XII. — LA PROJECTION DU TYI'E GREC EN ASIE
lents (seize cent raille francs) pour s'acheter des livres, ce qui était un luxe inouï. On a dit que l'âge de la « science livresque » avait commencé avec Aristote. Jamais, en effet, on n'avait rencontré cette vaste systématisation, cette universelle réduction en formules, et pour ainsi dire en « dictionnaire », de tout le savoir accumulé jusqu'alors. C'est que les conditions antérieures étaient peu favorables à ces « conquêtes » de l'érudition, comme elles étaient peu favorables aux « conquêtes » matérielles de la Cité. Qu'on songe à l'émiettement de ces cités grecques, au coût des manuscrits, à la difficulté de les reproduire, à la petitesse des moyens dont disposaient les plus riches citoyens de chaque république, d'ailleurs en butte aux accusations, aux bannissements, à toutes les tracasseries des multitudes démocratiques, et l'on comprendra que, si des génies brillants pouvaient s'élever, des collections patientes de livres et de choses pouvaient difficilement se créer. Ces difficultés se trouvent bien diminuées pour Aristote et les successeurs d'Aristote. Les cités unies, la sécurité augmentée, des Mécènes riches et stables, des renseignements nouveaux arrivant de pays éloignés : tout cela est favorable à l'essor de savants proprement dits, amis des recherches d'érudition et du travail tranquille, heureux de profiter de ce qui a été su avant eux sans avoir à recommencer les mêmes recherches, et s'attachant volontiers à extraire la moelle des travaux antérieurs, en les commentant judicieusement, plutôt qu'à fabriquer des théories personnelles. En un mot, la fantaisie scientifique décline et nous sommes à l'aurore de l'érudition.
L'art en possession de ressources nouvelles : perfection technique et raffinement. — L'art, enfin, est en possession de ressources nouvelles. Il peut profiter, lui aussi, de trouvailles accumulées, et, d'autre part, les « commandes », grâce à la richesse de ses protecteurs, ne lui manquent pas. Les princes macédoniens aiment l'art, comme Philippe, comme Alexandre, parce qu'ils sont des Grecs, des civilisés, des descendants de bannis urbains redescendus dans leur ancien milieu. Opu-
lents et puissants, ils peuvent entreprendre des travaux grandioses, et ne reculent pas quelquefois devant le colossal (témoin le fameux colosse de Rhodes). Ils aiment à restaurer les cités antiques et déchues, et à leur donner un cachet de splendeur. Mais ce qu'il importe d'établir, c'est que l'expansion prodigieuse du type grec favorise le raffinement dans les arts, avec le triomphe des procédés, désormais bien connus et bien catalogués par tous les artistes. Les difficultés matérielles sont vaincues : les peintres possèdent toutes les drogues nécessaires à la variété des couleurs; les sculpteurs ont fait les études et les camparaisons nécessaires à l'établissement d'un certain code de proportions harmonieuses dans le corps humain. Cela ne veut pas dire que les artistes de cette époque soient, au point de vue de la beauté pure, supérieurs à ceux de l'âge précédent. C'est là une question d'esthétique dont nous n'avons pas à nous occuper. Constatons seulement que, de l'aveu de tous, ils sont plus riches en savoir-faire, et que leur éducation technique est absolument achevée. Ils recherchent la vérité, le mouvement, la grâce, l'originalité. Ce qui contribue à donner à l'art plus de ressources, c'est le choix plus libre des sujets. Nous avons déjà vu, dans la période précédente, Fart moins esclave de la cité et des traditions religieuses. Le phénomène, qui s'était dessiné avec la décadence de l'esprit de cité, s'accentue naturellement avec les conquêtes macédoniennes, qui diminuent de plus en plus le règne de cet esprit. L'art devient plus profane, plus complaisant pour les caprices individuels des riches Mécènes. C'est Fépoque d'Âpelle de Colophon, peintre favori d'Alexandre, dont on disait qu'il résumait tous les dons de ses prédécesseurs. C'est l'époque du sculpteur Lysippe de Sicyone, qui rechercher» e£Fet » par des proportions nouvelles. Des anecdotes couraient sur l'extraordinaire habileté avec laquelle Apelle imitait la nature et sur les méprises que cela causait. Du reste, le « tour de force » commençait à tenter. Pausias, autre peintre de ce temps, avait fait un tableau où une femme, en train de boire, levait une bouteille transparente à travers laquelle on voyait sa figure. La mosaïque devient à la mode et