MARIE-THÉRÈSE D' AUTRICHE
puissances de l'Europe, Théritage de ses vastes États à sa fille unique Marie-Thérèse d'Autriche, femme de François de Lorraine , de cette illustre famille , qui tirait, dit-on, son origine de la postérité de Charlemagne.
Marie-Thérèse était belle, majestueuse, aimable, spirituelle, et adorée de s^ sujets pour sa bienfaisance inépuisable envers les pauvres ; mais personne ne pouvait prévoir alors que cette princesse , élevée dans les grandeurs et la puissance, eût encore plus de courage et de résolution que de vertus et de beauté.
En voyant le trône impérial occupé par une jeune souveraine sans expérience, la plupart des princes voisins songèrent à lui disputer son héritage , ou du moins à s'approprier plusieurs provinces qui jusqu'alors avaient fait partie de l'empire d'Allemagne. D'un côté, l'électeur de Bavière , qui descendait d'une fille de l'empereur Ferdinand I*, soutenait que c'était à lui que devait apparte-
S88 NARIE-THiRESE D* AUTRICHE.
nir cette couronne, parce que jusqu'alors aucune femme n'avait été revêtue de la dignité impériale; de l'autre, l'électeur de Saxe , déjà roi de Pologne , qui avait épousé une nièce de Charles YI, cousine de Marie-Thérèse , prétendait que lui seul devait obtenir ce splendide héritage ; le roi d'Espagne enfin, Philippe V, petit-fils de Louis XIY, que ce grand monarque avait placé trente ans auparavant sur le trône de Castille , réclamait aussi Pempire , comme successeur de Philippe IV^ dernier descendant direct de Charles-Quint.
Mais le plus redoutable et le plus audacieux adversaire que Marie-Thérèse eut à combattre, fut Frédéric II, le nouveau roi de Prusse, que personne jusqu'alors n'avait soupçonné d'être un prince guerrier et ambitieux. Celui-ci , après avoir fait demander à Marie-Thérèse de lui céder la Siuésie, l'une des plus riches provinces allemandes et la plus voisine des États prussiens, n'attendit même pas le refus de cette princesse qu'il pré*
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voyait ^ pour se ranger parmi ses ennemis ; à la tête d'une armée formidable, il envahit brusquement la Silésie , s'empara de Breslâu 9 capitale de cette province 9 vainquit les Autrichiens dans un lieu nommé Molwitz , et s'avança avec une telle rapidité vers l'Autriche que Marie-Thérèse , voyant Vienne menacée à la fois par les Prussiens , les Bavarois et les Saxons, courut chercher un asile en Hongrie, seule partie de ses États qui ne lui fût point disputée, où elle se hâta de convoquer une assemblée des trois ordres de ce royaume.
Jusqu'à ce moment , mes bons amis , Marie-Thérèse avait été admirée et respectée pour sa beauté remarquable et ses vertus ; mais, le temps était venu où elle allait donner au monde l'exemple d'une grandeur d'âme et d'une fermeté tout à fait au-dessus de son âge et de son sexe. Déjà mère à cette époque d'un petit prince qui régna depuis sous le nom de Joseph II, elle se présenta aux palatins assemblés , Henant son enfant entre ses
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bras : « Mes amis m*ont abandonnée , leur dit-elle, et mes plus proches parents me persécutent : c'est entre vos mains, braves Hongrois , que je viens mettre la fille et le petit-fils de vos rois qui n'ont plus de salut à espérer que dans votre courage et votre fidélité. »
Ces paroles prononcées d'une voix assurée, quoique avec émotion, firent une profonde impression sur tous les assistants, dignes successeurs de ces fiers Hongrois qui, au moyen âge, avaient fait trembler TEurope. A la vue de cette majestueuse princesse qui venait implorer leur secoursy tous les palatins , tirant leurs sabres, jurèrent de mourir pour leur roi Marie-Thérèse ; car ces braves gens, qui n'avaient jamais été gouvernés par une femme, n'avaient aucun mot dans leur tangue pour exprimer la dignité de reine. En peu de jours la reine de Hongrie vit une armée considérable de cette nation généreuse se lever pour défendre l'empire contre ses ennemis; et l'Allemagne, destinée en quelque sorte,
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depuis dix-huit siècles, à devenir le théâtre de toutes les guerres européennes , fut ensanglantée par de nouveaux combats.
C'est à cette lutte mémorable dans laquelle entrèrent successivement la France, l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne et la plupart des autres États de l'Europe, mes jeunes amis, «que l'on a donné le nom de Guerre de la succession d'Autriche ; et ce fut alors que Marie -Thérèse , déjà si intéressante par ses malheurs et sa beauté , acquit la réputation d'être l'une des plus habiles princesses qui aient jamais porté une couronne , comme elle en était la plus aimable. Assaillie par des ennemis avides et acharnés contre la maison d'Autriche qui dévastaient à la fois toutes les provinces de l'empire, elle sut pendant huit ans faire tête à Forage , et même, au milieu des plus grands revers s'illustrer par sa patience et sa magnanimité. Tandis que ses généraux disputaient le terrain pied à pied aux masses enaernies^ Marie-
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Thérèse parvint à susciter des obstacles imprévus à ses adversaires , en contractant une alliance étroite avec la czarine Elisabeth , seconde fille de Pierre le Grand , qui régnait alors sur la Russie. Pour désarmer le roi de Prusse, elle lui abaodoDiia la Silésie , premier objet de TambUioa de ce monarque, et par sa prudence et ses hautes qualités sut exciter dans toute TEurope une si vive admiration^ qu'en Angleterre, grand nombre de dames, pénétrées de respect pour une princesse dont les vertus faisaient tant d'honneur à leur sexe, chargèrent lady Marlborough, veuve du grand capitaine de ce nom, de lui faire hommage d'une somme d'argent considérable pour subvenir aux frais de cette guerre qu'elle soutenait avec tant de gloire.
Heureusement, enfin, la paix qui fut conclue à Aix-la-Chapelle mit un terme à cette lutte opiniâtre qui, commencée en Allemagne, avait successivement envahi la France , l'Italie , les Pays-Bas ^ et l'A-
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mérique même. Je dois vous faire remarquer à ce sujet que ce fut pendant cette guerre de la succession d'Autriche que fut livrée cette fameuse bataille de Fontenoy, gsk^née en Flandre par le maréchal de Saxe et le roi Louis XV sur le duc de Cumberland, fils de Georges II, roi d'Angleterre , ainsi que vous pouvez l'avoir lu dans d'autres livres. Parla paix d'Aix-la-Chapelle, Marie-Thérèse, qui jusqu'alors n'avait porté que le titre de reine de Hongrie , fiit proclamée Impératrice, et son mari) le duc de Lorraine, fut élu empereur sous le nom de François !•'. C'est de ce prince , mes jeunes amis , que descend la noble maison de Lorraine qui occupe aujourd'hui le trône impérial d'Autriche, et qui compte avec orgueil parmi ses aïeux la grande Marie- Thérèse dont la mémoire est encore en vénération dans tous les pays qui faisaient alors partie de l'empire d'Allemagne.
Cette femme célèbre, dont la jeunesse avait été marquée par un si noble carac-
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tère au milieu des plus grands revers, ne se démentit point lorsque la fortune vint seconder ses efforts pour la prospérité de ses peuples* Douée d^un esprit vaste et capable d*embrasser les travaux les plus divers , elle fît fleurir en Allemagne les arts, les lettres et les sciences, auxquels jusqu'alors peu d'Allemands s'étaient livres avec succès. Des collèges, des écoles de dessin, de peinture et d'architecture furent établis par ses soins dans la capitale et dans les principales villes de l'empire ; des savants de différentes nations y furent appelés par ses encouragements; des routes faciles furent tracées entre les différentes provinces, et les Pays-Bas s'enrichirent d'une multitude de canaux qui devinrent pour cette contrée commerçante une nouvelle source de richesses.
Mais ce qui fixa surtout l'attention de la charitable Marie - Thérèse , ce furent ses sujets pauvres et malades auxquels elle ne cessa de prodiguer ses bienfaits. Non contente d'avoir créé des écoles
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pour les enfants , des hospices pour les vieillards ^ des asiles honorables pour les soldats blessés et infirmes, à Texemple de notre grand roi Louis XIV, elle assura des retraites honorables aux dames et aux jeunes demoiselles dont les époux et les pères avaient péri en combattant pour son service. La vie entière de cette excellente princesse ne fut consacrée qu'à de bonnes actions , et Ton raconte qu'un jour , ayant aperçu des fenêtres de son palais une pauvre femme et deux petits enfants qui étaient tombés sur le pavé , exténués de faim et de misère : « Qu'ai-je donc fait à la Providence, s'écria l'impératrice avec l'accent de la plus vive douleur, pour qu'un si triste spectacle vienne affliger mes regards et déshonorer mon règne ? » Aussitôt elle descendit ellemême auprès de ces infortunés , leur fit donner en sa présence les soins les plus empressés et après leur avoir fait servir des mets de sa propre table, ordonna que cette malheureuse mère , qui était la veuve d'un soldat , reçût chaque année
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une somme suffisante pour ëlever sa jeune famille.
La grande Marie-Thérèse , à qui ses sujets, d*une commune voix, décernèrent le surnom glorieux de Mère de la. patrie, eut la douleur de survivre à Tempereur François I*. Depuis ce jour funeste , elle prit des habits de deuil qu'elle ne quitta plus pendant les quinze années qu'elle vécut encore. Chaque mois elle descendait dans le caveau où reposaient les cendres de cet époux bien-aimé, et fit préparer auprès de la sépulture de ce prince le tombeau où elle voulait ellemême être placée après sa mort. Désormais vouée à la tristesse et aux regrets dont les soins de Fempire et son inépuisable charité pouvaient seuls la distraire , elle trouvait encore le temps de travailler en secret, de ses mains royales, à une robe funèbre dans laquelle elle fit connaître en mourant qu'elle voulait être ensevelie ; et lorsqu'elle descendit dans la tombe , ses ennemis même , si l'on peut donner ce nom aux rois qui lui
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avaient fait la guerre , tout en admirant ses vertus, donnèrent des larmes sincères à sa mémoire.
SYHCHRONISMES DE l'hTSTOIBE DE FRANCE.
1740. Suite du règne de Louis XV.
1745. Bataille de Fontenoi.
niST. M..DERNE. T. \\, 4« ÉDIT. r^^n\f> ^'
9W LA GUBRBB DE SKPT ANS.
lA GUERRE DE SEPT ANS.
Depuis Pan 1756 joscpi'à Fan 1763.
Cependant , mes jeunes amis , cette guerre de la succession d'Autriche qui venait d'embraser le monde presque tout entier, n'était que le prélude d'une lutte plus terrible encore , où l'Europe allait s'armer contre un seul prince que ses talents et son ambition commençaient à rendre redoutable à ses voisins.
Tant que le nouveau royaume de Prusse j resserré dans les étroites limites del'électorat de Rrandebourg, était demeuré pauvre et obscur sous des princes avares ou peu guerriers, les peuples enviiionnants avaient vu ses progrès sans in- «juiétude; mais depuis que Frédéric II, en conquérant laSilésîe, s'était montre près
de balancer en Allemagne la prépondérance impériale , chacun avait compris tout ce que peut une nation brave et généreuse sous un monarque jeune, habile et belliqueux. L'impératriceMarie-Thérèse, la première, fut effrayée d'un pareil voisinage, et, à son instigation, les rois de France, de Pologne, de Suède, l'impératrice Elisabeth de Russie, formèrent bientôt une ligue formidable contre cet adversaire dont le mérite militaire avait assez brillé pendant les événements des dernières années.
Alors éclata de nouveau une lutte que l'on a nommée la Guerre de Sept Airs , parce qu'elle eut en effet cette durée , pendant laquelle je dois vous dire qu*à aucune époque de l'histoire aucun capitaine ne déploya autant d'audace et d'habileté que ne le fit alors Frédéric II. Assailli par des années six fois plus nombreuses que les siennes , et sans cesse renouvelées , Frédéric sut opposer à ces masses ennemies son génie infati]gable et la sévère discipline des
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troupes prussiennes y réputées alors avec raison les mieux exercées du inonde entier. Toujours supérieur à la fortune par sa constance dans les revers comme par sa rapidité dans les succès, on le vit tantôt réduit à défendre sa propre capitale, tantôt faisant trembler à son tour ses ennemis consternés. Tour à tour ravageant la Saxe pour venger la Prusse dévastée, ou courant à la Silésie envahie à la fois par quatre armées ennemies , il combat successivement les Français , les Autrichiens y les Russes , les Polonais , les Saxons ; parfois victorieux , souvent vaincu , mais jamais découragé , il dispute pied à pied aux plus habiles généraux de TEurope ses États ravagés , et mérite ainsi , par des exploits presque incroyables , le surnom de Grani> que Thistoire lui a conservé.
£h bien, mes bonis amis, au milieu de tant de vicissitudes , croiriez-vous que l'infatigable Frédéric trouvait encore, le jour ou le lendemain d'une bataille meurtrière où il avait exposé cent fois sa cou-
ronne et sa vie, le temps et la présence d'esprit nécessaires pour écrire à ses amis de Paris, sur les plus légers sujets de littérature, des lettres étincelantes de verve et d'esprit ? Avide de toutes les gloires , il aimait à faire contraster la gaieté de ses écrits avec la gravité des circonstances dans lesquelles il se trouvait placé, et ce fut surtout par cette force d'âme que rien ne pouvait abattre, qu'il sut plus d'une fois forcer ses vainqueurs euxmêmes à l'admirer et à le craindre.
A la suite de Tune de ces défaites sanglantes qui venait de lui coûter l'élite de son armée, et à la veille d'un nouveau combat , un grand nombre de soldats prussiens, fatigués de tant de revers, désertaient leurs drapeaux, ne voulant plus combattre pour un prince que la fortune paraissait avoir abandonné. Pendant cette nuit, où l'inquiétude de sa situation présente le tenait éveillé malgré lui, Frédéric, parcourant seul les avenues de son camp, rencontre un de ces déserteurs qu'il reconnaît pour l'un de
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ses plus intrépides grenadiers : « Ma foi! lui dit le soldat avec une franchise toute militaire , nos affaires vont si mal que je ne veux plus me battre. — Eh bien, lui répond Frédéric en riant , reste jusqu'à demain , mon brave j et si nous sommes encore battus y nous déserterons ensemble. » Ce mot fit rougir le soldat de honte , et retournant au camp , il prit part le lendemain à la bataille , où , pour cette fois, Frédéric remporta une victoire éclatante qui força ses adversaires à rétrograder , ou du moins à lui accorder quelque répit.
Cependant , depuis plus de six ans que durait cette guerre marquée par tant de vicissitudes , la Prusse entière ne présentait plus qu'un aspect de misère et de dévastation , tel à peu près que les autres provinces d'Allemagne au temps de la guerre de Trente ans. Ce n'était de tous cotés que des villes dépeuplées , des villages réduits en cendres, des champs abandonnés ; à peine s'il restait dans les campagnes assez de bras pour cultiver la
LA GUBHRE DI SBPT ANS. 4M
terre , arrosée plus souvent du swg des guerriers que des sueurs du laboureur* Frédéric, tout belliqueux qu'il était, na put demeurer insensible à cet affligeant spectacle, et tandis qu'en faisant un der-^ nier effort il cherchait à lasser ses ennemis plutôt qu'à les combattre, la Biort imprévue de Timpératrice Elisabeth de Russie le délivra de Tun de ses plus redoutables adversaires , et disposa les autres princes à lui accorder une paix glo^ rieuse qu^il avait bien achetée par tant d'exploits et de travaux. Cette paix , enSn p conclue dans une ville nommée Hubsuts^ BOURG , en Silésie, province dont la pos^ session demeura, par ce traité , assurée au royaume de Prusse , fut «n quelque sortt un hommage éclatant rendu à Frédéric le Grand par l'Europe armée, qui recpo* nut ainsi la monarchie prussienne pour l'un des principaux États de cette partie du monde.
Depuis cette époque, Frédéric 9 ren<)n« çant à cette gloire périlleuse cpxi avait failli lui devenir si funeste , ne aoug^
404 LA GnKRBB DE SBPT ANS.
plus qu'à réparer les maux de cette guerre par laquelle il avait acquis tant d'illustration. Désormais livré à des soins vraiment paternels pour son peuple y il fit rebâtir à ses frais plus de six cents villages que les combats avaient détruits ; il distribua aux paysans des différentes provinces qui avaient le plus souffert du passage et de la présence des armées, tout le blé qu'il avait amassé dans de vastes magasins pour la nourriture de ses soldats; les chevaux de la cavalerie prussienne furent confiés aux laboureurs pour être attelés à leurs charrues , en attendant qu'ils pussent s'en procurer d'autres ; et les manufactures de tout genre , créées par le grand électeur, reçurent de nouveaux accroissements.
Sous le gouvernement de ce monarque prévoyant et infatigable , la Prusse atteignit promptement un haut degré de prospérité ; contre l'ordinaire des princes conquérants, Frédéric parut avoir renoncé franchement à son goût pour la guerre, quoiqu'il continuât d'exercer
lui-même pendant plusieurs mois , chaque année , ses bataillons dans les plaines voisines de Potsdam , où les officiers de tous les États européens venaient étudier l'art militaire sous le plus grand capitaine de ce siècle. C'est à Frédéric II, mes jeunes amis , que les armées modernes doivent cet ensemble et cette régularité parfaite que les anciens peuples ignoraient ; et la discipline que ce prince introduisit alors dans les troupes prussiennes est devenue le modèle de celle qui est observée aujourd'hui chez toutes les nations de l'Europe.
SYHCHROmSME DB l'hISTOIRE DB PRAITCB.
1756. Suite du règne de Louis XV.
406 U PARTAGE DB LA FOLOGNE
LE PARTAGE DE LA POLOGNE
Depuis Tan 1763 jusqu'à Tan 1772.
Tandis que le nouveau royaume de Prusse, par la valeur et le génie du grand Frédéric, atteignait ainsi un haut degré de prospérité et de puissance, une nation voisine, que sa turbulence et son caractère mobile livraient à des agitations sans cesse renaissantes, était au moment d'être effacée du nombre des États de l'Europe.
La Pologne, mes jeunes amis, cette noble et vaillante patrie de Jean Sobieski, qui, la dernière, avait combattu les armées ottomanes, et préservé peut-être l'Occident d'une nouvelle irruption de barbares, était en ce moment la proie d'une fermentation sourde et menaçante,
L£ PARTAGE DE LA POLOGNE. 407
qui , chez les nations, est un présage assuré de quelque grande catastrophe.
Depuis que la défaite de Charles XII à Pultava avait replacé le roi Auguste sur le trône , on aurait pu croire quç les Polonais, avertis par les rudes leçons de Texpérieuce, mettraient enfin un terme à leurs funestes dissensions, et qu'ils cesseraient d'appeler les étrangers dans leurs querelles ; mais les peuples, comme les individus, se laissent souvent entraîner par leurs passions à des fautes qu'ils ne reconnaissent quç lorsqu'il n'est plus temps de les réparer j et la nation polonaise dès longtemps ac^ coutumée aux désordres de l'anarchie , avait creusé elle-même l'abîme qui deyait l'engloutir.
Après la mort d'Auguste de Saxe et 4e son fils , qui lui avait aussi succédé en Pologne sous le nom d'AuGUSTE III, le choix des palatins, dirigé par l'impératrice de Russie , qui , dans ce temps-là , se nommait Catherinp II, s'était fixé sur un jeune seigneur, nojmmé Stai^isl^si
408 LB PARTÀGB DE LA POLOGNE
PoN lATOWSKi , de Tune des plus anciennes familles de la république polonaise.
Stanislas II était beau, brave, brillant, spirituel, et ces qualités, qui ne suffisent pas toujours à un roi , avaient décidé le choix de la diète de Varsovie qui lui décerna la couronne.
Mais Stanislas, mes jeunes amis, n'eut pas plutôt revêtu la pourpre royale, qu'il reconnut combien était difficile à remplir la tâche qu'il avait acceptée. Depuis près de cent ans, des querelles religieuses étaient venues se joindre aux autres causes de troubles toujours subsistantes dans la république; et le nouveau roi, dans l'espoir de les faire cesser, imagina d'admettre tous les Polonais, catholiques, luthériens et calvinistes, aux mêmes droits et aux mêmes avantages; mais au lieude calmer les haines des partis opposés, celte égalité ne fit que les exciter davantage les uns contre les autres, et les catholiques, indignés qu'aucun privilège ne les distinguât plus des protestants, conçurent contre Stanislas une haine vio-
LB PARTAGE DB LA POLOGNE. 409
lente qu'ils résolurent de satisfaire atout prix.
Parmi les ennemis les plus acharnés du nouveau roi se trouvait un général polonais, nommé Pulawski, qui conçut le dessein des'emparer de la personne de ce prince, et même de le mettre à mort, s'il n'était point possible de le conduire hors du royaume. Quarante conjurés se chargèrent d'exécuter ce complot criminel, dont les chefs furent trois officiers d'un courage et d'une résolution à toute épreuve, qui jurèrent à Pulawski, en mettant leurs mains dans les siennes , de lui livrer le roi mort ou vif.
Un soir que Stanislas , dans son carrosse, retournait au palais royal de Varsovie, n'ayant d'autre escorte qu'un seul officier et une quinzaine de domestiques sans armes , sa voiture fut tout à coup environnée d'une troupe d'hommes à cheval qui crièrent au cocher d'arrêter ses chevaux s'il ne voulait être tué à l'instant. En même temps plusieurs coups de feu furent tirés sur le carrosse, et un
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domestique^ le seul qui tenta de défendre son maître , étant tombé mortellement blessé^ tous les autres, sans exception, prirent la fuite, abandonnant ainsi le monarque aux coups des assassins.
Malgré Tobscurité d'une nuit profonde, quelques conjurés reconnurent le roi au moment où il cherchait à leur échapper, et Tun deux Tayant saisi par les cheveux, lui porta un violent coup de sabre sur la tête : le traînant ensuite à pied entre leurs chevaux lancés au galop, ils eurent bientôt atteint les dernières maisons de la ville où ils le contraignirent de monter achevai, quoique le sang coulât à flots de sa blessure, et qu'il eût perdu un de ses souliers dans la course rapide qu'on l'avait forcé de faire. Alors les conjurés , pour ne point éveiller l'attention , résolurent de se disperser , et l'un des chefs du complot, nommé Kosinski, se chargea , avec sept hommes déterminés, de soustraire le roi à toutes les poursuites.
Cependant les domestiques avaient
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couru au palais où leurs cris jetèrent répouvaute ; aussitôt les gardes du roi d'accourir vers le lieu de renlèvement, tandis que d'autres s'élançaient dans toutes les directions à sa recherche ; mais ils ne doutèrent bientôt plus que le malheureux prince n'eût déjà cessé de vivre, lorsqu'ils découvrirent son chapeau percé de coups et tout couvert de sang.
Pendant ce temps j Stanislas se voyait entraîné par deux de ses ravisseurs , qui le soutenaient de chaque côté, tandis qu'im troisième conduisait son cheval par la bride. Les autres conjurés l'entouraient en le menaçant de le tuer s'il faisait un seul mouvement pour leur échapper ; l'obscurité de cette nuit était si profonde et la course des ravisseurs si rapide, qu'en franchissant un fossé rempli de boue, le cheval du roi s'abattit deux fois, et enfin se cassa la jambe ; il fallut alors l'abandonner dans le fossé ; mais le pauvre prince, couvert de fange et souffrant cruellement de sa blessure, fut placé sur un autre çbeval et entraîné de nouveau
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par les meurtriers^ qui, attentifs au moindre bruit, et croyant à tout moment entendre les pas des gardes du roi , s'arrêtaient de temps à autre pour délibérer entre eux s'ils ne le tueraient pas , et solliciter leur chef de se défaire de ce dangereux prisonnier ; mais Kosinski refusa formellement de commettre ce crime inutile ; il fit même donner à Stanislas un chapeau et des bottes, et réussit même à décider les ravisseurs à se diriger avant le jour vers une forêt dont ils n'étaient plus éloignés , et où ils pourraient prendre un instant de repos.
Pendant ce temps Talarme avait été donnée dans tous les villages voisins de Varsovie, et des soldats russes, que l'impératrice Catherine II entretenait auprès de Stanislas pour le soutenir sur le trône chancelant où elle l'avait fait monter, parcouraient la campagne dans toutes les directions. Plus d'une fois, pendant cette nuit désastreuse , le roi et ses assassins passèrent à peu de distance de ceux qui le cherchaient^ et sans l'épaisseur des té-
LE PARTAGE DE LA POLOGNE. 413
nèbres qui renvironnaient, il eût été promptement délivré ; mais ce prince infortuné se gardait bien de proférer une seule parole, certain, comme il Tétait, d'être percé de coups si les conjurés se voyaient en danger d'être pris. Heureusement enfin que fatigués de cette course rapide et périlleuse dans laquelle ils s'étaient égarés, ces misérables, craignant d'être surpris par le retour de la lumière, s'échappèrent l'un après l'autre, et Stanislas demeura seul avecKosinski.
CeKosinski, mes jeunes amis, quoique l'un des chefs de la conjuration , n'était point un méchant homme , et lorsqu'il se vit ainsi seul avec le roi, il ne fut pas maître de son trouble et de son agitation , dont Stanislas s'aperçut aisément ; comme ils continuaient à marcher à l'aventure, ils passèrent sous les murs d'un couvent dont la cloche sonnait alors pour les religieux l'heure de la prière du matin : « Je vois , dit alors le roi à son gardien , que vous ne savez plus quel chemin vous devez suivre ; laissez-moi entrer dans ce
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couvent , et vous aurez eucore le temps de pourvoir à votre sûreté. — Non, lui répondit brusquement Kosinski, j'ai prêté serment ; » et ils marchèrent encore pendant un instant. Alors le roi demanda à cet homme dont la résolution s^affaiblissait de moment en moment , de lui accorder au moins un instant de repos dont il avait le plus grand besoin après les souffrances de cette nuit cruelle. Kosinski, desarmé peut-être par la douceur de son prisonnier, consentit enfin à s'arrêter pendant quelques minutes ; alors ils s'assirent tous deux à terre , et Stanislas employa toute son éloquence à représenter au Polonais l'horreur de son crime , et à lui persuader qu'un serment prêté pour une si mauvaise action ne pouvait Uer en aucune façon un honnête homme*
Kosinski l'écoutait en silence ; sans distinguer les traits de son visage, le roi s'apercevait que cet homme commençait à être touché de repentir : « Mais , dit-il enfin au monarque , si je vous ramène à
U PAftTAGS DE LÀ POLOGNE. 415
Varsovie , je serai pris et mis à mort. — Je vous donne ma parole de roi , lui re* partit Stanislas y qu'il ne vous sera fait aucun mal : si pourtant vous en doutez , sauvez-vous pendant qu'il en est temps encore ; je pourvoirai moi-même à ma sûreté , et je vous jure par tout ce que les hommes ont de plus sacré , de faire prendre une autre route à ceux qui pourraient vous poursuivre. » En entendant ces paroles j Kosinski ne fut plus maître de son attendrissement; il se jeta en pleurant aux genoux de ce roi qu'il avait si cruellement outragé , implora son pardon, et se confia entièrement à sa générosité« Peu d'instants après ; ils allèrent frapper ensemble à la porte d'un moulin dont le maître eut quelque peine à leur ouvrir, les prenant pour des voleurs, tant ils étaient pâles et défaits. Enfin pourtant , cet homme céda aux instances de Stanislas, qui, sans se nommer, lui dit d'abord qu'ils étaient des voyageurs égarés et dépouillés par des brigands; mais lorsqu'ils furent entrés dans la maison ,
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il se fit connaître à ce brave homme, et parvint a le décider à courir jusqu'à Varsovie , pour avertir que le roi était retrouvé.
Ce fut ainsi , mes jeunes amis , que Stanislas II, par une espèce de miracle, échappa au plus grand danger que jamais monarque ait couru: par une grandeur d'âme qui l'honore, il eût voulu qu'aucun de ceux qui avaient attenté à sa vie ne fût puni du dernier supplice; mais s'il ne put soustraire Pulawski et ses principaux complices au châtiment qu'ils avaient mérité, il n'oublia point la promesse qu'il avait faite à Kosinski , et celui-ci, après avoir été retenu quelques mois en prison , eut là liberté de se retirer en Italie où, tant qu'il vécut, les bienfaits de Stanislas le suivirent et lui assurèrent une existence honorable.
Cependant la Pologne, depuis si longtemps en proie à des agitations continuelles , était à la veille des plus déplorables catastrophes. La peste, ce fléau que la Providence envoie quelquefois
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comme la guerre pour châtier les nations Jeleurs fautes, ëclatasur ce malheureux pays où elle fit périr un grand nombre de personnes ; et les rois voisins , sous prétexte d'empêcher les voyageurs et les marchandises d'introduire la contagion dans leurs États , rassemblèrent de grandes armées sur les frontières polonaises. Ces précautions contre l'introduction de la, peste sont encore pratiquées aujourd'hui en Europe lorsqu'un pays se trouve ravagé par quelque épidémie ; mais malheureusement elles ne sont pas toujours suffisantes contre la propagation dumal^ et des causes qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître ni de combattre, rendent souvent inutiles les mesures que l'on a jugées les plus efficaces.
Or, les trois États les plus voisins de la Pologne étaient les empires d'Allemagne et de Russie et le royaume jde Prusse. A Vienne, c'était encore la grande Marie-Thérèse qui régnait alors; à Saint-Pétersbourg, c'était Catherine II qui devait bientôt achever l'œuvre com-
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mencëe par Pierre le Grand , en plaçant la Russie au premier rang des puissances européennes; et enfin à Berlin^ c^ëtait le belliqueux Frédéric II , à qui le repos commençait à devenir pénible en voyant ses coffres remplis de trésors considérables, et ses nombreux soldats exercés et disciplinés comme s^ils eussent été à la veille de commencer une nouvelle guerre. Ces trois souverains conclurent entre eux un traité pour mettre fin aux troubles de la Pologne , en se partageant ce royaume dont Timpératrice Catherine s'attribua la plus grande partie. Marie-Thérèse s'empara de plusieurs provinces qui se trouvaient à sa convenance, et enfin le roi de Prusse obtint pour sa part tous les pays les plus voisins de la Silésie. Par ce traité qui fut exécuté sans résistance , et dont les fautes de cette nation généreuse , mais turbulente, avaient préparé depuis longtemps l'accomplissement, la Pologne, réduite aux portes de Varsovie, ne fut plus qu'un Etat sans force et sans im-
LE PARTAGE DE LA POLOGNE. 4l9
portance , où le malheureux Stanislas II conserva le nom de roi sans en conserver Tautorité.
Vingt ans plus tard^ mes jeunes amis j la nation polonaise cessa d'être comptée parmi les peuples de l'Europe ; Stanislas Poniatowski , après avoir vainement défendu le nom même de la Pologne contre ses redoutables adversaires , alla perdre jusqu'à son titre de roi dans les antichambres de la puissante Catherine II à Saint-Pétersbourg; et de cette nation qui y cent ans auparavant, avait sauvé TEurope des dernières invasions des Ottomans , il ne resta plus que le souvenir de sa valeur et la gloire d'avoir donné naissance à Jean Sobieski*
nVOBAOVISMB DB l'hISTOTRK OS FMAITCB.
i76d. Suite du règne de Lotiis XV.
4iO LE PHILOSOPHE