DISCOURS D’OUVERTURE
Malheureusement pour cette séduisante explication, on a depuis longtemps rattaché Hermès ou Hermeias aux deux fils de Saramâ, la messagère d’Indra qui ramenait les vaches dérobées par le démon de l’orage. Eux-mêmes, les Sârameyau, représentaient les chiens mythiques qui gardent la route de l’autre monde et portent les âmes à Yama, premier mort devenu le roi des enfers. En accompagnant les Grecs vers l’Occident, l’un de ces personnages, nommé Çarvara, est devenu Cerbère ; l’autre, monté en grade, est devenu Hermès, — que celui-ci personnifie le vent ou le crépuscule, — et nous trouvons dans Max Muller que cette identification « est un des premiers fils conducteurs qui aient indiqué à la science comparative le droit chemin dans le labyrinthe de la vieille mythologie aryenne 1 » .
Vous voyez , par cet échange de bons procédés entre la linguistique et l’anthropologie, comment les sciences se contrôlent, se corrigent et par conséquent se complètent les unes les autres, apportant chacune leur contingent au trésor sans cesse grossissant de nos connaissances historiques. Ce trésor a son Sésame qui peut se formuler ainsi : Pas d’exclusivisme, pas de préjugé.
Vous savez maintenant dans quel esprit je compte passer en revue les principales formes qui ont servi de véhicule aux élans de l’esprit humain vers l’invisible et l’au delà, — depuis la vague adoration de la force lumineuse et nourricière jusqu’à la conception la plus haute d’un dieu à la fois esprit, amour et vérité, — depuis le culte intéressé des mânes et des fétiches jusqu’à l’identification de la religion avec la foi à l’ordre moral du monde. — Quel tableau plus varié, plus instructif,
1 Origine et développement de la religion. Paris, 1879, p. 221. — Voir aussi Tiele, Manuel de V histoire des religions , trad. par M. Maurice Vernes. Paris, 1880, p. 228.
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plus capable d’attirer ceux que préoccupent à la fois les découvertes modernes de la science et les grands problèmes de l’humanité, — particulièrement les jeunes gens qui croient l’enseignement supérieur destiné à faire non seulement d’habiles praticiens, mais encore des hommes versés dans toutes les connaissances de leur temps !
Si, parmi vous, il en est qu’anime le désir de combattre les superstitions, — et ici encore, je prends- le mot superstitions dans son sens étymologique, — puissent-ils comprendre qu’ils ne pourraient trouver d’outil plus solide pour saper le pied d’argile de toutes les idoles ! Dans cet ordre d’idées il a souvent été dit : On ne détruit que ce qu’on remplace. J’ajouterai : On ne détruit que ce qu’on explique.
Si, d’autre part, il y avait également ici des âmes qui tiennent aux traditions religieuses de leur enfance, je crois en a\oir dit assez, quelle que puisse être la divergence de nos vues, pour rassurer leur conscience, dès que celle-ci ne se refuse pas à la recherche impartiale de la vérité. En tout cas,, qu’elles méditent cette phrase de Chateaubriand, le grand restaurateur du catholicisme au commencement de ce siècle : « Il ne faut pas dire que le christianisme çst excellent parce qu’il vient de Dieu, mais qu’il vient de Dieu parce qu’il est excellent, » — thèse qui implique une pleine liberté d’examen, de comparaison et de critique.
Peut-être y a-t-il aussi, parmi mes auditeurs, des esprits qui croient au rajeunissement et au renouvellement des croyances religieuses, qui, tourmentés en cet âge prosaïque, par la soif de l’idéal ou le pressentiment de l’infini, et cependant mécontents des solutions offertes par tous les cultes établis,, diraient volontiers avec le poète philosophe de l’Amérique contemporaine, Waldo Emerson : « Il surgira une Église nouvelle, d’abord froide et nue, comme le bambin dans la crèche, comme l’algèbre et les mathématiques de la loi morale, Église sans hautbois, psaltérion ni flûtes, mais qui aura le ciel et la terre pour charpente et pour assises, la science pour symbole et pour démonstration, qui ne tardera pas à attirer la beauté, la musique, la peinture, la poésie. » — Sans doute, cette religion nouvelle, ce n’est pas mon
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cours qui la leur fournira. Mais ils y verront, du moins, comment les religions se font et se défont, quelles conditions elles doivent réunir pour devenir fécondes ou même possibles, et dans quel fonds essentiel de la société humaine elles plongent par toutes leurs racines.
Enfin, je m’adresse à tous ceux qui compreiinent, ne fût-ce que par patriotisme, la nécessité de propager parmi nos concitoyens une connaissance plus exacte des faits religieux. Les conclusions de l’histoire ne sont pas seulement des leçons de vérité, mais encore des leçons de tolérance, et quel pays en a plus besoin que le nôtre, où les questions religieuses nous suivent et nous hantent dans la vie publique comme dans la vie privée, — depuis l’école jusqu’au cimetière? — L’étude historique des religions, vous disais-je tantôt, n’a pas à s’inquiéter de savoir si tel ou tel culte est vrai ou faux, ni même si le sentiment religieux repose sur une base réelle ou illusoire. Mais il n’en existe pas moins un point de vue qui facilite singulièrement l’intelligence des religions, en même temps qu’il semble renfermer la conclusion suprême de leur histoire comparée : c’est l’idée que, parmi les innombrables manifestations delà religiosité humaine, aucune ne possède la vérité absolue, mais que chacune renferme une vérité relative, — que toutes, en un mot, représentent, comme l’avaient déjà entrevu les derniers sages de l’antiquité païenne, des efforts imparfaits pour réaliser un idéal parfait. Voilà le terrain où les partisans éclairés des diverses religions peuvent non seulement se donner la main entre eux, mais encore la tendre aux adeptes de la science et aux amis du progrès.