XIII. — LA DEFORMATION ET l'ÉCLIPSE DU TYPE CREC
le mont Athos, et il ajoute : « Que peuvent faire des cheveux-, quand de telles masses cèdent au fer ! » Or Callimaque est un des plus brillants poètes d'Alexandrie. Très distingué aussi, ce Lycopliron qui, dans un monologue débité par Cassandre, fille de Priam, s'ingénie à accumuler les allusions mythologiques les plus obscures. Simmias de Rhodes s'amuse à composer des poésies où les vers, de longueur inégale, peuvent être disposés de manière à représenter l'objet que l'on décrit : une coupe, une hache, les ailes de l'Amour. On recherche les titres rares et surprenants, qui « tirent l'œil ». On cultive les énigmes en vers, les « devinettes ». Lycophron, parait-il, est l'inventeur de l'anagramme. C'est l'exaspération du « métier » et le « tour de force » professionnel.
Cette poésie est érudite. Elle s'adresse exclusivement à une élite lettrée. On se demande comment les contemporains euxmêmes peuvent la comprendre sans dictionnaire. En tout cas, elle ne peut être comprise que des grands liseurs. Un auteur ne se met à un poème de quelque importance qu'après avoir compulsé les ouvrages qui « traitent de la question ». L'archaïsme voulu est un des fruits de cette alliance entre la poésie et la documentation. On fait des tragédies de cabinet, impossibles à mettre au théâtre, mais calquées sur les tragédies admises comme classiques par le « canon » alexandrin. On fait des épopées 'pour imiter Homère, et on les écrit en ionien, parce qu'Homère a écrit en ionien, bien que ce dernier dialecte ne se parle plus. On met même un raffinement singulier à employer un ionien plus pur et plus correct que celui d'Homère. Tel est le cas, notamment, des Argonautiques d'Apollonius de Rhodes, une des œuvres les plus retentissantes du petit cénacle alexandrin. Ce zèle grammatical se double du zèle historique, mystique, archéologique. Calliniaque intitule un de ses poèmes Aetia, les Causes, et y met en scène des Muses qui expliquent l'origine des hommes et des dieux. Tout cela, bien entendu, passe absolument par-dessus la tête de la foule, qui ne comprend pas même ou comprend à peine le grec, et qui, à plus forte raison, n'entend pas un mot à toutes ces légendes devenues à proprement parler
« un cours de mythologie ». Enfin certains poètes, comme Aratus, traitent de purs sujets scientifiques et font des poèmes sur V Astronomie . Cette science, on se le rappelle, devait beaucoup aux antiques observateurs de l'Orient.
La poésie est encore amoureuse. Plus que jadis, elle entreprend la peinture et l'expression de l'amour. Certes, cette passion n'était pas inconnue des poètes précédents. Anacréon et Sapho, surtout, l'avaient brillamment chantée. Mais, en définitive, l'amour occupe peu de place dans la poésie grecque avant la période alexandrine. C'est que la poésie, sauf exceptions, n'était pas encore devenue un simple passe-temps et conservait avec la religion, avec la majesté de la Cité, de fortes attaches. Chez les Alexandrins, le métier de poète devient plus profane, plus adapté à la satisfaction d'un public d'amateurs, qui veut avant tout être amusé. On voit poindre le roman, tel que nous l'entendons de nos jours, avec l'inévitable intrigue amoureuse qui en forme la trame. On voit poindre également, çà et là, quelque chose comme ce jargon du « pays de Tendre » qui fleurira chez nous longtemps après. Si le vieil Anacréon avait chanté l'amour, ses chants, comme ceux de Sapho, avaient un peu le caractère d'une « fureur sacrée ». Mais, précisément, l'époque alexandrine voit pulluler l'espèce des poètes dits « anacréontiques », parce qu'ils tiennent à se donner un ancêtre dans Anacréon, mais bien plus maniérés, bien plus efieminés, bien plus « jolis » que le poète ionien. C'est de l'époque alexandrine, on peut le dire, que date le madrigal.
On devine, sans que nous ayons besoin d'insister, la corruption des mœurs que reflètent parfois les œuvres de poètes. Cette corruption existait déjà dans l'Athènes classique, mais les traditions de la Cité l'empêchaient de trop se répandre dans la poésie. Ce qui est relativement neuf à Alexandrie, outre une intensité plus grande de la corruption due à l'énormité et à la richesse de la ville, c'est l'invasion de l'amour, avouable ou non, dans la poésie, qui auparavant servait plutôt à autre chose. Ce qui s'impose à l'attention, c'est le caractère obsédant que prend cette passion, jadis si négligée par les plus grands poètes, témoin