‹ L'histoire moderne, racontée à la jeunesseChapitre 15 sur 117 · KANNB LA FOUS. IV · texte numérisé non relu

KANNB LA FOUS. IV

riyrogne! » répondit le perfide Espagnol, c< je l'ai trompé plus de dix ; » tou* Jant exprimer par ces paroles le mépris que lui inspirait un prince que ses ennemis accusaient de n'être point aussi sobre qu'il convient à un roi , et que sa loyauté avait fait tomber à diverses re« prises dans les pièges qu'il lui avait tendus.

Quoique plusieurs enfants fussent nés du mariage de Ferdinand et d'Isabelle, le seul qui leur survécut fut une princesse, nommée Jeanne, que ses parents avaient mariée toute jeune encore à Philippe lb Beau, archiduc d'Autriche et (ils aîné de l'empereur Maximilien, qui avait pris part aux événements de la ligue de Cambrai.

Cette princesse Jeanne était douce, belle et affectueuse ; mais ces qualités, qui font aimer et respecter une femme ordinaire, ne suffisent pastoujours à celles qui sont appelées à porter une couronne. Dès qu'elle fut devenue l'épouse du beau Philippe, l'un des princes les plus aima*

bles de son temps , elle conçut pour lui une si vive tendresse qu elle ne pouvait souffrir d'en être éloignée , même pour quelques instants; la moindre absence de son mari y qui aimait passionnément la chasse, les tournois, et les autres divertis-» sements en usage dans ce temps, lui causait une douleur inexprimable, et le plus souvent Philippe à son retour la trouvait plongée dans une profonde affliction , comme si elle eût été frappée de quelque grand malheur. Mais , hélas ! la pauvre Jeanne était réservée à bien d'autres peines : après quelques années d'une union que la mélancolie ordinaire de cette princesse avait seule troublée, l'archiduc, à la suite d'une course à cheval où il avait pris trop de fatigue, tomba dangereusement malade et mourut en peu de jours, laissant deux jeunes garçons, dont l'aîné se nommait Charles et l'autre Ferdinand.

Je ne saurais vous dire , mes bons amis, quelles furent les angoisses de cette princesse tant que dura la maladie de sou

JXANNB LA rOLLI. 129

cher Philippe dont la vie lui était cent fois plus précieuse que la sienne ; malgré les prières et les instances de tous ceux qui l'entouraient, elle refusa constam* ment de quitter le Ut de son époux expirant ; elle ne prit pas , pendant tout ce temps, un seul instant de repos ni la moindre nourriture; et, lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, elle ne put verser une seule larme et regarda d'un œil sec la douleur de ses serviteurs et de ses amis ; mais cette cruelle épreuve avait brisé Tâme tendre de cette femme in* fortunée, et, de ce moment, la pauvre Jeanne, destinée par sa naissance à por* ter un jour le poids de plusieurs couronnes, fut frappée du plus grand de tous les malheurs, car elle perdit entièrement Tusage de sa raison.

Après avoir permis , non sans peine, qu'on rendit à cet époux adoré les honneurs funèbres dus à son rang, elle le fit retirer du tombeau royal qu'on lui avait élevé, et reporter dans son propre appartement) où il fiit placé sur un lit magni-

130 JEANNE Là folle.

fique^ revêtu de ses plus beaux habits de cérémonie. Là, se souvenant d'avoir entendu raconter par sa nourrice , lorsqu'elle n'était qu'une toute petite fille, qu'un roi que l'on avait ainsi gardé dans son palais était ressuscité quatorze ans après sa mort, elle tenait constamment les yeux fixés sur ce corps inanimé, épiant l'heureux moment où il reviendrait à la vie. Je n'ai pas besoin de vous dire , mes jeunes amis , que la rê« verie de cette pauvre princesse ne fut jamais réalisée ; mais désormais livrée sans partage à cette pensée dont rien ne pouvait la distraire, elle passa cinquante années entières dans cet affreux état de démence, qui lui fît donner le triste nom de Jeaitne la. Folle, sous lequel on la compte parmi les souverains qui ont occupé les trônes d'Espagne et de Naples.

STirOttROiriSMES DB l^HISTOIliË ))£ FKÂirCE^

1506. Suite du règne de Louis XII.

4515. Mort de ce prince. — Avènement de François I*. — Bataille de Mafignan.

LB €4ftDINAL XllIBNÈS. 131

LE CARDINAL XIMEISÈS.

Depdt Pan 1^6 jusqa'à Pan iSI8.

Cependant tous ces royaumes que Fer* dinand le Catholique et Isabelle avaient régis avec moins de gloire peut-être que de bonheur, ne pouvaient être gouvernes par une reine insensée et incapable de tout autre sentiment que la douleur ; et les CoRTÈs de Castille (c'est le nom que Ton donnait dans ce royaume aux grandes assemblées de seigneurs, des évêques et des bourgeois, qu'en France on nommait alors des États généraux, et en Angleterre des Parlements) résolurent d'appeler au trône d'Espagne le jeune Charles d'Autriche, fils aîné de l'infortunée Jeanne et de l'archiduc Philippe , qui , en ce moment, se trouvait dans les Pays-Bas que

132 LE CARDINAL XIMBNÈS.

son père en mourant lui avait laissés pour héritage.

Charles d'Autriche, mes bons amis, tout jeune qu'il était encore à cette époque, puisqu'il n'avait que seize ans, annonçait déjà les qualités remarquables qui le rendirent plus tard un des plus grands princes dont il soit question dans l'histoire. Privé dès sa plus tendre enfance de l'exemple de son père, puisqu'il n'avait que six ans lorsque Philippe le Beau mourut, et frappé du triste spec* tacle de la démence de sa mère Jeanne, ce jeune prince avait été soigneusement élevé par Marguerite d'Autriche, sa tante, l'une des femmes les plus illustres de cette époque, qui se plaisait à retrouver dans cet enfant quelques traits du fameux Charles le Téméraire, son bis* aïeul. I^orsque ce jeune prince apprit à Bruxelles la mort de Ferdinand le Ca«tholique et sa propre élévation au trône de Castille, il n'accepta cette couronne, qui n'aurait dû lui appartenir qu'après la mort de sa malheureuse mère, qu'à lacoxi«-

Ls gàbpinal xmMNis. 13S

dition que le nom de cette princesse serait joint au sien dans tous les actes publics tant qu'elle serait vivante; et ce juste respect pour cette mère infortunée fit concevoir les plus heureuses espérances aux peuples qu'il allait gouverner. Néanmoins j comme il ne pouvait s'éloigner des Pays-Bas à cause de la guerre quHI soutenait alors contre François I^, et que termina bientôt après la paix de Noyon, il fit choix, pour gouverner l'Espagne pendant son absence, d'un sage et vertueux ministre castillan nommé le cardinal Ximenès , qui , parvenu alors à un très-grand âge (il n'avait pas moins de quatre-vingts ans), conservait encore une vigueur de corps et d'esprit qu'il devait sans doute aux vertus qu'il n'avait cessé de pratiquer toute sa vie.

En effet, mes jeunes amis, ce cardinal Ximenès à qui Charles d'Autriche venait de livrer le gouvernement de l'Espagne, était digne de toute la confiance de son nouveau souverain. Né dans une classe obscure, et entré tout jeune encore dans

HiST. MODERNE. T, 1. 4* ÉDIT. 8

134 LE CÂRDINilL XIMBNÈS.

un couvent de moines pauvres qui faisaient vœu de se soumettre pendanttoute leur vie aux austérités et aux privations les plus dures , il s'était élevé successivement, par son seul mérite, aux plus hautes dignités de l'Église et de l'État, puisqu'il se trouvait à la fois archevêque de Tolède ( capitale de la Castille), cardinal et régent de ce royaume pendant l'absence du jeune monarque.

Tout autre que Ximenès eût pu con* cevoir de l'orgueil d'une position si éminente qu'il ne devait qu'à ses seules vertus; mais voUs apprécierez mieux la noble modestie de cet homme de 'bien , lorsque vous saurez que, de peur d'oublier de quel rang obscur il était sorti , il ne cessa jamais de porter sous ses riches habits de cardinal et de prince , son grossier vêtement de moine, qu'il se plaisait à raccommoder de ses propres mains, lorsqu'il était déchiré. Pour ne point s'accoutumer à la mollesse qu'il avait fait vœu d'éviter, il dormait tout

LS CARMNAL XIIONÉS. 135

iiabillé sur la terre ou sur un lit de planches; et quoique sa table fût toujours servie avec la recherche et rabondance qui conviennent au chef d'un grand État , il ne touchait jamais aux mets délicats dont elle était chargée, et se contentait de la nourriture la plus frugale. Un pareil homme, comme vous le comprendrei aisément, attachait peu de prix à toutes les douceurs dont les personnes riches et puissantes se font si promptement une habitude , et le seul défaut qu'on pût lui reprocher dans un rang oii la plupart des hommes se laissent éblouir par la prospé* rité, c'était de se montrer quelquefois aussi rude et aussi sévère pour les autres qu'il Tétait pour lui-même, tandis qu'une douce indulgence n'eût fait que relever ses belles qualités, en lui conciliant les cœurs de ceux qui lui obéissaient. Ce* pendant la confiance que Charles lui témoigna ne fut pas trompée , et pendant vingt mois qu'il gouverna la Castille et l'Aragon , il sut faire respecter le nom de son maître, et prépara en quelque

Page 1