CHARLES-QUINT EMPEREUR
L'an 1519.
Si voufi avez bonne mémoire , mes jeunes amis , vous devez tous souvenir d'avoir lu dans Thistoire du moyen âge qu en Allemagne , lorsqu^un empereur venait à mourir, ce n'était point son fils ou son plus proche parent qui héritait de la couronne, mais que sept des principaux seigneurs de T empire, auxquels on donsait le titre d'iLECTBURS, se réunissaient aussitôt dans la ville de Francfort , p<Nir faire choix d'un nouveau monarque.
Ce fut précisément ce qui arriva lors* <|ue l'enapereur Maximiliafi, déjà parvenu à un âge avancé, mourut trois ans après lavénement de son petit*fîls Chartes
140 CHÀRLES-QUINT EMPEREUR.
d'Autriche à la couronne d'Espagne ; mais dès que les électeuiV se furent assemblés à Francfort , leur embarras devint extrême en apprenant qu'ils allaient être forcés de choisir un empereur entre plusieurs princes également puissants et redoutables , qui , chacun de leur coté , menaçaient d'entrer en Allemagne avec une armée , si la dignité impériale leur était refusée.
Or, il faut que vous sachiez que les principaux trônes de l'Europe se trouvaient alors occupés par des souverains également distingués par des talents remarquables et une ambition démesurée.
En Espagne, c'était Charles d'Autriche, déjà possesseur de plusieurs grands royaumes; en France, François P% illustré dans ces dernières années par la victoire de Marignan et la conquête du duché de Milan ; en Angleterre , le capricieux Henri VIII, dont je vous ai tant parlé dans l'histoire de ce royaume. Tous trois, à des titres différents , prétendaient obtenir la puissance impériale, et chacun
CHÀBLSS-QUINT SXPE&BUR. I4l
d'eux, s'il le fallait, était prêt h soutenir ses prétentions par les armes. Cependant le roi (l'Angleterre renonça bientôt à cette fantaisie ; mais les deux rivaux les plus redoutables, c'étaient Charles et François, tous deux jeunes, vaillants et également avides d'étendre leur domina* tion.
Au milieu de cette étrange perplexité, les électeurs de Francfort, ne sachant sur cpiel choix s'arrêter pour prévenir les malheurs qui paraissaient près de fondre sur leur patrie , jetèrent les yeux sur le duc de Saxe, l'un d'eux, que Ton nommait Fb^derig le Sage , à cause de sa prudence et de ses vertus; mais ce prince méritait trop bien le surnom qu'on lui avait donné pour accepter une couronne aussi périlleuse, et il supplia ses collègues d'accorder la pourpre impériale à Charles d'Espagne , en leur représentant que ce prince , qui annonçait d'ailleurs les plus heureuses qualités, était le petit«*ûls du dernier empereur Maximilien , et que la maison d'Autriche était une des plus iU
142 CHABLSS-Qnnfr iiiPBRsua.
lustres de T Allemagne. Ce choix aussitôt proclamé dans tout l'empire y fut accueilli avec joie , et s'il mécontenta les rois qui avaient prétendu à cette formidable puissance^ aucun d'eux, du moins en ce roo* ment, ne tenta de s'y opposer par la force; mais nous verrons plus tard que cette préférence obtenue par le prince espagnol sur le roi de France devint entre les deux nations la source d'une longue suite de guerres sanglantes qui troublèrent pen« dant bien des années la tranquillité de l'Europe.
Charles d'Autriche, en recevant la couronne impériale à Aix-la-Chapelle, prit le nom de Charles Y, ou Charles- QuiWT, parce qu'il était en effet, depuis Charlemagne, le cinquième prince de ce nom qui portât le titre d'empereur; et il se trouva dès ce moment Tun des plus puissants monarques qui eussent jamais régné dans le monde, puisqu'il possédait à la fois, non-seulement l'Espagne, la Sicile, le royaume de Naples, les Pays- Bas, l'enipire d'Allemagne, mais encore
CHAEtES-QUINT KMPEUHlft. 143
un grand nombre d'îles et de contrées que les Espagnols venaient de découvrir en Amérique.
Je dois vous faire remarquer ici , mes jeunes amis, à l'occasion de Tavénement de Cliarles-Quint à la dignité impériale, que jusqu'à cette époque , lorsqu'on adressait la parole à un roi de France , d'Angleterre ou d'Espagne, on ne lui donnait d'autre titre que celui de votre GRACE ou de votre altesse ; ce fut Charles d'Autriche, devenu empereur d'Allemagne, qui, le premier, exigea qu'on l'appelât votre majesté, sans doute pour témoigner qu'il se regardait comme placé dans un rang plus élevé que tous les autres monarques ; mais cette distinction par laquelle il prétendait établir la suprématie de la puissance impériale sur toutes les autres couronnes ne produisit point l'effet qu'il en attendait; car, peu de temps après , les autres souverains de l'Europe suivirent cet exemple; et il n'en est pas un seul aujourd'hui, quelle que soit d'ailleurs l'étendue plus ou moins
144 chàrles-quint empereur.
considérable de ses États , à qui Ton ne donne aussi le titre de Majesté.
SYI7CHBONISME DE JU UISTOIBE DE FBAlfCR.
1517. Suite du règue de François I".
MARTIN LCTHIR. 145
Depuis Pan 1517 jusqu'à Fan 1524.
Quand je vous ai raconté dans un autre livre, mes jeunes amis, l'intéressante histoire de la première croisade, je vous ai dit que le pape Urbain II , pour en« gager les chrétiens à délivrer la Palestine du joug des Sarrasins, avait promis dans rassemblée de Clermont à tous ceux qui prendraient la croix pour cette guerre sainte de leur accorder des indclcmiCEs j c'est-à-dire la rémission de tous leurs péchés.
Depuis cette époque , de semblables fiiveurs avaient été accordées par les papes aux chrétiens en diverses occa-* siens, et Léon X, qui avait fort à cœur de terminer la magnifique église de Saint-
HIST. 1I0DERKK. T. 1. 4* ^IT. 9
149 MARTIN LUTBER*
Pierre que construisait Michel-Ange, imagina , pour se procurer les sommes considérables nécessaires à ces grands travaux, de promettre aussi des indulgences à tous ceux qui contribueraient de leur argent à l'achèvement de ce majestueux édifice. Par l'ordre du souverain pontife, des moines se mirent à parcourir les différentes contrées de l'Europe pour offrir, ^ ce prix , ^es indulgences aux fidèles ; et l'Allemagne particulièrement fut remplie de ces missionnaires qui, par des discours publics, excitaient la piété des peuples à mériter les bienfaits que le pî^pe voulait biep leur accorder.
Or, il y avait à cette époque, à Vit- TEMBERG, ville capitale du duché de Saxe, où régnait l'électeur Frédéric le S^ge dont je vouç parlais tout à l'heure , un simple religieux saxon, nommé Martin LuTH£R, qui passait pour l'un (les hommes les plus savants et les plu9 éloquents de son temps.
Çq Luther, mes bons amis, qui ne 4^ vait qu'à son mérita la renomn^ée 4pnt
, . . ^, ^ . MARTIN LUTHIR. 147
il jouissait dans toute l'Allemagne, était né dans une pauvre famille de paysans qui ne vivaient que du travail de leurs mains; mais son père, quoiquMl ne fût qu'un simple ouvrier, avait voulu que , dès sa plus tendre enfance, lepetit Martin fréquentât les écoles où les enfants pauvres apprenaient à lire; et celui-ci montra de bonne heure de si belles dispositions pour s'instruire que ses maîtres le prirent en amitié, et se firent un plaisir de lui apprendre tout ce qu'ils, savaient. Bien différent /je ces ^oliers légers ou indolents qui lassent la^patience de leurs professeurs et de leurs parents, au lieu d'utiliser les leçons dont ils regrettent souvent trop tard de n'avoir pas mieux profité, le jeune Luther fit de rapides progrès dans toutes les sciences que Ton enseignait alors dans les écoles de Vittemberg, où se rendaient des étudiants de toutes les provinces de l'Allemagne; mais comme ses parents étaient trop pauvres pour le nourrir, il lui arrivait souvent d'aller le soir chanter à la porte des
maisons pour qu on lui donnât un morceau de pain.
Certes, mes jeunes amis , personne ne se doutait alors que Técolier mendiant de Yittemberg, dont le nom n'é^itpas même connu dans sa ville natale Jouénlit bientôt un rôle important en Europe.
Mais vous avez eu occasion, dans les histoires que vous connaissez, de remarquer que la Providence permet souvent que les plus petites causes produisent les plus grands effets ; et que les hommes même les plus obscurs deviennent quelquefois entre ses mains les instruments ' dont elle se sert pour T accomplissement de ses volontés éternelles.
Un jour que Luther, qui avait déjà atteint Tâge d'homme , se promenait à la campagne avec un de ses compagnons d'études , ils se trouvèrent assaillis par un si violent orage , que les deux jeuaes gens n'eurent qup le temps de so4*éfugier sous un arbre isolé pour s^abriter contre la pluie qui tombait par tori*ents. Mais à peine eurent-ils atteint cet asile, que la
:: ^ /: ttM* MARTIN LOTIOR. 149
foudre tomba sur Farbre même où ils s'étaient crus en sûreté, et le compagnon de Luther fut tué à ses^cô^j/és. .Le péril , que ce jeune homme courut dans cette circonstance, et le malheur de son camarade qu'il aimait tendrement, lui causèrent un si vif effroi quMl fit voeu , s'il en échappait , de se retirer dans un couvent de moines , et de s'y consacrer à Dieu pour le remercier delui avoir sauvé la vie. Cependant, en rentrant à Vittemberg, Luther ne fit part à personne de son dessein de peur que Ton ne cherchât à Ten détourner; il ne changea même rien à ses habitudes et à ses autres occupations; mais quatorze jours après cet événement qui Vavait si fortement ému, sans même consulter ses parents , de peur de les affliger, Martin se retira dans un monastère où il ne consentit à revoir son vieux père que le jour où il fit solennellement , au pied des autels, les vœux qui devaient le lier pour toujours. Ce n'est pas, mesbons amis, que Luther ne fût pas alors un jeune homme vertueux, et je doismême vous dire
150 MARTIN LUTHK&.
que tant qu'il vécut, il ne perdit jamais le respect et la tendresse qu un bon fils doit à l'auteur de ses jours ; mais il lui semblait que Dieu même l'appelait à son ser-^ vice, et qu'il ne lui était pas permis de s'y refuser. Son père pleura d'abord amèrement ce fils qu'il regardait comme mort^ puisqu'il venait ainsi de renoncer solennellement au monde, mais les regrets de ce vieillard s'adoucirent bientôt^ en apprenant que son cher Martin, par son savoir et son mérite, était regardé comme l'honneur de son couvent, et que déjà on ne l'appelait plus autrement que le docteur Luther.
Ce fut à cette époque^ et deux années seulement avant Tavénementde Charles- Quint à l'empire, que les moines envoyés par Léon X pour répandre le» indulgences en Allemagne, arrivèrent à Vittemberg, où leurs discours attirèrent la foule dans les églises. Martin Luther ne fut pas des derniers à se rendre à leurs sermons; mais lorsqu'il entendit qu'ils vendaient des indulgences à prix d'ar-
MABTIII LOTHll. 151
gent, il en ressentit une vive surprise, et ne craignit pas d'annoncer publiquement, et même de faire afficher dans la ville y que le souverain pontife n'avait pas le droit d'obtenir ainsi des fidèles les sommes nécessaires à Fachèvement de Saint-Pierre de Rolne. Tout autre que Luther, sans doute, eât tenu ce langage imprudent sans que personne y attachât la moindre importance; mais la haute réputation de savoir et d'éloquence dont jouissait le hardi docteur propagea ra-^ pidement ses discours dans les pays voisins, et le bruit envintméme assezpromptement jusqu'à Rome pour que le pape ne tardât pas à en être informé.
Dans le premier moment , Léon X , qui avait souvent entendu parler des talents du savant saxon, s'alarma peu de son audace; cependant pour faire cesser les plaintes qu'il recevait de tous cétés contre le moine de Vittemberg , le pontife envoya l'ordre à Luther de comparaître en personne devant le saint-siége pour se justifier des torts qu'on lui im«
putait 9 car vous savez que le pape est le prince de TÉglise chrétienne, et que les religieux de toutes les nations doivent lui obéir en tout ce qui concerne notre sainte religion.
Or, il faut que je vous dise, mes bons amis , que ce n'était pas la première fois qu'une résistance à peu près semblable éclatait contre la cour de Rome, et si vous ayez lu l'histoire de France, vous flevez vous rappeler ces malheureux Albigeois qui, du temps de Louis YIII, furent traités avec tant de barbarie pour une pareille faute. Depuis cette époque, des événements de la même nature avaient eu lieu dans différents pays de l'Europe, et cent ans environ avant Luther, T Allemagne elle-même avait vu un prêtre bohémien, appelé Jeai^ Huss, brûlé vif pour avoir soutenu dans ses écrits de semblables erreurs ; mais Dieu avait permis sans doute que l'Église chrétienne fût alors divisée de nouveau par les passions violentes des hommes, et Luther, sans le çavoîr, venait de donner le signal d'une
MARTIN LDTHSR. 153
des plus désastreuses révolutions qui eussent jamais désolé le monde.
Cependant le moine saxon ayant appris que le pape lui ordonnait de se rendre à Rome, se disposait à obéir sans crainte et sans défiance, lorsque ses amis , crai* gnant pour lui le sort de Jean Huss s'il allait se mettre entre les mains de ceux qu'il avait offensés, le supplièrent de n'en rien faire, et le duc de Saxe, qui aimait Luther à cause de son mérite, ayant intercédé en sa faveur auprès du souverain pontife, obtint qu'un légat, c'est-àdire un envoyé du pape, se rendrait à WoRMs, ville située sur les bords du Rhin, où une diète (c'est ainsi qu'on nommait l'assemblée des principaux seigneurs et barons allemands) se réunirait pour entendre la justification du docteur, et lui infliger un châtiment s'il l'avait mérité. L'empereur Charles-Quint luimême qui venait d'arriver en Allemagne, se rendit à Worms où une foule incroyable de peuple était venue de toutes les parties de l'Empire.
154 MARTIN LUTHIR.
Certes, lorsque Luther à Vittemberg avait élevé la parole pour la première fois contre la vente des indulgences, il était loin de prévoir eombien de célébrité et de malheurs cette action imprudente allait attirer sur sa tête 5 car depuis ce jour il n'eut plus un seul instant de repos sur la terre, et Torgueil dont il ne put se défendre fit éclater en lui un caractère irascible et passionné que personne jus* qu'alors n'avait pu soupçonner. Ce n^est pas pourtant qu'il tirât alors le moindre avantage de cette célébrité; et il était encore si pauvre le jour où il dut se présenter à Worms devant la diète, qu'il fut obligé d'écrire.à son protecteur, le duc de Saxe , pour le supplier de lui envoyer une robe noire , afin qu'il pût paraître convenablement vêtu devant cette assemblée.
Lorsque Luther se présenta devant la diète de Worms avec le maintien assure que lui donnaient son savoir et son hu* meur audacieuse, la hardiesse de ses discours excita autant de surprise que
MlRTiN LUTim. IftS
d'émotion parmi les assistants j dont un grand nombre étaient déjà secrètement disposés en sa faveur. Dès le premier jour, Taffluence de la foule qui se pressait dans toutes les rues qu il devait traverser fut si considérable, qu'on fut obligé de le conduire secrètement par des souterrains jusqu'au palais où la diète était réunie. Là, le légat du pape ayant menacé Luther de la vengeance terrible dont rÉglise frappe les hérétiques, le fougueux docteur déclara qu'il refusait de se soumettre au pape, et qu'il en ap* pelait au futur concile universel, c'est-àdire à une réunion de tous les [évêques chrétiens. Après ces paroles, il sortit avec emportement de l'assemblée, et, dès la nuit suivante, quittant furtivement la ville de Worms où ses amis l'avaient prévenu que ses jours n'étaient plus en sûreté^ il prit le chemin de Yittemberg, espérant encore y trouver un refuge contre le ressentiment de ses adversaires.
Il me serait impossible, mes bons amis, de vous peindre quelle fut l'indi-
gnation du légat et de tous les ennemis de Luther, lorsqu'ils apprirent sa fuite de Worms et le mépris qu'il semblait faire de leurs menaces; et ce fut à l'empereur lui-même qu'ils s'adressèrent pour obtenir que ce moine arrogant leur fut Hvré ; mais le duc Frédéric , informé de leurs desseins , et voulant à tout prix sauver Luther du danger qu'il s'était attiré par la violence de ses discours , envoya à sa poursuite une troupe de cavaliers masqués qui, l'ayant atteint dans une forêt à peu de distance de Vittemberg, l'enlevèrent à ceux qui l'accompagnaient et le conduisirent , de toute la vitesse de leurs chevaux, dans un château nommé Wartbourg, où il passa neuf mois entiers sans que personne au monde pût découvrir ce qu'il était devenu.
Pendant ce temps, Frédéric le Sage, qui n'avait pas même confié le nom de son prisonnier à ceux qui le gardaient, eut soin qu'il fût traité par eux avec les plus grands égards, espérant le prései^er aiasi dç )a vengeance de ses adversaires ;
mâutui luthbr. 157
mais cette longue absence ne ralentit ni lanimosité de ces derniers contre le docteur, ni rirritation de son caractère em* porté ; ce fut même en sortant de cette retraite absolue que Luther fit imprimer et répandre avec profusion un grand nombre d'écrits contre le pape qu'il avait composés pendant sa captivité, et ouvrit ainsi en Allemagne une source inépuisable de discordes , en décidant plusieurs princes et une multitude de personnes de toute condition à se séparer comme lui de l'Église romaine , et à fonder une nouvelle religion à laquelle il donna le nom de religion héfobmée , c'est-à-dire corrigée. Ceux qui embrassèrent alors la doctrine du moine saxon se ditinguèrent des autres chrétiens par le titre de lvtheniENS ; et cette distinction fut cause qu'après avoir vainement cherché à se rapprocher par le raisonnement, les peuples et les rois coururent aux armes pour faire prévaloir leurs opinions par la force. Ainsi, mes jeunes amis, un simple moine y par la puissance de sa parole et
de âes écrits , arma les nations les unes contre les autres , en altérant le respect et l'obéissance que depuis seize siècles tous les peuples chrétiens conservaient au chef de TÉglise romaine ; et la religion Réformée y fondée par Luther en Allemagne , se répandit bientôt dans tous le» autres royaumes de l'Europe , où elle alluma un incendie que, pendant plus de deux cents ans , des torrents de sang ne purent éteindre, comme voùS le verrez dans la suite de cette histoire»
syughroiiismes de l'histoibs de frange.
15i7. Suite du règne de François I".
1520. Entrevue du camp du Drap d'Or.
1524. Mort du cheyalier Bayard.
LES COHMONÉROS D'SSPiGNI. 159
LES COMMUNÉROS D'ESPAGNE.
L'an 1521.
C'est une tâche si di£Bcile à remplir , mes jeunes amis , que de gouverner un grand royaume, qu'il ne faut point nous étonner que Charles-Quint, qui possédait à lui seul les plus vastes États de l'Europe , pût à peine suffire à tous les travaux qu exigeait une puissance ù étendue . Cependant c'était un prince sage et prudent j qui savait mieux qu^aucun monarque de son temps choisir des ministres habiles, et mettre à pro6t les talents des hommes marquants qui vivaient sous son règne. Quoiqu'il n'aimât point la guerre avec cette ardeur qui caractérise les conquérants, il ne manquait ni de courage ni d'habileté pour la faire avec gloire ,
160 LES COMMUNÉROS d'ESPAGNE.
et Ton peut dire avec vérité que dans toute sa carrière il ne se trouva jamais au-dessous du rang élevé oîi la Providence l'avait placé.
Pendant que Luther agitait l'Allemagne par ses prédications, TEspagne ne présentait pas un aspect plus tranquille. Les Castillans, qui avaient vu avec tant de peine leur jeune roi entouré de seigneurs étrangers, ne furent pas moins mécontents , lorsqu'à la place de rillustre Ximenès, Charles, au moment de se rendre en Allemagne pour recevoir la couronne impériale, confia le gouvernement de l'Espagne, avec le titre de Régent, à un cardinal flamand nommé Adrien jd'Utrecht, qui l'avait élevé dans son enfance en qualité de précepteur.
Ce n'est pas que le nouveau régent fût un homme injuste ou cruel , mais comme il ne connaissait ni les mœurs ni le caractère fier et ombrageux de la nation castillane, il lui arriva plus d'une fois , sans le vouloir, d'exciter le mécon-.
L£S COMMUNÉ&OS d'£SPAGNI. 161
lentement public, en accordant aux étrangers qui avaient suivi Charles en £spagne , une préférence injuste sur les plus dévoués serviteurs de son aieul Ferdinand le Catholique. Aussi, lorsque, selon un ancien usage , le cardinal convoqua y par ordre du roi , les cortès de Castille pour leur demander les sommes d argent nécessaires à son gouvernement, le peuple s'attroupant dans la plupart des villes du royaume, poursuivit à coups de pierres les seigneurs et les bourgeois qui se rendaient à cette assemblée, en les accusant de vendre l'Espagne aux Flamands, et de prodiguer son or à ces odieux étrangers.
Lorsqu'un pays est agité par des troubles civils, mes bons amis, rien n'est plus ordinaire que de voir de tous côtés surgir des hommes qui , sans ces circonstances, seraient restés toute leur vie obscui*s et inconnus. C'est qu'alors des passions violentes s'emparent des esprits les plus calmes , et ne permettent plus à personne dé demeurer paisible spectateur
162 LBS COMM0NÊHOS D'JISPAGNS.
du mouvement dont il est environné. Ce fut précisément ce qui arriva en Espagne lorsque le peuple fit éclater son mécontentement contre la domination flamande 9 et que , d'une extrémité à Van-^ tre de ce royaume, chacun courut aux armes ; quoique les plus turbulents même ne cessassent point de protester de leur respect pour Charles-Quint , et de l'amour qu'ils lui portaient.
Parmi les villes dont les habitants s'étaient livrés avec violence à la rébellion , celle de Tolède avait été le théâtre des plus coupables excès de la part de la populace qui , toujours aveugle dans ses .
haines , avait confondu les innocents avec les coupables , en égorgeant tous les Flamands qui étaient tombés entre ses mains. On ne peut même calculer à quels désordres cette malheureuse cité se fût trouvée en proie, si les mutins 9 qui n'avaient point de chef, n'eussent forcé un jeune seigneur, nommé Jdan de Padilla , de se mettre à leur tête.
Juan de Padilla , mes jeunes amis, que
LES COMMCNÈROS D'ESPAGNI. 163
ses qualités aimables et son affabilité araient rendu Tidole du peuple de Tolède, avait trop de grandeur d'âme et de générosité pour approuver les excès auxquels il s'était livré : mais d'un autre coté, comme il était sincèrement attaché aux anciennes coutumes de son pays, il voyait avec peine que Charles eût confié à des mains étrangères le gouvernement d'un royaume qui renfermait tant d'hommes honorables et dévoués à son service. Devenu chef des rebelles sans l'avoir désiré, Padilla voulut du moins que le pouvoir dont il était revêtu fût utile à sa patrie , et proposa à toutes les villes d'Espagne de former une ligue pour la défense de leurs communes ; car vous saurez que , dans ce royaume , comme en France et en Angleterre, les cités s'étaient aussi affranchies dès le plus ancien temps. La proposition de Padilla fut acceptée avec empressement de la plupart des villes d'Espagne, et ceux qui embrassèrent ce parti reçurent le nom de Commtjwéros, ce qui veut dire en espagnol : « lesCommuniers. »
164 LES COMMUNÉKOS D' ESPAGNE.
Cependant, avant de tirer Tépée contre les soldats du régent, Padilla résolut d'en«> voyer à Tempereur Charles-Quint , qui se trouvait alors en Allemagne , une dëputation des principaux Communéros , pour le supplier très-humblement d'avoir pitié des malheurs de son peuple , et de rappeler les étrangers qui s'étaient rendus odieux aux Castillans par leur arrogance etleursdéprédations ; mais Charles, irrité contre les rebelles qui avaient jeté le trouble dans son royaume , refusa de recevoir leurs députés, en leur faisant savoir qu'ils eussent à se retirer promptement s'ils ne voulaient être saisis par ses gardes , et châtiés comme ils le méritaient. Les députés revinrent donc consternés en Espagne, et Padilla, voyant que tout espoir d'accommodement était perdu, puisque l'empereur refusait d'en<tendre les plaintes de ses sujets , se prépara , quoique à regret , à décider cette grande querelle par la force des armes.
Cependant au moment où les Communéros se disposaient à marcher contre les
us COMMUNÊEOS D'SSPAGNB. 165
troupes du roi, ils s'aperçurent avec dou* leur qu'ils n'avaient point d'argent pour acheter des épées, des lances et des munitions, et payer les soldats qu'ils avaient pris à leur service; mais, comme la plupart d'entre eux étaient pauvres , ou avaient déjà donné tout leur bien pour la cause qu'ils avaient embrassée , ils se trouvèrent hors d'état de subvenir à ces dépenses considérables.
Or, vous saurez y mes jeunes amis , que de tous les pays chrétiens , il n'en est aucun où les églises soient plus magnifiquement décorées qu'en Espagne : là, il n'est pas un autel qui ne soit chargé d'or et de diamants ; là , chacune des statues des saints porte des valeurs considérables en joyaux et en pierreries dont la piété des fidèles s'est plu à les embellir de tout temps. Aussi dans leur détresse ^ les Communéros ne trouvèrent pas de moyen plus prompt pour faire face aux besoins de la guerre qu'ils préparaient que de s'approprier les richesses déposées dans les chapelles de la cathédrale deTolède,
166 LES COMMCNÉROS I>*8SPAGIfB.
Tune des plus somptueuses du monde entier ; mais , comme ils craignirent avec raison d'exciter Tindignation du peuple en touchant à ces objets sacrés et vénérables, ils firent usage d'un stratagème pour satisfaire à la fois une nation prx>« fondement religieuse et Timpérieuse né-»
cessité qui les dominait.
Juan de Padiila avait épousé une jeune et belle dame castillane, nommée Maria Pacheco , qui , sachant à quel embarras son mari se trouvait réduit , parut sur la place publique de Tolède avec plusieurs autres femmes de qualité , en habits de deuil , les cheveux épars , les pieds nus et les yeux remplis de larmes, et engagea les autres femmes de la ville à la suivre à la cathédrale pour s'emparer des trésors que renfermait cet édifice , et demander pardon à Dieu et à ses saints de l'audace que l'amour de la patrie leur inspirait.
En effet , en peu d'instants , Maria , ayant rassemblé une foule considérable de femmes de toute condition , se mit à leur tête pour se rendre en procession à
LES GOliinmBROS b'sspagnb. 167 1 église où, se meurtrissant le front contre terre y s'^rrachant les cheveux et déchirant leurs vêtements en signe de pénitence, elles dépouillèrent les autels et les statues des riches ornements dont ils étaient surchargés ; et l^s remirent aussitôt aux Communéros , qui les vendirent à Tinstant même pour acheter les armes qui leur étaient nécessaires; mais le peuple, témoin de cette scène , demeura muet et consterné de voir que Ton osât ainsi porter la main sur des choses qu*il était accoutumé à respecter, et depuis ce moment aucuq l^spagnol ne douta que les Communéros ne fussent punis tôt ou tard de leur sacrilège.
Les premiers combats qui s'engagèrent entre les troupes du roi et celles des communes furent presque tous à l'avantage de ces dernières, quoique Charles eût envoyé contre les révoltés le comte de Ha|io, Tun des plus habiles généraux espagnols de ce temps, la victoire se déclara pour Padilla qui se rendit maître de plusieurs villes demeurées fidèles à Tem-
168 LfiS CÛMMDNÉRÛS D*£SPAGNB.
pereur^ et en dernier lieu de celle de ToRDESiLLA^Sy oîi Vivait depuis de longues années ^ dans une profonde retraite , Jeanne la Folle , toujours inconsolable devant le cercueil de son époux , dont elle ne se lassait point d'attendre le réveil.
Lorsque Padilla, qui connaissait les égards dus à une grande infortune , se présenta devant la reine avec les marques du plus profond respect , elle lui tendit sa main quUl baisa en s'agenouillant devant elle y selon le cérémonial usité à la cour d'Espagne; mais lorsqu'il voulut l'entretenir des malheurs du royaume et des maux dont il était le théâtre , cette princesse parut tout à coup s'éveiller comme d'un songe ^ parla de son père Ferdinand le Catholique comme s'il eût été encore vivant, s'informa de son fils Charles , et ne consentit qu'avec peine à sortir une seule fois de son appartement pour se montrer au peuple et assister à un tournoi que Padilla avait fait préparer en son honneur ; mais hélas ! cette femme
LES COlQfUNÉROS D*KSPA6NB. 169
infortunée retomba bientôt après dans son triste état de démence , et ce fut le dernier éclair de raison dont elle sembla jouir tant qu'elle vécut.
Cependant Charles*Quint , indigné de Faudace des révoltés et des victoires qu'ils avaient remportées sur ses soldats, fit marcher contre eux une nouvelle armée qui ne tarda pas à les joindre auprès d'un village appelé Vi£la.lar , où s'engagea bientôt une terrible bataille. Les Communéros , excités par l'exemple de leurs chefs , combattirent encore dans cette journée avec la plus grande valeur; mais cette fois la victoire ne couronna point leurs efforts, et accablés par le nombre et la discipline de leurs ennemis, ils furent mis en fuite et laissèrent le champ de bataille couvert de morts et de mourants. Juan de Padilla, au désespoir, en voyant la déroute des siens , se précipita seul au milieu des ennemis pour rétablir le combat ou du moins périr avec gloire ; mais cette consolation même lui fut refusée, car, ayant été eri-