XII. — LA PROJECTION DU TYPE GREC EN ASIE
traitement de la douleui' par la suggestion (Douleur, tu n'es point un mal). Les épicuriens insisteront davantage sur les avantages du plaisir, tout en banuissant les plaisirs intenses; mais ils prêcheront également l'acceptation calme de la douleur, quand celle-ci délivre d'une douleur plus grande ou doit procurer un plaisir. C'est surtout plus tard, chez les Romains, que les différences s'accentueront entre épicuriens dégénérés et stoïciens exagérés. Le développement du luxe poussera certains épicuriens à proclamer, sinon officiellement, du moins pratiquement, la doctrine du plaisir immédiat et quelconque. Le stoïcisme attirera, au contraire, ceux qu'une éducation plus ou moins militaire, plus ou moins « Spartiate » — on se rappelle l'histoire du petit garçon qui se laissait manger le ventre par un renard — aura prédisposés mieux que les autres à supporter la soulTrance. La vanité n'est pas d'ailleurs sans y trouver son compte. Le stoïcien aime à « poser » pour « la galerie ». Et l'on conçoit que, dans une société où l'on vit en plein air, ces sortes de défis peuvent se donner libre carrière.
C'est en plein air, précisément, qu'enseignent Épicure et Zenon, fondateurs des deux écoles. Le premier est célèbre par ses « jardins »; le second par son « portique », dont le nom passe à l'ensemble de ses sectateurs. Et peut-être était-il nécessaire aux « maîtres » de discourir en plein air, car l'affluence, au dire des historiens, était énorme. « Les disciples et amis d'Epicure, dit Diogène de Laërte, étaient si nombreux que des villes entières n'eussent pu les contenir. » Môme en faisant la part de l'exagération, cette assertion demeure significative, et l'on peut en conclure que la philosophie, comme le théâtre, jouait un rôle important dans la vie extérieure d'Athènes vers le troisième siècle. Le « mouvement » philosophique n'était pas alors une métaphore. C'était quelque chose de visible comme les cérémonies, les processions et les fêtes publiques. Et l'attrait d'Athènes sur les Romains d'élite, lors de la conquête, n'en deviendra que plus puissant.
LA DÉFORMATION ET L'ÉCLIPSÉ DU TYPE GREC. — LE MONDE ALEXANDRIN. — LA GRÈCE DEVANT ROME. DE- VANT LES TURCS ET DEVANT L'EUROPE MODERNE.
Alexandrie : le type grec y est entouré et cantonné par la foule cosmopolite. — Nous ne pouvons suivre, dans toute l'Asie sud-occidentale, l'évolution du type grec projeté en Orient. Nous avons dit que les émigrants hellènes s'y révèlent comme des fondateurs ou des restaurateurs de villes, qu'ils donnent une magnifique impulsion au commerce et fournissent des artistes, pendant que les chefs macédoniens rajeunissent les dynasties de souverains et procurent à ces régions des chefs remuants, ingénieux, « civilisés ^>, capables d'entreprendre de grands travaux matériels et de patronner richement toutes les manifestations de l'activité intellectuelle.
Nous nous contenterons d'observer le phénomène là où il est le plus intense, c'est-à-dire à Alexandrie.
Alexandrie diffère des cités de la Grèce en ce qu'elle est une très grande ville, bien plus vaste et bien plus peuplée qu'Athènes ou Corinthe. Sa population dépasse peut-être un million d'habitants. Mais c'est un immense caravansérail cosmopolite où les Grecs ne sont pas seuls. Autour du monde « sélect », représenté par l'élément hellénique, grouille toute une multitude « barbare » : d'abord les Égyptiens accourus de la vallée du Nil, et qui fournissent le fond de la population ouvrière; ensuite des Asiatiques divers, des Phéniciens très probablement,