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L’HISTOIRE DE RELIGIONS DANS. L’ENSEIGNEMENT

pouvait parfaitement expliquer le christianisme comme un fait historique, sans s’occuper des interprétations qu’y attachaient les orthodoxies chrétiennes. Mais le gouvernement lui-même semble avoir hésité devant une solution aussi simple, et lorsque, quelques semaines plus tard, Mgr Dechamps livra à la publicité le texte de son allocution, l’honorable cardinal put y ajouter la note suivante : « Depuis cette conversation, » le gouvernement a publié un programme d’enseignement » historique pour ses écoles. Il n’y est pas question du chris- » tianisme. Ce n’est pas seulement une niaiserie, c’est une « stupidité ! »

L’expression manque peut-être de mansuétude chrétienne ; mais pourrait-on affirmer qu’elle fût tout à fait sans fondements, si tel devait bien être le sens qu’il faut attacher au silence du programme officiel ?

Il est bon de noter que l’omission préméditée de tout ce qui touche aux origines de la tradition chrétienne ne suffit même pas à désarmer l’opposition du clergé. « Mais le silence, « ici, — avait soin d’ajouter l’archevêque de Malines dans son allocution diocésaine , — est lui-même antichrétien ; « la prétendue neutralité est elle-même antichrétienne. » L’église romaine ne pourrait se déclarer satisfaite que le jour où l’histoire se ferait orthodoxe à tous les degrés de l’enseignement. Pourquoi, dès lors, chercher plus longtemps une conciliation impossible? Quand nous voulons déterminer le rôle de l’État dans l’instruction publique, la seule considération qui doive nous guider actuellement, ce n’est pas ce que veut l’Église, mais uniquement ce que nous lui devons en toute justice, d’après les principes que nous représentons au pouvoir.

Nous estimons que l’État doit rester neutre entre toutes les confessions et même entre toutes les opinions, religieuses ou antireligieuses. Dans l’organisation de l’instruction publique, il aura à observer cette neutralité, pour ainsi dire, passivement et activement; passivement, en s’abstenant de réfuter ou d’appuyer les prétentions d’une théologie particulière; activement, en poursuivant sa tâche scientifique, sans s’inquiéter des solutions dogmatiques que les Églises peuvent

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donner chez elles aux mêmes problèmes. En d’autres termes, la véritable neutralité de l’école, ne consistera pas à écarter les questions que les religions positives prétendent se réserver, mais à traiter ces matières exclusivement d’après les règles de la science, sans se préoccuper des armes que peut puiser dans un enseignement de cette nature la polémique religieuse ou antireligieuse. Si, maintenant, il y a des doctrines ou des Églises qui ne sont pas en état d’affronter les résultats d’une critique vraiment désintéressée, c’est affaire entre elles et la science; mais on ne peut demander raisonnablement à l’État moderne de s’arrêter devant de pareilles appréhensions 1 . Comme le disait, à propos de l’enseignement primaire, dans la Revue 'politique et littéraire du 12 février 1881, un homme qui a longtemps présidé à l’organisation officielle du judaïsme en Belgique, M. le grand rabbin Astruc : « Un intérêt supérieur oblige l’État à éclairer l’enfant du peuple, comme celui des autres classes. Si, d’une part, il s’efforce de lui apprendre la permanence des lois matérielles du monde et de lui inspirer le sentiment de la justice, il ne peut pas permettre, du moins sans réagir, qu’on l’habitue, dans l’histoire, à la perturbation incessante des lois de la nature, de la morale et du sens commun. Il faut donc laïciser l’histoire sainte et, transformée ainsi, l’introduire dans l’école populaire. »

1 Lorsque le projet de loi sur la réorganisation de l’enseignement primaire vint devant la Chambre, en 1879, le gouvernement, d’accord avec la section centrale, introduisit l’amendement suivant, qui devait devenir l’article 7 :

« L’instituteur ne néglige aucune occasion d’inspirer aux élèves » l’amour et le respect des institutions nationales et des libertés publiques.

» Il s’abstient, dans son enseignement, de toute attaque contre les » croyances religieuses des familles dont les enfants lui sont confiés. »

Je fis observer, dans la séance suivante, que la rédaction de ce dernier paragraphe prêtait à l’équivoque sur le point de savoir si on ne pourrait pas interdire à l’instituteur, non seulement les attaques directes, ce qui était parfaitement légitime, mais même tout énoncé de doctrine qui serait en contradiction avec les dogmes de telle ou telle religion positive. Je réclamai donc une déclaration nette et catégorique, qui donnât à cette

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On dira peut-être que cette neutralité scientifique n’est pas aisée et qu’il est toujours à craindre de voir l’histoire des religions dégénérer en polémique religieuse ou plutôt antireligieuse. Assurément il y a là un écueil à éviter. M. Albert Réville a raconté, dans la Flandre libérale , comment, sur l’annonce qu’il allait donner un cours d’histoire des religions, il reçut plusieurs lettres dont les signatures l’exhortaient naïvement à user de sa position pour « écraser l’infâme. » Tout dépend ici, nous le reconnaissons sans hésiter, de la façon dont le professeur comprendra sa tâche. Mais le même péril se rencontre dans tous les cours qui touchent par un côté quelconque aux questions contemporaines , qu’il s’agisse d’histoire, de législation, de philosophie ou même de littérature. Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, dans le cours de littérature hébraïque institué à l’université de Liège, le professeur n’a-t-il pas à formuler son opinion sur l’âge et la source des documents qui ont servi de hase à la rédaction du Pentateuque? Or, il est peut de problèmes littéraires qui aient mis davantage aux prises la critique indépendante et la critique orthodoxe. Pourquoi- y aurait-il plus de difficulté à discuter, dans un esprit

disposition sa véritable portée et consacrât l’indépendance absolue de l’instituteur dans l’enseignement scientifique et moral.

Cette déclaration , l’honorable rapporteur de la section centrale, M. X. Olin, n’hésita pas à la formuler en ces termes suffisamment explicites : « Assurément dans son enseignement scientifique, il arrivera » peut-être à l’instituteur de se trouver en désaccord avec les enseigne- » ments d’une communion religieuse. Mais nous estimons d’abord qu’il » n’y a pas lieu de poser des limites à la liberté de la science. Il faut » bannir de l’enseignement toute hostilité contre une religion quelconque, » mais il ne faut cacher ou dénaturer aucune vérité scientifique, aussi » longtemps qu’on n’est conduit que par l’amour de la vérité. » ( Annales Parlementaires, séances des 7 et 8 juin 1881.) — Si ce principe est admis pour l’enseignement primaire, il doit l’être, à plus forte raison, dans l’enseignement moyen. Quant à l’enseignement supérieur, même nos ministères catholiques — il faut leur rendre cette justice — n’ont jamais consenti à y entraver la liberté scientifique du professeur, quelles qu’aient pu être, à cet égard, les réclamations réitérées du clergé.

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purement scientifique, les origines du Nouveau que de l’Ancien Testament? Et l’histoire de la Réformation, qu’il faut bien enseigner tout au long dans nos établissements d’instruction moyenne, offre-t-elle moins de prise aux vues systématiques du prosélytisme, surtout dans notre pays, que l’histoire du christianisme dans l’empire des Césars? — Quant aux religions qui nous sont étrangères, cette crainte ne peut même pas naître.

Ce qui, du reste, doit nous rassurer pleinement, c’est que la vraie science a sa pudeur lui interdisant de se mettre au service d’intérêts étrangers, si importants qu’ils puissent paraître au point de vue religieux ou politique. Les procédés de la polémique courante — qui font exclusivement ressortir un côté des choses et qui s’attachent moins à trouver la vérité qu’à établir des théories préconçues — ont leur place marquée dans des sphères extra-scientifiques où ils peuvent même être appelés à remplir une vraie mission d’assainissement social. Mais il n’y a que les petits esprits et les demi-savants qui se hasardent à introduire, dans le sanctuaire de la science, les préoccupations du dehors, et quiconque a une fois goûté les pures jouissances de la vérité recherchée pour elle-même ne s’abaissera pas à forcer les interprétations de la science pour les faire rentrer dans le cadre étroit d’un système préconçu ou, pis encore, pour y ramasser des armes de combat qui finiraient par se retourner contre lui.

Du reste, nous n’avons qu’à regarder ce qui se passe à l’étranger. Où l’établissement d’un cours d’hiérographie a-t-il justifié les appréhensions des esprits religieux? Qu’on nous cite la chaire où cet enseignement a dégénéré en un prosélytisme sectaire ou philosophique ! Tous les ouvrages qui font actuellement autorité, soit dans la partie générale, soit dans les branches particulières de la science des religions, ne révèlent-ils pas un ferme désir d’accorder aux manifestations positives du sentiment religieux, non seulement l’attention due à un des facteurs les plus importants de la civilisation, mais encore toute la sympathie compatible avec l’impartialité historique ?

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« Que des sociétés religieuses qui font profession d’entretenir actuellement avec la divinité des relations surnaturelles — disait M. Yernes dans le programme de sa Revue — cherchent une preuve du pouvoir qu’elle s’attribuent dans des faits qui se sont passés il y a dix-huit cents ans ou plus, et tiennent à affirmer le caractère miraculeux de ces faits, nous ne songeons aucunement à leur en contester le droit. Nous contestera-t-on, à notre tour, le droit d’appliquer une règle humaine, précise, expérimentale à ces mêmes faits, dansila seule intention de nous en rendre un compte exact, comme nous le faisons pour la Grèce, pour la Perse, pour l’ensemble des religions profanes? A côté de l’explication traditionnelle des origines du christianisme, dominée par le point de vue personnel du croyant — l’explication historique. Que la philosophie ou la religion cherchent ensuite à tirer à elles les résultats de leur examen, ce sera leur affaire. Quant à nous, nous ne prétendons faire ici ni philosophie, ni religion, rien que de l’histoire. » — La Revue de M. Vernes est actuellement dans sa troisième année d’existence. Est-elle restée fidèle aux promesses de son programme? La susceptibilité la plus ombrageuse ne pourrait l’accuser d’avoir trahi les méthodes de l’histoire dans un intérêt dogmatique ou polémique L Voilà le vrai terrain de la neutralité, et l’État moderne n’en doit point chercher d’autre pour déterminer les tendances comme les matières de son enseignement.

Nous 11e serions pas surpris si, malgré l’exemple de la France, on nous objectait que la science des religions peut avoir sa place marquée parmi les nations protestantes, mais que, parmi les populations élevées dans le giron du catholicisme romain, l’influence de l’Église a étouffé — aussi bien chez les incrédules que chez les croyants — l’habitude et le goût de ce genre d’études. Il serait plus exact de dire que la critique religieuse

1 La Revue de V Histoire des Religions , à laquelle j’ai eu l’honneur de collaborer depuis cette époque, compte aujourd’hui quatre années de plus. C’est au lecteur de juger si elle a démérité de ce jugement.

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y a été supplantée par les polémiques religieuses, avec leur cortège cle partis pris et d’intolérances réciproques. Or, c’est précisément contre cette tendance déplorable que nous voudrions réagir, en vulgarisant l’application des procédés scientifiques à l’étude des ^phénomènes religieux. Nous partageons entièrement l’avis de M. F. Pillon, qui appuyait en ces termes l’idée de M. Vernes, dans la Critique Religieuse d’avril 1881 : « L’histoire des religions peut être enseignée par l’État moderne; elle doit l’être surtout dans les pays où le catholicisme est la religion dominante, précisément en vue d’inspirer aux jeunes générations la tolérance religieuse et d’assurer l’avenir à la liberté de conscience » *.

Après avoir établi qu’il faut introduire l’histoire des religions parmi les branches de' l’instruction publique, nous avons a examiner quelle part il convient de lui faire aux divers degrés de l’enseignement.

Une des principales objections formulées par M. Laboulaye, à la tribune du Sénat français, contre l’introduction de l’histoire des religions dans l’enseignement supérieur, c’était l’impossibilité de trouver un professeur également au courant de toutes les sciences spéciales qui fournissent à l’hiérographie ses sources et ses matériaux. Où trouver, en effet, l’archéologue,

1 Lorsque le ministère libéral est tombé du pouvoir en 1884 un premier pas venait d’être fait en Belgique pour introduire l’histoire des religions dans l’enseignement public. En effet la commission chargée de soumettre au conseil de perfectionnement un avant-projet pour la réorganisation de l’enseignement normal, avait inscrit l’histoire des religions au programme de la section d’histoire de l’Ecole normale des Humanités. Il est inutile de rechercher actuellement ce qu’est devenu le projet de la commission, et l’initiative prise par l’Université de Bruxelles, en cette matière, a été d’autant plus opportune qu’il est impossible de prévoir quand un gouvernement soucieux des vrais intérêts de la science reprendra la direction de l’instruction publique.

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épigraphiste , numismate, linguiste et anthropologue, pour qui les hiéroglyphes de l’Egypte n’auraient pas plus de mystères que les cunéiformes de l’Asie Mineure; indianiste et sinologue; au courant de toutes les antiquités, phéniciennes, slaves, germaniques, celtes, étrusques, grecques et romaines; également versé dans l’exégèse de la Bible, du Zend-Avesta et du Coran; interprête ingénieux des supersitions des sauvages et explorateur sagace des races préhistoriques ?

Mais la difficulté est la même pour l’enseignement général de l’histoire politique et même de l’histoire naturelle. Cependant personne ne songe à soutenir que la nécessité de poursuivre le travail en profondeur dans chaque subdivision de ces sciences, si on veut y réaliser des découvertes fructueuses, ait pour corollaire l’inutilité d’un travail en largeur qui, résumant et condensant les résultats obtenus par les spécialistes, offre une vue d’ensemble sur des connaissances du même ordre.

La seule question est de savoir si l’histoire des religions a des matériaux assez abondants et assez sûrs pour être élevée dès maintenant à la hauteur d’une science. Or, s’il est vrai qu’elle est encore loin d’être achevée, il n’en est pas moins établi qu’elle possède désormais un champ d’action suffisamment vaste et des procédés suffisamment précis pour avoir droit à une place spéciale parmi les sciences historiques. La discussion des textes et l’interprétation des monuments où sont consignés les principaux phénomènes du sentiment religieux, ont fait trop de progrès dans toutes les langues et sur tous les points du globe pour qu’un esprit façonné aux méthodes de l’enseignement, s’il est capable de s’assimiler les travaux d’autrui et de se tenir au courant des découvertes journalières, ne puisse occuper avec fruit ce que M. Vernes appelle à juste titre une chaire de vulgarisation scientifique.

A côté de ce cours général, M. Vernes réclame du gouvernement français la création de cours spéciaux consacrés, dans chaque centre universitaire, à l’histoire de la religion juive et de la religion chrétienne. Nous sommes loin de contester la valeur de son argumentation : il est certain, même au point de vue purement scientifique, qu’il s’attache une importance par-

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ticulière au principal système religieux des sociétés contemporaines, ainsi qu’à la religion clans laquelle ce système plonge ses racines. Mais, dans notre pays, où l’exégèse religieuse est encore à fonder et où, d’autre part, l’opinion doit encore se familiariser avec l’idée même d’un pareil enseignement, — sans parler de certaines considérations budgétaires qu’il ne faut pas négliger, — nous estimons qu’il faudrait mieux restreindre l’expérience à un cours général d’hiérographie dans nos facultés de philosophie et lettres.

M. Yernes invoque l’exemple de la Hollande. Mais il ne faut pas oublier qu’en Hollande la science des religions forme une Faculté spéciale et que les chaires en question s’y sont constituées par la simple sécularisation de cours précédemment établis dans l’intérêt d’une théologie particulière L Il existe néanmoins, chez nous, un fait qui permettrait aisément de tenter un pas dans la voie adoptée par le Collège de France et par les universités de Hollande. C’est l’existence, dans l’université de Liège, de deux chaires vouées, l’une à la littérature sanscrite, l’autre à la littérature juive et arabe. Ne pourrait-on demander aux savants spécialistes qui les occupent de joindre à leur cours actuel, d’une part, l’histoire des religions de l’Inde, d’autre part, celle du judaïsme et de l’islamisme. Il ne s’agirait, en somme, que de compléter ou simplement d’élargir un programme déjà existant, car nous sommes convaincus que, dès maintenant, il est difficile de discourir sur des littératures aussi

1 Les matières relatives à la science des religions qui forment l’objet d’un cours spécial sont les suivantes : 1° Encyclopédie théologique; 2e Histoire des doctrines concernant la divinité ; 3° Histoire générale des religions ; 4° Histoire de la religion israélite ; 5° Histoire du christianisme; 6° Littérature israélite et littérature chrétienne ancienne ; 7° Exégèse de l'Ancien et du Nouveau Testament; 8° Histoire des dogmes de la religion chrétienne; 9° Philosophie de la religion; 10° La morale; 11° (dans une université seulement) Archéologie chrétienne. (Voir les annales de la Société pour V étude des questions d'enseignement supérieur. Paris, 1878, p. 474). Il est bon de noter que, pour mieux assurer le caractère laïque de l’enseignement, la loi interdit de cumuler la possession de ces chaires avec les fonctions de ministre du culte.

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riches en productions religieuses, sans analyser les croyances dont elles sont les émanations et le reflet 4.

Nous n’avons pas la prétention de formuler ici, même à titre d’exemple, le programme d’un cours consacré à l’histoire générale des religions; cependant nous voudrions montrer à nos lecteurs ce que nous entendons par un enseignement de cette catégorie, lorsqu’il s’agit, non d’approfondir telle ou telle de ses subdivisions, mais simplement de fournir, en une ou deux années, aux jeunes gens de nos universités une vue d’ensemble sur le développement religieux des sociétés humaines.

La division des matières dans un cours d’histoire des religions est une tâche aussi ardue qu’un classement de ces religions elles-mêmes. Presque toutes les classifications proposées jusqu’ici reposent sur une distinction soit morphologique, soit historique. Au premier point de vue appartiennent, entre autres, les classifications de M. Réville (religions animistes, polythéistes, monothéistes) et de M. Tiele (religions de familles ou de tribus, nationales, universalistes); au second, les classifications de MM. Max Muller, Vernes, etc.; qui sont basées sur des rapports de filiation et de milieux ethniques. Peut-être, dans un cours général, serait-il utile, pour faciliter l’intelligence de l’évolution religieuse, de ne s’en tenir rigoureusement à aucun de ces deux systèmes, mais de suivre d’abord l’ordre du développement philosophique, pour adopter celui du développement historique quand on aura mené l’étudiant au seuil des grandes religions qui ont joué un rôle important dans l’histoire et particulièrement dans la genèse de notre propre civilisation.

Ainsi,, il faudrait débuter par ce que M. Réville a appelé les Prolégomènes d’une histoire des religions, c’est-à-dire par un aperçu systématique des phénomènes religieux et des lois qui s’en dégagent. Après avoir analysé et défini les phénomènes qui forment l’objet de son cours, le professeur exposerait la méthode qu’il compte leur appliquer, puis, prenant le sentiment

1 La chaire de littérature sanscrite a été transférée depuis 1885 à l’ Université de Liège. Elle a pour titulaire M. Charles Michel qui fait une large part, dans son cours, à l’étude des religions de l’Inde.

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religieux dans ses manifestations les plus élémentaires, il en suivrait l’évolution progressive à travers ses innombrables causes de variation. C’est également dans cette sorte d’introduction que devraient se placer certaines notions générales, relatives à des formes intellectuelles et à des institutions religieuses qui se retrouvent plus ou moins dans tous les cultes — le dogme, le rite, le symbole, les mythes et leur formation, le sacrifice, le sacerdoce, l’orthodoxie, etc., — en même temps qu’on pourrait esquisser les rapports les plus constants de la religion avec la philosophie, la morale, l’art, la science, et en général, avec toutes les manifestations de l’activité humaine.

Il sera, toutefois, indispensable de bien faire comprendre aux auditeurs que, dans toutes ces considérations, on leur présente, non pas les déductions plus ou moins logiques d’un raisonnement à priori , mais simplement les conclusions — anticipées pour les besoins du cours — des données fournies par l’étude des différentes religions. A cet effet, chaque fois qu’on décrira un phénomène particulier ou une loi générale du développement religieux, il sera bon d’y ajouter immédiatement un ou plusieurs exemples pris dans la réalité historique. C’est, du reste, l’unique moyen, non seulement pour illustrer en quelque sorte les procédés de la science, mais encore pour faire saisir et retenir une généralisation nécessairement conçue en termes abstraits.

Après cette introduction générale, on aborderait l’examen des religions les plus rudimentaires. L’hypothèse d’un monothéisme primitif, dont toutes les religions ultérieures seraient comme l’écho affaibli et altéré, n’est plus guère défendable dans l’état actuel de la science. Au contraire, il résulte clairement de l’étude des phénomènes religieux chez tous les peuples de l’histoire que l’évolution de la conscience humaine a, malgré d’inévitables retours, suivi une marche progressive, dans les idées religieuses comme dans les autres sphères de notre activité morale. Il semblerait même que partout l’homme a débuté par une vague adoration des objets et des phénomènes personnifiés, pour passer ensuite, par un procédé de simplification psychologique, à l’adoration des divinités anthropomorphiques

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et, en dernier lieu seulement, à la conception d’une unité divine sous la forme soit panthéiste, soit monothéiste. A quelque point de développement qu’on prenne un culte, on y trouve certains phénomènes qui ne peuvent s’expliquer sans recourir à la préexistence du naturisme ou de l’animisme que nous supposons avoir existé à l’origine de toutes les croyances religieuses et que nous retrouvons encore aujourd’hui, sous une forme plus ou moins altérée, dans le fétichisme des peuples sauvages.

Nous croyons donc utile de commencer l’histoire des religions par l’examen comparé des idées et des coutumes religieuses chez les peuplades primitives, en utilisant contradictoirement les observations des voyageurs que les Waitz, les Darwin, les Wallace, les Tylor, les Lubbock, etc., ont accumulées dans leurs ouvrages d’anthropologie. Il ne faut pas oublier, toutefois, que les superstitions des sauvages actuels représentent, tout au plus, l’équivalent des croyances primitives, — que l’on considère ces peuples comme des membres ankylosés de l’humanité primordiale, ou comme les représentants dégénérés d’une civilisation antérieure.

En second lieu, il y aurait à résumer l’histoire des religions locales qui ont acquis une individualité distincte et qui offrent certains rudiments du polythéisme, mais qui n’ont pas dépassé le niveau d’un animisme organisé. Telle est dont, d’une part, la religion de l’ancien empire chinois, — à laquelle il conviendrait de rattacher les doctrines de Confucius et de Lao-Tseu, — d’autre part les religions du Pérou et du Mexique, contemporaines de la conquête espagnole, ainsi que les mythologies élémentaires des Finnois et des Polynésiens. Cette description pourrait être d’autant plus sobre qu’aucun de ces systèmes ne se trouve, à un titre quelconque, dans la ligne de notre développement religieux.

Si on voulait se borner à présenter un tableau des phases que traverse le sentiment religieux dans son évolution logique, il serait peut-être préférable d’aborder, en troisième lieu, l’histoire des religions de l’Égypte ou de l’Inde. — Après quoi viendrait logiquement l’étude de la religion juive, la seule de toutes les religions antiques qui offre le passage de la mono-

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latrie au monothéisme. — Mais cet ordre ne nous ferait atteindre que fort imparfaitement le but que nous poursuivons, lorsque nous voulons introduire un cours d’hiérograpliie générale dans l’enseignement supérieur. 11 laisse de côté, notamment, un grand nombre de religions qui ne rentrent pas ou qui rentrent mal dans les cadres d’une classification rigoureusement basée sur leur degré de développement interne. En second lieu, nous craignons que, s’il tend à rendre l’ensemble du cours plus symétrique et peut-être plus attrayant, il n’inculque insuffisamment aux jeunes gens la nécessité de ne jamais subordonner l’étude historique d’une religion aux préoccupations d’un système philosophique ou morphologique quelconque.

Nous estimons donc qu’après les croyances des peuples non civilisés, il faudrait aborder successivement l’histoire des cultes qui forment les deux groupes essentiels de religions antiques: les religions aryennes ou indo-européennes et les religions sémitiques, à côté desquelles pourrait se placer la religion de l’Égypte.

C’est à la fin de ce deuxième groupe qu’il conviendrait de placer la religion des juifs. Mais celle-ci, comme il est inutile de le rappeler, a droit à une étude d’une importance spéciale, non moins en raison de son rôle historique que de son originalité doctrinale. L’histoire de la religion Israélite sert naturellement de transition pour passer à l’histoire de la religion chrétienne ; mais peut-être serait-il bon d’introduire ici une sorte de récapitulation, une vue d’ensemble sur l’état respectif et les rapports réciproques des diverses religions qui se partageaient le bassin de la Méditerranée à la veille de notre ère et qui, toutes ont exercé quelque influence, directe ou indirecte, sur la formation définitive du christianisme.

L’histoire générale de la religion chrétienne, qui devrait former — avec l’exposé de l’islamisme — la dernière partie du cours, n’est oeuvre délicate que dans les questions relatives à l’authenticité et à la date des premiers documents chrétiens. Mais, même sur les points les plus obscurs et les plus controversés, la critique indépendante est arrivée aujourd’hui à de merveilleux résultats, dont les théologiens clairvoyants et

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consciencieux commencent à prendre leur parti, malgré les contradictions de la chronologie ou de la tradition orthodoxes. — Quant aux développements ultérieurs du christianisme, à la formation de ses dogmes et de ses institutions, aux origines et aux destinées de ses schismes, ce n’est plus qu’une question de méthode historique.

Nous sommes loin de méconnaître les avantages que posséderaient, pour donner un pareil cours, des esprits versés dans l’étude d’une littérature ancienne et rompus aux habitudes de l’exégèse religieuse ; mais, à défaut de ces spécialistes, on doit reconnaître aussi que cet enseignement, tel que nous venons de l’esquisser, n’exige pas forcément la compétence du professeur dans l’une ou l’autre des branches qui concourent à former la science des religions. La Belgique, du reste, avec les faibles ressources dont elle dispose, ne peut songer à organiser une concurrence au Collège de France ou à l’université d’Oxford, par la création d’autant de chaires qu’il y a de subdivisions dans la science historique. Mais il importe tout au moins que notre enseignement supérieur, s’il veut réellement mériter la qualification d’universitaire, embrasse les résultats acquis par les recherches spéciales dans tous les domaines de la science.

Dans l’instruction secondaire, la question qui nous occupe se rattache nécessairement à l’organisation générale de l’enseignement historique.

Si on demandait à la plupart d’entre nous quand ils ont acquis ce qu’ils possèdent de connaissances historiques, force leur serait d’avouer que c’est depuis la fin de leurs classes. Qui ne se souvient — ou plutôt qui s’est jamais souvenu — des longues et sèches nomenclatures que certains de nos professeurs faisaient alterner avec la récitation mécanique de manuels aussitôt oubliés qu’appris? Chaque année nouvelle, d’autres noms, d’autres dates, d’autres faits nous passaient à travers la mémoire, en n’y laissant d’autre résidu que quelques dénominations de peuples et de princes, sans rapports entre elles et sans proportion avec la réalité.

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