HelL, VII
de Sparte même — nous ne disons pas sous ses murs, car les Spartiates, confiants dans la force de leurs bras, n'avaient jamais voulu fortifier leur ville — et pense un instant s'en emparer. Pourtant, dans cette crise suprême, la valeur Spartiate remporte un dernier succès, et le vieil Agésilas, à la tête de sa dernière armée, manœuvre si bien qu'il force Epaminondas à la retraite. Epaminondas, en se retirant, laissait du moins le Péloponèse transformé. Il avait reconstruit Messène — dont les fortifications ont laissé d'imposantes ruines — et créé en Arcadie la ville de Mégalopoiis, située sur une route stratégique. Il avait mis garnison à Tégée, autre ville d'Arcadie. Sparte se trouvait donc bloquée non point seulement dans le Péloponèse, mais dans un cul-de-sac de cette péninsule où elle était naguère encore la cité suzeraine et maîtresse.
Mais plusieurs choses gênaient Epaminondas : ses incursions ne pouvaient, conformément à la nature des bandes qu'il conduisait, se prolonger au delà du temps nécessaire pour consommer les produits du pillage. En outre, la démocratie thébainc, comme toutes les démocraties, se montrait jalouse et soupçonneuse à son égard, et il eut à traverser un temps de disgrâce. En troisième lieu, ces Thessaliens dont nous avons constaté le réveil, et en particulier le « tyran » Alexandre de Phères, se montraient remuants sur les frontières du Nord, tandis que sur la frontière du Sud les Athéniens, inquiets de la trop rapide expansion thébaine, se retournaient vers Sparte, leur vieille ennemie. Enfin, les clans de montagnards arcadicns ne pouvaient s'entendre les uns avec les autres. Les Mantinéens, notamment, ennemis des Tégéates, appelèrent Agésilas, et les Thébains durent faire une nouvelle invasion pour remettre sur pied leur œuvre compromise. Ce fut, en partie, la répétition de la précédente campagne. De nouveau, Epaminondas marcha victorieusement sur Sparte et faillit encore s'en emparer. De nouveau, Agésilas exécuta des manœuvres savantes qui forcèrent son ennemi à s'éloigner. Pendant ce temps, les Athéniens arrivaient au secours de Sparte avec leur cavalerie récemment perfectionnée. Une sérieuse bataille se livra enfin à Mantinée entre les Thébains et leurs alliés d'une
part, lesLacédémonienset les Athéniens de lautre. Epaminondas y fut tué ainsi que tous ses lieutenants (362 . La victoire, dessinée sur le champ de bataille en faveur des Thébains, resta pratiquement à peu près indécise. La guerre se trouva suspendue, non point cpi'on manquât de gens disposés ù se battre, mais les belligérants se lassaient de voir leurs forces égales et de s'escrimer sans profit. Il restait aux spécialistes la ressource d'aller batailler au dehors, et l'on vit Agésilas, comme Iphicrate, faire voile pour l'Egypte où, malgré son grand âge, il combat pour détrôner le roi Takhos et le remplacer par le roi Nectanabis. Pour une surenchère, il eût évidemment détrôné Nectanabis et l'eût remplacé par Takhos.
L'impuissance des cités hors de leurs limites et le retour à l'anarchie. — La courte épopée thébaine aboutit, en somme, à prouver qu'en Grèce aucune cité n'est capable de prendre l'hégémonie, et cela, parce que chaque cité n'est quune cité. Non seulement aucune organisation centrale ne se crée; mais, depuis la guerre du Péloponèse, nous assistons à une série de résurrections locales, véritables réactions de l'esprit d'autonomie contre les contraintes extérieures : résurrection d'Athènes, résurrection de Thèbes, résurrection de l'Arcadie, résurrection de Messène. Toutes les petites indépendances, dans leurs coins de montagne, se rebifient contre les dominateurs que le militarisme Spartiate avait pensé un instant leur fournir. D'autre part, si Athènes s'est relevée, son action sur les îles et les rivages d'Asie est, en raison des habitudes rompues et des « présents d'Artaxerxès » à payer de retour, moins forte qu'avant la guerre du Péloponèse. De nouveau, les traditionnelles « révoltes d'alliés » la tiennent en haleine. Les cités grecques, en définitive, ne sont pas précisément épuisées, mais elles se neutralisent par leurs luttes perpétuelles. Quelques centaines de vigoureux gaillards qui auraient suffi à mettre en déroute des milliers de Perses, perdent obscurément leur force à lutter çà et là, dans des coins de montagne grecque, contre quelques centaines d'autres gaillards non moins vigoureux. La division en cités souveraines, merveilleuse pour
la production de certains organismes, de certaines lumières, de certaines gloires, devient, par son exagération, un obstacle à la sécurité intérieure et à l'expansion de la race.
Mais, en même temps, ces luttes continuent de former des soldats d'élite, dont les procédés, maintenant mieux connus, se propagent du Sud au Nord, donnant naissance à des essais avortés de domination, comme ceux de Jason et d'Alexandre de Phères. Or, ce Nord de la Grèce recèle des masses profondes de montagnards qui ne sont pas encore descendus sur la scène, sauf à titre d' « utilités », cest-à-dire de renforts accessoires. Mais les rôles secondaires, quand Facteur est intelligent, suffisent à la longue pour lui faire apprendre les premiers.
Les meilleurs esprits de la Grèce ont Fintelligence de la situation. L'orateur Isocrate, avec sa lucidité d'Athénien raffiné, voit parfaitement ce qui manque à la race, et il ne cesse de répéter qu' « il faut un chef à la Grèce ». Son célèbre discours sur le Panégyrique d'Athènes, et plusieurs autres, traduisent ces aspirations d'une minorité pensante vers un organisme centralisateur et pacificateur. Isocrate était rhéteur, avocat, moraliste, politicien et très artiste. Il avait, après une assez longue carrière consacrée à la composition de plaidoyers, abandonné l'éloquence judiciaire, et s'était mis à composer des discours qui fussent, pour le fond, « panhelléniques et politiques » et, pour la forme , « plus semblables aux œuvres d'art qu'accompagnent la musique et le rythme qu'au langage qu'on entend devant les tribunaux ». Ce merveilleux ciseleur de paroles avait un peu rêvé de voir Athènes, sa cité, étendre son pouvoir sur toute la Grèce; mais il avait compris que ce rôle dépassait la taille de sa patrie, et il avait conçu l'idée bien nette de quelque chose de supérieur à Athènes, mais de supérieur en même temps aux autres cités, qui viendrait rétablir l'ordre au milieu de l'anarchie belligérante. M. Alfred Croiset résume ainsi ses raisonnements : « D'où vient le mal? Est-ce de la puissance du grand roi? Non. Moins de dix mille Grecs ont pu récemment traverser l'Asie entière sans être sérieusement inquiétés par toutes ses armées. Ce qui fait sa force, c'est la désunion de la Grèce.
Athènes et Sparte, par leur rivalité fratricide, l'ont grandie comme à plaisir. Même en paix, elles se haïssent et se jalousent; chacune d'elles aime mieux l'ennemi commun que sa rivale... Tout n'est que désordre et confusion... Mais... si la division de la Grèce est la source de toutes ces misères, il suffit de s'unir pour les réparer. Que toutes les cités grecques se rapprochent les unes des autres; qu'elles s'entendent enfin pour combattre le barbare, pour étendre sur l'Asie entière les lois et les civilisations de la Grèce. Pour cela, il faut qu'elles consentent à suivre une direction unique et qu'elles rétablissent à leur tète une hégémonie nécessaire ^. » Cette citation, qui résume la substance de plusieurs discours d'Isocrate. rend parfaitement compte de l'état d'esprit qui commence à se dessiner en faveur d'une intervention extérieure et puissante, pourvu que cette intervention puisse être qualifiée de « grecque » et ne pas tomber sous l'épithète flétrissante de barbare. Kn un mot, la décentralisation, chose excellente en soi, a versé en Grèce dans l'abus et a produit des consécjuences extrêmes. C'est l'émiettement, c'est la guerre endémique de voisin à voisin, c'est Vanarchie intermunicipale. Si quelcjue grand montagnard, assez grec pour se dire le cousin de tous ces hommes, est en mesure de descendre avec des forces imposantes, en promettant à tout ce monde l'ordre et la sécurité, c'e.st l'heure ou jamais pour lui de se mettre en branle et d'accomplir sa mission.