‹ L'histoire moderne, racontée à la jeunesseChapitre 100 sur 117 · LES GRENADIERS · texte numérisé non relu

LES GRENADIERS

DE FRÉDÉRICGUILIAUME,

Depoit Fan 1713 jaaiia'à Tan 1740.

II y a , mes jeunes amis , un proverbe que vous connaissez sans doute , et dont il sei*ait difficile de vous donner une auti'e raison que celle de Texpërience ; c'est celui-ci : « A père avare fils prodigue,» parce qu'en effet rien n'est plus ordinaire que de voir de jeunes étourdis dissiper follement le bien que leurs parents sont parvenus quelquefois à amasser péniblement ; et ce fut précisément, mais à l'inverse, ce qui arriva en Prusse après la mort du roi Frédéric P*", lorsque son fils FRjéDJSRic-GuiLLAUME , lui succéda ; car celui-ci se montra aussi parcimonieux,

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aussi rigoureusement économe dans ses moindres dépenses , que son prédécesseur avait été prodigue et fastueux. C'est que la plupart des hommes savent rarement éviter un écueil'sans tom»ber dans un autre, et pour réparer les folles dissipations de son père , le nouveau monarque se jeta dans un excès tout opposé.

Loin de suivre l'exemple paternel , Frédéric-Guillaume, né avec un na* turel bizarre, intraitable et irascible^ poussait Tavarice jusqu'à laisser parfois sa famille et lui-même manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Pour dir minuer le prix des perruques dont il était d'usage alors que chacun eût la tété couverte, il tes faisait faire si courtes^ qu'à peine approchaient-elles de sesoreiV les. Ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'il pouvait mettre ses habits , tant il le^ faisait faire étroits et écourtés pour épar» gner le drap grossier qu'il employait à cet usage^ Les mêmes boutons de cuivré jauae lui servirent presque toute sa vie ^

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parce qu^il avait soin de les faire transporter d'un habit à un autre; et quoiqu'il aimât le vin et la bonne chère , la plupart du temps sa table était servie avec tant de parcimonie ^ que ceux qu'il y admettait étaient obligés de retourner souper chez eux après avoir pris leur part du banquet royal.

Mais rien n'était comparable, mes bons amis, à la dureté de Guillaume envers la reine sa femme et les princesses ses filles, à l'égard desquelles il se livrait quelquefois à des emportements poussés jusqu'à la brutalité. Il ne pouvait souffrir que ces dames parussent devant lui avec la moindre parure, ou même que leurs plus simples ajustements eussent quelque élégance. On rapporte à ce sujet un trait de ce monarque qui vous fera mieux comprendre que tout ce que je pourrais vous dire son des* potisme et son inflexible dureté envers sa famille.

Un liabile coiffeur français étant arrivé à Berlin , la reine de Prusse et ses filles eurent la fantaisie, bien excusable éai^s

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doute ^ de se faire parer par cet adroit coiffeur, et commirent Timprudence de se présenter ainsi devant le roi; mais rien n'échappait à l'œil de ce prince chagrin et bizarre , qui , apprenant aussitôt que les princesses avaient eu recours à cette main étrangère , fit amener à l'instant même en sa présence le pauvre coiffeur tout tremblant ; et après avoir frappé brutalemient les jeunes princesses à coups de canne en présence de cet homme, il lui ordonna de leur raser entièrement la tête ; puis, comme la reine, en pleurant, s'était jetée à ses pieds pour le supplier de ne pas priver ses filles de leur belle chevelure : « Relevez-vous , madame , lui dit le roi hors de lui-même, et si je ne vous traite pas comme ces créatures , c'est qu'il ne serait pas convenable que la reine de Prusse fût tondue. » En achevant ces mots l'inexorable monarque lui tourna le dos , et rentra dans son appartement où il n'était permis à personne de le suivre sans son ordre.

Uoe des plus singulières manies du

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roi de Prusse y qui, comme vous voyez, ne manquait pas d'être bizarre , c'était de compter dans les rangs de son armée les hommes les plus grands et les plus robustes du monde entier. Ses grenadiers, entre autres (sorte de soldats d'élite chargés dans ce temps , à la guerre, de lancer des pièces d'artifice que l'on nomme des Grenades), étaient célèbres dans toute l'Europe par leur stature élevée, qui faisait de cette troupe choisie un vrai régiment de géants : aussi , comme le royaume de Prusse ne suffisait point k satisfaire cette fantaisie de Guillaume, il achetait à prix d'argent, en faisant enlever de force en France , en Angleterre, en Italie et en Ailcmagne tous les hommes d'une taille remarquable que ses espions pouvaient rencontrer. Ces pauvres gens, ainsi traînés malgré eux dans un pays étranger, étaient soumis alors à toute la rigueur d'une discipline inflexible ; et malheur à celui d'entre eux qui tentait de déserter, car le plus souvent il était condamné à périr sous le bâtoa^ sans

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que les représentations nî les prières pussent désarmer Timpitoyable Guillaume.

Un pareil prince, comme il est aisé de le comprendre, n'était guère aimé dans sa famille et dans son royaume ; mais Frédéric-Guillaume se souciait peud*être tiimé pourvu qu'il fût craint, et surtout qu'il vît ses coffres-forts se remplir d'or arraché aux labeurs du peuple , ou ses casernes peuplées des plus beaux soldats de l'Europe.

Le roi de Prusse, mes jeunes amis, avait quatre fils, qui tous furent plus tard des princes distingués par leur mérite et leurs talents; mais ces qualités ne les préservaient pas des emportements de leur père, qui, toujoursla canne en main, punissait avec la dernière violence la moindre infraction à ses bizarres volontés.

Friédérig, l'aîné de ces princes, qui devait un jour mériter le surnom de Grand , était particulièrement en butte aux plus mauvais traitements de Guillaume. Ce jeune prince, qui montra de bonne heure un goût déterminé pour les

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arts et pour les études sérieuses, était dé* testé, parce motif, de ce prince grossier, qui ne cessait de dire à tout propos : ir Mon fils aîné n*est qu*un petit*maître et un bel esprit français, qui gâtera tout mon ouvrage. » Sous le plus léger prétexte, il déployait à son égard la rigueur la plus excessive, et accablait des plus affreux traitements toutes les personnes qu'il savait être attachées au jeune prince, ou seulement disposées à lui être agréables. On assure même à ce sujet que cet homme impitoyable eut la barbarie de faire saisir et fouetter publiquement par lebourreau, aux quatre coins de Potsd ah (petite ville voisine de Berlin que la cour de Prusse habitait ordinairement) , une pauvre demoiselle dont le seul crime était d'avoir accompagné trois fois , sur son piano , le prince royal qui jouait assez bien de la flûte, et avait un goût passionné pour la musique.

Cependant la reine, mère de Frédéric, tout accoutumée qu'elle était aux bizarreries de sonmari, ne pouvait supporter

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son injustice envers ce jeune prince qui, de son côté , né avec un caractèi^ vif et impatient, souffrait amèrement de la dureté de son père. Cette bonne princesse, qui était parente du roi d'Angleterre, engagea son fils à faire secrètement un voyage à la cour de ce monarque pour y attendre que la colère de son père fût apaisée; mais il fallait pour cela que cette fuite pût avoir lieu avec le plus grand mystère, car si l!intraitable Guillaume en avait eu le moindre soupçon, personne au monde n*eût pu être à Tabri de son ressentiment. Deux jeunes officiers , nommés Keith et Catt, sincèrement attachés au prince royal , furent seuls mis dans la confidence et chargés de tout préparer pour que Frédéric pût s'échapper prochainement de la cour, et gagner un pays voisin , avant que le roi fût informé du complot.

Malheureusement Frédéric-Guillaume découvrit toute cette trame par une lettre venue d'Angleterre que le hasard fit tomber entre ses mains; et je ne saurais vous

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dire quelle fut la fureur de ce père irascible, lorsqu'il apprit que la fuite du prioce royal devait avoir lieu dès la nuit suivante, et que déjà Frédéric avait quitté le palais. Hors de lui-même , il fit faire une telle diligence aux soldats qu'il dépêcha i la poursuite du fugitif, que celuici fut atteint au moment oîi il prenait place dans un chariot qui devait le conduire en Saxe. Des deux conBdents de Frédéric, le jeune Keilh, qui montait un excellent cheval, parvint à dépasser la frontière de Prusse; mais Catt, moins heureux, fut ramené à Potsdam avec le prince royal , tous deux* pieds et poings liés comme des malfaiteurs ; et aussitôt après leur arrivée dans cette ville , ils furent plongés dans des cachots séparés pour y attendre que le roi prononçât sur leur sort. Toutes les personnes que Guillaume soupçonna d'avoir connu le dessein du prince furent jetées en prison, et peu s^en fallut même que sa fille aînée , pour avoir imploré le pardon de son frère, après avoir été rudement frappée,

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ne fût prëcipitëe par une fenêtre du palais par cet homme inexorable.

Cependant , mes bons amis , la vengeance de Frédéric-Guillaume n'était point encore satisfaite , et il avait résolu de faire mourir son 61s aîné sur un échafaud : « Cène serajamais, disait-il, qu'un mauvais sujet, et j'ai trois autres garçons qui valent mieux que lui. » Il ordonna à ses ministres de s'assembler pour faire le procès du jeune prince , et comme ceux-ci lui représentaient qu'ils n'avaient pas le droit de juger ainsi l'héritier de la couronne de Prusse , il les chassa de sa présence en les injuriant. Alors il convoqua les principaux généraux de son armée, et leur ordonpa de condamner le prince royal à mort comme déserteur, sous prétexte que la loi militaire punissait du dernier supplice le soldat assez lâche pour abandonner ses drapeaux; mais ces généraux refusèrent aussi de lui obéir, et déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de prononcer un pareil jugement. Le roi j qui ne se con-

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naissait plus tant il était en fureur, condamna alors son fils à être enfermé pour le reste de ses jours dans une forteresse appelée Custrin, où il ordonna qu'il fût traité avec la dernière rigueur. Mais auparavant cet homme cruel exigea que Frédéric fût témoin du supplice du malheureux Catty que ni les prières de la reine et de toute la cour , ni les larmes de la famille de ce jeune homme, qui était une des plus considérables du royaume^ ne purent sauver de la mort. L'impitoyable monarque ordonna que Féchafaud sur lequel le malheureux Catt allait perdre la vie fût dressé devant Tappartement du prince et à la hauteur de ses fenêtres, afin que Frédéric ne pût se soustraire à la vue du supplice de son ami. Ces ordres cruels ne furent que trop bien exécutés ; mais au moment où Catt monta sur réchafaud et tendit les bras vers le prince pour lui dire un dernier adieu, celui-ci ne put que jeter un cri de douleur, et perdit entièrement connaissance entre les bras de ceux qui l'entouraient.

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Il me serait impossible j mes jeunes Bxnisy de vous peindre quelle fut la douleur de Frëdéric lorsqu'il revint à lui après cette scène déchirante ; pendant long* temps le souvenir cruel de son malheureux ami , victime de son dévouement à son service, fut sa seule préoccupation , et lui fît endurer avec patience toutes les privations par lesquelles son père avait or* donné que Ton ajoutât aux rigueurs de sa captivité. Le gouverneur de Custrin était la seule personne qui visitât le prince dans sa prison : des livres, du papier, des plumes, sa Qute même, lui étaient refusés, de peur qu'il n'y trouvât quelque adoucissement à ses peines , çt à neuf heures du soir ses geôliers venaient lui ôter la seule lumière qu'on voulût bien lui accorder, afin qu'il passât des nuits entières dans l'abandon et l'obscurité , livré aux plus tristes pensée». Heureusement enfin , après quelques mois, la sévérité du gouverneur, ou peut-être celle du roi luimême, se relâcha secrètement en faveur de son prisonnier. Il fut permis quelque-

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fois à Frëdëricy lorsque le soir était venu, de sortir de sa prison pendant quelques heures, qu il allait passer chez un simple bourgeois de Custrin où il trouvait du moins des visages amis et quelques occasions de faire de la musique avec les jeunes gens et demoiselles de cette famille. Ces bonnes gens lui procurèrent aussi des livres , une ëcritoire et même des bougies dont il faisait usage pour se désennuyer pendantleslonguesnuitsd'hiver.

Il y avait déjà plus d'un an que Frédéric était prisonnier à Custrin , lorsque enfin le ressentiment de son père parut s* adoucir, mais par une bizarrerie qui serait inexplicable chez tout autre que le fantasque Guillaume , il lui ordonna de se rendre à Berlin pour y assister à une fête que, par extraordijaaire , le roi donnait à sa famille, Frédéric, vêtu d'un habit grisâtre, le seul qu'il lui eût été permis de porter depuis sa disgrâce, fut placé derrière le fauteuil de sa mère, qui, au moment où elle se retourna, éprouva une si vive joie de revoir son fils , qu'elle

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faillit mourir de saisissement. Depuis ce jour le prince royal parut rentré en grâce auprès de Guillaume ; mais celui-ci ne pouvait lui pardonner de montrer peu d'inclination pourles exercices militaires, d'aimer les arts et la musique, et surtout de mettre trop de soin à son costume, dans lequel il préférait les modes les plus nouvelles et les plus élégantes ali sévère et monotone uniforme prussien , que le roi prétendait imposer à tous ses sujets. Nous verrons bientôt ce même Frédéric de Prusse, qui jusqu'alors avait témoigné si peu de goût pour le métier des armes, devenir Tun des premiers capitaines du monde, et prendre rang dans l'histoire parmi les plus fameux généraux anciens et modernes.

SYNCHROmSMES DB L HISTOIBS DB FBAlfCB.

4715. Mort de LouU XIV. -<- Avènement de

Louis XV.

i740. Gaerre de la succession d'Autriche.

384 MARIS'THÉRÂSB D'AOT&ICHB.

MARIE THÉRÈSE D'AXJTRICHE.

Depmt Vaoi 1740 jusqu'à Tan 1736.

Le prince de Prusse, mes jeunes amis, ëtait âgé de vingt-huit ans, lorsque par la mort du roi son père, il fut appelé à lui succéder sous le nom deFaéDiÉRicIIy qu il a rendu célèbre en Europe par ses talents et ses exploits. Mais je dois vous dire qu'au lieu de ce prince si recherche dans sa parure, si uniquement occupé d*arts et de musique, qui avait fait craindre à Guillaume un règne honteux et efféminé, on vit au contraire le nouveau monarque consacrer tout son temps aux soins de son royaume , conserver une discipline sévère parmi ses troupes , qu'il exerçait lui-même avec une ardeur infatigable ; adopter un maintien grave et imposant

MÀ1llS-TaÉftSS£ D'AUTRiCHfi. 385

et ne plus porter d^autre costume que le sombre uniforme , les grosses bottes, le chapeau à cornes , et l*écharpe militaire soutenant une lourde ëpée , dont Frédéric-Guillaume avait donné le premier exemple.

En même temps, pour ne négliger aucun des objets de son gouvernement^ et craignant de donner trop de temps au sommeil , auquel il était naturellement trop porté y il ordonna à son valet de chambre devenir le réveiller chaque matin, hiver comme été, à cinq heures précises ; mais comme il se rendormait quelquefois malgré lui, il prescrivit à ce domestique de lui placer sur le visage nne serviette trempée d'eau froide dont rimpression désagréable Tarrachait forcément au plus profond assoupissement.

Alors il se levait , ' s^habillait sans le secours de personne, et se mettant au travail, trouvait ainsi le temps, non-seulement de diriger utilement toute l'administration de son royaume, mais encore celui de se livrer à des études sérieuses et

HI8T. MODERNE. T. U. 4* ÉDIT. rooaIf>'*

386 MAKIB-THÉBÈSB D' AUTRICHE.

aux sciences pour lesquelles il avait conaervé un goût passionné. C'était pendant les longues matinées où il s'enfermait seul dans son cabinet pendant plusieurs heures , qu'il entretenait une correspondance suivie avec les beaux esprits , les savants et les personnages célèbres de toute l'Europe, qui ne pouvaient voir sans étonnement un jeune prince préférer ainsi la culture des lettres aux douceurs du repos qu'il lui eût été si facile de se procurer. Que de jeunes gens y mes bons amis , placés dans une condition moins élevée , et pour qui le travail est une nécessité , devraient se proposer Frédéric II pour modèle, et se livrer ainsi à l'étude avec zèle et persévérance !

A cette époque y l'empereur Charles VI , dernier rejeton mâle de l'illustre maison d'Autriche qui depuis trois | siècles régnait sur l'Allemagne, venait de mourir à Vienne , laissant, par un édit appelé la Pragmatique Sanction, qu'il avait eu soin de notifier à toutes les

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