‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 146 sur 165 · XIII. — LA DÉFORMATION ET l'ÉCLIPSE DU TYPE GREC · texte numérisé non relu

XIII. — LA DÉFORMATION ET l'ÉCLIPSE DU TYPE GREC

réfugiés dans ce nouveau port après la ruine de Tyr, des Juifs très nombreux, et toute sorte d'immis-rants en quètc soit d'un travail, soit d'un moyen d'exploiter celui des autres. C'est la foule anonyme qui passe et repasse, au milieu de laquelle on peut reg-arder longtemps sans reconnaître personne, et qui donne au nouvel entrepôt commercial de l'Orient plus de ressemblance avec la Babylone antique ou avec le Paris moderne qu'avec les villes modestes de la Grèce. C'est, de plus, une foule rapide, affairée, tumultueuse, se ruant à ses affaires ou à ses plaisirs avec un brouhaha que l'agora d'Athènes ne connaissait point, sauf pour les délibérations de l'assemblée et les procès politiques. Mais ici, la politique est réservée au seul souverain. Ce sont donc d'autres causes qui produisent le tapage, et notamment certaines fêtes, mi-grecques, mi-orientales, qui font courir le public. Une pittoresque évocation de cette foule nous est donnée par Théocrite, poète sicilien, lorsqu'il nous montre, dans un dialogue, deux commères syracusaines fendant la presse pour se rendre à la fête d'Adonis.

« Praxixoé. — Bons dieux! que de milliers d'hommes! Est-ce qu'il faudra percer cette maudite foule? On dirait une fourmilière. Ma bonne, qu'allons-nous devenir? Voici les chevaux de la garde du roi... Cavalier, ne m'écrasez pas! Ah! comme ce cheval se cabre! comme il est fier et rétif! Eunoé ! te rangeras-tu? Il tuera son cavalier... Que j'ai bien fait d'avoir laissé mon fils à la maison!... Gorgo, donne-moi la main; toi, Eunoé, prends celle d'Eutychide : tiens-la bien ferme de peur de nous perdre... Ne nous séparons pas, entrons toutes ensemble... Ah! Gorgo? ma robe déchirée!... On nous écrase. Eunoé, allons donc! ferme! un dernier effort! Bien! tout le monde est entré! »

Ne dirait-on pas le spectacle de Paris un jour où il y a « quelque chose à voir? <> La presse et la badauderie des grands centres urbains est admirablement saisie par le poète. La « garde à cheval », elle-même, n'est pas oubliée.

On conçoit que, dans cette foule, les purs Grecs se trouvent presque noyés. Pourtant ils se sentent l'élite. Us ont la richesse

et l'instruction. Le roi est de leur race, puisque les Macédoniens sont des Grecs. Ils ne sont donc pas tentés de baisser pavillon devant la cohue étrangère qu'ils méprisent, mais ils se rapprochent entre eux, se cherchent pour se serrer les coudes, et commencent à constituer une « colonie » à part, dans Je sens donné aujourd'hui à ce mot par le langage consulaire. Seulement c'est la « colonie » dominante, celle qui éclipse toutes les autres par son prestige, la seule capable de laisser d'elle une trace durable dans l'histoire, grâce aux écrivains qu'elle possède, et cjue les autres « colonies » ne possèdent pas.

Il y est dominé par de grands monarques mi-grecs, mi-orientaux : les Ptolémées- — Entouré par la masse cosmopolite, le type grec est encore dominé par une puissance inattaquable : celle du roi, c'est-à-dire du conquistador macédonien c^ui, entré dans la peau des anciens souverains de l'Egypte, hérite de leur pouvoir absolu et monopolise les pouvoirs publics. Les Grecs d'Alexandrie ont donc beau être une élite; ils n'ont pas à tirer de leur sein l'organisme d'une Cité. Le Ptolémée, avec sa « garde à cheval », est là pour les décharger de ce soin. Car ce souverain n'est pas seulement l'homme dune ville et de sa banlieue. C'est l'homme d'un vaste territoire, qui a derrière lui tout un arrière-pays pour le soutenir. Écoutons les éloges fastueux que lui prodigue Théocrite : « Son empire s'étend au loin sur la terre et sur la mer, il comprend des contrées nombreuses et des milliers de nations... Nulle terre n'est plus fertile que l'Egypte au sol bas... Nulle terre n'est plus riche en grandes villes, ouvrages merveilleux des hommes. Elle en a trois fois dix mille, et encore trois fois mille, trois fois cent, trois fois neuf et deux fois trois. Ptolémée règne sur toutes ces villes. Il y joint une partie de la Phénicie, de l'Arabie, de la Lybie et de l'Ethiopie aux noirs habitants. Il dicte des lois à la Pamphilie, à la Cilicie, aux Lyciens belliqueux, aux Cariens amoureux des combats, et ses redoutables vaisseaux ont mis les Cyclades en son pouvoir... L'or ne dort pas amoncelé dans son palais, comme la richesse des fourmis travailleuses ; les demeures glo-

Xin. — LA. DÉFORMATION ET l'kCLIPSE DU TYPE GIIEC. 319

rieuses des dieux en ont leur part; car Ptolémée sait offrir aux immortels de riches présents; sa libéralité enrichit les rois généreux, embellit les villes et récompense les services reçus. Les poètes ont aussi des droits à sa générosité, et nul ne fait entendre, aux fêtes de Bacchus, un chant harmonieux, sans qu'un don magnifique paye cette habileté. Aussi les interprètes des Muses disent-ils au monde les bienfaits de Ptolémée. Or quel plus bel avantage peut acheter la richesse, qu'une glorieuse place dans la mémoire des hommes? La gloire des Atrides est toujours debout, et les immenses trésors qu'ils emportèrent du palais de Priam ont disparu pour toujours. »

Plus qu'un long exposé, cette citation fait parfaitement voir la situation de la « colonie » grecque d'Alexandrie vis-à-vis de Ptolémée, ainsi que la persistance des caractères grecs dans la domination de ce prince. C'est bien le descendant de ces terribles Mécènes montagnards qui jadis, tout en exterminant les brigands et en faisant la police, goûtaient passionnément les aèdes joueurs de lyre et, par ce culte des Muses, filles de la montagne comme eux, élevèrent le niveau artistique des Grecs de la plaine qu'ils avaient vaincus. Notons un détail de l'éloge de Théocrite : Ptolémée, y est-il dit, a conquis les Cyclades, grâce à la supériorité de sa marine. Il occupe divers postes sur les rivages de l'Archipel. Ce sont autant de points de contact avec la Grèce pure. Tout en s'adaptant avec souplesse aux nécessités de sa situation en Égy[;)te et aux habitudes du peuple égyptien, Ptolémée tient à rester Grec le plus qu'il peut et à continuer du mieux qu'il peut le rôle civilisé d'Alexandre. Tel sera du moins le cas des premiers Ptolémées, car, vers la fin delà dynastie, l'influence orientale, distillée sans interruption par toutes les forces du « Lieu », tend insensiblement à prévaloir, ce qui favorisera le retour vers l'inertie et, par contrecoup, la conquête romaine.

Les ressources en livres et en documents favorisent l'érudition et la science. — Comme Alexandre, comme les souverains d'Antioche et de Pergame, le Macédonien, maître de l'É-

gypte, protég-eait les lettres, les sciences et les arts. Des arts, nous avons peu à dire. Ils- continuent révolution indic[uée à propos d'Alexandre. C'est le triomphe du raffinement, et aussi celui du luxe privé. La mosaïque est fort goûtée. Les peintures d'appartements, analogues à celles de Pompéi, se généralisent. Le « métier « se maintient, et produit des œuvres célèbres. C'est surtout à Pergame, à Tralles et à Rhodes cjue brille la sculpture du temps. Les « objets d'art » de fantaisie se multiplient pour satisfaire le luxe. Pour la science, elle se développe dans le sens que faisait prévoir l'œuvre caractéristique dÂristote. Elle consiste surtout dans l'érudition. Les savants alexandrins sont merveilleusement outillés en livres. De l'opulence des Mécènes naissent les bibliothèques, et des bibliothèques nait le type de l'auteur documenté , qui est désormais en mesure d'étudier une question à fond, de mettre à profit les travaux antérieurs, de comparer et de commenter les textes. Alors se développent des genres nouveaux : la grammaire, la critique, la traduction. Alors se distinguent Zénodote et Aristophane de Byzance. Alors s'illustre xVristarque, dont le nom deviendra synonyme de parfait critique. C'est l'apparition de ce que nous appellerons les « thèses de doctorat ». La science prend pour objet les livres, et les dissèque. C'est à proprement parler la 'philologie, chose naturellement agréable à des Grecs qui aiment le langage. D'autres sciences utilisent les renseignements désormais fournis par l'élargissement des relations commerciales. La géographie devient moins fantaisiste et moins sommaire que jadis. Ératosthènes, en attendant Ptolomée, enregistre dans cet ordre d'idées les connaissances positives de son temps. Mais la science qui invente continue, presque partout, à faire regretter son absence. Il est probable que le travail esclave, dans toute l'antiquité classique, mettait obstacle à la recherche d'innovations industrielles. Une brillante exception éclate cependant, mais pas à Alexandrie ni dans les autres grandes cités de l'Orient. C'est celle du Syracusain Archimède. Cet homme, géomètre, physicien, ingénieur, est bien grec par le goût désintéressé des spéculations de l'esprit et l'enthousiasme intellectuel

Page 1