‹ L'Histoire expliquée par la science socialeChapitre 68 sur 165 · VI. — LES REFOULÉS ET LEIRS MIGRATIONS. 1IÎ · texte numérisé non relu

VI. — LES REFOULÉS ET LEIRS MIGRATIONS. 1IÎ

plus illustre de ces rois lydiens, celui ([ui a incarné véritablement un type, et dont le nom est devenu proverbial, c'est Crésus.

Crésus était fameux j)ar ses richesses, mais aussi par ses goûts de « Mécène », par l'intelligence artistique de son faste et par le souci constant qu'il prenait de se rattacher au monde grec, (j'était une façon de Polycrate, mais vraiment roi d'un royaume, au lieu d'être simple « tyran » d'une cité. Qrésus se piquait d'hellénisme. Il envoyait de somptueux présents au temple de Delphes et se comportait à peu près en tout comme un Ionien. Comme Polycrate, il était penseur et sublil. Il avait quelque chose du « sage », tels que les cités ioniennes le voyaient fleurir. A l'instar de Thaïes de Milet et de Bias de Priène, il avait des sentences, des « mots profonds », et ce bon sens raffiné d'un homme « comme il faut » qui a étudié à la fois lès livres et les hommes. Aussi Hérodote, le premier historien de la Grèce, donne-t-il, aux faits et gestes de Crésus, une spéciale et sympathique attention.

La Lydie a dû servir de véhicule à plusieurs inventions orientales, et, notamment, à celle de la monnaie régulière, frappée officiellement à une certaine effigie. Cette invention, inutile de le faire remarquer, servait admirablement les progrès du commerce, et les Ioniens, naturellement, étaient les premiers des Grecs à en bénéficier. En fait, la Lydie avait été en partie hellénisée, et elle payait ce service à l'Ionie en lui faisant passer des éléments de civilisation orientale susceptibles de s'harmoniser avec les institutions du monde grec.

L'époque de Crésus marque peut-être l'apogée de l'Ionie, bien que celle-ci, officiellement, eût déjà perdu son indépendance. La royauté de Crésus n'était en effet qu'un « protectorat -> très intelligent, à l'ombre duquel les cités ioniennes continuaient leur vie propre et leur développement. Mais la face des choses allait changer par l'entrée en scène d'un conquérant nouveau. Les Mèdes et les Perses arrivaient.

L'invasion perse et la ruine de l'Ionie. — Les « sages » de l'Ionie prévoyaient une catastrophe et conseillaient l'union. Bias de Priène, notamment, se distinguait par ses prédications

dans ce sens. Mais l'anarchie persistante de la race, dont nous avons noté les effets à différentes périodes, s'opposait à forganisation dun grand effort collectif. Chaque cité faisait bande à part, Milet surtout, qui, plus puissante, et fière de sa marine, se croyait mieux à l'abri. L'Ionie ne secourut donc pas la Lydie quand l'orage tomba sur' ce royaume, et. quand la Lydie eut été vaincue, les Ioniens ne surent pas se coaliser entre eux pour résister aux lieutenants de Cyrus. Les Perses purent donc attaquer les cités en détail et les soumettre Tune après l'autre. Selon leur tempérament, les bourgeois des villes se soumettaient ou s'embarquaient pour aller fonder quelque colonie. Une partie des Phocéens prit ainsi la mer. et alla chercher un refuge à Alalia, en Corse, où ils retrouvaient des concitoyens. Des émigrés de Téos s'établirent à Abdère. Des fugitifs de Milet gagnèrent Athènes, d'où leurs ancêtres étaient partis. Cette fois, les vainqueurs étaient durs, et peu ouverts aux choses de l'esprit. Cyrus, nous dit Hérodote, méprisait les Ioniens « qui passaient la moitié de leur temps à bavarder sur la place publique )'. Pourtant ces bavards se défendaient avec bravoure quand l'ennemi arrivait sous les remparts de leur cité. Mais il était trop tard pour résister à ces masses d'hommes. La conquête eut pour effet, non point un vasselage comme avec les Lydiens, mais une véritable sujétion. En même temps, l'extension de cette conquête brutale vers le nord, et sur les rives de l'Hellespont, avait pour résultat d'arrêter un trafic séculaire et de tarir les sources du commerce milésien. Le plateau avait vaincu le rivage. Les hordes de nomades venues de l'Iran, absolument étrangères aux mœurs des vaincus, mettaient brusquement en péril, de ce côté de l'Archipel, toute la civilisation hellénique, en attendant d'aller l'inquiéter encore de l'autre côté.

UN COIN D'IONIE EN ATTIQUE. — LA BOURRASQUE PERSE EN GRÈCE. — LE TYPE ATHÉNIEN.

Le paradis des bannis. — Nous avons donné de llonie une vue d'ensemble, sans montrer par le détail révolution intime des cités. C'est que cette évolution est peu connue, et que d'ailleurs nous pouvons contempler une évolution analogue dans la cité de la Grèce que les historiens nous font connaître le mieux.

Cette cité, c'est Athènes, la métropole de l'Ionie, d'où nous avons vu, après le retour des Iléraclides, de nombreux émigrants s'élancer à travers l'Archipel pour coloniser la cote d'Asie.

Athènes, après des luttes de clans rattachés à la lég-ende de Thésée, avait, en des temps très anciens, soumis à sa domination les diverses bourgades de FAttique, jadis indépendantes au nombre de douze. L'importance relative de la vallée du Céphise, la plus large des petites vallées de cette presqu'île, explique la prédominance du clan qui occupait cet emplacement privilégié.

Nous avons montré comment l'Attique, par sa situation et sa configuration, était prédestinée à être un excellent refuge de « bannis ». Les Pélasges s'y étaient cantonnés et retranchés lors de la première expansion héraclide. De nouveau, les gens de type achéen, éolien et ionien — surtout ionien — s'y étaient barricadés pour ainsi dire, lors du « retour » des Héraclides, autrement dit devant l'expansion des Uoriens.

L"Attique est en effet une presqu'île rejetée à Test dune route importante, celle qui conduit de IHellade (ou Grèce centrale) dans le Péloponèse. Cette presqu'île est pauvre, rocailleuse, à demi défendue au nord, c'est-à-dire du côté où elle tient au continent, par de hautes collines qui, sans former une barrière de premier ordre, constituent néanmoins un obstacle gênant. Cette particularité d'avoir été une terre de refuge caractérisait bien lAttique aux yeux des historiens, et les Athéniens, fiers de leurs traditions, s'enorgueillissaient d'être les citoyens d'une terre « hospitalière ». C'est vers Athènes que la légende fait s'enfuir le vieil OEdipe, après ses tragiques malheurs. Voici les paroles que lui prête, au début de la tragédie dîOEdipe à Colone, le poète Sophocle :

« Fille du vieillard aveugle, Anligone, en quels lieux ou dans quelle cité sommes-nous arrivés? Qui accueillera aujourd'hui avec la plus chétive offrande l'errant OEdipe, qui demande si peu, et qui obtient moins encore, satisfait pourtant de ce qu'il reçoit? » Cet OEdipe chassé de partout, c'est Thésée, roi d'Athènes, qui le reçoit, l'honore, le défend, et toute la pièce est écrite pour glorifier ces traditions d'hospitalité qui sont le propre d'Athènes. Cette glorification est la traduction poétique d'une loi constante dérivant de la nature des lieux. L'Attique était « hospitalière » par la force des choses. On s'y jetait comme on se jette dans le maquis, et la plus grande partie du sol était effectivement en collines. Toutefois le pays n'était pas dénué de produits intéressants. Peu de céréales, mais beaucoup de fruits, et très savoureux : la figue et l'olive, surtout. Sur les collines, beaucoup de plantes aromatiques, propres à encourager l'élevage des abeilles. De là le fameux miel de l'Hymette. La vigne s'étageait sur les coteaux. Le rivage rocheux baignait dans une mer poissonneuse. Enfin trois produits minéraux doivent être mentionnés à part : une argile excellente pour la poterie, le marbre du Pentélique. et l'argent du mont Laurium. La présence de l'argile et du marbre devait influer sur les destinées artistiques de la race, et celle de l'argent sur sa prospérité matérielle.

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