. Aussi cette nouvelle « guerre du Péloponèse » revêt-elle un caractère bien spécial qui la distingue de la première. On se rappelle que, pas une fois, une armée athénienne n'avait osé se mesurer sur terre avec une armée lacédémouienne. Athènes ne portait ses coups <j[ue par mer. Cette fois, la mer est absente. C'est entre montagnards que la querelle se vide. Maintenant, pourquoi cet avènement militaire et ces triomphes inouïs des Thébains?

D'abord les Thébains, en combattant à côté des Spartiates pendant toute la guerre du Péloponèse, ont pu se former à leur école et se pénétrer utilement de leurs procédés.

Ensuite ces mêmes Thébains, grâce au voisinage d'Athènes et aux relations qui en résultaient, ont pu élever leur niveau intellectuel et acquérir un peu de cette souplesse, de cette fertilité en ressources, qui distinguait les Athéniens.

En troisième lieu, Sparte, comme nous l'avons noté, vient de se livrer à un gigantesque effort qui a entamé sa constitution sociale et ouvert les voies à la décadence.

Enfin Thèbes, par cela même qu'elle attaque sur terre, va pouvoir, une fois le Péloponèse entamé, trouver dans Vintérieur des terres, ou plutôt des montagnes péloponésiennes, un allié nouveau, précieux, qui attendait un coup de main du Nord pour se dresser contre Sparte. Cet allié, c'est l'Arcadie.

L'Arcadie, surnommée Suisse du Péloponèse, avait été un grand refuge de Pélasges au moment de la descente des Héraclides. Plus tard, ses cités montagnardes, isolées de la mer, avaient subi l'ascendant et le joug indirect de Sparte. Celle-ci sut longtemps utiliser et exploiter ces merveilleux soldats. Mais, depuis la fin de la guerre du Péloponèse, beaucoup d'Arcadiens, suivant la pente naturelle aux montagnards belliqueux trop à

l'étroit dans leurs montagnes, étaient allés louer leurs services et leurs lances au plus oftrant. Beaucoup avaient fait la campagne des Dix Mille, et ces aventures lointaines leur avaient ouvert les idées. Bref, selon l'expression connue, ces gens-là « reprennent conscience d'eux-mêmes ». comme la chose éclate dans ce passage de Xénophon : « Survient un certain Lycomède de Mantinée... Il excite chez les Arcadiens des pensées orgueilleuses; il leur dit qu'eux seuls peuvent regarder le Péloponèse comme leur patrie, puisque eux seuls y sont autochtones; il leur répète que la nation arcadienne est la plus nombreuse de la Grèce, et l'emporte surtout parla complexion robuste de ses habitants; il leur montre qu'ils sont les plus vaillants, et leur en donne pour preuve que, quand on a besoin rV auxiliaires, on préfère les Arcadiens à tous les autres peuples, ajoutant que, sans eux, les Lacédémoniens n'auraient jamais pu attaquer le territoire d'Athènes, ni les Thébains arriver maintenant jusqu'à Lacédémone* ».

Ici encore, le rôle des condottieri éclate au grand jour. Ces condottieri. Epaminondas a su les mettre dans son jeu, et ils marchent maintenant contre cette Sparte qui naguère les obligeait à marcher gratis. C'est une revanche. Et ils ne sont pas les seuls dans le mouvement. Les iMesséniens en sont aussi. Longtemps dominés par les Spartiates, ils s'insurgent enfin quand ils voient le Péloponèse envahi et ces terribles guerriers Spartiates, considérés depuis des siècles comme invincibles, fuyant comme de simples mortels. Ces réveils de populations font bien voir quelle était la nature de la domination Spartiate, et combien ces Doriens militaires, vigoureusement posés sur le pays, s'y étaient peu enracinés. Un autre fait achève de nous en convaincre. Au moment où les Thébains envahissent la Laconie, le gouvernement de Sparte est obligé de promettre la liberté aux ilotes qui voudront s'armer pour la cause lacédémonienne. Six raille d'entre eux acceptent, et vont renforcer les rangs de leurs maîtres. Bref, jamais Sparte na couru un aussi formidable péril. Epaminondas triomphant conduit ses bandes jusque dans les faubourgs

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