XIII. — LA DÉFORMATION ET l'ÉiîLIPSE DU TYPE GRFC
Le dernier effort des cités pour l'indépendance : les ligues étoliennes et achéennes : Philopœmen. — De roilensivc, la Grèce dut passer à la défensive. Mais la Grèce, avec la formation sociale que nous lui connaissons, ne pouvait pas plus demeurer unie devant la conquête romaine que devant la conquête macédonienne. Les Étoliens, montagnards du nord du golfe de Corinthe, favorisèrent donc les entreprises des Romains, comme les cités de la Béotie avaient favorisé les entreprises de Philippe. Puis, quand les Romains, avec Flamininus, eurent vaincu les Macédoniens et proclamé habilement la a liberté » des cités grecques, l'Étolie méfiante se ravisa — un peu tard — et prit la tête du mouvement patriotique. Elle invoqua le secours d'Ântiochus, roi de Syrie, comme Athènes avait invoqué celui du roi de Perse. Mais Rome veillait ; Antiochus fut vaincu aux Thermopyles et les Étoliens, demeurés seuls, furent écrasés,
La ligue des cités étoliennes avait, de l'autre côté du golfe, une rivale dans la ligue des cités achéennes. Cette ligue avait été créée par un banni de Sicyone, du nom d'Aratus, qui avait lutté avec succès contre la domination macédonienne. Mais les Achéens, dans leurs efforts pour « liguer » le Péloponèse, avaient rencontré un obstacle assez naturel dans Sparte, qui, malgré son déclin, remuait encore de temps en temps et s'agitait pour retrouver son ancienne prépondérance. Deux rois de Sparte, Agis et Cléomène, avaient travaillé successivement à cette œuvre de« restauration », et ce Cléomène, ayant battu les Achéens, vit ceux-ci appeler dans le Péloponèse ces mêmes Macédoniens qu'ils en avaient chassés. C'était une fois de plus le gâchis, Fémiettement, l'impossibilité d'établir un concert utile entre toutes les cités intéressées cependant à la même indépendance, la paralysie de tous par les rancunes locales de chacun. En fait, attaquée par Sparte et obligée de compter avec ses protecteurs macédoniens, la ligue achéenne se trouva moins forte au moment où, devant lutter contre Rome, elle produisit, par un effort suprême, ce Philopœmen qu'on devait appeler le « dernier des Grecs ».
Philopœmen était de Mégalopolis en Arcadie. Il descendait
donc de ces montagnes centrales du Péloponèse où, lors de la descente des Hellènes, s'étaient réfugiés jadis les groupes les plus importants des Pélasg-es. Cette région, nous lavons dit, était encore celle qui produisait le plus d'aventuriers et de mercenaires, et sur laquelle Épaminondas s'était le plus efficacement appuyé pour vaincre les Lacédémoniens. Comme Démosthènes, Philopœmen s'attela héroïquement à l'ingrate besogne de réaliser « l'unité » devant l'ennemi et de trouver des ressources matérielles pour la résistance. Comme l'orateur athénien, il unissait l'éloquence à la gestion administrative et faisait preuve, en outre, de sérieuses qualités militaires. Son but était d'ailleurs, non de vaincre Rome, chose que son bon sens lui représentait désormais comme impossible, mais de lui montrer une ligue forte et puissante avec laquelle on pouvait traiter et dont on pouvait respecter l'indépendance. Mais cet actif montagnard mourut obscurément, dans une de cesmille échauffourées qui éclataient entre cités voisines. Fait prisonnier par les Messéniens, qu'il avait voulu punir d'avoir « lâché » sa ligue, il fut massacré par eux, et sa mort acheva de désorganiser les éléments de résistance. Quelque temps après, le roi de Macédoine, Persée, ayant été vaincu à Pydna par le consul Paul-Émile, dans une bataille qui consacrait définitivement le triomphe technique de la « légion » sur la « phalange », la Grèce devint en fait sujette de Rome, Les cités achéennes fournirent du moins le noyau de la dernière insurrection, qui fut écrasée près de Corinthe. Cette fuis, c'était bien fini, et la Grèce, sous le nom d'Achaïe — dernier honneur fait à ce nom d'Achéen — était réduite en province romaine (1 i6) ' .
La Grèce institutrice de Rome. — Nous ne suivrons pas plus
1. Mithridate, roi de Pont, quoique d'origine perse, a été considéré, lui aussi, comme le « dernier des Grecs ». Le Pont, situé sur la roule maritime de la Coichide à Byzance (région de Trébizonde), s'était fortement hellénisé depuis la conquête macédonienne, et Mitbridate, qui avait pris dans ce milieu la trempe des conquistadors macédoniens, s'était fait contre Rome le champion de l'hellénisme. La cause de celuici meurt, on le voit, en battant en retraite vers le point du globe d'où les Pélasges sont venus.
La résistance de Mithridate coïncide avec celles des pirates crétois, qui soutiennent la lutte contre Rome pendant de longues années.
XITI. — LA. DÉFORMATION' ET l'ÉCLIPSE DU TYPE GREC. IV.i]
loin l'histoire du type grec, désormais condamné à la subordination, mais nous devons constater le service immense rendu par la conquête romaine à la diffusion de la littérature et de l'art grecs, auxquels les conquêtes d'Alexandre avaient déjà donné un si vaste public.
Les Romains étaient intelligents, mais ce n étaient pas des intellectuels. L'exemple et les leçons des Grecs arrivaient à point pour combler chez eux cette lacune. Aussi toute la littérature, toute la philosophie, tout l'art des Romains l'sauf Fcmploi de la voûte emprunté aux Étrusques), allait-il sortir de la civilisation hellénique. Selon le mot célèbre d'Horace, la Grèce vaincue allait « faire prisonnier son farouche vainqueur », c'est-à-dire que le culte du beau, conçu à la manière grecque, allait faire des disciples innombrables dans l'aristocratie et la bourg-eoisie romaines, s'allier intimement à l'esprit romain, et se répandre, grâce à la colonisation romaine, dans toute la partie occidentale du bassin de la Méditerranée.
La conquête de la Grèce coïncide avec le moment où les Romains commencent à posséder une race riche et pourvue de loisirs. Les proconsuls et leur bande, enrichis des dépouilles des nations, se reposent et deviennent curieux des choses de l'art. Ils commencent à vouloir embellir leur vie, et les Grecs, avec leurs talents artistiques , deviennent des auxiliaires précieux. Le Romain est parfois un amateur rapace et goulu, comme ce Verres qui fait main basse sur toutes les œuvres d'art de Sicile, mais, à force de travail, il devient parfois l'amateur vraiment raffiné, comme Cicéron et Mécène. Apprentis orateurs et apprentis philosophes viennent étudier à Athènes, devenue plus que jamais ville d'écoles et de touristes. L'Italie du Sud, la Sicile et Marseille ajoutent à cette action leur part d'influence. Les esclaves grecs deviennent scribes et pédagogues. La lecture des œuvres grecques est, pour les Romains d'élite, une révélation. Certains poètes latins mettront toute leur gloire à imiter le plus fidèlement possible les poètes grecs. S'ils inventent des rythmes, ceux-ci ne seront que la transcription des rythmes grecs. Le poète Lucrèce répète dans ses vers ce
qu'enseigne le Grec Épicure, et Sénèque répète dans sa prose ce que disent les stoïciens grecs. Catulle se met à la remorque des Alexandrins. Térence ambitionne pour tout honneur celui d'adapter au latin les comédies de Ménandre. Quand les architectes romains créent l'ordre composite, c'est en combinant les ordres ionique et corinthien, qui sont grecs, et, comme les Romains, aptes aux constructions gigantesques, aiment les monuments à plusieurs étages, ils ne trouvent, pour en agrémenter la façade, d'autre moyen que de superposer les ordres grecs. Peu à peu la langue grecque devient « classique » à Kome, et tous les lettrés la connaissent. Certains Romains, comme l'empereur Marc-Aurèle, se feront même un plaisir d'écrire en grec. Pendant ce temps, en vertu dune loi qui, sauf le cas d'invasions par grandes masses, assure aux langues des peuples plus lettrés la victoire sur les langues des peuples moins lettrés, le grec répandu en Orient depuis Alexandre continue à s'y maintenir, tenant le latin en échec. Des auteurs grecs continuent à écrire et à devenir célèbres, comme Plutarque, l'historien amateur de Béotie, comme Lucien, le sceptique pamphlétaire de Samosale en Asie Mineure, comme toute une série d'historiens et de géographes, Polybe, Strabon, Diodore de Sicile, Denis d'Halicarnasse, Pausanias, qui écrivent évidemment pour un assez large public. La défense du christianisme voit surgir une légion d'apologistes et de Pères grecs : Origène, Clément d'Alexandrie, Athanase, Grégoire de Nazianze, Basile, Jean Chrysostome, et, à côté du mouvement chrétien, un mouvement mystique, associé aux superstitions orientales, trouve son expression dans Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et tout ce que l'on appelle l'école néo-platonicienne d'Alexandrie.
La longévité du type grec dans le Bas-Empire et sous l'invasion des Turcs. — La civilisation grecque fait plus. Elle survit, officiellement du moins, à la civilisation romaine. Plus heureux que l'empire d'Occident , l'empire d'Orient, grâce à la merveilleuse position de Constantinople. échappe pendant plusieurs siècles aux coups des barbares.
Xlir. — LA DKFOHMATION ET l'ÉCLIFSE DU TYPE GREC. 333
Quelques-unes des caractéristiques de l'esprit grec, bonnes ou mauvaises, peuvent être relevées facilement parmi les causes qui ont produit la décadence de l'empire byzantin, tout en favorisant sa longévité. La subtilité des sophistes se retrouve dans c& pullulement d'hérésies et dans ces polémiques religieuses roulant sur des abstractions presque inintelligibles, qui pourtant passionnaient la masse. Les croisés, pour se moquer des Grecs, se promenaient dans les rues de Constantinople avec une écritoire et du papier. Au moment où les Turcs donnaient l'assaut à la capitale, des théologiens y discutaient ardemment pour savoir si la lumière du Thabor était créée ou incréée. L'érudition avait toujours ses fidèles, et produisait de laborieux compilateurs, grâce auxquels bien des extraits intéressants d'ouvrages perdus nous ont été conservés. L'émigration des lettrés et des savants grecs en Italie, après la chute de leur empire, devait contribuer à réveiller le culte de la littérature antique, et à produire ce type célèbre de 1' « humaniste », qui fut un des principaux artisans de la « Renaissance ». C'est ce même empire qui, pendant une bonne partie du moyen âge, était demeuré le conservatoire de l'architecture et de la peinture. Des mosaïques byzantines devait naître la rénovation de la peinture italienne, tandis que la coupole, adoptée avec enthousiasme par les Arabes, propageait dans tout l'Orient et en EsjDagne les diverses variantes du style byzantin.
D'autre part, le Bas -Empire resta longtemps maître de la mer, parce que les Grecs demeuraient malgré tout un peuple navigateur, et c'est cette supériorité maritime qui permit à Constantinople de tenir longtemps en échec les Arabes d'abord et les Turcs ensuite. Cette supériorité fut accentuée par la possession du « feu grégeois », dont le secret, jalousement gardé, est aujourd'hui perdu, mais qui servit à brûler des flottes ennemies, d'ailleurs malhabiles aux évolutions savantes.
Issus de pasteurs cavaliers, les Turcs étaient impropres à la navigation et aux raffinements d'une civilisation qui fournissait parfois des armes à leurs adversaires. Aussi le triomphe définitif de l'invasion ottomane fut-il retardé jusqu'au xv' siècle.
33i LA GRÈCE ANCIENNE.
Et les vainc[ueurs, patriarcaux presque purs, ne purent que se superposer aux vaincus qui, groupés en cités le long du rivage, ou en clans belliqueux dans la montagne, conservèrent immuablement les caractères propres de leur race. Les cités maritimes, en faisant k la part du feu », c'est-à-dire en se résignant à quelques exactions, purent continuer pratiquement leur existence autonome, tolérée par les conquérants qui tiraient profit de leur activité. Quant aux montagnards, ils ne se soumirent jamais qu'à demi. L'Albanais Scanderberg, en se débattant contre eux, mérita son nom d'Alexandre. Les Albanais modernes, nominalement sujets de la Porte, ne reconnaissent l'autorité du sultan qu'à la condition d'avoir leurs coudées franches et de mettre à la raison les fonctionnaires qui ne leur plaisent pas. Enfin, dans la Grèce propre, la montagne, après plusieurs générations de bandits , produisit ce type célèbre du Klephte, qui prit vers 1820, conjointement avec les terribles pirates de l'Archipel, l'initiative de l'insurrection.
Son réveil moderne en des conditions qui le constatent vivace, mais le relèguent au second plan. — Mais cette insurrection n'a pu triompher que par le concours des grands peuples de l'Occident, qui se sont payés de leur peine en faisant sentir aux Grecs délivrés le poids plus ou moins lourd de leur protectorat officieux. Par la volonté de la diplomatie, la Grèce forme aujourd'hui un petit royaume, dont le souverain, après îivoir été pris en Bavière, a été fourni ensuite par le Danemark. Car la monarchie, sur ce sol, est chose forcément exotique. La « cité », illustre ou obscure, survit à tout, et la constitution intime du pays réside toujours dans le jeu spontané des autonomies municipales. Cet état de choses artificiel est le symbole de la situation faite à cet État nouveau-né, considéré comme mineur dans ses relations et ses tentatives extérieures, mais respecté dans les particularités de sa vie intérieure et de ses organismes locaux. Les petits bateaux d'Homère naviguent toujours. La Grèce moderne est par excellence le grand peuple caboteur de la Méditerranée. Elle serait maitressc de la mer s'il n'y avait d'autre